Virgile, l’Enéide, chant XI, 3 (vers 296 à 444)

À peine ces mots des ambassadeurs : confus, courut sur les bouches
troublées des Ausoniens une rumeur – ainsi quand des roches alentissent
les torrents impétueux, il se fait un fracas dans la gorge obstruée
et les rives voisines retentissent de la rumeur des eaux.
Sitôt qu’apaisés les esprits et calmé l’embarras des bouches,
s’adressant d’abord aux dieux, le roi, de son trône haut, prit la parole.

« Sur une affaire de telle importance, Latins,
j’aurais voulu plus tôt statuer, c’eût été mieux, et non à ce moment
réunir le conseil, où sous nos murs campe l’ennemi.
Nous menons, citoyens, une guerre sans port en vue, contre une race divine
et des hommes invincibles, que nul ne fatigue
de combat : vaincus, ils ne pourraient se tenir loin du fer.
Si vous avez eu quelque espoir dans la rescousse des Étoliens,
quittez-le. Espoir : chacun pour soi ! mais quelle en est l’étroitesse, vous le voyez,
et quant à la jonchée du reste – par quelle ruine renversé ! –
elle est devant vos yeux – toute ! – et entre vos mains.
Je n’accuse personne : la vaillance, aussi grande qu’elle pouvait
être, a été : tout a lutté, du corps du royaume.
Pour l’heure, quelle est l’opinion d’un esprit indécis
je vais vous l’exposer, et en peu de mots – faites preuve d’attention ! – vous en instruire :

« J’ai de toute antiquité une terre, proche du fleuve étrusque,
qui va vers le couchant par-delà le pays des Sicanes.
Auronques et Rutules l’ensemencent et du soc les dures
collines en travaillent, sur les plus âpres ils pacagent.
Cette région toute entière, et la pinière sur la haute montagne,
qu’elle échoie donc à l’amitié des Troyens, d’un accord
édictons les équitables règles et qu’à notre appel ils s’allient au royaume.
Qu’ils s’installent, s’ils en ont tel désir, et construisent des remparts.
Mais si de se porter vers un autre pays et vers un autre peuple
ils ont l’intention et qu’il puissent s’en aller de notre sol :
bâtissons[-leur] deux fois dix navires en rouvre d’Italie
– ou plus s’ils les peuvent fréter ; se trouve près de l’eau tout
le bois [d’œuvre] : eux, que nombre et forme des carènes
ils prescrivent ; nous, bronze, mains, gréements, nous leur donnerons.
En outre, portant ce que j’ai dit, confirmant ces accords,
que cent députés latins, de la meilleure naissance,
aillent [à eux], voilà à quoi j’incline, et qu’ils tiennent à main tendue des rameaux de paix,
portant présents, talents d’or et d’ivoire,
trône et trabée, insignes de notre royaume.
Délibérez-en dans l’intérêt commun, et courez au secours d’un état épuisé. »

Alors Drancès, [toujours] pareillement agressif – la gloire de Turnus
de tortueuse jalousie l’agitait, et d’aiguillons amers –,
large de ses richesses, d’assez bonne langue, mais à la guerre de froide
dextre, et dans les conseils tenu pour une autorité sans faille,
doué pour la discorde – orgueilleuse, la naissance que de sa mère lui donnait
la noblesse, mais [du côté] de son père la supportant opaque –
se lève et par ces mots presse et butte les colères :

« C’est sur une affaire obscure pour personne, et qui de nos voix se passe,
que tu consultes, ô bon roi : tous avouent savoir
quelle est la destinée de notre peuple, mais ils mâchent leurs mots.
Qu’il nous donne liberté de parler, qu’il délaisse sa boursoufflure,
celui qui, par de mauvais augures et un comportement néfaste
– car je parlerai, dût-il d’armes et de mort me menacer –,
a mis à bas l’éclat de tant de chefs, comme nous voyons, et toute
abaissée la ville dans le deuil, quand des Troyens il attaqua
le camp, comptant sur la fuite, et le ciel terrifia de ses armes.

« Un autre, à ces dons qu’en grand nombre on envoie sur ton ordre
aux Dardaniens et leur promet, un seul autre, excellent roi,
il te faut ajouter : et que la violence de personne ne t’empêche
de donner, toi son père, à un gendre sans pareil en digne hymen
ta fille, et cette paix [évoquée], de la nouer en un pacte éternel.
Et si si grande est la terreur qui possède esprits et cœurs,
lui-même, supplions-le et cette grâce demandons à lui-même :
qu’il cède, et son indépendance, qu’il la remette au roi et à la patrie.

« Pourquoi tant de fois de pauvres concitoyens en des dangers patents
jeter, toi source originelle de ces maux pour le Latium ?
Nul salut dans la guerre : c’est la paix que nous te demandons tous,
Turnus, en même temps que de la paix le seul inviolable garant.
Moi le premier, que tu te figures malveillant à ton égard (et de l’être
peu m’importe), me voici venir en suppliant. Aie pitié des tiens,
dépose ta fierté et, repoussé, va-t’en. Assez de funérailles en notre débâcle
avons-nous vus, et désolé de vastes campagnes.
Mais si c’est la gloire qui te meut, si ta poitrine un tel [bois de] rouvre
héberge, et si la dot royale te tient tellement à cœur :
ose ! et porte, confiant, ta poitrine au-devant de l’ennemi !

« Bien sûr, pour qu’à Turnus échoie une royale épouse,
nous autres, âmes sans valeur, foule sans tombeau, sans pleurs,
il nous faudra joncher la plaine. Eh bien toi ! si tu as quelque bravoure,
si tu tiens un peu du Mars de tes pères, regarde en face celui
qui t’appelle. »

________________À ces dires s’embrasa la violence de Turnus :
il lâche un gémissement, fait du plus profond de sa poitrine sourdre ces paroles :

« Bien sûr, Drancès, tu as toujours matière à dire, et abondante !
quand les guerres demandent des mains et que l’on convoque les sénateurs,
tu es le premier présent. Mais il ne s’agit pas d’emplir la curie de mots,
qui volent, grands mots, pour toi qui es au sûr, tant qu’est retenu l’ennemi
par la hauteur des murs et que de sang ne regorgent pas les fossés.
Vas-y, tonne d’éloquence, tu en as l’habitude, et de couard
traite-moi, Drancès ! puisque tant de cadavres amoncelés
de Troyens sont le fait de ta dextre, et partout ces champs
signalés de trophées. Ce que peut une vigoureuse vaillance,
libre à toi de l’expérimenter ; et vrai, les ennemis, nous n’avons pas
à les chercher au loin, ils entourent de partout nos murailles.
Nous allons à l’adversaire : que tardes-tu ? Ou bien pour toi, Mars
sur ta langue brasse-vent et dans ces tiens pieds fugaces
siègera-t-il toujours ?

« Moi, “repoussé” ? Quelqu’un pourra-t-il à bon droit, souillure, de “repoussé”
me traiter, qui verra, gonflé du sang d’Ilion, le Tibre en crue
et d’Évandre toute, avec sa descendance,
la maison mise à terre, et les Arcadiens dépouillés de leurs armes ?
Ce n’est pas là ce qu’ils ont de moi ressenti, Bitias et Pandare le géant,
et ces mille qu’en un jour j’ai, victorieux, au Tartare envoyé,
enfermé dans des murs et d’hostiles remparts entouré.

« “Nul salut dans la guerre”. Chante cet air, dément, au chef
dardanien et à tes acolytes. Vas-y, n’aie de cesse de tout
embrouiller de grande crainte et d’exalter les forces
d’une nation deux fois vaincue, et cela tout en rabaissant les armes de Latinus.
Maintenant, devant les armes phrygiennes la fine fleur des Myrmidons se met à trembler,
maintenant le Tydide aussi, Achille aussi de Larissa,
le cours va contre-mont, de l’Aufide, et fuit les ondes adriatiques !

« Et quand il se peint effrayé de mes objurgations,
c’est par artifice criminel, il aigrit l’accusation [la mêlant] d’épouvante.
Jamais si grande âme par cette dextre – inutile de t’enfuir ! –
tu ne perdras : elle peut bien habiter avec toi-même dans ta poitrine !

« Maintenant, c’est à toi et à tes grandes résolutions, ô père, que je reviens.
Si tu ne places plus aucun espoir dans nos armes,
si nous sommes à ce point délaissés, si un seul revers de nos troupes
nous fait tomber plus bas que terre, si la Fortune est sans retours,
demandons la paix et tendons, inertes, nos dextres.
Et pourtant ! – Ah, si de notre habituelle vaillance rien demeurait !
Il est à mes yeux devant les autres, et heureux de ses peines,
et de cœur sans pareil, celui qui, pour ne rien voir de tel,
s’est écroulé, mourant, et à [pleine] bouche a du même coup mordu la terre.
Mais si ressources et jeunesse intactes à ce jour,
villes et peuples alliés d’Italie nous demeurent,
si, de plus, aux Troyens la gloire s’est accompagnée de beaucoup
de sang – ils ont leurs morts et pareille pour tous est
la tempête : pourquoi, honteux, à peine le seuil franchi,
abandonner ? Pourquoi avant les trompes trembler par [tous nos] membres ?
Profusion des jours et revirements, œuvres des caprices du temps,
ramènent vers le mieux ; de maintes [gens], allant, venant et revenant
se joue Fortune et sur le ferme les rétablit.
En aide ne nous viendront ni l’Étolien ni Arpi,
mais Messapus nous y viendra, et l’heureux Tolumnius et ces
chefs envoyés par tant de peuples – et ne s’ensuivra pas mince
gloire pour les élites du Latium et du pays laurente.
Il y a aussi, de l’illustre nation des Volsques, Camille,
armée menant de cavaliers et bataillons resplendissants de bronze.

« Et si c’est moi seul que les Troyens veulent voir combattre
et que cela vous convienne, et qu’au bien commun je fasse si grand obstacle,
ces mains, la Victoire ne les fuit ni tant ne les abhorre
qu’à tout essayer je veuille renoncer, face à un tel espoir.
J’irai, valeureux, à l’ennemi, dût-il sur le grand Achille l’emporter
et revêtir des armes pareillement forgées par les mains de Vulcain.
C’est ma vie qu’à vous et à mon beau-père Latinus,
moi Turnus, en rien moins vaillant que nul de nos ancêtres,
j’ai vouée. “C’est moi seul qu’appelle Énée” : qu’il m’appelle, je l’en prie
– ce ne sera pas Drancès, si les dieux sont en colère,
qui par sa mort en subira la peine, ou qui, s’il en va d’elles, en tirera vaillance et gloire. »

( la suite ici)

 

 

 

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