Ludovik Paskalić / Ludovicus Paschalis (1500-1551) : Élégie

À son ami Giovanni Bonna

J’habite un sol battu de fonds adriatiques,
Bourrelé par le gel et recouvert de neige.
Là, parmi glace, froids, et brumes à frissons :
Je brûle, Arabe nu sous le ciel d’Assyrie,
Je brûle comme quand, Sirius au zénith,
Brûle l’aube arrosée par le fleuve de l’Inde,
Je brûle, fer brûlant dans l’antre de l’Etna,
Quand Jupiter rageant, Vulcain fourbit ses armes.
Je brûle, comme emplie de pétrole la lampe,
Comme le feu du ciel hâle la moisson blonde :
Je brûle, et désormais feu vivant devenu,
J’embrase en y soufflant le givre des rochers.
Que touchent mes soupirs un bosquet verdoyant,
Son feuillage tremblant tombera consumé ;
Que montent mes soupirs aux cimes du Caucase,
Les neiges de Russie brûleront sur les crêtes.
La Maritsa gelée, l’eau glacée du Danube,
Tout fondrait, tout fondrait sous mon extrême ardeur !

Au large, chers amis, fuyez ce malheureux,
Que ce mien flamboiement ne gagne votre sein !

Mais vous, les triples sœurs, tranchez mon existence,
Vous avez tout pouvoir pour juger de ma vie.
Ma vie haïe, pourquoi la voudrais-je poursuivre,
Si je n’ai nul instant dénué de détresse,
Si je n’ai nul secours qui soulage mon âme,
Si j’emplis nuit et jour des échos de mes plaintes ?
Tu amènes, nuit noire, avec toi les soupirs,
Les maux nombreux qu’envoie cruellement l’amour.
Je ne ferme point l’œil pour jouir du repos,
Notre ami le sommeil, hélas, point ne me gagne :
Mais larmes et douleur, tristes tourments surtout,
Ballottent mon esprit dans leurs vastes remous.
Mais mes douleurs avec la nuit n’ont point de fin :
Le jour m’est plus mordant que l’aiguillon nocturne.
L’habituel tourment me ravit l’âme en tout,
Je n’ai plus de plaisir si ce n’est à pleurer.
Je n’ai plus dans le cœur ni de joie ni de rire :
Toutes morosités convergent vers mon âme.

Foin de lasser le ciel de plaintes continues !
Mes supplications, les dieux, sourds, les dédaignent.
Mon cœur n’a nul repos ni d’espoir de salut :
Dans de si grands malheurs, quel bonheur de mourir !
Car la mort seule peut achever mes tortures
Et peut seule apaiser de si grandes misères.
Mon sot espoir peut-être a imploré la mort
En vain, puisque la mort ne peut me secourir.
Après la mort peut-être on persiste à sentir
Ce que l’on ressentait avant l’ultime jour.
Ah ! Je supporterai des douleurs éternelles,
Mes larmes n’auront donc point de rémission !

Mais toi que Cupidon regarde en souriant,
Que l’Amour fait aller sans peine en ses royaumes,
Gloire de la patrie, Bonna, très beau jeune homme
Mais dont l’intelligence excède la beauté :
Quand tu liras ces vers attestant de ma flamme,
Puisse mon cas t’instruire à aimer prudemment !

Giovanni Bonna répond à son ami, qui de nouveau lui écrit
pour lui expliquer ce qu’il en est vraiment
de sa folie amoureuse : c’est ici.


Me tenet Hadriaco circum pulsata profundo
Terra gelu, et rigida nunc adoperta nive.
Hic inter glacies, atque horrida frigora brumae
Uror, ut Assyrio sub Jove nudus Arabs :
Uror ego, ut celsum cum Sirius exserit astrum,
Uritur Eoa quem rigat Indus aqua :
Uror ego, Aethnaeis ferrum velut uritur antris,
Mulciber irato cum struit arma Jovi.
Uror ego, ut liquido perfusa bitumine lampas,
Flavaque supposito flagrat ut igne seges :
Uror ego, et vivos jam jam conversus in ignes
Accendo afflatu frigida saxa meo.
Si mea florentem tangant suspiria silvam,
Excutiet tremulas silva perusta comas.
Si mei Caucaseos adeant suspiria montes,
Ardebunt Scythicae per juga summa nives.
Solveret hic Hebri glacies, hic solveret Istri
Frigore concretas plurimus ardor aquas.
Ite procul dulces, miserumque relinquite amici,
Ne cadat in vestros haec mea flamma sinus.
At vos tergeminae mea rumpite pensa sorores,
Arbitrium vitae est quas penes omne meae.
Nam quid ego invisam cupiam producere vitam ?
Si non ulla meis luctibus hora vacat,
Si non ulla meae veniunt solatia menti,
Sed resonat geminu noxque diesque meo ?
Cum nox atra venis, veniunt suspiria tecum,
Et mala, quae saevus plurima mittit amor.
Non mea jucundo declinant lumina somno,
Nec venit (heu mifero) nobis amica quies:
Sed dolor, et lacrimae, tristesque ante omnia curae
Exagitant animum per freta vasta meum:
Nec faciunt nostri finem cum nocte dolores,
Sed magis est stimulo noctis acerba dies.
Quicquid ago, ad solitas rapitur mens anxia curas,
Et nihil est, quod jam me, nisi flere juvet.
Jam mihi nec risus, nec sunt mihi gaudia cordi:
Conveniunt animo tristia cuncta meo.
Nec juvat assiduis caelum lassare querelis,
Despiciunt nostras numina surda preces.
Nulla animo requies, nulla est spes certa salutis : .
Quam foret in tantis mors mihi grata malis!
Sola rneos etenim potis est finire labores,
Et requiem tantis mors dare sola malis.
Forsitan et mortem frustra imploravit inanis
Spes mea, cum nullam mors dare possit opem.
Forsitan et nobis idem post funera sensus
Permanet, extremam qui fuit ante diem
Scilicet, aeternos ut cogar ferre dolores,
Nullaque sit lacrimis ultima meta meis.
At tu, quem placida respexit fronte Cupido,
Cui dat Amor faciles per sua regna vias;
Bonna, jubar patriae, juvenum pulcherrime, sed qui
Ingenii superas dotibus oris opes;
Dum legis haec.nostras testantia carmina flammas,
Exemplo poteris cautus amare meo.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome 7 [1720])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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