Catulle (84-54 av. J.-C.) : La jeune fille et la pomme (poème 65)

Jeune fille pleurant la mort de son-oiseau(Greuze,1759)


Une douleur sans fin m’accable, et les tourments
Me tiennent, Hortalus, loin des savantes vierges,
Mon âme est impuissante à donner les doux fruits
Des Muses, tant les maux sont grands qui la remuent.

Il y a peu, mon frère a trempé ses pieds pâles
Dans le courant des eaux profondes du Léthé :
Sur les bords de Rhété, les parages de Troie,
L’arrachant à nos yeux, ont consumé ses forces.

Je parlerai, sans plus, frère, jamais t’entendre,
Ni plus jamais te voir, toi que j’aime plus fort
Que la vie ? ‒ Sois-en sûr, je t’aimerai sans fin,
Chantant sans fin ta mort en des vers affligés,
Comme ceux que Procné chantait sous l’ombre dense
Des bois, pleurant le sort et le meurtre d’Itys.

Malgré ces crève-cœurs, Hortalus, je t’envoie
Ces vers où j’ai suivi l’héritier de Battus.
‒ Ne crois pas que tes mots, vainement confiés
À l’errance des vents, me soient sortis du cœur
Comme la pomme*, don furtif d’un amoureux
S’échappe du giron de la chaste fillette
Qui ne sait plus l’avoir, pauvrette, dans sa robe,
Et qui, maman venant, se lève ‒ le fruit tombe
Et cascade, emporté, rapide, vers le sol :
Le rouge de la faute attriste son visage.

* C’était le présent que se faisaient traditionnellement les amoureux, qui lui donnaient le sens, très explicite, de notre actuel croquer la pomme.

Etsi me assiduo confectum cura dolore
sevocat a doctis, Ortale, virginibus,
nec potis est dulcis Musarum expromere fetus
mens animi, tantis fluctuat ipsa malis–
namque mei nuper Lethaeo in gurgite fratris
pallidulum manans alluit unda pedem,
Troia Rhoeteo quem subter litore tellus
ereptum nostris obterit ex oculis.
alloquar, audiero numquam tua <facta> loquentem
numquam ego te, vita frater amabilior,
aspiciam posthac? at certe semper amabo,
semper maesta tua carmina morte canam,
qualia sub densis ramorum concinit umbris
Daulias, absumpti fata gemens Ityli-
sed tamen in tantis maeroribus, Ortale, mitto
haec expressa tibi carmina Battiadae,
ne tua dicta vagis nequiquam credita ventis
effluxisse meo forte putes animo,
ut missum sponsi furtivo munere malum
procurrit casto virginis e gremio,
quod miserae oblitae molli sub veste locatum,
dum adventu matris prosilit, excutitur,
atque illud prono praeceps agitur decursu,
huic manat tristi conscius ore rubor.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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