Paysage avec rivière et cimetière en surplomb


… Bordée qu’elle est de morts ‒ en haut le cimetière
qui fait sa forteresse et qui défend quoi donc
contre quelle intrusion ? la vie peut-être
ou la rivière, elle est mobile et eux
sont sous la pierre inerte et pas un pour s’extraire,
et taquiner l’ablette et rire avec les saules :

non, croix au ciel, mâchent du bleu, la nuit : des astres,
les mêmes qu’elle engouffre, elle a comme eux fringale
de tout ce qu’il y tombe ‒ ah, tout le paysage
bâfre, on l’entend ronger des cartilages.

(© LEM 13 août 2017)

 

La rivière à l’envers


… L’imaginer goutte inversée qui tombe
grosse au départ s’amenuisant pendant sa chute,
la source originelle étant mer en amont,
source la mer consécutive ;

entre les deux, chemine et rabougrit,
de paragraphe en phrase,
puis mot,
syllabe,

au terme gueule ouverte et le brochet dentu.

(© LEM 12 août 2017)

 

La rivière et les nymphes


… Pleine de chair, jadis, invisible de nymphes
et impalpable aux mains des quelques embarqués
pêchant leur solitude à l’aube où se concrète
le reflet du nuage en nues baignant leurs aîtres
‒ et l’algue pour cheveux : plus rien, pas plus qu’en l’arbre
la colline ou la source excavée sous l’ombrage…

Et on est là qui vague avec au cœur l’accord
brisé de ciel et terre où l’eau tenait la tierce,
le grand orgue baroque à hautes voix de femmes
n’a plus ce souffle tiède où pantelait le ventre

‒ là, même les grillons se taisent au soleil,
à peine un froissement de libellule en l’air
te fait lever des yeux bredouilles d’au-delà.

(© LEM 10 août 2017)

 

Caresser la rivière (inédit)


… Finalement, c’est un peu comme
une fourrure, sa surface,
de chatte
on la caresse, elle ronronne

et c’est à peine perceptible
aux paumes
mais le sang vibre et accompagne
en résonance l’eau qui tremble

‒ et que l’on tourne un peu le corps,
on sent aussi frémir la sève
dans l’arbre
avec au bout le cuivre souple
du gong.

(© LEM 9 août 2017)

 

Nourrir une rivière en été (inédit)


… On lui donne ‒ elle a soif ‒ un nuage, une goutte
de rosée, c’est assez pour calmer sa pépie,
mais manger, c’est la barque avec les barbillons
qu’elle exige et la carpe en vieux cuir à mâcher :

lui occuper la bouche est un devoir antique
de riverains, l’été, c’est sinon la folie
du cheval qui se cabre et encense, emportant
la charrette et le foin sous l’orage attelé
au grand ciel électrique où vibrent les couleuvres.

(© LEM 8 août 2017)

 

Le phénix


… C’est cyclique, on le sait, la rivière succombe
en été pour renaître en octobre : mais toi, 
plus proche à chaque instant de ta mort, ton visage
a décembre pour terme et son trente-et-un sombre,
le mois noir où ça siffle au mitan des cyprès
en vieux clown incisif qui te mordra l’aorte
quand tu t’égareras près de ses crocs perçants,
et ton cou rougira du sang que tu renfermes ;

tandis qu’elle a son cours vers l’autre goutte d’eau,
touillant l’éternité de ses deux molécules
et se renouvelant de pluies, de poissons gourds,
parmi les nénuphars ‒ tandis tandis que tout
vous oppose et vous joint dans le mouvement sourd
des deux marteaux forgeant le creux de ta poitrine
et des rames sans aile en l’août de canicule
où se tait le Phénix ‒ mais qu’importe son cri ?

(© LEM  3 août 2017)

 

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