Giovanni Pontano (1429-1503) : La tombe de Myrtile

Chactas embrassant les jambes d'Atala (Girodet De Roussy, vers 1808)

Chactas embrassant les jambes d’Atala (Girodet De Roussy, vers 1808)


C’est le malheureux amant de la jeune Myrtile qui parle, en proie à son délire, devant la tombe de cette dernière. On est saisi par l’usage d’un latin dédié à des fins d’expression bien éloignées de la simple imitation des Anciens, par la dynamique − énonçant la folie− des répétitions, par la personnification des éléments (laurier, myrte, pierre tombale), annonciatrice du style baroque, et par la rhétorique, profondément renouvelée, de la métamorphose.

J’ai seul ici le droit de pleurer ; laurier, myrte,
Là, vous deux ; et toi, pierre ‒ au peu de mots gravés.
Honorée de fleur fraîche et d’encens de Saba,
Courte pierre où je prie tantôt, tantôt je pleure,
Tu recouvres, hélas, en ce pauvre tombeau,
Ma joie, et tu te ris de ma douleur, sadique !
Ô cruelle, rends-moi mes amours, rends-les-moi !
À quoi donc m’est-il bon de te mouiller de pleurs ?
‒ Sois mouillée, qu’il soit bon de te mouiller, tant que,
Pour avoir tant pleuré, mes yeux ne sont pas secs …
Mais accepte mes pleurs ‒ non, je ne me plains pas ‒,
Reçois parfums et dons tout embrouillés de larmes.
Onguents et roses, vite ! et costus, jeunes filles,
Offrez la violette et les présents d’avril,
Les présents d’Arabie ! ‒ Moi, mes pleurs ; bois-les, pierre,
Vous, mes yeux, devenez une source nouvelle.
Qu’elle humecte le sol qui recouvre les os,
Les os, pieux défunts ! les os, et ma déesse.
Vous autres, laurier vert au persistant feuillage,
Myrte qui conféras son prénom à Myrtile,
Parsemez le tombeau de fleurs odoriférantes,
De verdure pérenne, et croissez sous mes pleurs,
Croissez ! Je me fais eau, ru clair, je suis fluide !
‒ Fluide et cependant tout embrasé d’amour.


Hic soli mihi flere licet ; tu laurus et una
myrtus ades, paucis et lapis icte notis.
Parve lapis, quem flore novo, quem thure Sabaeo,
et veneror multa tum prece, tum lacrima,
tu mea, tu miseri tumulo male contegis isto
gaudia, et exsultas, saeve, dolore meo ;
redde meos, mihi redde meos, redde, improbe, amores.
Quid juvat e lacrimis immaduisse meis ?
Immadeas, maduisse juvet, si non mea flendo
lumina siccatas deficiunt lacrimas ;
sed lacrimas tibi habe, nec enim queror, accipe odores,
accipe cum fletu munera mista suo.
Unguenta atque rosam et costum properate, puellae,
et violam et cunctas spargite veris opes,
spargite opes Arabum ; lacrimas ego ; tu, lapis, illas
ebibe, et in rorem, lumina, abite novum.
Rore novo madeat tellus, quae contegit ossa,
ossa pios manes, numen et ossa meum.
At tu perpetua, laurus, quae fronde virescis,
tu myrtus, de qua Myrtila nomen habet,
fundite odoratos flores silvamque perennem
ad tumulum, lacrimis crescite et usque meis,
crescite : jam in latices, liquidum jam solvor in amnem,
jam fluo ; sed fluidum me tamen urit amor.

(in De tumulis libri duo [1502])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giovanni Pontano (1426-1503) : Épitaphe : Rosette et la rosée

C’est Rosette qui s’exprime :

Rosée j’ai pour blason, et pour nom j’ai Rosette,
Rosée ne dure point – point n’a duré ma vie.
Rosée mouille ma tombe et marbres arrosés ;
Rosette suis : baignée de rosée rose, d’eau.
Point d’abeille : en ma tombe habitent des cigales
Stridulant sur ma cendre, y craquetant en nombre.
Hiver, paix de la morte, et l’été, sa torture !
L’hiver, oui, est ma paix, et l’été mon supplice.

NB : Le jeu sur les mots, liant dans cette épitaphe le prénom Rosette à la rosée, qui pose un rapport sémantique, en latin, entre les parophones sous-jacents nomen (nom) et omen (présage, destin) (et que je traduis tant bien que mal sans respect absolu de la lettre) est fréquent chez Pontano comme chez d’autres auteurs de son temps et d’après. On en trouve ici, sous la plume du même Pontano, d’autres exemples.

Ros mihi dat titulum, nomenque est Roscia nostrum
Ros brevis est, brevis heu sic mihi vita fuit.
Rore madet tumulus , stillant & marmora rorem.
Roscia sum; me ros, roscida & unda rigat.
Sed nec apes tumulo, verum insedere cicadae,
Stridulaquc ad cineres hei mihi turba crepat.
Bruma mihi requies, aestas est poena sepultae:
Bruma quies ; aestas est mihi supplicium.

(in De tumulis libri duo [1502])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes de Pontano sur ce blog :

Ils sont trop nombreux pour qu’on puisse en donner ici la liste :
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situé en haut à droite de cette page.

Giovanni Pontano (1426-1503) : Épitaphe d’une jeune fille prénommée Urbaine

Scène de basse-cour (Philibert-Léon Couturier, 1876)

Scène de basse-cour (Philibert-Léon Couturier, 1876)


C’est la morte, prénommée Urbaine, qui s’exprime :

Inhumée dans un champ quand mon nom vient de « ville » !
Tout est faux, épitaphe et les noms qu’on me donne.
Ce tombeau : mon supplice, oui, ce tombeau champêtre :
Où l’autre a son repos, c’est là qu’est ma torture.
Poireau pour violette ; encens, parfums arabes ?
Non, des oignons – la terre est implantée d’oignons.
Les truies et les verrats, les chèvres me malmènent,
Le goinfre de canard pollue ma sépulture.
Me dérange avant tout la vieille et ses rengaines,
« Je t’invoque les morts, je t’invoque l’enfer ! ».
Transférez autre part mes restes – autre part !
Je fus Urbaine : assez de gésir campagnarde !


Rure quidem jaceo, cum sit mihi nomen ab urbe ;
nec titulus, nec sunt nomina vera mihi.
Poena mihi est tumulus, poena est rurale sepulcrum,
quaeque quies aliis, est mihi supplicium.
Pro viola porrum, pro thure atque Arabe costo
cepa datur, cepis obsita semper humus ;
meque sues, meque et verres vexantque capellae,
inquinat et tumulos ingluviosus anas.
In primis me turbat anus, quae carmine longo
evocat et Manes, evocat atque Erebum.
Vos alio cineres, alio traducite nostros,
quaeque Urbana fui, rustica ne jaceam.

(in De tumulis libri duo [1502])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Richard Crashaw (1613 [?] – 1649) : Une épitaphe / Epitaphium

Toi qui goûtant, paisible, à l’âge de nectar,
Et, reflet de l’espoir doré de la jeunesse,
Ignores que s’en vont les purpurins soleils,
Ignores les carcans, la nuit ferrugineuse
Des geôles des Enfers et leur terrible maître,
Et regardes de loin la tremblante vieillesse :

Apprends ici les pleurs, ici faisant ta halte.
Ici, oui, sache-le, ici, dans ce réduit,
Des espoirs par milliers et par milliers des joies
Se vêtirent de longue, hélas !, trop longue nuit,
La torchère enflammée de l’ardente jeunesse
Fut noyée sous les eaux des infernaux paluds.

– Tu peux te refuser aux pleurs de la douleur :
Ici tu subiras les pleurs de l’épouvante.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Quisquis nectareo serenus aevo
Et spe lucidus aurea juventae
Nescis purpureos abire soles,
Nescis vincula, ferreamque noctem
Imi carceris, horridumque Ditem,
Et spectas tremulam procul senectam,
Hinc disces lacrimas, et hinc repones.
Hic, o scilicet hic brevi sub antro
Spes et gaudia mille, mille longam
(Heu longam nimis) induere noctem.
Flammantem nitidae facem juventae,
Submersit Stygiae paludis unda.
Ergo si lacrimas neges doloris
Huc certe lacrimas feres timoris.

(in The Delights of the Muses [1646])

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