Catulle (84-54 av. J.-C.) : Vieux bateau (poème 4 : Phaselus ille)

Régates (G. Caillebotte)


Ce poème, qui fait sans doute allusion au retour par voie d’eau de Catulle de Bithynie à Vérone, a pour particularité d’être écrit en sénaires iambiques purs : ce vers se compose de six iambes consécutifs, soit de six fois une syllabe courte, une syllabe longue. L’ensemble relève ainsi d’une virtuosité certaine, d’autant qu’il est encore plus complexe de faire coïncider l’accent de l’iambe (sur la syllabe longue) avec celui du mot (dont la place est variable en latin) : j’essaie de le montrer dans les enregistrements qui suivent, à partir quelques exemples.


Ce bateau, là, que vous voyez, les gens,
Fut des vaisseaux, dit-il, le plus rapide,
Nul bout de bois, lancé, flottant, sur l’onde,
Ne put le devancer, prît-il à force
De rames ou de voiles son envol.
Nul pour l’en démentir, ni redoutable,
Dit-il, Adriatique ni Cyclades,
Rhodes fameuse ou l’effroyable Thrace,
Propontide, terrible baie du Pont,
Où il était, avant d’être bateau,
Forêt feuillue ‒ car en haut du Cytore
Souvent siffla son jacasse feuillage.
« Vous, Amastris du Pont, Cytore aux buis,
Cela vous fut, cela vous est, connu »,
Dit le bateau. « J’ai, d’antique origine,
Pris mon essor, fait-il, à ton sommet,
Puis j’ai plongé mes rames dans tes eaux,
De là porté, sur tant de flots rageurs,
Mon capitaine, qu’à bâbord, tribord
Vînt l’appeler la brise, ou qu’un bon vent
Soufflât d’un coup par toute la voilure.
Jamais voué aux dieux du littoral,
Je suis venu des lointains maritimes
Jusques aux bords de ce lac aux eaux claires. »
Mais c’est fini : retiré, désormais,
Il vieillit, calme, et à vous se consacre,
Jumeau Castor et jumeau de Castor.


Phasellus ille, quem uidetis, hospites,
ait fuisse nauium celerrimus,
neque ullius natantis impetum trabis
nequisse praeterire, siue palmulis
opus foret uolare siue linteo.
et hoc negat minacis Hadriatici
negare litus insulasue Cycladas
Rhodumque nobilem horridamque Thraciam
Propontida trucemue Ponticum sinum,
ubi iste post phaselus antea fuit
comata silua; nam Cytorio in iugo
loquente saepe sibilum edidit coma.
Amastri Pontica et Cytore buxifer,
tibi haec fuisse et esse cognitissima
ait phaselus: ultima ex origine
tuo stetisse dicit in cacumine,
tuo imbuisse palmulas in aequore,
et inde tot per impotentia freta
erum tulisse, laeua siue dextera
uocaret aura, siue utrumque Iuppiter
simul secundus incidisset in pedem;
neque ulla uota litoralibus deis
sibi esse facta, cum ueniret a mari
nouissimo hunc ad usque limpidum lacum.
sed haec prius fuere: nunc recondita
senet quiete seque dedicat tibi,
gemelle Castor et gemelle Castoris.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : La jeune fille et la pomme (poème 65)

Jeune fille pleurant la mort de son-oiseau(Greuze,1759)


Une douleur sans fin m’accable, et les tourments
Me tiennent, Hortalus, loin des savantes vierges,
Mon âme est impuissante à donner les doux fruits
Des Muses, tant les maux sont grands qui la remuent.

Il y a peu, mon frère a trempé ses pieds pâles
Dans le courant des eaux profondes du Léthé :
Sur les bords de Rhété, les parages de Troie,
L’arrachant à nos yeux, ont consumé ses forces.

Je parlerai, sans plus, frère, jamais t’entendre,
Ni plus jamais te voir, toi que j’aime plus fort
Que la vie ? ‒ Sois-en sûr, je t’aimerai sans fin,
Chantant sans fin ta mort en des vers affligés,
Comme ceux que Procné chantait sous l’ombre dense
Des bois, pleurant le sort et le meurtre d’Itys.

Malgré ces crève-cœurs, Hortalus, je t’envoie
Ces vers où j’ai suivi l’héritier de Battus.
‒ Ne crois pas que tes mots, vainement confiés
À l’errance des vents, me soient sortis du cœur
Comme la pomme*, don furtif d’un amoureux
S’échappe du giron de la chaste fillette
Qui ne sait plus l’avoir, pauvrette, dans sa robe,
Et qui, maman venant, se lève ‒ le fruit tombe
Et cascade, emporté, rapide, vers le sol :
Le rouge de la faute attriste son visage.

* C’était le présent que se faisaient traditionnellement les amoureux, qui lui donnaient le sens, très explicite, de notre actuel croquer la pomme.

Etsi me assiduo confectum cura dolore
sevocat a doctis, Ortale, virginibus,
nec potis est dulcis Musarum expromere fetus
mens animi, tantis fluctuat ipsa malis–
namque mei nuper Lethaeo in gurgite fratris
pallidulum manans alluit unda pedem,
Troia Rhoeteo quem subter litore tellus
ereptum nostris obterit ex oculis.
alloquar, audiero numquam tua <facta> loquentem
numquam ego te, vita frater amabilior,
aspiciam posthac? at certe semper amabo,
semper maesta tua carmina morte canam,
qualia sub densis ramorum concinit umbris
Daulias, absumpti fata gemens Ityli-
sed tamen in tantis maeroribus, Ortale, mitto
haec expressa tibi carmina Battiadae,
ne tua dicta vagis nequiquam credita ventis
effluxisse meo forte putes animo,
ut missum sponsi furtivo munere malum
procurrit casto virginis e gremio,
quod miserae oblitae molli sub veste locatum,
dum adventu matris prosilit, excutitur,
atque illud prono praeceps agitur decursu,
huic manat tristi conscius ore rubor.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Sur la tombe de son frère (poème 101)

cariatidesamphipolis


Faisant route à travers maints pays, maintes mers,
Je touche au lieu, mon frère, où sont tes pauvres mânes
Pour te faire l’offrande ultime due aux morts,
Et haranguer en vain une cendre muette,
Puisque la destinée m’a ravi ta présence,
Me l’a, mon pauvre frère, indûment enlevée !
Ce que de triste offrande à tes mânes j’apporte
Selon le rituel antique de nos pères,
Accepte-le, mouillé de maints pleurs fraternels,
Et pour l’éternité : adieu, mon frère, adieu.


Multas per gentes et multa per aequora vectus
advenio has miseras, frater, ad inferias,
ut te postremo donarem munere mortis
et mutam nequiquam alloquerer cinerem.
quandoquidem fortuna mihi tete abstulit ipsum.
heu miser indigne frater adempte mihi,
nunc tamen interea haec, prisco quae more parentum
tradita sunt tristi munere ad inferias,
accipe fraterno multum manantia fletu,
atque in perpetuum, frater, ave atque vale.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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