Rainer Maria Rilke : Je veux être un jardin / Ich will ein Garten sein

Qui est Rainer Maria Rilke ?
Claude Monet : Au jardin, la famille de l’artiste (1875)


Je veux être un jardin près des sources duquel
les rêves abondants cueillent des fleurs nouvelles,
les unes se tenant retirées et songeuses,
d’autres unies en causeries silencieuses.

Et marchent-ils, je veux, au-dessus de leurs têtes
par des paroles bruire à la façon de faîtes
et se reposent-ils, je veux, par mon silence,
les entendre, engourdis, entrer en somnolence


(in Frühe Gedichte)

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Rainer Maria Rilke : Je suis si jeune / Ich bin so jung

Qui est Rainer Maria Rilke ?


Je suis si jeune. Je voudrais, à chaque son
qui bruit en me frôlant, m’offrir en un frisson,
et, asservi au vent qui plaisamment contraint,
tel la treille en surplomb de l’allée du jardin
mon désir enflammé veut mouvoir ses scions.

Et sans équipement je veux me rengorger
tant que je sentirai ma gorge se renfler.
Car il est temps de s’équiper pour les voyages
lorsque le jour, du prime froid de ces rivages
vers l’arrière-pays me fait me diriger.


Ich bin so jung. Ich möchte jedem Klange,
der mir vorüberrauscht, mich schaudernd schenken,
und willig in des Windes liebem Zwange,
wie Windendes über dem Gartengange,
will meine Sehnsucht ihre Ranken schwenken,

Und jeder Rüstung bar will ich mich brüsten,
solang ich fühle, wie die Brust sich breitet.
Denn es ist Zeit, sich reisig auszurüsten,
wenn aus der frühen Kühle dieser Küsten
der Tag mich in die Binnenlande leitet.

(in Frühe Gedichte)

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Horace : Aimer la vie simple (Persicos odi puer)

Qui est Horace ?

L’ode en latin :

Les fastes d’Orient, mon garçon, je les hais
Et boude le tilleul que l’on tresse en couronne.
Cesse de t’enquérir en quels endroits pourrait
___S’attarder quelque rose d’automne.

Le myrte naturel, ne lui ajoute rien
Par zèle, je le veux : il n’est, le myrte, indigne
Ni de toi qui me sers ni de moi qui me tiens
___–Y buvant– sous le dais de ma vigne¹.

¹ : Dans l’Antiquité, la vigne se cultivait « en hautain » : on l’unissait à certains arbres, dans les branches desquels on la laissait se développer. L’ensemble, après taille, formait une tonnelle, comme dans l’illustration ci-dessus.

Persicos odi, puer, apparatus,
displicent nexae philyra coronae,
mitte sectari, rosa quo locorum
_____sera moretur.

Simplici myrto nihil adlabores
sedulus, curo: neque te ministrum
dedecet myrtus neque me sub arta
_____vite bibentem.

(in Odes, I, 38)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Catulle (84 av. J.-C. – vers 54 av. J.-C.) : Poème pour Ipsitille



Note sur cette traduction :

1. Cette traduction versifiée et rimée prend quelques licences par rapport à l’original. Celle en prose de Maurice Rat (éditions Garnier, 1931, pp. 49-51) est sans aucun doute plus fidèle (ne serait-elle pas aussi plus plate ?) : « Au nom de l’amour, ma douce Ipsithille, mes délices, charme de ma vie, invite-moi à venir chez toi l’après-midi. Y consens-tu ? Une grâce encore ! que ta porte ne soit pas fermée d’un verrou ; et ne va pas t’aviser de sortir : reste au logis, et prépare-toi à faire l’amour neuf fois de suite. Mais si tu dis oui, invite-moi aussitôt, car, étendu sur mon lit, après un bon dîner et couché sur le dos, je transperce et ma tunique et mon manteau. » Celle de  Charles Héguin de Guerle, pudiquement édulcorée, prête quant à elle à sourire.

2. Il n’est pas certain qu’Ipsitille soit, comme le pensent certains commentateurs, une prude jeune fille dont Catulle se fût épris. Il s’agit plutôt semble-t-il d’une courtisane, d’une « beauté complaisante », selon l’expression de l’excellent François Noël, fréquentée à l’occasion par le poète, le vocabulaire très cru employé vers la fin du poème (fututiones, pertundo) n’étant guère de mise à l’adresse d’une amoureuse tendrement chérie…


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Tiburtinus (1er siècle après J.-C.) : Epigramme amoureuse (les feux de l’amour)



Note sur cette traduction :

Cette épigramme a été retrouvée à Pompéi, sur un des murs du « Petit théâtre ». Son auteur, qui la signe d’un « Tiburtinus epoese ( = ἐποίησε) », ne nous est pas autrement connu. Les premières syllabes de la partie gauche du texte sont partiellement effacées et ont été diversement reconstituées par les érudits. J’en ai gardé ce qui me semble le plus vraisemblable dans la logique poétique de l’opposition eau (larmes) / feu (amour).


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Comme l’antique (à propos de Rien, le ciel peut-être, de Paloma Hermine Hidalgo, aux éditions Sans escale)

à la lune, dès l’aube, tu ordonnes, et elle obtempère.


Inédit : Rabouilleur

Qui est


Rabouillant dru pour l’écrevisse
au débouché de l’abattoir –
la buse abouche à la rivière
le sang des bêtes qu’on égorge –

appréhendant non loin des berges
les creux profonds gobeurs de cuisses :

pour la proie maigre au bout du compte
que l’on relâche : & l’orteil fixe
on scrute un vol de choucas gris
qu’on sait nicher au clocher proche
qu’un glas chahute.


Ce poème original, dû à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de le diffuser, à la condition expresse que le nom de l’auteur soit clairement indiqué.

Mark Strand (1934-2014) : La fin / The end

Qui est Mark Strand ?


Il n’est guère d’homme qui sache ce qu’il chantera, venue la fin,
Regardant, le navire s’éloignant, la jetée ni comment cela sera
Quand il sera tenu par la mer rugissante, immobile, là-bas, venue la fin,
Ni ce qu’il espèrera face à la certitude du retour impossible.

Quand est passé le temps de la taille des rosiers ou des caresses au chat,
Quand le couchant incendiant la pelouse, la pleine lune qui la givre,
Ont cessé de paraître, il n’est guère d’homme qui sache ce qu’à leur place il va trouver.
Quand le poids du passé ne prend appui sur rien, que le ciel

N’est plus qu’une lumière que l’on se remémore, que les histoires de cirrus
Et cumulus touchent à leur terme et que tous les oiseaux sont suspendus en vol,
Il n’est guère d’homme qui sache ce qui l’attend ni ce qu’il chantera
Quand le navire où il sera glissera parmi l’obscurité, là-bas, venue la fin.


Not every man knows what he shall sing at the end,
Watching the pier as the ship sails away, or what it will seem like
When he’s held by the sea’s roar, motionless, there at the end,
Or what he shall hope for once it is clear that he’ll never go back.

When the time has passed to prune the rose or caress the cat,
When the sunset torching the lawn and the full moon icing it down
No longer appear, not every man knows what he’ll discover instead.
When the weight of the past leans against nothing, and the sky

Is no more than remembered light, and the stories of cirrus
And cumulus come to a close, and all the birds are suspended in flight,
Not every man knows what is waiting for him, or what he shall sing
When the ship he is on slips into darkness, there at the end.

(in The Continuous Life: Poems [Alfred A. Knopf, 1990])

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Giovanni Cotta (vers 1480 – 1510) : Cheveux d’or et de feu

Qui est Giovanni Cotta ?


Bien loin des élégiaques latins de l’Antiquité, Giovanni Cotta se montre ici, comme tant d’autres poètes de son époque, le continuateur de Pétrarque et de « l’art de pétrarquiser » (Du Bellay). J’ai tenté, dans ma traduction, de conserver les figures rhétoriques (répétitions, paradoxes…) du poème original.


J’aime ma Lycoris, il me faut l’avouer,
Comme les jeunes gens aiment les belles filles,
Et ma Lycoris m’aime, il me faut le penser,
Comme une honnête fille aime les jeunes gens.
Lui ayant certain jour semblé la regarder
(Comme elle se paraissait) d’un œil quelque peu fixe :
« Quand donc me paieras-tu, lui fis-je, ma chérie,
Le prix de mon supplice et quand calmeras-tu
Tous les embrasements, Lycoris, de mon cœur ?
Elle alors de rougir, tout à la fois de rire,
Riant tout à la fois, tout à la fois pudique,
Cependant qu’honorant la douceur amoureuse,
Honorant à la fois la pudeur virginale :
« Quoi donc te refuser ? », me dit-elle. Un cheveu
Qui pendait ondulait sous la brise légère,
Et se jouait çà, là, sur son charmant visage.
Le tranchant promptement, le tressant de fils d’or :
« Reçois l’or de ces fils et l’or de ce cheveu,
Dit-elle, pour garant de mon amour pour toi,
Et garant de moi-même : et puisse-t-il, ce gage
Que ta belle te donne adoucir ta brûlure ! »
Malheur, malheur à moi, que fais-tu, Lycoris ?
C’est un cordon de flamme et non pas des cheveux,
Ce sont des liens de feu ; si tu ne les dénoues,
Quel mieux serait le mien dans un pareil brasier ?
Le feu se plaît-il donc à périr dans le feu ?
Cheveux formés de flamme, avancez dans les flammes,
Cheveux formés de feu, jetez-vous dans le feu.
Vous m’avez, liens de flamme, assez porté d’atteintes !
L’heure est de vous défaire, avancez dans les flammes,
Vous m’avez trop brûlé, cheveux formés de feu :
L’heure est que vous brûliez et partiez dans le feu.
Va joyeusement, feu ! et éteins tous mes feux,
Éteins-les, persévère ! et toi flamme, la flamme
Consume ! qui le cœur allait me consumant.
– Mais toi, ma Lycoris, puisse ce qui demeure
De tes cheveux briller d’un éternel printemps.
J’ai brûlé tes cheveux, pardonne à ma fureur :
C’est aimer que je veux, non pas être brûlé.


Amo, quod fateor, meam Lycorim,
Ut pulchras iuvenes amant puellas.
Amat me mea, quod reor, Lycoris,
Ut bonae iuvenes amant puellae.
Huic ego, ut semel hanc videre visus
Sese ostendere fixiore ocello,
« Quando, inquam, mea lux, mei laboris
Das mi praemiolum, meique cordis
Tot incendia mitigas, Lycori? »
Hic illa erubuit, simulque risit.
Ridebat simul, et simul pudebat.
Dumque molliculos colens amores
Simul virgineum colit pudorem,
« Quid negem tibi? » dixit, et capillum
Qui pendens levibus vibratur auris
Et formosa vagus per ora ludit,
Hunc secans trepida implicansque in auro,
« Haec fila aurea et aureum capillum
Pignus, inquit, habe meique amoris
Meique ipsius; hoc tuum puellae
Tuae pignore lenias calorem ».
Hei hei quid facis? hei mihi, Lycori,
Haec sunt flammea texta, non capilli;
Sunt haec ignea vincla: ni relaxes,
Qui tanto valeam valere ab aestu?
Anne ignem iuvat ignibus perire?
Comae flammeolae, subite flammas,
Crines igneoli, venite in ignes;
Sat me, flammea vincla, nexuistis,
Nunc vos solvimini et subite flammas;
Ussistis nimis, ignei capilli,
Nunc vos urimini et valete in ignes.
Hos meos age laetus ignis ignes
Perge extinguere, tuque flamma flammam
Exedas, mea corda quae exedebat.
At tu, sic reliqui tui capilli
Vernent perpetuum tibi, Lycori,
Quod tuos ferus usserim capillos,
Parce: nam volo amare, non peruri.

(in Ioannis Cottæ Ligniacensis carmina recognita, et aucta, éd. J. Morelius, Bassan, 1802, pp. 29-30)

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Giovanni Cotta (vers 1480 – 1510) : Regards amoureux

Qui est Giovanni Cotta ?


« Quelque objet, fût-ce rien, que mes regards discernent,
T’ai-je dit, c’est à toi, toujours, qu’ils me ramènent.
– Je serais, m’as-tu dit, bien sotte de te croire :
L’amour est coutumier de ces calembredaines !
– Tu ne me crois donc pas ? Tu ne crois pas qui t’aime ?
Ma belle Lycoris, alors crois-en tes yeux :

Porte plus près ta bouche et la colle à ma bouche
Puis fixe tes regards sur les miens. Que je meure
Si comme en un miroir tu ne t’y perçois point :
De sorte que mes yeux te ramènent à toi.
Donne à ces yeux, dès lors, les bécots qu’ils méritent :
Je te donnerai, moi, où je veux un baiser. »


Sive aliquid, seu forte nihil mea lumina cernunt,
         Dixi ea te semper, vita, referre mihi.
« Stulta ego sim, dixti, si credam talia: amantes
         Talia fallaces fingere multa solent ».
Ergo non credis mihi? non mihi credis amanti?
         At, formosa, oculis crede, Lycori, tuis.

Tu propius nostris tua firmes oribus ora,
         Inque meis figas lumina luminibus.
Dispeream nisi, ut in speculo te te ipsa tueris,
         Sic oculi referent te tibi, vita, mei.
Quod si ita sit, meritis tum tu des oscula ocellis;
         Ipse, ubi mi libeat, dem tibi basiolum.

(in Ioannis Cottæ Ligniacensis carmina recognita, et aucta, éd. J. Morelius, Bassan, 1802, pp. 40-41)

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.