Nicolas Bourbon (1503-1550) : A une amie / Nicolaus Borbonius : Ad amicam

Que veux-tu donc, par cet envoi de violettes ?
Que je brûle pour toi d’un feu plus violent ?
Faut-il, hélas, hélas ! que tu sois violente
Pour me violenter avec tes violettes !


Cur violas mittis? Nempe ut violentius urar.
Heu, violor violis, ô violenta, tuis.

(in Nugae / Bagatelles [1533])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres épigrammes, sur ce blog, de la même époque 
et sur le thème de la violette :
Angelo Poliziano (1454 – 1494) :
Giovanni Antonio Taglietti (Italie, XVIe siècle) :
Giovanni Pontano (1429-1503) :

Sur le thème de la violette 
dans l'épigramme néolatine
Marcos Ruis Sánchez :

Nicolas Bourbon (1503-1550) : A une jeune fille / Nicolaus Borbonius : Ad puellam

D’où vient ce croît de flamme où s’avivent mes feux,
Belle fille, à l’instant que je mire tes yeux ?
Par ton œil droit, Vénus, rieuse, et par le gauche
Cet effronté d’Amour me dardent leurs épieux.
Pauvre de moi, que faire ? Il suffit d’une torche !
Infortuné, pourquoi devoir en subir deux ?

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Quid fit, ut inflammer magis, ac magis urar in horas,
Contemplans oculos pulchra puella tuos ?
Ex oculo dextro ridens Venus, ex sinistro
In me contorquet tela protervus Amor.
Me miserum, quid agam ? fax plus satis una fuisset,
Infelix, cogor cur ego ferre duas ?

(in Nugae / Bagatelles [1533])

Un retour de lecture de Brueghel en mes domaines, dû à Claire Laloyaux (sur Facebook)

Hasard de la vie lorsqu’elle rejoint le temps, toujours décalé, de la lecture, il se trouve que j’ai rencontré Lionel-Edouard Martin alors que j’étais encore plongée dans son Brueghel en mes domaines. S’il m’a pudiquement parlé de la genèse de ses textes, mon regard sur ce recueil de « petites proses sur fond de lieux » tâchera de rester nu, ouvert à la singularité de ces fragments qui résistent , à première vue, à toute unification.

Résistants à toute emprise, à toute réduction au seul thématique, tels sont bien, je crois, ces fragments, moins unis par la contrainte qui préside à leur écriture (le lieu) que par une même exigence poétique, tendue par l’image de la route serpentine, dessinant peu à peu un imaginaire personnel plus qu’un monde réel. Car ce recueil est tout entier inspiré par le mythe, qu’il soit mythe personnel (çà et là se ramassent des souvenirs du poète, nécessairement réinventés), mythe de l’origine de la langue, biblique donc charnelle — le verbe s’incarnant dans une bouche, d’abord d’ombre —, ou mythe de la création poétique, comme le suggère la toute dernière partie du recueil, « Incidences, hors tout », certes en marge des autres sections car plus critique, mais faisant retour sur les proses poétiques, morceaux épars conditionnés par un regard perçant sur la tessiture du réel.

La route n’est pas droite, en effet, ne s’achemine pas vers un but ; elle n’est pas rectiligne comme le serait un discours fermé sur la poésie. Celle-ci au contraire ne cesse, au fil des petites proses, de se densifier et de se resserrer autour de son secret. Perdue entre un réel magnifié par la langue et un imaginaire des poètes — plus que des langues, comme dans Avènement des ponts —, la poésie se niche dans ce qui paraît le plus insignifiant mais fondamentalement le plus beau car le plus fragile. Elle est d’abord ce qui s’impose à la vue du poète dans ses escales plus ou moins longues d’un continent à l’autre. Incarnée par une nature qui impose de savoir nommer les arbres, les fleurs ou les insectes peuplant le jardin, la poésie que chérit Lionel-Edouard Martin me semble moins être une poésie des choses, comme a pu la développer un Francis Ponge, au regard peut-être trop froid sur l’huître ou le cageot, qu’une poésie à la manière d’un Zbigniew Herbert. Certes moins marqué par la sensualité de la langue, le poète polonais me semble toutefois jeter un regard lui aussi sensible, quasi affectueux, sur ce que la « basse époque du facile et du tape-à-l’œil », aimant « le lisse, la glisse, la neige grasse », repousse dans l’anodin. Contre l’abandon de la nature à son seul dépérissement, Lionel-Edouard Martin cherche encore à dresser un pont entre les hommes du commun, les vrais humbles, et ces choses vivantes devenues, sous la langue de feu qui définit le langage, d’autres créatures, presque bibliques. Le regard du poète n’est plus seulement à hauteur d’homme : s’il scrute des cimes et un absolu, comme l’oblige la suprême poésie, l’écrivain redessine dans le même temps, me semble-t-il, une horizontalité qui ramène les hommes à leur petitesse et exhausse ces êtres de rien que sont la fourmi, l’iris, l’arum, le bourdon ou l’abeille.

D’abeilles il est fortement question dans ce recueil. Insecte butineur immortalisant les fragiles parfums des fleurs dans le miel, les frôlant sans les flétrir, l’abeille s’impose progressivement comme un symbole de la poésie — ce qu’elle est fondamentalement dans les toutes les cultures et religions. Tandis que Les Proverbes rappelle sa force besogneuse (« Va voir l’abeille et apprends comme est laborieuse »), certaine tradition musulmane hérésiarque en fait une version de l’ange — et une lecture attentive de l’œuvre de Lionel-Edouard Martin repérera la récurrence de la figure angélique, magnifiée quand elle n’est pas parodiée avec tendresse dans La Vieille au buisson de roses. Tour à tour symbole de la royauté, du principe vital (jusqu’à figurer sur les tombeaux comme appui de la survie post mortem), de la résurrection et du Christ, l’abeille est aussi, et c’est là qu’on en revient à la poésie, figuration du verbe. Un dictionnaire savant rappellerait que l’abeille en hébreu, « dbure », a pour racine « dbr », soit la parole. Car le poète aussi butine, dans le monde qui l’entoure, la substance qui nourrira, miellée, la parole pétrie par sa langue ventrue et sanguine. Le bourdonnement de l’abeille est comme l’envers d’un monde rendu obscur et grésillant puis tamisé et clarifié par l’ordonnancement des mots en une « syntaxe inouïe », d’abord oculaire — ce que rappelle, à l’entrée du recueil, l’épigraphe signée Claude Esteban, « Obscurs, nous sommes nés pour démêler l’obscur. Pour que vive, chaque matin, la route. ».

Ainsi, si je peinais à épouser le mouvement des premières petites proses, à en saisir la source et le sens (signification et direction), comme le fleuve-route qui matérialise l’écriture, celle-ci soudain révéla ses heurts et son « aller boiteux » dans l’alternance des lieux, des points de vue et des grossissements du réel. Si le poète engage son lecteur à se munir d’une pioche et d’une boussole, il lui faut aussi convertir son regard en une loupe correctrice, magnifiant les choses vues, absorbées et digérées par ses entrailles, comme le doit faire tout poète. L’aller boiteux affirme alors sa nécessité, les chemins de traverse, les raccourcis et impasses dévoilant une autre perception du réel. La simplicité de ce qui est décrit est en même temps étrange car rarement ennobli ainsi, ressaisi dans sa lenteur et sa fragilité. Loin d’être de simples clichés du réel, les petites proses disent quelque chose de détraqué, à l’image de l’horloge « devenue folle », d’un hiver pluvieux mais encore chaud, car « caraïbe », ou d’un automne aphasique, aux germes endormis dans une terre en jachère. C’est bien sûr la langue de Lionel-Edouard Martin qui singularise le réel dont il tire sa matière poétique : « Il n’est d’écriture que dans un ressenti particulier de l’univers, où les mots appellent, au-delà des êtres et des choses, un monde épuré de substance, où les corps sont de gloire et tiède la pierre — abolies frondes et catapultes. ».

Dans une langue ignée et remâchée, pétrie comme l’est le pain sec à l’aube, frottée, raclée et essorée comme dans un lavoir, l’écriture est expression d’un suc, tentation de l’épure : à mesure que le poète modèle son œuvre, son écriture « s’étrécit » en revenant à l’essentiel, en préférant « à l’opacité piquetée d’abeilles, la pure et simple transparence d’un jour d’été ». Non pas qu’il faille renoncer aux métaphores — que serait une écriture sans médiation ? —, mais plutôt creuser en soi et dans le vocable une parcelle de beauté restée terrée et tue, cette abeille que Virgile, dans les Géorgiques, fera naître, en dépit de toute logique — car la fable, comme la poésie, s’en moque — des entrailles des animaux sacrifiés par Aristée, rival malheureux d’Orphée. Fragile, comme le sont ces proses poétiques proches du verset — claudélien mais aussi biblique, tant l’ensemble du recueil est tenté par la Genèse, par le récit d’une autre création, poétique celle-là —, la beauté qui sourd de ces pages dit l’acharnement du poète à faire de la langue un espace à labourer, un sillon qui, contrairement au vers traditionnel, fait de moins fréquentes haltes et retours, libéré qu’il est dans la prose devenue nécessité par crainte de la folie.

La brèche s’ouvre par trouées, blancs sur la page, pulsations et ouverture d’une bouche gorgée de sang, ronde comme un nombril sans nœuds, dépendante de la digestion lente des mots-aliments. C’est par ce retour à la chair et au souffle que la poésie se gonfle et peut rendre la proie qu’elle a saisie pour la transformer (« Car tout poème, tout vrai poème des origines, tout vrai poème aboute — il aboute et métamorphose »).

Rebouchant l’espace laissé vide, favorisant le clinamen contre la solitude des atomes — les maisons aussi sont peuplées de fantômes, dit le poète —, le recueil tire paradoxalement sa dynamique de ses décentrements et de ses heurts. Après la floraison et le butinage vient une pluie lourde, désespérante, qui ponce toutes les aspérités : « Et s’il n’y avait, tout bonnement, purement, rien ? ». Minute de doute douloureuse et bouleversante, l’hypothèse du néant, d’un monde effeuillé et sans orbites, amène pourtant à creuser davantage le fond des lieux : « … Mais il y a quelque chose : on le sent par la peau. » Oui, on sent que les rigoles ne mènent pas à l’abîme, que l’accablement du poète, exilé sur les terres de Dalmatie — il me semble bien que l’Ovide des Tristes hante la cent-trentième page — n’éteint pas l’espoir, ne tarit pas l’inspiration. À mesure que le recueil fait grandir l’arbre-poésie, s’enroule autour de ses branches, augmente certes le poids des années sur les épaules de l’homme, mais augmente plus encore l’importance d’un retour à une source faite d’enfance et de poésie. Alors que les citations ne faisaient qu’ouvrir chaque section, elles s’invitent maintenant en fin de prose et la nourrissent, faisant du travail poétique un embranchement de réminiscences littéraires, de plus en plus chéries car de plus en plus resserrées autour de quelques rares figures, et de souvenirs d’enfance, comme l’amplifie l’émouvant poème en souvenir de la mère séparée du jeune enfant car fauchée par une ombre paternelle. Poésie comme enfance de la littérature et du monde, vieux mythe qui garde sa pertinence du fait même de ce qu’elle a engendré de figures monstrueuses, poètes talentueux et mères bercées par l’amour excessif et la haine. Poésie comme retour à l’originel, au ventre et à l’union première de l’enfant et de sa mère dans le sang et les fluides partagés dans la chaleur de quelques mois. Poésie qui se veut alors moins nostalgique d’une époque perdue que renaissance de ce qui la rendait si privilégiée et moite. Incapable de prétendre au récit linéaire et exhaustif, l’évocation d’un âge de bourdonnements, lorsque rien n’est compris mais seulement ressenti, se déploie en fragments, dans les vestiges d’une langue aussi charnue que les ventres flasques des accouchées. Accouchées bientôt grisonnantes puis spectrales, les mères ajoutent alors un autre temps à l’écriture : à celle, rétrospective, du bonheur puis de la trahison, s’ajoute une écriture de l’invocation des morts, inhumés, visités à la Toussaint, et des morts à venir, déjà salués dans une œuvre sinueuse, errante, comme le furent la descente et l’ascension d’un Dante, déjà projeté dans l’au-delà par ses chants.

Ami de cette traversée vers une lumière toujours inquiète, l’homme pourrait enfin s’unir, à défaut de la comprendre, à l’abeille qui, confie la tradition, deviendrait mère par le simple travail de ses « lèvres ». Brueghel, s’il s’agit bien de l’Ancien, l’avait peut-être suggéré dans un dessin à la fin de sa vie…

Rose Ausländer (1901-1988) : Harlem

Mélancolique
Lune
Sur les slums

Des blues sanglotent
Dans des bars

Des canyons absorbent
Les étoiles

Rock-and-roll
Nuit-néon
Jusqu’à l’éveil
Du rêve diurne

Laisse luire
Ces tiennes
Dents de neige
Harlem

Quand la somnambule
Lune
Dans la gorge
Tombe

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Melancholischer
Mond
Über Slums

Blues schluchzen
In Bars

Canyons verschlucken
Die Sterne

Rock-and-roll
Neonnacht
Bis der Tagtraum
Erwacht

Lass leuchten
Deine
Schneezähne
Harlem

Wenn der Nachtwandler
Mond
In die Schlucht
Fällt

(in Hügel aus Äther unwiderruflich: Gedichte und Prosa 1966-1975)

Alfred Gong (1920 – 1981) : Manhattan spiritual

Hommes, femmes de Manhattan,
cachets, divan, sont sans secours,
farfouillez plutôt dans la Bible,
là est la voie vers la lumière.

Adam, bats-toi la côte à bleu
avec pomme et feuille de vigne.
Noé, mixte le Martini :
nous en avons assez de l’eau.
Josué, souffle en la trompette,
acier et verre, et rien ne croule.
Jonas, largue le sous-marin
et va manger à La Baleine.

À Manhattan, Babel nouvelle,
toutes langues du monde bruissent,
mais plus éloquent que les langues
ici l’argent se tait et parle.

Jacob, oublie donc ton échelle,
l’ascenseur va plus vite au but :
Rachel a de plus belles jambes –
Léa plus d’argent, de stature.
Caïn, jette ton arme au loin,
lève les mains, sors gentiment.
Petit Moïse à adopter !
– pour l’instant, aux Enfants trouvés.

Sur les radios de Manhattan
des anges chantent à poisseuse
voix de soprane, un ange chu
ronfle dans le métro sous terre.

Marie, bats ton tambour pour des
« Droits de la femme bien carrés ! »
Samson, ajuste ta perruque
et pars tout frais pour le combat.
Joseph, gentil patron de banque,
ne saisis pas notre fourbi.
Salomon, fini le harem,
tente un peu d’être monogame.

Hommes, femmes de Manhattan,
ayez toujours la Bible prête
en cuir, en lin, ou cartonnée,
ou encore en format de poche.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Männlein und Weiblein Manhattans,
helfen Couch und Pillen euch nicht,
schlagt dann in der Bibel nach,
sie weist euch den Weg ins Licht.

Adam, verbleu deine Rippe
samt Apfel und Feigenblatt.
Noah, mix den Martini:
wir haben das Wasser satt.
Josua, blas die Trompete,
Stahl und Glas, sie stürzen nicht ein.
Jonas, kriech aus dem U-Boot
und kehr « Zum Walfisch » ein.

Im Neubabel Manhattan
Lärmt’s in allen Zungen der Welt,
doch beredter als Zungen
schweigt hier und spricht das Geld.

Jakob, vergiß deine Leiter,
der Aufzug führt rascher zum Ziel:
Rachel hat schönere Beine –
Lea mehr Geld und Profil.
Kain, wirf fort deine Waffe,
Hände hoch und komm brav heraus!
Wer möchte Klein Moses adoptieren?
– z.Z. im Findelhaus.

In den Sendern Manhattans
singen Engel mit Sirup-Sopran,
ein gefallener Engel
schnarcht in der Untergrundbahn.

Miriam, schlag deine Trommel für
„Quadriertes Frauenrecht!“.
Simson, setz die Perücke auf
und zieh frisch ins Gefecht.
Josef, du gütiger Bankboß,
pfänd nicht unseren Kram.
Salomo, gib den Harem auf,
versuch’s mal monogam.

Männlein und Weiblein Manhattans,
habt immer die Bibel parat
in Leder, Leinen, Paperback
oder Westentaschenformat.

(in Israels letzter Psalm, 1995)

Immanuel Weissglas (1920-1979) : IL / ER

Nous levons des tombes en l’air et occupons
Avec femme et enfant l’endroit qu’on nous impose.
Fermes, nos pelletées ; eux autres au crincrin,
On excave une tombe et on part en dansant.

IL veut que plus impudemment sur ces boyaux,
L’archet passe, sévère ainsi qu’est son visage,
Joue tout doux de la mort, c’est un maître allemand,
Qui pareil au brouillard se glisse à travers champs.

Et quand, au soir, s’enfle sanglant le crépuscule,
J’ouvre en quête de sang une bouche opiniâtre,
Creusant pour tous une demeure dans les airs,
Aussi large qu’est le cercueil, aussi bornée
Qu’est l’heure de la mort.

IL joue dans la demeure avec des serpents, tonne,
et rédige des vers. Le soir en Allemagne
Tombe, il a la couleur des cheveux de Margot.
La tombe dans les nuages n’est pas étroite,
Car le trépas vaste était un maître allemand.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. 
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Wir heben Gräber in die Luft und siedeln
Mit Weib und Kind an dem gebotnen Ort.
Wir schaufeln fleißig, und die andern fiedeln,
Man schafft ein Grab und fährt im Tanzen fort.

ER will, daß über diese Därme dreister
Der Bogen strenge wie sein Antlitz streicht:
Spielt sanft vom Tod, er ist ein deutscher Meister,
Der durch die Lande als ein Nebel schleicht.

Und wenn die Dämmrung blutig quillt am Abend,
Öffn’ ich nachzehrend1 den verbissnen Mund,
Ein Haus für alle in die Lüfte grabend:
Breit wie der Sarg, schmal wie die Todesstund.

ER spielt im Haus mit Schlangen, dräut und dichtet,
In Deutschland dämmert es wie Gretchens Haar.
Das Grab in Wolken wird nicht eng gerichtet:
Da weit der Tod ein deutscher Meister war.

[1] Le Nachzehrer est, dans les légendes allemandes, une sorte de vampire qui, sans sortir de sa tombe, se nourrit du sang d’autrui.

Anonyme (IIIe siècle après J. C.) : Prière à la terre / Precatio terrae (vers 1 à 18)

Terre, sainte divinité, de qui procède la nature,
De qui tout naît, qu’en même lieu tu fais renaître
– Car tu pourvois toi seule aux besoins des humains,
Divine maîtresse du ciel, de la mer et de toutes les choses –,
Grâce à qui la nature fait silence et gagne le sommeil,
Toi qui ravives la lumière et qui dissipes les ténèbres :
Tu voiles l’ombre des enfers et le chaos démesuré,
Tu retiens vents, pluies et tempêtes,
Et, à ton gré, disperses et mêles les flots,
Tu chasses le soleil, déchaînes les bourrasques,
Et accrois à plaisir le jour plein d’allégresse.
Par ton soutien constant, la vie trouve ses vivres,
Et quand notre âme se retire, en toi nous nous réfugions :
Car tout ce que donnes te revient.
Dûment t’appelons-nous Grande, ô toi, mère des dieux,
Toi qui, par ta piété vainquis les volontés divines,
Ô toi mère avérée des dieux et des humains,
Sans qui rien ne mûrit et sans qui rien ne naît […]

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Dea sancta Tellus, rerum naturae parens,
quae cuncta generas et regeneras indidem,
quod sola praestas gentibus vitalia,
caeli ac maris diva arbitra rerumque omnium,
per quam silet natura et somnos concipit,
itemque lucem reparas et noctem fugas :
tu Ditis umbras tegis et immensum chaos
ventosque et imbres tempestatesque attines
et, cum libet, dimittis et misces freta
fugasque soles et procellas concitas,
itemque, cum vis, hilarem promittis diem.
Tu alimenta vitae tribuis perpetua fide,
et, cum recesserit anima, in tete refugimus :
ita, quicquid tribuis, in te cuncta recidunt.
Merito vocaris Magna tu Mater deum,
pietate quia vicisti divom numina ;
tuque illa vera es gentium et divom parens.
Sine qua nil maturatur nec nasci potest […]

(Auteur inconnu ; sans doute première moitié du IIIe siècle après J.C.)