Le thème de la violette chez quelques poètes néolatins de la Renaissance



Du fait d’une fausse étymologie, en latin (comme du reste en français : ce qui facilite grandement la traduction) la violette (viola) fait écho à tous les termes apparentés à la violence. La poésie néolatine de la Renaissance s’est emparée de cette équivoque pour décliner, de diverses manières, la relation du poète à la femme aimée par le truchement de la petite fleur. On trouvera ci-dessous un (court) florilège de quelques-unes de ces productions, tantôt élégiaques, tantôt épigrammatiques, classées selon la chronologie.


Angelo Poliziano (1454 – 1494)

Le poète s’épanche, en transfert affectif, sur un bouquet de violettes offert par son amie habituellement cruelle à son égard.

*

[…] Vous qui êtes ma vie, heureuses violettes,
Mes délices, refuge et souffle de mon âme,
J’aurai, de vous au moins, des baisers, violettes,
Vous flattant de la paume, encore ! – insatiable –,
Pour vous j’épuiserai l’eau vive de ces pleurs
Coulant sur ma poitrine et mon triste visage.
Buvez, buvez ces pleurs dont se paît mon feu lent :
C’est un cruel amour qui les trait de mes yeux.
Éternelles vivez, violettes : soleils
D’été ni froid mordant d’hiver ne vous consument !
Éternelles vivez, secours d’un pauvre amour,
Violettes, repos bienvenu de mon âme !
Toujours m’accompagnant, je vous choierai toujours
Tant que m’affligera, pauvret ! celle que j’aime,
Que les feux du désir consumeront mon cœur,
– Tant que plaintes et pleurs seront à mes côtés.

[…] O fortunatae violae, mea vita, meumque
Delitium, o animi portus et aura mei,
A vobis saltem, violae, grata oscula carpam,
Vos avida tangam terque quaterque manu,
Vos lacrimis satiabo meis quae moesta per ora
Perque sinum vivi fluminis instar eunt.
Combibite has lacrimas, quae lentae pabula flammae
Saevus amor nostris exprimit ex oculis.
Vivite perpetuum, violae, nec solibus aestus
Nec vos mordaci frigore carpat hiems.
Vivite perpetuum, miseri solamen amoris,
O violae, o nostri grata quies animi.
Vos eritis mecum semper, vos semper amabo,
Torquebor pulchra dum miser a domina,
Dumque cupidineae carpent mea pectora flammae,
Dum mecum stabunt et lacrimae et gemitus.

(Odae, VI, vers 29-46, in Omnia opera [1498])


Giovanni Antonio Taglietti (vers 1460 – vers 1528)

Dans le premier texte, le poète, comme ci-dessus Poliziano, s’épanche, en transfert affectif, sur un bouquet de violettes offert par son amie Violaine et signe de la « violence » de cette dernière. Le propos est différent dans le second poème : le bouquet offert par l’amante est ce qui demeure d’elle après sa mort et se mue en une sorte d’objet transitionnel incarnant la disparue.

_ 1 _

Violettes, beau don de l’alme Violaine,
Heureux tribut de mes offices, violettes !
Nourries par Flore errant dans les jardins de Chypre ?
Et par Vénus la belle à coups d’ongles cueillies ?
Mieux que récoltes d’Arabie vous embaumez,
Mais la main qui vous offre est par trop violente
– Oui, violente : elle me sait mourant d’amour,
Et ses présents sont à l’image de mes peines.
Car, si d’un filet d’or elle vous a liées,
Elle a noué mon cœur de ses cheveux dociles ;
Comme vous, malheureux, je suis pâle ; on vous dit
« Violettes » : ses yeux, tyrans !, me violentent.

_ 2 _

Ô vous, fleurs que j’adore, offertes au temps faste,
Tenues de blanche main, par une chaste enfant !
De vous j’ai pris grand soin : mais sans vous embrasser,
Mais sans vous arroser d’une eau venue du ciel,
Quand le destin cruel, en sa dure inclémence,
L’eut menée avant l’heure aux champs élyséens.
Que faire ? Abandonné, sans cœur, hélas, dans l’ombre,
C’est à vous, à vous seuls, chers témoins, que je parle.
Je vous porte à présent, fleurs nées sous une heureuse
Étoile ‒ extravaguez ! ‒ d’exquises subsistances :
Pleurs de mes yeux, soupirs de mon cœur ‒ chaque jour
Je vous prodigue l’air et l’arrosage, hélas !
Vous seul soulagement d’un amant malheureux,
Ah, vivez à jamais en place de la morte !

Formosum o violae, munus Violanthidis almae;
Servitii violae praemia grata mei.
Num vos Idaliis aluit vaga Chloris in hortis,
Unguibus et carpsit Cypria pulchra suis?
Panchaeas grato messes superatis odore:
Sed mihi vos nimium dat violenta manus.
Dat violenta manus, miseri quae conscia amantis,
Munera fert poenis aequiparanda meis.
Namque ut vos molli vinctas circumdedit auro.
Me quoque flexilibus nexuit illa comis.
Estis pallentes, infelix palleo: nomen
Est violae, dominae luminibus violor.

O mihi dilecti flores, quos tempore fausto
Tradiderat nivea casta puella manu,
Vos equidem colui : sed nec grata oscula junxi
Nec me rorantes dante bibistis aquas.
At postquam hanc saevi dira inclementia fati
Ante diem sedes misit ad Elysias.
Heu quid agam ? sine corde miser, sine luce relictus
Vobiscum saltem pignora grata loquar.
Et nunc o flores stellis felicibus orti,
(Este vagi) vobis grata alimenta fero.
Fundo oculis lacrymas, suspiria pectore, numquam
Aura, vel effusis deficit miser aquis.
Vos modo vos saltem miseri solamen amantis,
Aeternum extincta vivite pro domina.

(in Carmina illustrium poetarum italorum, tome IX [1722], pp. 235-6)


Nicolas Bourbon (1503 – 1550)

Que veux-tu donc, par cet envoi de violettes ?
Que je brûle pour toi d’un feu plus violent ?
Faut-il, hélas, hélas ! que tu sois violente
Pour me violenter avec tes violettes !

Cur violas mittis? Nempe ut violentius urar.
Heu, violor violis, ô violenta, tuis.

(in Nugae [1533])


Étienne Forcadel (1519 – 1578)

Ici, le jeu de l’épigramme repose sur la paronomase, en latin, entre suaviola / violas (baisers doux / violettes) qu’il s’agit bien sûr de rendre en français. Le texte original signifie : « Tu m’as donné, de tes lèvres, des baisers, de tes mains, des violettes. Le parfum des baisers est le même que celui des baisers ».

*

Tes présents : m’embrasser et des brassées de fleurs,
Embrassements, brassées, ont les mêmes senteurs.

Suaviola et violas labris manibusque dedisti
Suaviolis odor est qualis et est violis.

(In Stephani Forcatuli jureconsulti epigrammata [1554, p. 10])


Nathan Chytraeus (Nathan Kochnafe) (1543 – 1598)

Chez Nathan Chytraeus, la jeune fille s’appelle Violette : nomen omen ?

*

Je croyais ton beau nom tiré de « violette »
Violette, le jour où mes yeux t’ont perçue.
Mais devant ton esprit, la beauté de ton dire,
L’ardeur de ton regard, tes mains vénusiennes :
« Violette » ? ai-je dit, « Non, le feu violent
Qui m’ard ne peut venir de fleurs, de violettes.
Trop vive est ta vigueur, sans rapport à la mienne :
Violence tu es, point Violette : adieu ! »

Nobile de violis te nomen habere putabam,
Cognita quando oculis es, Violetta, meis.
Sed postquam ingenium sensi fandique leporem,
Ardentes oculos, Cyprigenasque manus
Cedite jam violae dixi: violentius uror,
Quam violae aut florum germina ferre queant.
Vis tibi major inest et nostris viribus impar
Sic violenta mihi, non Violetta, vale.

(in Poematum Nathanis Chytraei praeter sacra omnium libri septendecim [1579])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Posés là, peu mobiles (in Les Saisons du poème, 1, éd. Tarabuste)


J’ai le plaisir d’annoncer la publication de Posés là, peu mobiles, dans l’ouvrage collectif Les Saisons du poème aux éditions Tarabuste.
Il s’agit d’une composition en 67 poèmes, organisée en 7 suites :

1. Sans les dieux (déploration)
2. Grand étang (tempo di menuetto)
3. Automne terre intérieure (instantanés)
4. Mots, pas, arbres (méditations)
5. Anecdotes (propos)
6. Campagnes sous canicule (vignettes)
7. Éoliens, éoliennes (chansons)

ARGUMENT

À défaut de pouvoir, projet trop titanesque, « habiter poétiquement le monde », peut-être est-il possible d’en habiter plus modestement quelques arpents, quelques-uns de ces journaux mesurés, mieux qu’avec le système métrique, par la présence humaine. Posés là peu mobiles se voudrait l’enregistrement d’échos de cette dernière dans de vieilles campagnes enkystées de calcaire, parfois bourrelées de canicule : pour, au rythme de douzains le plus souvent d’octosyllabes, des choses vues exprimer les perdurances entre les anciens dieux et les nouveaux.

Catulle (84 – vers 54 av. J.-C.) : Poème 112 / Multus homo es, Naso

Qui est Catulle ?


Tu es, Nason, un « homme actif »,
Mais rare est l’homme qui s’active
En ta faveur et qui te suive :
C’est que tu es, « Nason l’actif »,
Pédé passif.

Note sur cette traduction :

Ce distique a fait couler beaucoup d’encre : il est entendu que Catulle y joue sur les sens possibles de l’adjectif « multus ». Certains exemples tirés d’autres auteurs (dont Plaute) accréditent celui, négatif, de « touche à tout », peut-être de « bavard impénitent ». Je retiens pour cette traduction celui, positif, d’ « actif » (c’est l’opinion de M. Gwyn Morgan, exprimée dans son article « Catullus 112: A Pathicus in Politics » [The American Journal of Philology, Vol. 100, No. 3]), qui permet d’opposer, chez le même Nason, l’activité de l’homme politique à la passivité du « pathicus ». Notre homme déploie sans doute toute son énergie pour se faire élire à quelque fonction publique, mais il n’y a pas foule pour le suivre (« descendere ») au forum. À cela, une raison : ses mœurs.


Autres traductions par d’autres traducteurs :

Georges Lafaye (éd. Les Belles Lettres, 1923)

Tu te multiplies, Nason ; mais les gens ne se multiplies pas pour descendre (au forum) avec toi ; Nason, tu es un homme moulu2, un giton.

2. Calembour probable sur le mot multus, qui pourrait bien être confondu, dans une intention obscène, avec un ancien participe du verbe molere. (La note est de Georges Lafaye)

Maurice Rat (Catulle Œuvres, éd. Garnier, 1931)

Tu es innombrable, Nason, mais ceux-là ne sont pas innombrables qui vont avec toi. Oui, Nason, tu es un homme innombrable, un giton.

Oliviers Sers (Le Roman de Catulle, éd. Les Belles Lettres, 2004)

Quand tu es tout à tous, personne ne veut plus
De toi, Nason : à tous, tout foutu, trop foutu.


Multus homo es, Naso, neque tecum multus homo qui  
descendit; Naso, multus es et pathicus.

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Rainer Maria Rilke : « Il faut mourir de les connaître » / « Man muß sterben, weil man sie kennt. »

Qui est Rainer Maria Rilke ?


« Il faut mourir de les connaître ». Mourir
de l’indicible floraison du sourire. Mourir
de leurs mains légères. Mourir
des femmes.

Que le jeune homme chante les mortelles,
quand le toisant elles se promènent
dans le domaine du cœur. À toute fleur de poitrine
il les fête en chantant :
Inaccessibles. Ah, qu’elles sont étrangères.
Au-dessus du faîte
de ses sentiments, elles s’élancent et versent
une nuit transfigurée doucement dans la vallée
délaissée de ses bras. Le souffle
de leur élévation bruit dans son corps feuillu. Ses rus
miroitent en se perdant.

Mais l’homme fait,
qu’il se taise dans le croît de son trouble. Lui qui a
erré de nuit sans route dans le massif
de ses sentiments :
qu’il se taise.
Comme se tait le marin, celui qui a plus d’âge,
et les frayeurs
surmontées jouent en lui comme en des cages qui tremblent.


« Man muß sterben, weil man sie kennt. » Sterben
an der unsäglichen Blüte des Lächelns. Sterben
an ihren leichten Händen. Sterben
an Frauen.

Singe der Jüngling die tödlichen,
wenn sie ihm hoch durch den Herzraum
wandeln. Aus seiner blühenden Brust
sing er sie an:
Unerreichbare. Ach, wie sie fremd sind.
Über den Gipfeln
seines Gefühls gehn sie hervor und ergießen
süß verwandelte Nacht ins verlassene
Tal seiner Arme. Es rauscht
Wind ihres Aufgangs im Laub seines Leibes. Es glänzen
seine Bäche dahin.

Aber der Mann
schweige erschütterter. Er, der
pfadlos die Nacht im Gebirg
seiner Gefühle geirrt hat:
schweige.
Wie der Seemann schweigt, der ältere,
und die bestandenen
Schrecken spielen in ihm wie in zitternden Käfigen.

(in Letzte Gedichte und Fragmentarisches)

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Rainer Maria Rilke : Encore et toujours / Immer wieder

Qui est Rainer Maria Rilke ?


Encore et toujours, quoiqu’au fait de l’amour et de son paysage
et du petit cimetière avec ses noms plaintifs,
et de l’atroce, muet abîme où les autres
finissent : encore et toujours nous sortons tous deux
sous les vieux arbres, nous étendons encore et toujours
au milieu des fleurs, tournés vers le ciel.


Immer wieder, ob wir der Liebe Landschaft auch kennen
und den kleinen Kirchhof mit seinen klagenden Namen
und die furchtbar verschweigende Schlucht, in welcher die anderen
enden: immer wieder gehn wir zu zweien hinaus
unter die alten Bäume, lagern uns immer wieder
zwischen die Blumen, gegenüber dem Himmel.

(in Letzte Gedichte und Fragmentarisches)

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Hans Magnus Enzensberger (1929-2022) : Journée noire / Ein schwarzer Tag

Qui est Hans Magnus Enzensberger ?


Des jeudis pareils,
même le boucher le plus chevronné
se coupe un doigt.
Tous les trains sont en retard
car les suicidaires
ne peuvent plus se retenir.
L’ordinateur central au Pentagone
est en carafe depuis longtemps
et toutes les tentatives de réanimation
dans les piscines de plein air arrivent trop tard.

Pour comble de malheur,
chez les Marotzke, à côté
voilà qu’en plus le lait déborde,
le chien a des problèmes de digestion,
jusqu’à la tante Olga,
l’inaltérable,
qui n’est pas au sommet de sa forme.


An solchen Donnerstagen
hackt sogar der erfahrenste Metzger
sich einen Finger ab.
Alle Züge haben Verspätung,
weil sich die Selbstmörder
nicht mehr beherrschen können.
Der Zentralcomputer im Pentagon
ist schon lange zusammengebrochen,
und alle Wiederbelebungsversuche
in den Freibädern kommen zu spät.

Zu allem Überfluß
kocht nebenan bei Marotzkes
jetzt auch noch die Milch über,
der Hund hat Verdauungsbeschwerden,
und nicht einmal Tante Olga,
die Unverwüstliche,
ist so ganz auf der Höhe.

(in Gedichte 1950-2015. Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main 2015)

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Hans Magnus Enzensberger (1929-2022) : Chansonnette optimiste / Optimistisches Liedchen

Qui est Hans Magnus Enzensberger ?


Il arrive de temps en temps
que quelqu’un crie au secours.
Déjà quelqu’un d’autre se jette à l’eau
sans en attendre aucun retour.

Au milieu du plus épais capitalisme
les pompiers rutilants tournent
la rue, éteignent le feu, ou le chapeau
du mendiant soudain brille d’un éclat d’argent.

Le matin, les rues fourmillent
de gens qui sans couteau tiré
s’empressent çà, là, le cœur serein,
cherchant du lait et des radis.

Comme dans la paix la plus profonde.

C’est magnifique à voir.


Hie und da kommt es vor,
daß einer um Hilfe schreit.
Schon springt ein andrer ins Wasser,
vollkommen kostenlos.

Mitten im dicksten Kapitalismus
kommt die schimmernde Feuerwehr
um die Ecke und löscht, oder im Hut
des Bettlers silbert es plötzlich.

Vormittags wimmelt es auf den Straßen
von Personen, die ohne gezücktes Messer
hin- und herlaufen, seelenruhig,
auf der Suche nach Milch und Radieschen.

Wie im tiefsten Frieden.

Ein herrlicher Anblick.

(in Leichter als Luft. Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main 1999)

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Georg Trakl (1887-1914) : Le soir mon cœur / Zu Abend mein Herz

Qui est Georg Trakl ?


Au soir s’entend le cri des pipistrelles,
Deux moreaux dans le pré caracolent,
L’érable rouge bruit.
Au marcheur apparaît la petite auberge sur la route.
Exquis le goût du vin jeune et des noix,
Exquis : grisé de tituber dans la forêt crépusculaire.
Parmi des rameaux noirs tintent des cloches douloureuses,
Sur le visage un aigail goutte.

Notes sur cette traduction :

1) Rappe (même étymologie que Rabe, corbeau) désigne un cheval noir (schwarzes Pferd). Le terme est en allemand presque aussi rare que celui de moreau, en français, dont il est l’équivalent, et que je préfère employer ici.

2) Aigail plutôt que rosée (Tau), pour les sonorités : à défaut de l’allitération en [t] de l’allemand, une allitération en [g] en français.


Am Abend hört man den Schrei der Fledermäuse,
Zwei Rappen springen auf der Wiese,
Der rote Ahorn rauscht.
Dem Wanderer erscheint die kleine Schenke am Weg.
Herrlich schmecken junger Wein und Nüsse,
Herrlich: betrunken zu taumeln in dämmernden Wald.
Durch schwarzes Geäst tönen schmerzliche Glocken,
Auf das Gesicht tropft Tau.

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Rainer Maria Rilke : Étoiles derrière olives / Sterne hinter Oliven

Qui est Rainer Maria Rilke ?


Très cher, que maintes choses laissent dérouté,
penche-toi jusqu’à voir dans le pur du feuillage
les espaces qui sont des étoiles. Je gage
que la terre et la nuit ont même identité.

Vois comme en la ramure à soi inattentive
le plus proche se mêle à ce qui n’est nommé ;
on nous le montre ; on ne nous tient pas pour convive
qu’on ne fait qu’accueillir, rafraichir, animer.

Quoiqu’ayant eu en route aussi bien des misères
nous n’avons épuisé tout le fruit du jardin,
et les heures, grossies plus que dans nos prières,
vont vers nous à tâtons, qui sommes leur soutien.


Geliebter, den so vieles irre macht,
neig dich zurück bis du im lautern Laube
die Stellen siehst, die Sterne sind. Ich glaube
die Erde ist nicht anders als die Nacht.

Sieh, wie im selbstvergessenen Geäste
das Nächste sich mit Namenlosem mischt;
man zeigt uns dies; man hält uns nicht wie Gäste
die man nur nimmt, erheitert und erfrischt.

Wie sehr wir auch auf diesen Wegen litten,
wir haben nicht den Garten abgenützt,
und Stunden, grössere als wir erbitten,
tasten nach uns und gehn auf uns gestüzt.

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Virgile : la deuxième bucolique

Qu’est-ce que Les Bucoliques de Virgile ?


Le berger Corydon pour le bel Alexis,
délices de son maître, en vain se consumait.
Parmi denses hêtraies aux cimes combles d’ombre,
il allait et venait, lançant en solitude
aux monts et aux forêts ce chant stérile et fruste : 5

Ô cruel Alexis, qui de mes vers n’as cure,
qui sans pitié pour moi me contrains à mourir !
C’est l’heure où les troupeaux quêtent l’ombrage frais,
où dessous les ronciers le vert lézard se musse,
où pour les moissonneurs fourbus de canicule 10
Thestylis pile l’ail, l’odorant serpolet :
et moi, suivant tes pas sous le soleil ardent,
ma voix résonne aux bois où crisse la cigale.
Mieux m’eût valu subir les sévères colères,
le fier mépris d’Amaryllis ou Menalcas 15
quoiqu’il ait la peau noire et quoique tu l’aies blanche.
– Ne va pas, bel enfant, présumer de ton teint :
« blanc troène flétrit, lucet noir se récolte ».

Dédaigneux Alexis qui ne veux me connaître,
ni savoir mon cheptel, si j’ai foison de lait ! 20
J’ai mille agneaux errant sur les monts de Sicile ;
Je n’ai faute l’été, l’hiver, de lait bourru.
Je chante à la façon, quand il hélait ses bêtes,
d’Amphyon de Dircé sur l’Aracynthe attique.
Je ne suis pas si laid : j’ai vu sur le rivage 25
mon reflet par mer calme, et je ne crains Daphnis
si je te prends pour juge et si l’image est juste.

Daigne vivre avec moi dans ces champs sans attraits,
dans cette humble chaumine et enferrer les cerfs
et pousser les chevreaux vers la verte guimauve, 30
imiter avec moi, chantant, Pan dans les bois.
Pan montra le premier à relier de cire
des roseaux ; Pan prend soin des agneaux et des pâtres.
Ne crains point de meurtrir sur le roseau ta lèvre :
pour savoir pareils airs, que ne fit Amyntas ? 35
Je possède une flûte à sept tuyaux de tailles
différentes, présent de Dametas, jadis.
Il me dit en mourant : « Tu es son second maître » ;
ce m’a dit Dametas – Amyntas fut jaloux.
J’ai de plus – découverts en un val moins que sûr – 40
deux chevreuils au pelage encor taché de blanc,
qu’allaite une brebis : je les garde pour toi.
Thestylis les désire, et ce depuis longtemps :
elle les obtiendra, si mes présents te fâchent.

Approche, bel enfant, les Nymphes pour toi portent 45
pleines couffes de lis et la blanche Naïade
cueille fleurs de pavot et pâles violettes :
elle joint le narcisse à l’aneth odorant,
tresse le lavandin à d’autres herbes douces
et de soucis dorés rehausse la guimauve. 50
Je cueillerai, pour moi, les coings au fin duvet,
les châtaignes qu’aimait ma chère Amaryllis,
la mirabelle aussi, qui s’en honorera,
et je vous couperai, lauriers et proches myrtes,
votre bouquet mêlant vos suaves parfums… 55

Rustre de Corydon ! Alexis, de présents,
Fait fi ; ceux d’Iollas triompheraient des tiens.
– Malheureux, qu’ai-je dit ? j’ai livré à l’Auster
les fleurs, aux sangliers les limpides fontaines !

Qui fuis-tu, fol ? Des dieux ont habité les bois, 60
et Pâris. Les cités que Pallas a fondées,
qu’elle y vive ! Pour moi, rien ne vaut les forêts !
Le lion va au loup, le loup va au chevreau,
comme au cytise en fleurs va le chevreau lascif :
je vais à Alexis. Nos désirs nous entraînent. 65

Regarde : on a pendu les socs au joug des bœufs,
le soleil déclinant double les longues ombres :
l’amour pourtant me brûle – a-t-il, l’amour, de bornes ?
Corydon, Corydon, quel délire t’a pris !
Sur l’orme dru, ta vigne est à demi taillée. 70
Apprête-toi plutôt à faire ouvrage utile,
achève de tresser l’osier et le jonc souple.
Si celui-ci t’exclut, trouve un autre Alexis.


Formosum pastor Corydon ardebat Alexin,
delicias domini, nec quid speraret habebat.
tantum inter densas, umbrosa cacumina, fagos
adsidue veniebat. ibi haec incondita solus
montibus et silvis studio jactabat inani; 5

O crudelis Alexi, nihil mea carmina curas?
nil nostri miserere? mori me denique cogis?
nunc etiam pecudes umbras et frigora captant,
nunc virides etiam occultant spineta lacertos,
Thestylis et rapido fessis messoribus aestu 10
alia serpyllumque herbas contundit olentis.
at mecum raucis, tua dum vestigia lustro,
sole sub ardenti resonant arbusta cicadis.
nonne fuit satius tristis Amaryllidos iras
atque superba pati fastidia? nonne Menalcan, 15
quamvis ille niger, quamvis tu candidus esses?
o formose puer, nimium ne crede colori;
alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur.

Despectus tibi sum nec qui sim quaeris, Alexi,
quam dives pecoris, nivei quam lactis abundans. 20
mille meae Siculis errant in montibus agnae;
lac mihi non aestate novum, non frigore defit.
canto quae solitus, si quando armenta vocabat,
Amphion Dircaeus in Actaeo Aracyntho.
nec sum adeo informis; nuper me in litore vidi, 25
cum placidum ventis staret mare. non ego Daphnin
iudice te metuam, si numquam fallit imago.

O tantum libeat mecum tibi sordida rura
atque humilis habitare casas et figere cervos
haedorumque gregem viridi compellere hibisco! 30
mecum una in silvis imitabere Pana canendo.
Pan primum calamos cera conjungere pluris
instituit, Pan curat ovis oviumque magistros;
nec te paeniteat calamo trivisse labellum.
haec eadem ut sciret, quid non faciebat Amyntas? 35
est mihi disparibus septem compacta cicutis
fistula, Damoetas dono mihi quam dedit olim
et dixit moriens: ‘te nunc habet ista secundum’;
dixit Damoetas, invidit stultus Amyntas.
praeterea duo—nec tuta mihi valle reperti— 40
capreoli sparsis etiam nunc pellibus albo,
bina die siccant ovis ubera; quos tibi servo.
jam pridem a me illos abducere Thestylis orat;
et faciet, quoniam sordent tibi munera nostra.

Huc ades, o formose puer, tibi lilia plenis 45
ecce ferunt Nymphae calathis; tibi candida Nais,
pallentis violas et summa papavera carpens,
narcissum et florem jungit bene olentis anethi;
tum casia atque aliis intexens suavibus herbis
mollia luteola pingit vaccinia caltha. 50
ipse ego cana legam tenera lanugine mala
castaneasque nuces, mea quas Amaryllis amabat;
addam cerea pruna—honos erit huic quoque pomo—
et vos, o lauri, carpam et te, proxime myrte,
sic positae quoniam suavis miscetis odores. 55

Rusticus es, Corydon; nec munera curat Alexis
nec, si muneribus certes, concedat Iollas.
heu heu, quid volui misero mihi? floribus Austrum
perditus et liquidis inmissi fontibus apros.

Quem fugis, a, demens? habitarunt di quoque silvas 60
Dardaniusque Paris. Pallas quas condidit arces
ipsa colat; nobis placeant ante omnia silvae.
torva leaena lupum sequitur, lupus ipse capellam,
florentem cytisum sequitur lasciva capella,
te Corydon, o Alexi; trahit sua quemque voluptas. 65

Aspice, aratra jugo referunt suspensa juvenci
et sol crescentis decedens duplicat umbras.
me tamen urit amor; quis enim modus adsit amori?
a, Corydon, Corydon, quae te dementia cepit!
semiputata tibi frondosa vitis in ulmo. 70
quin tu aliquid saltem potius, quorum indiget usus,
viminibus mollique paras detexere junco?
invenies alium, si te hic fastidit, Alexin.’

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.