Ludovik Paskalić / Ludovicus Paschalis (1500-1551) : Les poètes sont des menteurs

Élégie en réponse à son ami Giovanni Bonna,
qui lui reprochait d’exagérer ses souffrances amoureuses.

Ces poèmes très doux que tu m’as envoyés
Ne sont pas à mes maux un léger réconfort
– Ils peuvent défier Philétas de Coos,
À peine les imite en se mourant le cygne.
Tu réfutes mes feux : oui, je serais bien fou
De me plaindre ou nier que tu dises le vrai.
Tu m’engages au vrai, à ce qui est sain : mais
Dans le vouloir d’autrui l’amour m’oblige à vivre.
Bien portant, l’on conseille aisément au malade
Assoiffé de bannir l’eau glacée, et d’attendre.
Toi pareil : le courroux brutal de Cupidon
Ne t’a jamais brûlé, ton cœur est sans blessure,
Tu blâmes aisément l’embrasement d’autrui,
Et ne plains pas mes maux, puisque tu n’en sais rien.
Tout amant tristement tourmenté d’un tendron 

Voudrait par moins aimer ce qu’il aime par trop,
Voir décroître à mesure une cruelle ardeur,

Et plus léger sentir le poids de son amour.
Mais Cupidon se bat constamment contre Mars,
Plus l’on va de l’arrière et plus il vous opprime…
Pour autant, m’ayant lu, ne va pas, cher Bonna,
Me penser oublieux de mes liens légitimes.
Peut-être un doux souci me brûle, d’un lit chaste,
Et me pousse à mourir pour une blanche fille,
Mais tu juges mes pleurs et mes soupirs, disant :
« Ce n’est pas de l’amour, cela, c’est du délire.
Sûr d’avoir ton amour, et maître de tes vœux,
Pourquoi gémir, baigner de pleurs laids ton visage ?
Qu’un amant malheureux pleure un espoir déçu :
Oui, et la longue attente insupporte, en amour… »
Écoute quel écho je fais à ta réplique
Et tiens-le pour plus fort que tes propres échos :
Des poètes nombreux, dont les vers sont connus,
Brûlent du saint Amour – éternel est son nom ;
Ils inventent souvent, mêlant au vrai le faux,
Pour embellir leur œuvre et pour la nuancer.
Est bien naïf qui croit que Tibulle a dit vrai,
Quand il veut « être pierre en de froides montagnes ».
Est bien naïf qui croit qu’ont dit vrai les poètes
Dont on lit la complainte en constant caquetage.
Est bien naïf, qui prête aux poètes verbeux,
En rupture de règle, une foi sans conteste.
Moi aussi, révérant la foulée des poètes,
Exalté d’Apollon j’invente bien des choses ;
J’ai pour toi controuvé ces « bien dures amours »,
Que tu as, mon Bonna disert, lues dans ma lettre.
J’ai eu vent, quelque jour, que Vénus la câline,
Préparait je ne sais quels pièges pour te perdre :
C’était pour t’inciter, mes feux, à la prudence,
Et des pièges charmants garder ton imprudence.


Quae mihi misisti dulcissima carmina, nostris
Solamen tribuunt non mediocre malis ;
Carmina, quae Coo possint certare Philetae,
Carmina , quae moriens vix imitetur Olor.
Certe ego sim demens, dum nostros arguis ignes
Si querar, aut si te dicere vera negem.
Vera mones fateor, et cuncta salubria: sed me
Alterius nutu vivere cogit amor.
Qui valet heu facile sitienti consulit aegro,
Abstineat gelidis ut patienter aquis.
Tu quoque, quem nondum violenta Cupidinis ira
Ursit , et intactum vulnere pectus habes;
Alterius facile damnas incendia, nec te
Usus, ut indoleas ad mala nostra , facit.
Omnis amans, tenerae quem torquet cura puellae,
Id quod amat nimium , vellet amare minus;
Vellet ut ille ferus sensim decresceret ardor,
Et levius fieri vellet amoris onus:
Sed contra assiduo depugnat Marte Cupido,
Quoque magis retrahis te, magis ille premit.
Non tamen accipias ita, quae modo scribimus, ut me
Legitimi immemorem, Bonna, reare thori.
Forsitan et casti me dulcis cura cubilis
Decoquit, et niveo cogit amore mori:
Sed tu dum lacrimas, mea dum suspiria sentis,
Non amor est, dices, sed furor iste tuus.
Si, quod amas, securus habes, votoque potiris,
Cur gemis? et lacrimis turpiter ora rigas ?
Flere decet miserum , qui spe frustratur, amantem
Nec potis est longas ferre in amore moras.
Haec tua sed contra, quae nos adducimus, audi;
Et superaddictis haec potiora tene.
Innumeri, quorum sunt nota poemata vates,
Quos sacer aeterni nominis urit amor ;
Fingere multa solent, et veris jungere falsa,
Scilicet ut varium pulchrius extet opus.
Credulus es, si vera putas cecinisse Tibullum,
Dum cupit in gelidis montibus esse lapis.
Credulus es, si vera putas cecinisse Poetas,
Quos legis assidua garrulitate queri.
Credulus es, si grandiloquis et lege solutis
Vatibus indubiam credis inesse fidem.
Me quoque, qui vatum veneror vestigia, saepe
Cogit Apollineus fingere multa calor;
Et nunc tam duros tibi sum mentitus amores,
Quos legis in scriptis Bonna diserte meis.
Quandoquidem audieram, blandam coepisse Dionem
In tua nescio quos damna movere dolos;
Scilicet, ut facerent te nostra incendia cautum,
Incautus placidis ne caperere dolis.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome 7 [1720])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes Ludovik Paskalić sur ce blog :

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :