Girolamo Balbi (1450-1535) : Les charmes de la vie champêtre

Les-charmes de la vie champêtre (Boucher, 1735)

Charmes de la vie champêtre (Boucher)


Toi qui tiens le haut rang, Jean, parmi mes amis,
Toi, le poète, Jean, la moitié de mon âme !
Ah, que j’aimerais vivre en ma propre campagne
En m’étant dépouillé de ma tenue de ville !

Sur les coteaux moussus, je cueillerais à gestes
Précis raisins pendants et pommes à couteau,
Je côtoierais le cours d’un fleuve à l’onde claire,
Je me délasserais sur un lit de gazon.

Julie, Hylas chantant, me cueillerait des fleurs,
Donnerait des bouquets, Hylas jouerait du plectre.
Tendrement, lui comme elle, ils iraient m’enlaçant,
L’amour nous prouverait sa prodigalité.

Si c’est ton goût : du vin, la cithare, des filles !
Tant qu’on peut car la mort sur ses ailes fond ‒ noire.
C’est la loi naturelle ‒ et elle est immuable ‒,
Qu’à tout commencement, il soit aussi un terme.


Jane meos inter sors non extrema sodales,
dimidiumque animae Jane poeta meae !
O mihi si propriis vitam traducere in agris
detur, et urbanam deposuisse togam ;

tunc ego muscosis pendentes collibus uvas,
et legerem facili mitia poma manu.
Aut colerem vitreis labentia flumina rivis,
gramineoque darem membra levanda toro.

Tunc cantaret Hylas, legeret mihi Julia flores ;
Julia serta daret, plectra moveret Hylas.
Altera me teneris, sed et alter necteret ulnis,
et quae praeterea plurima novit amor.

Si sapis, adde merum, citharam cape, posce puellas,
dum licet ; aligero mors ruit atra gradu.
Hanc natura parens stabili tulit ordine legem,
desinat ut, quidquid coeperit esse, semel.

(in Opera poetica, oratoria ac politico-moralia, 1791-1792)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Girolamo Balbi sur ce blog :

Girolamo Balbi (1450-1535) : Passez-moi sur le corps…

Plate-tombe de Nicolas Roeder (Strasbourg)

Plate-tombe de Nicolas Roeder (Strasbourg)


M’asperger les cheveux de myrrhe d’Acaronte,
Que m’importe, ou dormir dans un lit brodé d’or,
Si l’amour, fou, sévit, si la fille, inflexible,
Me refuse le chaud de sa tendre poitrine ?
Je n’aime pas le jour, pas plus l’ombre nocturne ;
Tous moments sont embus de fiel et de tristesse.
Les froids brouillards, la brume armée de gelée blanche
Me voient coucher mon corps à même le sol dur.
Je passe nu, dehors, des nuits d’un froid de Scythe,
Et m’éveille, ah, malheur ! devant des portes closes,
Devant des portes, oui ! ‒ Saint, le seuil que j’adore,
Que de son tendre pied la chère enfant toucha !
Au lieu de son corps blanc, j’étreins de durs jambages,
Et crois, dans ma folie, enlacer ma maîtresse.
Comme douées de sens, ah, j’embrasse des portes,
Pour que les ventaux, sourds, soient plus doux à mes pas.
Puissé-je aussi coucher, sur le seuil cher, ma vie,
Voir enterrer mes os devant la porte aimée !
Quiconque l’enjambant dira, voyant ma tombe :
« Celui qui gît ici fut soldat d’amour tendre. »


Quid mihi Acorontea crines perfundere myrrha,
aut juvat Attalico succubuisse toro,
insanus si saevit amor, si dura puella
me negat in molli velle fovere sinu ?
Non mihi lux grata est, nec noctis amicior umbra ;
omnia nam tristi tempora felle madent.
Me gelidae nubes, canisque armata pruinis
bruma videt, dura ponere corpus humo.
Sub Jove nudus ago Riphaeae frigora noctis,
et miser occlusis excitor in foribus.
Excitor in foribus, sanctum quoque limen adoro,
quod tetigit tenero chara puella pede.
Amplector niveo rigidos pro corpore postes,
et dominam demens fingo tenere meam.
Oscula do foribus, tamquam sit sensus in illis ;
molliat ut gressus janua surda meos.
O utinam in caro vitam quoque limine ponam,
et dominae ante fores busta sepulta cubent.
Nostra etenim quisquis transibit funera, dicet :
Qui jacet hic, teneri miles amoris erat.

(in Opera poetica, oratoria ac politico-moralia, 1791-1792)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Girolamo Balbi sur ce blog :

Girolamo Balbi (1450-1535) : À une fille sans cœur

© Hendrik Kerstens

© Hendrik Kerstens


Tu n’as donc pas pitié, perfide, d’un mourant ?
Il n’est donc pas de dieu blessé pour t’émouvoir ?
Cruelle, et plus cruelle, oh oui ! que l’ourse dure,
Et plus dure que fer, et plus dure que pierre.
Tu surpasses silex, acier, fauve, en rudesse,
Et je te crois du marbre en ta dure poitrine.
Non, n’étaient pas humains les parents qui t’on faite,
Mais loup, lionne atroce en son dur trou de roche,
Tu es née dans les bois, nourrie de lait sauvage,
Le sein qu’on te donna était d’une tigresse.
Jamais, cruelle, émue, par de si grands tourments,
Calme ton méchant cœur en me faisant souffrir.
J’éprouve autant de maux qu’au ciel il brille d’astres,
Qu’il est en l’air d’oiseaux, qu’il est d’eaux dans le fleuve.
Si quelqu’un veut un jour fâcheusement connaître
Toutes douleurs et maux en tous genres : qu’il aime !


Ces mains, cheveux, ce cou, ces épaules laiteuses,
Ces yeux, étoile double en demeure éthérée !
Ô cette voix, ces mœurs pudiques distinguées !
Front, lèvres égalant les premières des roses !
Vous ma perte, voyez périr un pauvre amant.
Voyez-moi, je me meurs ; voyez-moi, je me meurs,
Je meurs ! Que mon corps soit linceulé par la fille,
Que le marbre engravé porte telle épitaphe :
« Ci-gît Jérôme, mort en ses tendres années,
Cause de son trépas fut Petra l’insensible. »


Comme attire l’aimant le fer dur, rigoureux,
Je suis, en précipice, attiré par tes yeux.


Nullane te pietas morientis, perfida, tangit ?
Nulla movent animum numina laesa tuum ?
Crudelis, duris multo crudelior ursis,
durior et ferro, durior et lapide.
Saevitia vincis silices, adamanta, ferasque ?
Ut reor, in duro pectore marmor habes.
Non, non humani te progenuere parentes,
sed lupus, aut dura rupe leaena ferox ;
et genita in silvis, nutritaque lacte ferino,
et tibi quae tribuit ubera, tigris erat.
Crudelis, tantos numquam miserata labores,
nunc satia nostris pectora saeva malis.
Tot mala nam patior, quot caelo sidera fulgent,
aethera quot volucres, quot vehit amnis aquas.
Si quis erit, cunctos misera qui mente dolores,
et genus omne mali noscere poscat, amet. 


O manus, o crines, o colla, o lactea cervix,
O oculi aethereae sidera bina domus!
O vox, o mores sine rusticitate pudici!
O frons, o primis aemula labra rosis;
Perditis heu miserum, periturum cernite amantem.
Cernite me morior: cernite me, morior
Heu morior! puella cingatur veste cadaver,
Et referant tales marmora scripta sonos;
Hic jacet extinctus teneris Hieronymus annis
Dura causa fuit aspera Petra necis. 


Attrahit ut ferri magnetica gemma rigorem :
Luminibus praeceps sic trahor ipse tuis.

(in Opera poetica, oratoria ac politico-moralia, 1791-1792)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Girolamo Balbi (1450-1535) : Épigrammes

Paul Signac

Paul Signac

Des pommes, des poèmes

Poète, tu m’envoies des pommes et des vers,
En témoignage d’infrangible amitié.
Les vers réjouissent l’âme, et les pommes la bouche ;
Les uns flattent l’esprit, les autres les papilles.
Pommes valent mieux qu’or, et vers mieux que joyaux :
Fait d’or et de joyaux, ton présent serait moindre.
Je n’aurais eu d’Alcinoos de telles pommes,
Ni d’Apollon des vers si joliment tournés.


Démocratisation de la poésie

On voit, cher Jean, partout d’assez fameux poètes,
Le laurier tressé couronne toutes têtes :
Des poètes en Inde et en Grande-Bretagne,
En Scythie, en Lybie, Arabie, Gaule, Espagne.

À peine le marmot va-t-il sur ses cinq ans
Qu’il balbutie des vers de son caquet perçant.
Quoi d’étonnant ? Jadis, le laurier fut fleur
Du Parnasse, à présent tous les champs ont le leur.


Misisti nobis et poma , et carmina , vates,
Indelibatae pignus amicitiae.
Carmina sic animum pascunt , uti poma palatum ;
Illa lepore juvant : ista sapore placent.
Poma aurum vincunt ; vincunt et carmina gemmas:
Aurum da, et gemmas ; deteriora dabis.
Poma nec Alcinous misisset talia nobis
Carmina nec Clarius tam bene culta Deus.


Joannes, Clarios nunc cernimus undique vates ;
Et decorant omnes laurea ferta comas.
India dat yates ; dat terra Britanna poetas ;
Dat Scythicus, Libycus, Gallus, Iberus, Arabs.

Parvulus ad lustrum cum primum venerit infans,
Arguto blaesos concinit ore modos.
Quid mirum? tenuit antiquo tcmpore lauros
Parnasus : Lauros nunc habet omnis ager.

(in Carmina illustrium italorum poetarum tome II, pp. 13, 14, 19 [Florence, 1719]) 


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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