Bolaño et ses doubles (à propos du Roman de Bolaño, d’Éric Bonnargent et de Gilles Marchand, aux éditions du Sonneur)

BolañoIl y a des livres qu’on aborde avec circonspection, doutant, comme eût dit Swann, qu’ils soient notre « genre », dès lors qu’on n’a guère d’appétence, d’ordinaire, pour la cocotte anglomaniaque (ou latina) outrageusement fardée, peu soucieuse de la langue dont elle use à profusion. Je n’ai jamais lu Bolaño, et si j’ai des projets de lecture, il n’en fait pas partie ; j’ai bien tenté d’aller vers Pynchon et quelques autres héros contemporains d’une certaine littérature : mais en vain, cette certaine littérature n’est décidément pas « mon genre ».

Pour Le Roman de Bolaño, en un mot : ce n’était pas gagné d’avance ; d’autant qu’il en allait de surcroît d’un roman épistolaire, et d’un roman épistolaire écrit à quatre mains.

De roman épistolaire, le dernier que j’avais lu, c’était Eux sur la photo qui ne m’avait laissé qu’un assez bon souvenir – on a en tête, pour avoir un peu lu, de si parfaits modèles ! comment, sinon les dépasser, sinon les égaler, au moins leur arriver ne fût-ce qu’à la cheville ? La technique, dont on comprend bien en quoi elle a pu, à telle époque, innover, semble actuellement sans grande possibilité d’évolution – ou alors, qu’on me dise comment on écrit de nos jours des romans par lettres autrement qu’ont fait Choderlos de Laclos et Rousseau de leur temps.

L’écriture à quatre mains, quant à elle, n’a plus guère d’adeptes aujourd’hui, sans doute parce qu’on attend moins, dans une certaine conception de la littérature, une histoire racontée à deux bouches sur fond de projet vaguement naturaliste, qu’une langue où l’auteur se fait entendre en sa singularité – le style est, plus que le vu, la vision du monde. Qu’on me dise qui lit encore les Erckmann-Chatrian, frères Marguerite, frères Tharaud et autres Goncourt ? Pas grand monde à coup sûr, et pour cause : comment synthétiser deux voix, même fraternelles, si ce n’est par l’estompe de toute inflexion personnelle, au profit d’une voix de synthèse, parfaitement impersonnelle – et par trop fonctionnelle ?

*

C’est dans ces dispositions a priori peu favorables que j’ai lu Le Roman de Bolaño, sous la double signature d’Éric Bonnargent et de Gilles Marchand.

Pas lu : dévoré.

Et devant me retenir, dans ma manducation gloutonne, pour prendre le temps d’annoter ça et là : parce que ça me parlait à voix non pas de duo fondu dans l’unicité, comme j’avais pu le craindre, mais à voix multiples, en chœur, dans une intertextualité d’où émergeaient Verlaine, Dante, Baudelaire, Zola, Cendrars et bien d’autres encore – dont certains m’ont sans doute échappé –, conjurant de la sorte la simple et banale narration pour aller vers autre chose de bien plus complexe et plus intéressant, comme il est stipulé p. 135 : Un roman qui reprendrait votre histoire, ce serait trop narratif… Trop lisible, vous voyez ? Il se réduirait à des péripéties. Or, ce qui m’intéresse, c’est la vérité, la vérité patibulaire du monde. Et on n’est pas là, en effet, dans une simplicité romanesque, dans une réduction narrative, qui se satisferaient d’une intrigue bien ficelée – et qui l’est d’ailleurs, et même excellemment, puisque le livre vous tient en haleine jusqu’à la dernière page, sans jamais d’ennui, pour répondre à la question posée p. 106 : [Je dois] comprendre ma présence dans les romans signés Roberto Bolaño ; pas que dans une histoire, non, mais dans une épaisseur intellectuelle qui, à mon sens, donne à ce livre une part essentielle de sa force et de sa beauté.

Je ne connais pas de grand roman qui ne reflète, d’une manière ou d’une autre, une conception de la littérature, et de l’art romanesque en particulier : cela, nos deux auteurs – dont l’un est, ne l’oublions pas, critique littéraire, fait mis du reste en exergue p. 105 où est mentionné son blog – non seulement le savent mais ne manquent pas de le mettre en pratique, allant jusqu’à le marteler p. 136 : Moi, si je devais me servir de vous, je vous réinventerais, je ne garderais que quelques éléments de votre histoire et en profiterais pour parler d’autre chose – de littérature, certainement.

C’est là sans doute – cette mise en abyme – ce qui fait du Roman de Bolaño un de ces textes qu’on retiendra : parce qu’il pense ce qu’il dit, sans pour autant – c’est toujours un danger potentiel – tomber dans le didactisme. J’ai souri à mes préventions initiales en lisant, p. 105 […] les déclarations contradictoires de Bolaño et de Porta à propos de la rédaction à quatre mains. Elles ont confirmé mes soupçons au sujet du procédé : je tiens pour impossible la réussite d’un livre ainsi écrit par deux personnes, nécessairement différentes dans leur manière de travailler et de penser.  et p. 136, Le roman épistolaire est un genre oublié, que je n’ai d’ailleurs encore jamais exploité, et qui me permettrait d’introduire de la discontinuité dans le récit, de jouer au chat de Schrödinger. Preuves qu’elles étaient, mes préventions, bien peu fondées, bien mal venues.

Et preuves, s’il en fallait, que la vraie littérature n’est jamais dupe d’elle-même, qu’elle se pense, se réfléchit, s’écrit sans naïveté. On a là un vrai roman, relevant de la vraie littérature, celle nourrie des voix antécédentes – des fameuses voix chères qui se sont tues citées p. 64, et qui ont, peu ou prou, relaté la même chose : Je crois que la littérature s’abreuve à la source du mal. Tous les grands écrivains ont plongé leur regard dans le mal de leur époque, tous ont sondé le bouillonnement de la cruauté humaine : Homère, Sophocle, Dante – et Bolaño bien entendu. (p.92)

C’est que la littérature n’est pas affaire d’invention mais de mémoire (cf. p. 112 : […] pour écrire des romans, il n’est pas tant nécessaire d’avoir de l’imagination que de savoir combiner des souvenirs) – le classicisme français n’est ainsi qu’une vaste paraphrase des auteurs de l’Antiquité –, mais qu’elle s’apparente à quelque chambre d’échos où elle amplifie, distord, recrée les sons du monde plutôt qu’elle ne les enregistre et ne les restitue : Le roman réaliste ? Ce n’est qu’une reconstruction artificielle de la réalité, sa réinvention. Il contente le lecteur parce qu’il lui fait croire que le monde est simple, linéaire, logique. […] Le réel est anarchique, kaléidoscopique. (p. 135).

Le Mal est ainsi, dans Le Roman de Bolaño dont il est le thème central, incarné dans une de ses plus anciennes figures : celle du Minotaure, dont les premières évocations littéraires, couplées à celles du labyrinthe, sont vieilles de quelque vingt-trois siècles : mais constamment reprise par les auteurs d’Europe et d’ailleurs tout au long de ces deux millénaires qui nous séparent d’Apollodore, parce que c’est un mythe, et que les mythes nous parlent des hommes et de leur psychisme, et qu’il n’est pas besoin d’inventer ex nihilo puisque l’existant nous est fourni par la tradition, qu’on l’a sous les yeux, dans les livres. L’éternel humain est la matière de l’éternelle littérature, laquelle varie au sens de la variation musicale : la même, mais différente, et ce sont ces légères différences qui nous plaisent, autant que la phrase initiale – qu’on pense au jazz.

C’est ce qu’on découvre en lisant ce roman : une vaste variation, remarquablement construite, remarquablement intelligente, et qu’on goûte avec un plaisir multiple – intellectuel, esthétique, narratif, sans que soit close la liste des qualificatifs.

*

Bref, on l’aura compris : je bats ma coulpe, Le Roman de Bolaño a renvoyé dans leurs cordes mes a priori. J’aimerais avoir convaincu celles et ceux qui pourraient avoir les mêmes de leur tordre le cou : on est là face à un texte puissant, pensé, de forte orchestration, qui travaille l’esprit, la sensibilité, qui peut se prévaloir d’une dimension cathartique.

Ce n’est pas rien dans le concert actuel.

Je vous fiche mon billet que vous ne regretterez pas de vous plonger dans cette écriture – à deux voix et par lettres – de l’universel humain.

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