Michele Marullo (1453-1500) : Cauchemars de l’amour / Ad somnium

Sommeil, paix et repos des âmes épuisées,
Sommeil, dissipateur des tourments en furie,
Qui seul par tes bienfaits recrées tout ici-bas,
Pareillement les rois et la foule indolente,
– Qu’ai-je donc fait, Sommeil, pour moi seul mériter
Que tantôt tu me fuies, retardant ta venue,
Que tantôt, survenant, tu aggraves mes peines,
Accablant un amant d’un croît de cruauté ?

Ne suffit-il donc pas à ta malignité
Que je sois séparé, vivant, de ma maîtresse
Sans m’être transpercé ce cœur qui ne bat plus ?
Il te faut donc aussi, Sommeil, m’anéantir
En me terrifiant par d’affreux cauchemars ?

… Je la vois fuir un fauve aux mâchoires hostiles,
Quêter en vain main-forte, et tantôt je la tiens
Défunte dans mes bras ; d’autres fois, la voici
Abandonnée au sein de monts inaccessibles
Ou de bois, qui répand en tous lieux ses sanglots ;
Parfois la vaste mer l’engloutit dans ses trombes,
Parfois prête à bondir au cœur d’une fournaise,
Elle regrette enfin sa cruauté d’antan,
Ou veut d’un coup d’épée se percer la poitrine…

Crois-tu, Sommeil, qu’on peut souffrir cela longtemps ?
C’est par trop ignorer les tourments de l’Amour,
Ce que sur un amant peut une foi sincère ;
C’est nier que la vie soit dure aux malheureux
– Quand on veut, même heureux, souvent y mettre terme.


Somne, pax animi quiesque lassi,
Curarum fuga, Somne, saevientum,
Unus qui recreas fovesque saecla,
Idem regibus et popello inerti:
Ecquid, Somne pater, meremur uni,
Cur nos vel fugias adire prorsus
Vel, siquando venis, graves dolorem,
Usque saevior aspriorque amanti?
An non scilicet est satis, maligne,
Quod vivi domina caremus, heheu,
Necdum pectus iners ferimus ense,
Ni tu nos quoque, Somne, territando
Tot horrentibus eneces figuris?
Nam nunc dente ferae petita iniquo
Frustra poscere opem, modo videtur
Nostris exanimis iacere in ulnis;
Nunc, aut montibus aviis relicta
Aut sylvis, lacrimis replere cuncta;
Nunc, vasti maris obrui procellis,
Aut ultro mediae insilire flammae
Tandem duritiem execrans priorem,
Aut ferro dare pectus hauriendum.
Quae si, Somne, diu putas ferenda,
Nescis, ah, nimias faces Amoris
Et quid certa fides queat mariti,
Nescis quam miseris molesta vita est,
Quae laetis quoque saepe finienda.

(in Epigrammaton libri [1497])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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