Martial (40-104 ap. J.-C.) : Un goinfre


Rien de plus pauvre et de plus goinfre que Santra.
Quand prié il se rue à quelque riche table
Où il a jour et nuit cherché à s’inviter,
Il prend trois fois de ris de porc, quatre d’échine,
Les deux cuisses du lièvre et les pattes d’avant,
A le front de mentir : « Je n’ai pas eu de grive ! »
Et celui de racler le pied glauque des huîtres.
Salissant de bouchées de gâteaux sa serviette,
Il y emmagasine aussi des raisins secs,
Non sans y ajouter quelques grains de grenade,
L’obscène rogaton d’une vulve sans farce,
Une figue avachie et un bolet mollet.
Sa serviette crevant sous ces mille larcins,
Il tiédit son gousset de rognures marines,
Du tronc d’un tourtereau dont il bâfra la tête.
À ses yeux, nulle honte à porter sa main longue
Vers ce que balayeurs et chiens ont délaissé.
Il faut à ce gosier plus que des proies solides :
Une flasque à ses pieds s’emplit de vin coupé.
Tout emporté chez lui, grimpées ses deux cents marches,
Peureusement reclus dans son taudis sous clé,
Le lendemain ce goinfre écoule ses regrats.


Nihil est miserius neque gulosius Santra.
Rectam vocatus cum cucurrit ad cenam,
Quam tot diebus noctibusque captavit,
Ter poscit apri glandulas, quater lumbum,
Et utramque coxam leporis et duos armos,
Nec erubescit pejerare de turdo
Et ostreorum rapere lividos cirros.
Buccis placentae sordidam linit mappam;
Illic et uvae conlocantur ollares
Et Punicorum pauca grana malorum
Et excavatae pellis indecens volvae
Et lippa ficus debilisque boletus.
Sed mappa cumjiam mille rumpitur furtis,
Rosos tepenti spondylos sinu condit
Et devorato capite turturem truncum.
Colligere longa turpe nec putat dextra,
Analecta quidquid et canes reliquerunt.
Nec esculenta sufficit gulae praeda,
Mixto lagonam replet ad pedes vino.
Haec per ducentas cum domum tulit scalas
Seque obserata clusit anxius cella
Gulosus ille, postero die vendit.

(in Epigrammaton liber VII, 20)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Gradation des plaisirs


J’ai joui nuit durant d’une chaude Fanchon,
‒ Elle n’a pas d’égale en polissonnerie ‒
Lassé d’autrement faire, « Y vais-je à la garçon… ? »
Sitôt dit, sitôt fait, pas besoin qu’on l’en prie !
Lui demande en riant, rougissant, plus grivois :
J’ai l’accord illico de la belle outrancière.
Mais ne l’ai pas souillée ; et le sera par toi
Eschyle, si tu veux à vil prix cette affaire.


NB : Il en va d’une gradation dans les plaisirs accordés par la dame (sans doute de très petite vertu), puisque l’on commence par les polissonneries (nequitiae) avant d’aborder toutes les positions possibles (mille modi) de l’amour puis la sodomie (illud puerile, « comme on fait aux garçons »). La dernière demande, qui aux yeux des Romains n’a rien d’un préliminaire, est d’une fellation (c’est l’ultime sort, le fellator étant soumis à l’irrumator, réservé, dans la Priapée, aux pilleurs de jardins). La fin du texte est loin d’être claire et fait depuis longtemps débat parmi les commentateurs : peut-être Martial veut-il dire qu’Eschyle souillera la « lasciva puella » en lui proposant, en contrepartie de sa gâterie, de lui rendre la pareille (et donc en se faisant cunnilingus) – ce qui possiblement aura pour conséquence une baisse des tarifs pratiqués par la catin.

Lascivam tota possedi nocte puellam,
_cuius nequitias vincere nulla potest.
fessus mille modis illud puerile poposci:
_ante preces totas primaque verba dedit.
inprobius quiddam ridensque rubensque rogavi:
_pollicitast nulla luxuriosa mora.
sed mihi pura fuit; tibi non erit, Aeschyle, si vis
_accipere hoc munus conditione mala.

(in Epigrammaton liber IX, 67)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Inclusions dans l’ambre (fourmi, abeille, vipère)

La fourmi :

Comme errait la fourmi sous l’ombrage d’un tremble,
L’insecte s’englua dans une goutte d’ambre :
Lui qui, de son vivant, fut l’objet de mépris,
Devint, après sa mort, un objet de grand prix.

L’excellent Clément Marot (1496-1544)
traduit la même épigramme comme suit,
selon le procédé, en vigueur à son époque, de la « paraphrase » :


L’abeille : 

Claire et close au secret de résine de tremble,
L’abeille semble incluse en son propre nectar.
C’est le prix mérité de ses peines si grandes,
On croirait qu’elle-même a choisi son départ.

Variante non rimée mais plus proche du latin :

Claire et close au secret de cette goutte d’ambre,
L’abeille semble incluse en son propre nectar.
Sa récompense est à hauteur de sa besogne,
Et l’on croirait qu’elle a voulu mourir ainsi.


La vipère :

Comme elle serpentait sous un tremble languide,
Une vipère fut ‒ de l’ambre en dégouttait ‒
Surprise d’être prise en ce poisseux liquide
Qui durcissant soudain, l’enserrant, la figeait !
‒ Cléopâtre, fais fi de ta tombe princière :
Plus noble est le tombeau où gît cette vipère.


Dum Phaetontea formica vagatur in umbra,
__Implicuit tenuem, succina gutta feram.
Sic modo quae fuit vita contempta manente,
__Funeribus facta est, jam preciosa suis.

(in Epigrammaton liber VI, 15)

Et latet et lucet Phaethontide condita gutta,
__Ut videatur apis nectare clusa suo.
Dignum tantorum pretium tulit illa laborum:
__Credibile est ipsam sic voluisse mori.

(in Epigrammaton liber IV, 32)

Flentibus Heliadum ramis dum vipera repit,
__Fluxit in obstantem sucina gutta feram:
Quae dum miratur pingui se rore teneri,
__Concreto riguit vincta repente gelu.
Ne tibi regali placeas, Cleopatra, sepulcro,
__Vipera si tumulo nobiliore jacet.

(in Epigrammaton liber IV, 59)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Supplique à Priape


Toi dont le vit fait peur aux gars, la faux aux tantes,
Aie à l’œil ce lopin qu’isolent toutes sentes :
En ton clos, de voleurs, n’entreront pas de vieux,
Mais des minets, et des beautés aux longs cheveux.


Petite glose : Ce texte est incompréhensible (ce qui pose la question de sa réception contemporaine) sans un minimum de culture latine. Il s’agit d’une adresse à Priape, dieu gardien des jardins et des troupeaux, traditionnellement représenté dans l’état considérable qu’on lui voit sur la statuette ci-dessus, censé décourager les voleurs de tout larcin, leur punition passant par l’usage actif de cette démesure – laquelle pourrait agréer à certains (les cinaedi, que je traduis par les tantes), mais qui seront alors chassés à coups de faux, autre attribut traditionnel du dieu.
Comme toujours dans les échanges hommes-dieux dans l’Antiquité gréco-romaine, la requête relève du donnant-donnant : « Si tu protèges mon potager qui, à l’écart des autres champs, est facile à marauder, je prierai pour que seules pénètrent en tes propres jardins de jeunes et belles personnes, auxquelles il te sera, plus qu’à de vieilles, agréable de faire subir le sort qu’elles auront mérité. »

Tu qui pene viros terres et falce cinaedos,
__Jugera sepositi pauca tuere soli.
Sic tua non intrent vetuli pomaria fures,
__Sed puer et longis pulchra puella comis.

(in Epigrammaton liber VI, 16)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Ersatz


― L’ami Sotadès qui risque sa tête !
― C’est au tribunal qu’on lui fait sa fête ?
― Non, mais c’est fini pour lui de bander,
Alors Sotadès s’est mis à lécher…


Un certain monsieur Simon traduisait comme ci-dessous en 1819.
Comme eût dit mon regretté professeur, le cher Henri Bardon,
« Dieu qu’en termes galants… »


Periclitatur capite Sotades noster.
reum putatis esse Sotaden? non est.
arrigere desît posse Sotades: lingit.

(in Epigrammaton liber VI, 26)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial / Marcus Valerius Martialis (40 – 104 [?]) : la Demande de Phyllis

Moins une belle infidèle qu’une actualisation des propos de Martial (40 – 104 de notre ère), les références antiques étant gommées (mais conservées dans leur esprit) au profit de références contemporaines. D’autres traductions du même texte, et dans la même orientation, sont à lire ici.

La superbe Phyllis durant toute une nuit
M’avait fort largement prodigué tous déduits.
Je pensai, vers le jour, à lui faire un cadeau :
Un flacon de parfum, Chanel ou Shiseido ?
Mohair de qualité, en coupon de bon poids ?
À moins que dix louis d’or à l’effigie du roi… ?
– Mais m’embrassant le col et de très longs baisers
Me mignonnant comme en leurs noces les ramiers
Phyllis me demanda… un fût de romanée…


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Formosa Phyllis nocte cum mihi tota
Se praestitisset omnibus modis largam,
Et cogitarem mane quod darem munus,
Utrumne Cosmi, Nicerotis an libram,
An Baeticarum pondus acre lanarum,
An de moneta Caesaris decem flavos :
Amplexa collum basioque tam longo
Blandita, quam sunt nuptiae columbarum,
Rogare coepit Phyllis amphoram vini.

(in Epigrammatum liber XII [65])


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