Kathrin Bach (née en 1988) : bêtes d’orage / gewittertiere

Qui est Kathrin Bach ?


excluant à pleins muscles
& ligaments le monde
jusqu’aux éclairs
nous demeurons au sec assis

moi orvet
toi rongeur & pâtée sèche
l’attente sacs de sable en bordure d’Oder

enfin la pluie popcorn
sur vitre éclatement de maïs
déglutir point, je puis juste mâcher

l’après-midi TV clignant écran
pas de fleur à arroser
plus tard présentateur
& au jardin plantation de tomates


eskapismus in den muskeln
& sehnen
bis es blitzt
sitzen wir im trockenen

ich blindschleiche,
du nagetier & trockenfutter
das warten sandsäcke an der oder

der regen schließlich popcorn
auf glas platzender mais
schlucken nicht, bloß kauen kann ich

der nachmittag flimmerndes fernsehbild
keine blumen zu gießen
später nachrichtensprecher
& im garten tomatenpflanzen


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Kathrin Bach (née en 1988) : KOOG

Qui est Kathrin Bach ?


ces jours-ci tu n’arrêtes pas
comme il n’y a plus de rues
tu dois en faire une autre
sacs de sable devenus bêtes
phoques nombreux bien nourris
je me mets à essorer contre peau
tu trimes de jour de nuit l’eau coule
fouille les maisons cherche des nageurs
j’apprends dehors à me servir
de ma langue comme chauffe-liquide
pour qu’ait chaud le frai tu
dois derechef t’attaquer au sec


in diesen tagen setzt du nicht ab
es gibt keine straßen mehr
also musst du eine neue bauen
die sandsäcke sind tiere geworden
gut genährte seehunde zuhauf
ich fange an die haut zu wringen
du arbeitest tags nachts fließt wasser
durchsucht die häuser nach schwimmern
draußen lerne ich meine zunge
als tauchsieder zu benutzen
damit der laich es warm hat du
musst erneut mit dem trocknen beginnen


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Elke Erb (née en 1938) : Pause blanche / Weisse Pause

Qui est Elke Erb ?


Jetant un œil au petit arbre en fleurs,
je vis ses mille blancs silencieux et figés,

comme brillants sur le ciel,
figés, étranges, gardant silence,

puis, en haut dans la chambre
je me suis rappelé

comme dans mon enfance, à la campagne,
de la cuisine je regardais, figée,

par trop tomber, tomber
la neige. Une drogue un peu.

Une attirance. Qui dévore et qui dure.
Un regard immobile

de retour vers le peu familier.
Liberté comme étrangeté, millier,

car sans conteste tout était là figé,
pierres en tas, rond des pommes, orge aux rats.

Toutefois l’œil y gagnait
le maisonnier¹ de la maison…

¹ : Je traduis ainsi, par cet adjectif un peu désuet, hausig, qui semble être une création de l’auteur.


Als ich in das blühende Bäumchen sah,
stand sein Tausendweiß still und starrte,

als prange es vor dem Himmel,
starr und fremd hielt die Stille,

und nachher, oben im Zimmer,
habe ich mich erinnert,

wie ich selbst im Kindesalter
auf dem Land aus der Küche starrte

exzessiv in das Schneien
und Schneien. Ein wenig Droge.

Ein Reiz. Er zehrt und dauert.
Ein unverwandtes Schauen

zurück in das nicht Traute.
Freiheit gleich Fremde gleich Tausend,

denn da starrte ja alles,
Steinrücken, Apfelrund, Graslauf.

Jedoch gewann sich das Auge
das Hausige des Hauses …

(in Gänsesommer [1976])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Kathrin Bach (née en 1988) : vert / grün

Qui est Kathrin Bach ?


par millions des lapins verts et
leur poil empreint comme selle au dos du sol
la terre sellée de poil vert
contraints près à près à faire pré.
entre œil gauche et droit
s’étend verte la teinte qui teint
le blé grimpe au pavot
puis à la mâche des vaches
l’auge à mon visage est pleine de vert
et ce que je perçois clapote
ou gratte de soif.


millionen grüne Kaninchen und
ihre felle wie sattel auf den erdrücken gedrückt
den boden gesattelt mit grünem fell
eins ans andere gezwängt zu feld.
zwischen linkem und rechtem auge
liegt die farbe grün und färbt ab
den weizen hinauf den mohn
bald die klauen der kühe
der trog in meinem gesicht ist grün gefüllt
und was ich vernehme schwappt
oder scharrt durstig


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Johanna Wolff (1858-1953) : En bateau / Im Boot

Qui est Johanna Wolff ?


Parfums de trèfle et de girarde
doux et pressants vont par le sombre.
Ô comme j’aime ces parfums
et comme j’aime cette nuit !

Et posément ma rame glisse
parmi la vague où luit la lune.
Ô comme j’aime cette vague
et comme j’aime cet éclat !

Quand des bleu-sombre profondeurs
avec les souffles, les parfums,
oublis et pertes m’enténèbrent
de leur tendresse délicate
– quand mon esquif glisse sans bruit
parmi la nuit.


Klee und Nachtviolen duften
süß bedrängend durch das Dunkel.
O wie lieb ich diese Düfte
und wie lieb ich diese Nacht!

Und mein Ruder gleitet leise
durch die Wellen mondumflimmert.
O wie lieb ich diese Wellen
und wie lieb ich diesen Glanz!

Wenn aus dunkelblauen Tiefen
mit den Lüften, mit den Düften
ein Vergessen und Verlieren
mich umdämmert weich und sacht
und mein Nachen lautlos gleitet
durch die Nacht.

(in Wanderer wir. Ausgewählte Gedichte. [1939])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Natale Rondinini (1628?-1657) : Je dors, mais point mon cœur


La nuit peut bien couvrir la flamme de mes yeux,
Et vaincre de sommeil leur flambeau lumineux,
Ces yeux que les Amours entourent de décence
Et la Pudeur, la Grâce en sa triple présence :

Accablé de soucis, je ne suis point dispos,
La nuit charge mes yeux d’un repos sans repos,
Et l’apaisant sommeil devra se faire attendre
Tant qu’il ne couchera ma tête et mon cœur tendre¹.

¹ : Le texte imprimé porte sternas (qui impliquerait la présence d’un vocatif dont il n’y a pas trace). J’ai corrigé en sternat, plus satisfaisant pour la syntaxe. Capiti est une forme poétique, pour des raisons de métrique, de l’ablatif de caput.


Nox quamvis oculorum ignes premat atra nitentes,
__Et condant somno lumina victa faces;
Lumina, quae circum casti glomerantur Amores,
__Et Pudor, & triplici Gratia nexa choro:
Nox tamen assiduis lacerat praecordia curis,
__Imperat atque oculis irrequieta quies.
Nec prius obrepet, qui laxet pectora, somnus,
__Quam sternat capiti molle cor ipse meo.

(in Carmina illustium poetarum italorum tome XI, p. 94 [1721])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Kathrin Bach (née en 1988) : Pain / Brot

Qui est Kathrin Bach ?


par bouts jetés par les fenêtres
tentant des mouettes mes cheveux pour leur bec
vitrine et voilà derrière toi les bêtes
leur forme blanche le verre maint oiseau d’envergure
éparpillé sur la pelouse tournant son vol
vers du pain de Hollande émietté par ta main
si je fais de ta lèvre une croûte de pain la croûte
d’une fraîche tranche de pain bis elle mènera vers ma bouche
jusqu’au pain mou sans croûte mâché par une mouette


in stücken aus den fenstern geworfen
die möwen gelockt mein haar ihnen zum fraß
schaufenster und die tiere da hinter dir
ihre weiße fassung das glas mehrere schultern breit
vögel auf dem rasen verteilt richten ihren flug
nach holländischem brot von deiner hand zerbröckelt
mach ich deine lippe zu brotkruste zur kruste
einer frischen scheibe graubrot führ sie mir zum mund
bis das brot ohne kruste ist weich von einer möwe gekaut


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1509-1599) : Retraite de Lygdon, vieux chasseur

Qui est Giorgio Cichino ?


Lygdon te fait le don, Sylvain, de cette pique
dont l’âge, à contre-gré, lui ôte la pratique.
Au temps qu’il fut robuste, il recouvrit souvent
ton cyprès de peaux d’ours et de riches présents.
Souvent avec sa meute il courut dès l’aurore
les forêts où le soir on le voyait encore.
Déclinant, désormais, chargé d’ans, de torpeur,
il tiendra loin du clos les loups et les voleurs.
– Mais protège toujours, ô Divin, sa vieillesse :
Qu’en des bois sûrs ainsi qu’avant son troupeau paisse.


NB : On trouvera, sur ce site, d’autres épigrammes de Giorgio Cichino, traduites par mes soins (et, pour autant que j’en sache, pour la première fois en français), en faisant une recherche sur son nom.


Dedicat haec, Sylvane, tibi venabula Lygdon,
__nam studia invitus deserit illa senex.
Dum solidum fuerat robur, tua saepe cupressus
__ursorum exuvias muneraque ampla tulit.
Saepe canum silvas lustrantem vidit Eous
__agmine, saepe Hesper, jam fugiente die;
nunc satis est, annis fessus tristique senecta,
__si stabulis fures arceat atque lupos.
At tu, dive, senem non umquam mitte tueri,
__per nemora ut tutus pascat, ut ante, greges.

(in Carmina [première publication : 1976])


Cette traductione originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1509-1599) : Amours nocturnes

Qui est Giorgio Cichino ?


Acon immole, ô Nuit, Obscurités muettes,
pour vous ce noir bétail, vous offre des galettes.
Repos qui m’es plus cher que soleil éclatant,
que lumière, et qui seul apaises mon tourment !
Si t’agréent voluptés d’amants, amours secrètes,
quand passionnément les baisers se répètent,
secours-moi, bonne Nuit, vêts-toi d’obscurités,
cependant que je cours devers mes voluptés.


NB : On trouvera, sur ce site, d’autres épigrammes de Giorgio Cichino, traduites par mes soins (et, pour autant que j’en sache, pour la première fois en français), en faisant une recherche sur son nom.


Has nigras tibi, nox, pecudes, tenebraeque silentes,
__mactat Acon vobis, rustica liba ferens.
Carior o solis radiis mihi, carior ipsa
__luce, quies, curis quae data es una meis.
Si te furta juvant Veneris, si gaudia amantum
__dulcia, dum cupide basia utrimque sonant,
affer opem, bona nox, furvis velata tenebris,
__gaudia dum properans ad sua fertur Acon.

(in Carmina [première publication : 1976])


Cette traductione originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

L’œil à l’eau (à propos de « Sèvre – Eaux fortes », de Vincent Dutois)

Claudel expliquait le fleuve par l’ « immense pente », voyait dans ses eaux « le brûlant sang obscur […] le plasma qui travaille et qui détruit, qui charrie et qui façonne¹ ». Qu’il y ait de la pente et de l’humain dans l’eau qui coule, Vincent Dutois ne dit rien d’autre (« Chacun sait où les collines déposent le jeune fleuve : plus bas »), qui suit, en compagnie des hommes et des femmes de ses rives, le cours de la Sèvre niortaise, de sa source à son embouchure, dans un livre petit de volume (comme le veut la collection qui l’accueille), mais d’une belle densité et d’une écriture admirable.

Admirable, en effet, si l’adjectif implique l’œil, s’il en fait l’instrument d’une saisie subjective du monde – fût-il, ce monde, ordinaire et sans histoires : l’art (et le grand art) de Dutois, c’est de voir, au-delà de ce qui ne serait pour le regard commun que banalement pittoresque, cliché de carte postale, immédiateté paysagesque, une profondeur nourrie de culture savante et populaire. Ainsi telle « bouche » de source est-elle « dite à tort d’enfer » ; ainsi « trois femmes en coiffe et dentelles d’ici », posant pour une antique photographie, « jouent[-elles] un rôle de Parques au lavoir » ; ainsi « une théorie existe[-t-elle] : un moine hargneux tout en ascèses, qui aimait les voyages et prenait des noms d’emprunt, rompant un jeûne, but à un endroit du fleuve et s’endormit » : tout cela s’explique du fait que « ce pays a le goût de la fée et du qu’en-dira-t-on ».

Dans ce contexte, tout, de cette lente coulée fluviale, concourt au déploiement d’un imaginaire, le géographe à l’œil perçant qu’on pourrait supposer ne se sentant pas contraint par sa discipline mais ouvert à l’histoire (« locale » et « régionale ») et au souvenir : à ce qui n’est pas directement perceptible, mais qui suppose l’épaisseur invisible du temps et de la mémoire. L’anecdote est partout suscitée par cet itinéraire, elle génère sans trop s’y attarder, brossés par une pupille puissamment visionnaire, de brefs tableautins successifs où l’on nous expose, parmi bien d’autres, des armées « enfouiss[ant], à la hâte, un souverain blessé à mort sous un mille-feuille de concubines omeyyades, d’esclaves, d’armes neuves et d’éléphants de combat », des « moines et tanneurs [qui] descendaient à la même heure sur la berge, où les uns déféquaient et les autres corroyaient », des « hommes hardis saut[ant] sur le dos des monstres marins, qui pullulaient, pour atteindre après une série de bonds des îles imprécises ». Rien, là, qui ne fasse penser au Flaubert de Salammbô, à un Brueghel, à un Jérôme Bosch, voire, dans le procédé du voir suscitant l’invention, au Giono de Noé : de l’écriture, de la peinture, et non des moindres.

Non seulement Dutois voit, l’invisible comme le visible, mais il trouve, en parfait écrivain qu’il est, les mots pour le dire et pour donner à voir : rare qualité de nos jours, il a, dès qu’il s’agit de qualifier, l’adjectif bienvenu, séducteur, celui qui sidère par son exactitude inopinée, qu’il en aille de « petits saules, jaunes et atrocement potomanes », de « truites illégales », de « poissons gras et lippus », de « plantes angéliques qui se mangent en confiserie », de (virgiliens croirait-on) « coteaux ombreux ». Il montre aussi, resserrant, dans une seule et même phrase sèche, économe (d’où l’hiatus est proscrit puisqu’il faut que cela coule, fluide) la scène (vignette, « eau-forte », enluminure ?) compendieusement narrative (on penserait presque au Félix Fénéon des Nouvelles en trois lignes) : « Qui dit monastère dit gorets, animaux à viande et reliefs » ; « Telle tante épaisse, tout en bassin, s’entorse », aussi bien que synthétiquement descriptive où c’est, qui prévaut, le détail, focale mise sur tel élément qu’elle grossit dans un effet de loupe juste à la chute de l’apodose : « L’été, les chevaux à viande, les ânes noirs, le guéent » (précision des qualificatifs ; forte concentration sur « guéer » employé transitivement) ; « une mare d’agrément troublée par des foulques » (toile de fond statique, survenue d’un événement marqué par le rythme et l’allitération) ; « une vallée d’heures plates, de chaussées, de cabanes peintes ou passées au goudron qui toutes ont le verrou symbolique » (plan général, rapproché, très gros plan).

J’en passe, et des meilleurs sans doute : c’est tout le texte qu’on pourrait citer et commenter de la sorte. Car c’est vraiment un homme d’œil, à n’en pas douter, que notre auteur, manipulateur d’une caméra jamais fixe, zoomant, scrupuleux, sur ce que l’œil ordinaire ne voit pas : un peu comme ces « grands abbés, ingénieurs du paysage, qui […] voient loin grâce à dieu ». On ne sait grâce à qui Dutois a su scruter si profondément, si pertinemment, la vallée de la Sèvre et si magistralement la mettre en mots : toujours est-il que nous prenons grand plaisir à l’acuité de son regard comme à sa virtuosité verbale. Claudel, encore lui, parle quelque part  d’une expression lue chez quelque auteur, qu’il a « gardée toute la journée comme un bonbon dans le creux de sa joue » (je ne garantis pas le verbatim, citant de mémoire) : à ce compte, Sèvres – Eaux fortes est un pochon, comme on dit dans le Poitou, de confiseries – nougatine, angélique confite ? – et hamster son lecteur.

¹ : in Pages de prose (1944) et Connaissance de l’Est (1907)