Un très beau retour de lecture (sur Facebook) d’Avènement des ponts par Claire Laloyaux.

Le recueil de Lionel-Edouard Martin saute d’un espace à l’autre en tentant de se faire rejoindre les ponts que le parcours professionnel et affectif (le poète insiste sur l’adjectif) de LEM lui a fait franchir entre les terres d’Europe et des Antilles, et entre les langues. Car plus que sédimentées, les langues qui se côtoient dans ses poèmes sont cimentées par un même désir de « Tout-Monde », expression empruntée à Edouard Glissant, auquel LEM rend hommage dans un texte presque manifeste, mais enrichie peut-être d’une dimension plus poétique et rythmique que réellement politique insufflée par le poète.

Les textes oscillent ainsi entre deux tonalités, deux tensions, dont l’une paraîtra au lecteur moins attentif plus évidente, plus insistante, et appellera une lecture plus automnale. La présence des morts, dès le poème in-augural d’après un tableau d’Otto Dix, parcourt l’ensemble du recueil à tel point que les morts parcourent autant la page que les mots en une paronomase certes attendue mais pleinement justifiée ici par LEM. Ce « quelque chose noir », ces morts qui remontent de leur tombeau et sortent de l’oubli, fait d’Avènement des ponts une étrange « hanthologie », recollection et remembrance des morts, dans toute la polysémie de ces quasi synonymes – car les morts se reforment aussi en arbres tortueux et squelettiques, à l’image du vieux beau mythe de Philémon et Baucis, changés en arbres à leur mort pour continuer de veiller sur leur temple et de préserver leur nom.

Il y a dans ce recueil comme un transvasement des morts, ceux du Poitou natal, les humbles travailleurs, ceux des Antilles, les oubliés des francophones de la Métropole, ceux de la lointaine Antiquité, figée dans un marbre devenu intraduisible pour les vivants car trop enferrée dans une langue et une culture devenues pesamment classiques. Les morts nous disent leur souvenir et leur tâches laborieuses, tel ce laboureur devenu faucheur – forcément –, dans l’entre-deux d’une langue qui, façonnée de mille autres, bâtit un pont, en bâtit des dizaines d’autres entre ces îles-poèmes, devenus îles-morts dans tel long poème.

Car les poèmes sont évidemment des tombeaux, et la sédimentation de l’élément terrestre, si prégnant dans la fange des mots transformés en terreau et argile, se mélange à l’élément aqueux (l’eau saumâtre, l’océan, la pluie), peut-être plus insistant à mesure que s’affirme le désir de lier les terres de voyages au souvenir des morts, ranimés dans la langue. Un poème de Pierre Jean Jouve placé en épigraphe ne disait pas, du reste, autre chose : « Les morts ne se séparent pas de notre sphère / […] ils veillent / A la rencontre de nous-même et du divers / Qui est le Même. »

Si Anaïs ou les Gravières disait la mort moderne, banale, poitevine, d’une jeune fille et la disparition d’une jeune femme aimée, Avènement des ponts rassemble tous les morts en un recueil qui tient moins du chant choral, comme l’initiait en partie le journaliste esseulé du roman, que d’une épopée des hommes de peu, des hommes de rien, des oubliés d’une histoire qui n’a retenu que les victorieux et un ordre factice. LEM, sans verser toutefois dans l’idéologique, redit de sa langue heurtée les vieilles traditions et les vieux mythes étouffés par la force apollinienne. C’est qu’il croit davantage aux rituels dionysiaques, au « Grand Tout » (Pan) et à leurs éloignés parents retrouvés dans les Antilles, à Haïti en particulier (le vaudou), qu’aux religions et langues policées dont fait partie le français, « tout bien léché qu’il puisse sembler aujourd’hui », qui n’a plus le souvenir de la richesse de la francophonie, qu’est venu chercher par-delà les mers le poète.

A la langue d’écriture maîtrisée de bout en bout, enrichie de botanique et d’un vocabulaire agraire qu’on croirait tout droit sorti des traités latins (Caton l’Ancien, Varron et bien sûr Virgile), aujourd’hui tout juste bons à introduire l’exercice de la version, s’ajoute une Babel des langues, et même un babil, si l’on songe à la sublime Enfance d’Horace. Que la langue devienne la possibilité de redonner à cette danse des morts un nom et une histoire, parfois griffonnés sur la « voix de pierre », c’est une évidence une fois qu’est saisie la dimension regénératrice de la langue – c’est là la deuxième tonalité qui contredit le macabre.

Mais une deuxième strate complète cette revivescence des morts enfouis dans la bourbe, sous la pluie, dans les mémoires trouées : celle d’une écriture hantée par des langues ou des idiomes jugés mineurs, illégitimes. Ce sont ces langues mortes, intraduisibles car résistant aux philologues, telles l’étrusque, se dérobant au sens mais fascinantes de par cette résistance même ; ce sont celles réputées vulgaires car trop peu nobles, trop peu seyantes à un futur poète, Horace, mais qu’il entend pourtant de la bouche de sa nourrice, osque ou latin rural, et plus tard créole dans un autre espace-temps ; c’est aussi ce babil de l’enfance, parler d’un poète en devenir qui ne puisera pas que dans ses échecs amoureux pour écrire ses Odes.

Ainsi se comprend la réécriture de la célèbre invocation à la rose de Mallarmé dans le poème qui donne son nom au recueil : « Car tel est le langage qu’il compose le monde en gravitations. Que je dise rose, et la rose hale les vents dociles, le sable oublie les heures pour nouer dans la pierre en bourgeons de gypse : parce que je dis rose, et que rose est éclos sur le jour, qu’il aimante dans sa sphère le réel mobile et l’harmonie en mouvements d’insectes, ayant souci de ruche. » Non plus rose « l’absente de tous bouquets » mais rose réinscrite dans le « rude univers » et rendant aux morts et au feuilleté des langues toute leur présence.

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