Articles de Marc Villemain et de Zazymut sur Nativité cinquante et quelques

« […] C’est par leur physiologie que Martin témoigne de ses personnages, de leurs pauvres gestes d’esseulés, en grattant l’os du sentiment, en ne lui laissant rien d’autre sur le dessus que le blanc de l’entaille, la morsure de la vie. Il témoigne d’eux, disais-je, mais tout autant pour eux, comme toujours : c’est toujours cette voix-là qu’il emprunte, cette voix des gens d’hier, bien souvent des gens de peu, des gens de corps, qui de la vie, peu ou prou, ne connaissent  que ce qu’elle donne, c’est-à-dire pas grand-chose en dehors de la fatigue, de la sueur, du ventre. Pourtant, tous, et peut-être est-ce aussi à cela que tient la beauté de cette écriture, tous ont un rapport tellement immédiat, tellement physique au monde, qu’en sourd une sorte d’énergie lointaine, souterraine, pas secrète mais simplement enfouie, intérieure. […] »

C’est Marc Villemain qui le dit dans la belle note de lecture qu’il consacre à Nativité cinquante et quelques.

*

« […] Lionel-Edouard Martin a une écriture gourmande (les pages 45, 46 font saliver), une prose bienheureuse, simple mais pas simpliste pour un sou, riche, colorée, sensible. Les racines le retiennent à ce pays. Il y a du Giono, du Fallet, du Chabrol dans cet homme. J’ai lu ce conte en dégustant chaque page, chaque mot jusqu’à une fin que je ne vous dévoilerai pas. »

, c’est Zazymut qui l’écrit sur son blog où elle parle de « [s]es lectures et autres passions ».

Critiques de Nativité cinquante et quelques

Nouvel article sur Magma

Bel article sur Magma (éd. publie.net / publie.papier),
dû à la plume et à l’oeil perspicaces de Selenacht (@selenacht) sur Les Glossolalies :

« C’est […] ce que l’on peut déduire du roman, qui évite cepen­dant de se perdre en de tels détours psy­cho­lo­giques pour, beau­coup plus direc­te­ment, jouer de la force seule de l’image poé­tique – se fiant, s’abandonnant presque à la langue, qui semble alors dévi­der un trop-plein (images, conno­ta­tions et échos, de jeux de mots où s’empoisonne la dou­leur, d’impressions fugi­tives attra­pées au vif pour essayer d’obtenir un tableau com­plet, ou d’encore empri­son­nantes répé­ti­tions) tout en ouvrant la voie à une poé­sie plus réglée, mesu­rée et sereine. »

Magma numérique (2)

Le 7 février 2013

à 20 h 30

à la Coursive

à La Rochelle

dans le cadre de l’association Quai des lettres

La Rochelle

Magma, chez publie.net / publie papier

Magma numérique (2)

Parution de Magma en version numérique

avec sa parution en version « papier » le 1er février.

C’est chez publie.net

et ce sera chez remue papier.

La Vieille au buisson de roses lue par Claire Laloyaux (sur Facebook)

C’est encore avec un éblouissement renouvelé que j’ai lu cet autre roman de Lionel-Edouard Martin. Durant ma lecture, l’incompréhension s’est parfois mêlée à l’admiration car que je ne comprends toujours pas pourquoi cet auteur semble, au fond, encore si peu présent dans les mémoires des lecteurs, lui qui les creuse tant, les mémoires, pourtant, au travers d’une langue si pleine des sujets qui la parlent. A l’exemple de ce poète qui sert ses pairs en les traduisant avec rythme, et souvent avec humour s’agissant des poètes latins — ce qui me rappelle combien l’école avait pu leur façonner un masque austère —, il resterait encore à faire connaître ce rare styliste à tous ceux qui seraient encore sensibles à ce que la langue nous dit des solitudes humaines et des liens impromptus qui se tissent entre une vieille femme et un chien errant, puant, à la recherche d’un genou sur lequel poser son museau.

Car si le style de Lionel-Edouard Martin est flamboyant, presque étonnant en une époque qui a fait de l’écriture blanche une platitude, en cela bien éloignée des « ripés » sur lesquels s’époumonent les personnages et qui s’apparentent aux heurts de la syntaxe, le flamboiement du style et sa richesse lexicale, qui emporte plus qu’elle ne fait froncer les sourcils, évitent pour autant l’emphase et servent la pudeur de l’intrigue, ramassée en quelques mots ou presque car là n’est jamais l’essentiel. Il devient difficile, ensuite, d’écrire sur un tel texte sans céder à la tentation d’un mauvais lyrisme et d’échapper à un vague sentiment de honte, voire d’illégitimité, à prétendre en restituer une lecture.

Mais essayons quand même. Le roman suit alternativement trois personnages, une vieille, un peu bigote, un peu folle aux dires des rumeurs et des diagnostics psychiatriques ; un chien qu’elle appellera Diurc car la vieille a la passion des mouillures (tandis que je peine encore à les appliquer dans mon apprentissage solitaire du polonais, langue qui les affectionne tout particulièrement) ; enfin, un marquis, Olivier de Cruid, marquis de lui-même, comme l’écrit malicieusement LEM, facétieux quand il décrit la passion de l’érudition de son personnage, comme si, par là, il regardait avec une distance amusée sa propre passion de la linguistique comparée et des bouts de latin que l’on a gardé en mémoire quand la modernité a cherché à les oublier.

Des bouts de latin, bouts rimés, assonancés, hexamètres puis alexandrins français, l’auteur en parsème son texte, et alors que rien ne les annonçait, des étymologies surgissent au beau milieu d’un discours fleuri du marquis ou d’une prière fiévreuse de la vieille. Je n’ai pu m’empêcher de repenser à ces pages de vocabulaire latin que les khâgneux apprennent et surnomment, là encore malicieusement, pour amoindrir la douleur de la mémorisation, le « petit Martin », du nom de son auteur. Ce qui constitue pourtant le « petit Martin » de ce présent roman, ce ne sont pas des listes vite indigestes, faute d’être remises en contexte, mais bien plutôt un assemblage d’idiomes qui, à force d’être rythmés, prennent sens et contexte dans l’unité resserrée d’un petit village poitevin, M*, et d’un vague château moins décrit que le domaine alentour, plus touffu encore que le discours du marquis, et plus épineux que les roses du buisson de la vieille.

Ce n’est pas ici Horace, cher à l’auteur, qui hante ces pages : Virgile le dépasse et délivre peut-être une des clés du roman par son vers fameux pour son hypallage, « Ibant obscuri sola sub nocte per umbram ». Il n’est pas innocent qu’il soit tiré du livre VI de l’Enéide car ce chant est celui de la catabase, de la descente aux enfers d’Enée. Et de catabase il est peut-être aussi question dans La Vieille au buisson de roses. Ou, du moins, d’une traversée, d’une brutale révélation que connaîtront au moins deux des personnages, le marquis et la vieille.

Le premier la connaîtra lorsqu’il se décidera à enfin sortir de son domaine et affronter un vieux monde endormi duquel il s’était éloigné pour l’érudition. Après un trajet laborieux dans une voiture d’une autre époque, un passage au café du coin où il se pique peut-être de n’être pas suffisamment salué comme aristocrate par les habitués, le marquis arpente le village, gravit la pente puis tombe sur un arbre qui lui délivrera, croit-il, une vérité sur l’origine des langues. Moment d’épiphanie, comme se plaisent à les repérer les exégètes, la contemplation de l’arbre me rappelle ces brusques arrêts devant une nature qui échappe à jamais à l’homme dans certains films de Tarkovski, de Béla Tarr ou même dans les drames médiévaux de Bergman, films qui eux aussi se soustraient à toute mise en intrigue pour laisser parler un temps qui s’écoule inexorablement et une parlure que ne comprennent pas les profanes — je tisserais presque un parallèle entre la vieille qui se met à crier dans l’église à en faire rougir les autres paroissiennes et l’émouvant Valuska de La Mélancolie de la résistancequi reste incompris des autres habitués du bar lorsqu’il les oblige à former avec lui une étrange danse cosmique afin de restaurer, peut-être, une unité perdue.

Mais les parallèles pourraient encore se multiplier sans que rien soit vraiment dit de ce qui fait l’incroyable force du roman de Lionel-Edouard Martin. Reste de ce moment de brusque révélation pour le marquis qui, en même temps que de lui faire relire sa vie et sa recherche herdérienne, le fatigue tellement qu’il en meurt, l’impression d’avoir touché au cœur du secret des langues. Le magnolia contemplé par le marquis devient « l’arbre-cerveau », celui revêtu de la blanche tunique des anges, celui qui lui chuchote enfin tous les idiomes qu’il croyait perdus.

C’est toutefois la vieille qui les avait saisis avant lui, elle qui, pourtant, n’avait jamais approché les langues autrement que par le sensitif. Si la science réduira son don à des hallucinations auditives, le poète, lui, en tire une poésie et une cosmologie où hommes, bêtes et plantes communiquent, recomposent une origine des langues commune à tous les vivants. La crise de la vieille dans l’église à la Noël, précédée d’une montée difficile la nuit tombée, le ventre vide et gargouillant, pour rejoindre les croyants, était la première manifestation d’une prise de conscience, chez la vieille, en ses entrailles, de ce dont la langue est faite, de chair pétrie et mise en rythme. Et bien sûr la venue du chien, qu’elle recueillera, version burlesque et en même temps héroï-comique de la naissance du Christ, sans qu’il y tienne du plus bas blasphème, scelle cette traversée dans le langage.

Il n’est alors pas surprenant que ce qui s’apparente à un voyage mouvementé soit dit dans une langue qui elle-même cahote et confirme les intuitions de Meschonnic sur la poésie comme forme où « le discours tout entier est porté à l’état de subjectivité », comme « parabole du sujet ». D’un côté, le marquis dit mépriser les monosyllabes, trop vulgaires sans doute, tandis que de l’autre, chez la vieille, aidée par les aboiements de son Diurc, les monosyllabes sont préférés lorsqu’ils modulent un chant, dans un latin « qui pue », car il reste hermétique, ou dans des instants de glossolalie. C’est que le rythme se glisse dans des corps particuliers et redonne à la langue toute sa polysémie, à la fois langue apprise à l’école, transmise en héritage, soudure d’un peuple, voire d’un village seul, et langue-organe qui se gonfle de toutes les richesses des vocables au point de littéralement étouffer celui qui s’en enorgueillit. Bien terrifié est celui qui craint d’avoir la langue coupée, comme le petit Canetti au début de sa Langue sauvée (Die gerettete Zunge) car porteur d’un secret.

Alors il faut la sauver, cette langue, et la chanter, en restituer toute la tessiture, ce que fait la vieille sans même s’en rendre compte. Le sauvetage est tel que la vieille s’effondre dans sa cour, se vide, fait ses besoins, car ce qui lui est tombé dessus, non pas de simples pétales de rose, et qui attire inexplicablement le marquis, est d’un poids trop lourd pour cette fragile carcasse : la langue se déverse, se délie, fait dire par la bouche de cette sibylle — le début du chant VI n’est pas loin — une partie de sa force d’attraction. Transposée dans les terres de la Gartempe, la force prophétique devient quasi mystique et transforme les ombres que traverse cette trinité profane en anges à atteindre, à apercevoir à travers un quotidien qui ressemble fort à tels romans de Giono (il n’y a qu’à songer aux repas où l’on arrache voracement la viande, peut-être la saucisse, dans un intérieur sombre et pierreux).

La quête des personnages, qui commença par l’arrivée d’un chien, bâtard depuis des générations, s’achève brutalement par des corps qui tressautent, que l’on sent vivre en dehors d’eux-mêmes, puis qui s’arrêtent de bouger, exténués. Tout aussi brutalement, la révélation, le sursaut, la surrection, se dira en des expressions céliniennes, « Comment ça m’est venu. Comme ça. », ce « comme ça » est cette intuition éprouvée par la vieille et formulée avec des balbutiements par le marquis, « cette évidence que le langage c’est ça : cette matière angélique ». La matière angélique a relié les êtres et les choses, fait des pétales de rose des langues de feu, redonné au sensitif toute sa densité, même au fond du gosier brûlant et puant d’un chien. Quand l’unité perdue s’est reformée dans l’espace d’un texte composé en tableaux comme un retable, alors le mystère peut s’évanouir des êtres qui l’ont entrevu. Le marquis de Cruid, dans un éclair de lucidité, nous dit ainsi à l’issue de sa Passion, « Maintenant j’ai compris, maintenant je peux mourir ». Et nous, nous pouvons méditer sur ce Verbe entraperçu, cette origine des langues qui s’est ouverte timidement comme la dernière rose du buisson.

Anaïs ou les Gravières

Parution le 13 avril 2012 aux Éditions du Sonneur

 Claude Aufaure lit Anaïs ou les gravières (le 23 mai 2012) à la librairie Gallimardboulevard Raspail, Paris. C’est ici et c’est  sur Dailymotion.

Anaïs ou Les Gravières : Revue de presse – classée par ordre chronologique décroissant (merci à Marc Villemain)

Il en faut, du talent et de la technique, de la sensibilité et de la maturité, pour écrire un texte comme Anaïs ou les Gravières. Il en faut, du sens de la gravité, pour réussir un tel équilibre entre conduite du récit et réflexion sur la narration, entre élaboration des personnages et plongée métaphysique.
Christine BiniLa Cause Littéraire

Lionel-Édouard Martin sait qu’écrire, c’est aller à la rencontre de ses propres gouffres. (…) Jusqu’où ça va, à quelles profondeurs, par le jeu des cavernes, des rivières souterraines. Avec quoi ça communique. Quels parcours cela dessine. Pour celui qui entend remonter à la source. À cette source qui est une résurgence.
Denis Montebello

« Dans une langue musicale, parfois nerveuse, l’auteur nous entraîne au cœur des incertitudes humaines, de la fragilité de la vie et du travail de création. Simplement beau. »
Coup de cœur de la Société Française du Livre (SFL) 

Ses phrases sont ciselées avec tant de précision que le lecteur dérive de l’une à l’autre, emporté par l’exceptionnelle musicalité de la langue. (…) Anaïs ou les Gravières est un roman d’une rare beauté.
Éric Bonnargent, Le Magazine des Livres

Le petit roman de Lionel-Édouard Martin, sous son apparente simplicité, grâce à une écriture que la crainte de la facilité m’empêcherait de qualifier comme coulant de source (…), nous donne le sentiment de nous transformer en nageur subitement pris dans un courant contre lequel il est inutile de lutter mais qu’il faut, si je puis dire, accompagner dans notre panique et notre crainte : ne pas lutter contre la littérature, mais au contraire accepter de se laisser envelopper par elle, et s’abandonner à sa terrifiante sagesse en hurlant intérieurement, allez savoir pour quelles oreilles, un dernier Advienne que pourra !. (…) Souhaitons à Lionel-Édouard Martin qu’il puisse encore nous permettre d’écouter, sous l’ample frondaison verte d’un de ces arbres tout bruissants de mots, la voix secrète de la littérature.
Juan Asensio, Stalker

L’amateur en moi de récits conjecturaux ne peut que se réjouir. Au point que je me demande parfois si l’avenir du roman n’est pas dans le récit conjectural. Si ce n’est pas là l’un des moyens de retrouver l’honnêteté perdue dans la fiction thétique.
Philippe Annocque 

Le poète ne se dédie pas. Les mots sont toujours là, travaillés au corps, observés dans leur moindre mouvement ou saisis en flagrant délit de débordement de sens. Impossible chez L.-E. Martin de les oublier trop longtemps. Ils attendent les métaphores au tournant, leur donnent la réplique et innervent le récit au point d’en constituer le double-fond.
Fiolof 

On retrouve avec une réelle délectation cette langue qui est celle d’un styliste ne cherchant pas (ce n’est pas si fréquent) à séduire. Sa langue est juste, imagée, incarnée parfois, rugueuse quand il le faut, sachant, successivement, se détendre ou se compacter en restant toujours énergique et efficace.
Jacques JosseRemue.net

Le récit en creux de ce que la littérature est seule à même d’exprimer.
Pierre-Vincent Guitard, Exigence Littérature

S’il y a quête, ici, c’est celle de l’écriture d’un roman qui se fait, scrute ses origines, et cherche à structurer, musicalement, au plus juste, le réel.
Julie Proust-Tanguy, De Litteris

Ce roman est l’émouvant exorcisme d’un deuil, qui procède de la métamorphose d’une parole : l’écriture journalistique débouche sur la possibilité d’un roman grâce auquel le narrateur va « s’asseoir en face de soi-même, endosser tous les rôles », maîtriser et organiser la matière première de son drame et dépasser son désespoir solitaire. Mais, et c’est me semble-t-il l’un des aspects les plus singuliers du roman, la narration se déploie comme un réseau subtile de dédoublements, de schizes identitaires que subit ou expérimente le narrateur (n’est-ce pas aussi l’épreuve à laquelle conduit l’exercice du roman ?) qui fonde le pari de se retrouver, en se recomposant, après avoir fait l’expérience de son éclatement.
Romain Verger, Membrane

J’ai été, à la lecture d’abord muette et toute intérieure du livre de Lionel-Édouard Martin, littéralement ventriloqué par les mots et ai été sommé de prêter ma voix au texte afin que, empruntant le chemin de ma parole, le chant des mots puisse serpenter dans le réel.
Hervé BonnetLes 8 Plumes / L’Express

« Anaïs ou les Gravières » s’offre à lire comme une extraction d’une essence pure et brûlante.
Virginie Troussier – ActuaLitté

Est-il pensable de trouver dans un roman d’aujourd’hui des mots comme « voussure », « fluer », « s’aboucher », « croquemitaine », « floches », des expressions comme « botteler les possibles », « j’hypallageais pas mal sur la bouteille » ou des phrases comme « Il fait sur la rivière un temps de libellule » ? Sachez que oui, au moins sous la plume de Lionel-Édouard Martin, maître en poésie suburbaine et semi-rurale.
Jean-Pierre Longre 

Introït (Sur un tableau d’Otto Dix : La Jeune fille et la mort)


L’arbre à la mort réserve bon accueil : tronc d’homme
folié d’os. Un squelette habite sous l’écorce
et porte à bout de branche un ciel crépu d’orages.
 

De terre en cime il est debout sous le feuillage
et quelle jeune fille y cueille son rictus
à l’écho d’un sourire ensouché dans son corps ?
Voici, la mort lui prend la main, l’entraîne opaque
vers l’aval de son âge, et rien ne germe en son
ventre ligneux, qu’une colonne de glycines
chevillée dans l’argile en grappes de vertèbres.
(Colmar, novembre 1996)
extrait de Avènement des ponts, éditions Tarabuste, 2012
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