Simon Armitage (né en 1963), Soir / Evening

Tu as douze ans, tout au plus treize,
Tu quittes la maison par la petite porte.
Tu as le temps. Tu as promis
de ne pas t’attarder, de ne pas aller loin.

Tu apprendras un jour le nom de tous les arbres.
Tu prends à gauche sous la crête,
gagnes la piste cavalière entre deux rus.
Voici Wool Clough. Voici Riyd Edge.

Pic encore ensoleillé. Mais
le soir. Le soir qui te surprend dans la montée.
La brune fait aller ses doigts sur tes vertèbres.
Tourne talons. À ton retour

l’enfant dort dans son lit, trop grand pour le berceau.
Ta femme à la chandelle entretient les habits.
Désolé. Tu pensais
qu’il était tôt. Comment s’est-il donc fait si tard ?

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

*** 

You’re twelve. Thirteen at most.
You’re leaving the house by the back door.
There’s still time. You’ve promised
not to be long, not to go far.

One day you’ll learn the names of the trees.
You fork left under the ridge,
pick up the bridleway between two streams.
Here is Wool Clough. Here is Royd Edge.

The peak still lit by sun. But
evening. Evening overtakes you up the slope.
Dusk walks its fingers up the knuckles of your spine.
Turn on your heel. Back home

your child sleeps in her bed, too big for a cot.
Your wife makes and mends under the light.
You’re sorry. You thought
it was early. How did it get so late?

(in Tyrannosaurus Rex versus the Corduroy Kid, éd. Faber and Faber,2006) 

Truandailles 1890 : Jean Richepin, aux éditions du Vampire Actif

Hormis les quelques « grands » noms de cette époque qu’ils semblent avoir phagocytée et s’être, pour ainsi dire, appropriée, quel « honnête homme » d’aujourd’hui pourrait citer ceux des autres romanciers ou auteurs de nouvelles des années 1890 ? C’est qu’ils appartiennent, pour la plupart, à cette génération des auteurs nés aux alentours de 1850, qui n’est plus celle du romantisme, ni celle du réalisme ou de son avatar, le naturalisme. De quel mouvement pourraient-ils bien se prévaloir ? Le symbolisme n’a guère, que l’on sache, franchi les limites de la poésie et du théâtre : on est, en 1890, dans un de ces entre-deux que l’histoire littéraire ne reconnaît qu’après coup : la génération précédente a donné ce qu’elle a pu, la brillante génération des natifs de 1870, encore à la fleur de l’âge, n’a guère eu le temps de produire – si l’on met à part le précoce Jean de Tinan, mort trop jeune pour que son œuvre courte pût s’inscrire dans notre patrimoine littéraire – et dont certains procédés, en particulier dans Penses-tu réussir ? (1897) sont proches de ceux décrits ci-dessous. Émergent, parmi nombre d’oubliés, Zola, le dernier Maupassant, Mirbeau, Verne, France, Bloy – ce dernier sans doute le plus fortement typé de cette petite clique, qui publie d’ailleurs, dans le domaine narratif, en 1893 son magnifique Sueurs de sang.

Dès lors : qu’écrire, et comment, en 1890, qui ne soit une resucée, un prolongement des écritures antécédentes, qui ne s’inscrive dans les courants répertoriés de l’époque, et qui manifeste donc une originalité qui surprenne le lecteur, si le lecteur a envie d’être surpris, et lui apporte, peut-être, cette nouvelle vision du monde que lui donnera la lecture de Proust, mais plus tard, ou celle d’un Paul Morand – dont le même Proust, dans Le Temps retrouvé, soulignera, sans le citer nommément, le regard novateur, au point de lui faire oublier celui de France-Bergotte ? L’heure n’est pas encore aux convulsions du langage – pensons à Cendrars ou à Tzara –, ni même à cette introspection convulsive timidement amorcée dès 1888, avec le recours au monologue intérieur, par un Édouard Dujardin, dans Les Lauriers sont coupés.

Donc: qu’écrire ? Mais Truandailles, bien évidememnt, quand on a quarante ans, et qu’on s’appelle Jean Richepin.

***

Les marginaux, de ceux qui font trembler le bourgeois, n’ont pas manqué d’empreindre de leur présence une part non-négligeable de la littérature du 19ème siècle (Hugo, bien sûr, mais aussi Murger, etc.) ; ils constituent même un excellent fond d’édition, si on en juge par les succès d’un Eugène Sue, par exemple (Les Mystères de Paris), ou d’un Vidocq (dans ses Mémoires).

La recette de leur exploitation littéraire est simple – que Zola d’ailleurs, et les Goncourt, reprendront pour partie à leur compte : en gros, faire vivre ces milieux interlopes, et faire parler ces gens comme ils parlent réellement, dans l’étrangeté de leur langage, autant que sont étranges leurs codes et leur façon d’être – en un mot, montrer, exhiber, leur a-normalité, en ceci qu’il s’agit de « monstres », si on s’en tient à l’acception antique du terme[1].

Exhiber, oui, des monstres, écrire une littérature de Foire du Trône (qu’évoque d’ailleurs Richepin, dans Truandailles, lui donnant son ancienne appellation de foire au pain d’épice).

Chez Sue, cela donne ceci : un projet ; une exécution (les citations sont tirées des toutes premières pages des Mystères de Paris) :

Projet : Ce début [des Mystères de Paris] annonce au lecteur qu’il doit assister à de sinistres scènes ; s’il y consent, il pénétrera dans des régions horribles, inconnues ; des types hideux, effrayants, fourmilleront dans ces cloaques impurs comme les reptiles dans les marais. […] Nous allons essayer de mettre sous les yeux du lecteur quelques épisodes de la vie d’autres barbares aussi en dehors de la civilisation que les sauvages peuplades si bien peintes par Cooper. […] Ces hommes ont des mœurs à eux, des femmes à eux, un langage à eux, langage mystérieux, rempli d’images funestes, de métaphores dégouttantes de sang. 

Exécution : La nuit était profonde, l’eau tombait à torrents, de fortes rafales de vent et de pluie fouettaient les murailles.

Dix heures sonnaient dans le lointain à l’horloge du Palais de Justice.

Des femmes embusquées sous des porches voûtés, obscurs, profonds comme des cavernes, chantaient à demi-voix quelques refrains populaires. […]

— Eh ! Barbillon, tu pitanches donc toujours de l’eau d’aff ?

— Toujours! j’aime mieux faire la tortue et avoir des philosophes aux arpions que d’être sans eau d’aff dans l’avaloir et sans tréfoin dans ma chiffarde, dit le jeune homme d’une voix cassée, sans changer de position et en lançant d’énormes bouffées de tabac.

Une narration, donc, en parfait français de code civil, pour reprendre l’expression de Stendhal, et qui contraste avec des dialogues ponctués d’un argot typographiquement indiqué, dont l’insistance pourrait sembler risible. C’est qu’il faut montrer que l’on sait écrire, qu’on est, comme on dit à l’époque, un écrivain de race, et prendre donc un peu de distance avec le « bas langage », insister sur le pittoresque tout en s’en démarquant : donner à voir ce qui détone, faire entendre les dissonances tout en se gardant l’œil propre et l’oreille scrupuleuse.

En bref : une tradition comme une autre.

***

C’est là que survient Richepin, bien oublié lui aussi de nos jours, même si dans les anthologies, les manuels de littérature, résonne encore à l’occasion sa Chanson des gueux, sans aucun doute son texte le plus connu.

Là que survient Richepin et son originalité, dans Truandailles : bas-fonds, certes, et langage coloré, comme chez Sue, comme chez d’autres encore. Mais – et c’est là toute la différence : si les dialogues épousent le langage de ceux qui les profèrent, le narrateur (toutes les nouvelles constitutives du recueil sont à la première personne), qu’on ne peut soupçonner d’appartenir à la famille des bateleurs et autres monstres de foire, écrit aussi comme ils parlent.

Autrement dit, on assiste, avec Truandailles, à l’intrusion du français, sinon argotique (quoique parfois), au moins populaire dans la narration ; à un lissage, au niveau de l’expression, entre parties dialoguées et parties narratives, l’ensemble ainsi écrêté s’inscrivant dans un continuum tonal, dans un même flux verbal – qui en cela préfigure Céline, et se démarque (même si, à l’occasion, Richepin en fait usage) du style indirect libre d’un Zola.

C’est là, me semble-t-il, que se situe la plus grande originalité stylistique de ce texte remarquable à plus d’un titre : en ceci qu’il anticipe, en ces mornes années 1890, une autre façon d’écrire cette narration française dont la forme – semble-t-il épuisée –, doit impérativement se renouveler, tant dans sa structure (et ce sera, quelques années plus tard, À la recherche du temps perdu) que dans son registre.

Les origines de cette trouvaille ? Richepin, de ce point de vue, n’est en fait l’héritier que de lui-même, qui dans sa Chanson des gueux inaugure le procédé qu’il va systématiser dans Truandailles, passant avec brio du vers à la prose, en gardant en prose – et ce n’est pas la moindre de ses caractéristiques – la même tonalité que fait entendre son recueil de 1876.

Qu’on en juge sur pièces :

La Chanson des gueux :

La viscope en arrière et la trombine au vent,
L’œil marlou, il entra chez le zingue, et levant
Sa blouse qui faisait sur son ventre une bosse,
Il en tira le corps d’un chat : « Tiens dit le gosse
Au troquet, tiens, voici de quoi faire un lapin. »
Puis il prit son petit couteau de goussepain,
Dépouilla le greffier, et lui fit sa toilette
Avec le geste d’un boucher de la Villette.
Et l’on riait. Car nul ainsi que ce crapaud
Ne sut déshabiller un matou de sa peau.[2]

Truandailles :

Han ! Aïe donc ! Quelle masse à arracher du sol ! Du cœur ! Ça grouille. Ça s’ébranle. Ça roule. Elle jure. Il halète. Les commères piaillent. Le couple bousculant et bousculé les heurte. On s’empêtre les pieds dans les fagots, les sacs. On tombe sur du charbon qui s’effondre et s’écrase. Il fait noir. Une poussière de ténèbres ! Qui est dessus ? Qui est dessous ? Micmac ! Cris et gnons !

Oh ! gnon, en particulier dans la caboche même du vicomte. Et quel gnon ! (La Vengeance de Polyte)

Transposition, donc, en prose, de ce qui a fait le succès (hors le scandale ayant suivi sa publication) de La Chanson des gueux ; et transposition, faut-il le dire, parfaitement réussie, suffisamment marquante, originale, pour imprégner les jeunes esprits de l’époque, qu’elle va féconder (je pense en particulier à Jean de Tinan, que j’ai cité plus haut).

***

Sans doute n’est-ce là qu’un des aspects du style bien caractéristique de Richepin, dans Truandailles : il resterait à parler de l’humour, constant dans tout l’ouvrage, et de ce ton d’empathie gouailleuse – de ce point-de-vue, Richepin se situe aux antipodes d’un Eugène Sue – pour tous les traîne-misère dont sont faits les portraits. Toutefois, c’est, me semble-t-il, un aspect essentiel, dans la mesure où, pour me répéter, il inaugure certains procédés que reprendra la littérature du début du 20ème siècle – je pense en particulier à ce que, outre Céline, mais plus tard, fera, dans les années 1910, un Francis Carco, et, après la grande guerre, dans un tout autre contexte, un Henri Barbusse.

Il faut donc savoir gré aux éditions du Vampire Actif d’avoir tiré de l’oubli ce texte initiateur – et Richepin, par la même occasion –, publié dans un ouvrage de très belle facture (une des marques de cette maison d’édition lyonnaise) et accompagné d’un appareil critique fourni et de grande pertinence.


[1] « Le monstre est celui dont l’aspect nous est inhabituel par la forme de son corps, sa couleur, ses mouvements, sa voix, et même les fonctions, parties ou qualités de sa nature. » (Saint Augustin, in La Cité de Dieu).

[2] La Chanson des gueux : « Autre eau forte » (partie : « Au pays du largonji »)

Julio Cortázar, « Parlez, vous avez trois minutes » / « Hablen, tienen tres minutos », in Salvo el crepúsculo (1984)

M’en revenant de promenade
où j’ai cueilli une petite fleur pour te tenir entre mes doigts l’espace d’un instant
et bu une bouteille de beaujolais pour descendre dans le puits
où dansait un ours-lune,
dans la pénombre blonde de la lampe j’accroche ma peau
et je sais que je serai tout seul
dans la ville la plus peuplée du monde.

Pardonne-moi l’hystérie de cet inventaire, entre rat qui se débine et plaintive morphine,
mais il fait froid, la pluie tombe sur ma tasse de café,
et sur chaque demi-lune l’humidité lustre ses pattelettes d’éponge.

Surtout sachant
que je m’acharne à penser à toi, comme une machine aveugle,
comme le chiffre qui répète interminable le gong de la fièvre
ou le fou qui héberge entre ses paumes la colombe et la caresse
sans discontinuer
jusqu’à mêler doigts et plumes en une unique mie de tendresse.

Tu comprendras, j’en suis certain, ce qui m’arrive,
la façon dont je te devine de loin dans ta ville,
t’en revenant de promenade où peut-être as-tu cueilli
la même petite fleur, herborisant un peu,
un peu parce qu’ici,
parce qu’il est impératif
que nous ne soyons pas si seuls, que nous nous offrions
un pétale, serait-ce même un brin d’herbe, le duvet d’une feuille.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

De vuelta del paseo
donde junté una florecita para tenerte entre mis dedos un momento,
y bebí una botella de Beaujolais, para bajar al pozo
donde bailaba un oso luna,
en la penumbra dorada de la lámpara cuelgo mi piel
y sé que estaré solo en la ciudad
más poblada del mundo.

Excusarás este balance histérico, entre fuga a la rata y queja de morfina,
teniendo en cuenta que hace frío, llueve sobre mi taza de café,
y en cada medialuna la humedad alisa sus patitas de esponja.

Máxime sabiendo
que pienso en ti obstinadamente, como una ciega máquina,
como la cifra que repite interminable el gongo de la fiebre,
o el loco que cobija su paloma en la mano, acariciándola
hora a hora
hasta mezclar los dedos y las plumas en una sola miga de ternura.

Creo que sospecharás esto que ocurre,
como yo te presiento a la distancia en tu ciudad,
volviendo del paseo donde quizá juntaste
la misma florecita, un poco por botánica,
un poco porque aquí,
porque es preciso
que no estemos tan solos, que nos demos
un pétalo, aunque sea un pastito, una pelusa.

A l’IRCAM, samedi 30 juin à 21h :
en première mondiale, par le quatuor Arditti

Instant de foudre

du jeune compositeur Raphaël Languillat
sur quelques vers de Lionel-Edouard Martin.

Julio Cortázar : extrait de trois sonnets érotiques (in Salvo el crepúsculo, Crépuscule d’automne, 1984)

A sonnet is a pensive mood.

Sa salopette bleue lui serre la ceinture,
lui morcèle le corps en fesses et en seins,
la mue en petit homme et lui donne les pleins
pouvoirs d’une délicate architecture.

Parmi la brise va la chevelure obscure,
tout entière elle est fruit, tout entière venin ;
de ses cuisses ramant – de genre mal certain –,
elle invente une éphémère pisciculture.

Amazone à la salopette bleutée, l’art
la fige dans ce parallèle rituel,
mouvant sillage à l’abri des migrations ;

vieux poète, vois-la te jeter ses regards
de ses yeux piquetant d’astres un autre ciel
où il n’est pas de port pour tes ambitions.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

A sonnet is a pensive mood. 

Su mono azulle ciñe la cintura,
le amanzana las nalgas y los senos,
la vuelve un muchachito y le da plenos
poderes de liviana arquitectura.

Al viento va la cabellera oscura,
es toda fruta y es toda venenos;
el remar de sus muslos epicenos
inventa una fugaz piscicultura.

Amazona de mono azul, el arte
la fija en este rito paralelo,
cambiante estela a salvo de mudanza;

viejo poeta, mírala mirarte
con ojos que constelan otro cielo
donde no tiene puerto tu esperanza.

L’économie de la spirale : Gabriel Josipovici, Tout passe

Une fois n’est pas coutume : pour rendre compte du texte magnifique (je pèse mes mots) de Gabriel Josipovici, Tout passe (Quidam éditeur, 2012 ; traduction de l’anglais par Claro), c’est à ma spécialité universitaire que je me référerai – qui n’est pas la littérature, comme on pourrait croire, mais la didactique des langues vivantes –, pour en extraire le concept de « progression en spirale ».

Ce dernier définit le processus d’enseignement selon lequel une notion, plutôt que d’être entièrement dévoilée du premier coup, va, au fil de ses reprises, gagner lentement en substance, s’enrichir pas à pas de tous ses développements possibles jusqu’à les épuiser ; revenant donc constamment sur elle-même pour mieux se déployer, se nourrir de sa matière antécédente, pour croître, s’étendre, gagner en volume : la spirale, l’hélicoïde coquille de l’escargot sécrétée par le mollusque à mesure qu’il grandit – et qu’il avance, comme avance à son rythme le vivant, laissant au sol sa trace (appelons « texte » cette trace).

La coquille d’escargot, oui, la spire. Mais une coquille en coupe, comme on parle de coupe anatomique, désemplie de toute chair mollasse (appelons ça « concision »), amputée, même, de brisures (appelons ça « blancs typographiques »), mais dont la forme demeure, clairement définie dans son dess[e]in, et qui tourne, tourne encore et toujours, gravite autour du point central pour mieux s’en éloigner : dans Tout passe, ces quelques mots fondateurs — Tout passe. Le bien et le mal. La joie et la peine. — qui, par leur reprise obsessionnelle, rythment le texte et, à mesure qu’y avance le lecteur, s’écartent de l’origine (titre ; premier paragraphe) tout en restant les mêmes sans demeurer les mêmes (opposition, si on veut, de la forme et du fond, du dire et du dit), et s’enrichissent, s’imprègnent, au fil de leurs occurrences, de la matière sémantique par où elles sont passées.

Qu’on ne s’y trompe pas : il n’en va pas du leitmotiv pour autant, cette simple reprise mélodique (certes bien présente aussi, du fait de l’effet produit), mais bien plutôt d’une variante de cette bonne vieille figure de la répétition (« antanaclase », pour faire savant), qui répète mais sans dire la même chose (écoutons Pascal : « le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point »[1]) – et qui, là, dans Tout passe, généralisée à tout le texte, à l’extrême, pourrait-on dire, ne cesse de répéter mais sans jamais répéter la même chose, augmentée des scènes, des paroles précédentes –, comme une sorte d’écho boule de neige, si on veut, qui, au rebours de l’écho physique, à chaque renvoi gagnerait en épaisseur, en expansion de sa matière. Si bien qu’entre la première occurrence du motif (premier paragraphe) et sa dernière (dernier paragraphe), ledit motif s’est accru de tout le poids des mots qui les séparent, qu’il pèse à la fin autrement plus lourd qu’au commencement : pareil mais plus dense, l’impondérable goutte d’eau transmuée en mercure.

C’est sans doute là ce qui m’a le plus impressionné dans ce texte très court (une cinquantaine de pages, ponctuées de blancs), constitué (théâtre ?) de dialogues et d’éléments se rapprochant de la didascalie : concision, certes, incroyable économie des moyens, au point que la substance proprement narrative est comme amenuisée, réduite à presque rien (mais on trouverait tout cela dans n’importe quelle nouvelle bien troussée), mais surtout – surtout – ce sens inouï, proprement époustouflant, de la composition, articulée, me semble-t-il, autour de cette figure de la spirale que je viens de tenter de décrire.

Poésie ? — d’autres avant moi l’ont dit. Indubitablement, oui, si la poésie est à mes yeux (j’en ai parlé ailleurs) une structure essentiellement rythmique. Mais aussi peinture, dans l’équilibre des moyens qu’elle se donne, dans les renvois de couleurs, dans les effets de miroirs (on penserait à un Cimabue, à ses effets de symétrie amplifiant les personnages sans arrière-fond – ou presque). Mais peu importe, en fait, la nature de ce livre indéfinissable : seul compte que l’on se précipite sur ce très grand texte, et qu’on le lise pour ce qu’il est, me semble-t-il : le modèle d’une forme achevée, réfléchie, rythmée – et la source d’un immense plaisir esthétique.


[1] Le même phénomène, peu ou prou, se trouve employé par Shakespeare (dans Jules César) dans la fameuse tirade d’Antoine (acte III, scène 2)  : la répétition de « honourable man/men » changeant progressivement de sens, en fonction du contexte, à mesure qu’Antoine s’exprime (cf. Jakobson, Eléments de linguistique générale).

Shakespeare, sonnet 98

Je fus bien loin de toi durant tout le printemps
Quand avril bigarré, paré de ses atours,
Mettait en toute chose un tel air de vingt ans
Qu’avec riait, dansait, Saturne le balourd.

Mais ni les lais d’oiseaux, ni les suaves parfums
Des si diverses fleurs en odeurs et nuances
De conte des beaux jours ne m’ont fait dire aucun
Ni de leur fier giron dérober la croissance.

Je ne m’écriais pas à la blancheur des lis,
Ni n’accordais d’estime aux roses vermillon :
Ce n’étaient là qu’exquises formes de délices

Faites à ton instar, de toutes le patron !
– Mais me croyant encore en hiver, esseulé,
J’ai comme avec ton ombre avec elles joué.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

From you have I been absent in the spring,
When proud-pied April dress’d in all his trim
Hath put a spirit of youth in every thing
That heavy Saturn laugh’d and leap’d with him.

Yet nor the lays (chants, lais) of birds nor the sweet smell
Of different flowers in odor and in hue
Could make me any summer’s story tell.
Or from their proud lap pluck them while they grew;

Nor did I wonder at the lily’s white,
Nor praise the deep vermilion in the rose;
These were but sweet, but figures of delight;

Drawn after you, you pattern of all those.
Yet seem’d it winter still, and, you away,
As with your shadow I with these did play.

Julio Cortázar : Final (in Salvo el crepúsculo, Crépuscule d’automne, 1984)

Ainsi, lorsque la vie arrêtée en chemin
s’en retourne légère, à peine passagère
fugace d’un souffle, d’un nuage, d’un verre
irisant au soleil la courbe de son rien,

ainsi, mélancolie du tout petit matin
ombre de quelque oiseau traversant la verrière
moins qu’une image ou que ce qui demeure, erre
du baiser sur la bouche au souvenir éteint,

je te regarde, à l’origine de l’absence,
mandorle du jeu d’eau parmi lequel tu joues
avec l’enfance impondérable du reflet,

et se rehausse l’être dur de ton essence
en cette solitude à quoi tu me dévoues,
ô mon amour, vain dévouement de la psyché.


 

Así, cuando la vida rezagada
retorna leve, apenas en el paso
breve de un aire, de una nube, un vaso
que irisa al sol la curva de su nada,

así, grisalla de la madrugada,
sombra del ave por el cielorraso,
menos que imagen o recuerdo, paso
del beso por la boca ya olvidada,

te contemplo, naciendo de la ausencia,
halo de juego de agua donde juegas
con la infancia liviana del reflejo,

y alza otra vez su duro ser tu esencia
sobre esta soledad donde me entregas,
oh amor, la vana entrega del espejo.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Julio Cortázar : À une femme / A una mujer (in Salvo el crepúsculo, 1984)

Pas de larmes si les plantes poussent sur ton balcon, pas de tristesse
si de nouveau la course blonde des nuages t’est donnée pour preuve de l’immobilité,
de cette permanence parmi tout ce qui fuit. Car le nuage sera ici, constant dans son inconstance, quand toi, quand moi – mais à quoi bon nommer la poussière et la cendre.

Oui, nous nous abusions, croyant que passer dans le jour
relevait de l’éphémère, l’eau qui glisse sur les feuilles jusqu’à se perdre dans le sol.
N’a de durée que l’éphémère, cette plante idiote que ne connaît pas la tortue,
cette tortue qui lambine et tâtonne dans l’éternité, l’œil creux,
et le son sans la musique, la parole sans le chant, l’étreinte sans le cri d’agonie,
les silos à maïs, les montagnes aveugles.
Nous autres, assujettis à une conscience – le temps –,
nous ne nous soustrayons pas à la terreur et au plaisir
et leurs bourreaux non sans délicatesse nous arrachent les paupières pour nous montrer interminablement la façon dont poussent les plantes du balcon,
dont courent les nuages vers l’avenir.

Le sens de tout cela ? Rien, une tasse de thé.
Pas de drame dans le murmure, et tu es la silhouette en papier que les ciseaux vont tirant de l’informe : ô qu’il est vain de croire
que l’on naît ou que l’on meurt
quand il n’est de réel que le creux demeurant sur le papier,
le golem qui nous suit en sanglots dans les rêves et dans l’oubli.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

No hay que llorar porque las plantas crecen en tu balcón, no hay que estar triste
si una vez más la rubia carrera de las nubes te reitera lo inmóvil,
ese permanecer en tanta fuga. Porque la nube estará ahí, constante en su inconstancia cuando tú, cuando yo – pero por qué nombrar el polvo y la ceniza.

Sí, nos equivocábamos creyendo que el paso por el día
era lo efímero, el agua que resbala por las hojas hasta hundirse en la tierra.

Sólo dura la efímero, esa estúpida planta que ignora la tortuga,
esa blanda tortuga que tantea en la eternidad con ojos huecos,
y el sonido sin música, la palabra sin canto, la cópula sin grito de agonía,
las torres del maíz, los ciegos montes.
Nosotros, maniatados a una conciencia que es el tiempo, no nos movemos del terror y la delicia,
y sus verdugos delicadamente nos arrancan los párpados para dejarnos ver sin tregua cómo crecen las plantas del balcón, cómo corren las nubes al futuro.

¿Qué quiere decir esto? Nada, una taza de té.
No hay drama en el murmullo, y tú eres la silueta de papel que las tijeras van salvando de lo informe:
oh vanidad de créer
que se nace o se muere, cuando lo único real es el hueco que queda en el papel,
el golem que nos sigue sollozando en sueños y en olvido.

Shakespeare Sonnet 18

Te parangonnerai-je à quelque jour d’été ?
Tu es bien plus aimable et bien mieux tempéré.
De rudes vents remuent les doux bourgeons de mai
Et le bail estival bien vite est terminé.

Quelquefois trop brûlant l’œil du ciel irradie
Et son teint de vermeil fréquemment se ternit.
Au fil de la beauté toute beauté fléchit,
Par le Sort, la Nature instable, défournie.

L’éternel été tien jamais ne cessera
Ni ne perdra l’avoir de beauté que tu as,
Ni le trépas menteur n’obombrera tes pas

Puisqu’en vers éternels toujours tu grandiras
Tant que l’homme aura souffle et tant que l’œil verra :
Tant que vivra ceci, par ceci tu vivras.

(Traduction : LEM © 2012)

 

Shall I compare thee to a summer’s day?
Thou art more lovely and more temperate.
Rough winds do shake the darling buds of May,
And summer’s lease hath all too short a date.

Sometime too hot the eye of heaven shines,
And often is his gold complexion dimm’d;
And every fair from fair some time declines,
By chance, or nature’s changing course, untrimm’d;

But thy eternal summer shall not fade
Nor lose possession of that fair thou owest;
Nor shall Death brag thou wand’rest in his shade,

When in eternal lines to time thou grows’t:
So long as men can breathe or eyes can see,
So long lives this, and this gives life to thee.

.