Kathrin Bach (née en 1988) : vert / grün

Qui est Kathrin Bach ?


par millions des lapins verts et
leur poil empreint comme selle au dos du sol
la terre sellée de poil vert
contraints près à près à faire pré.
entre œil gauche et droit
s’étend verte la teinte qui teint
le blé grimpe au pavot
puis à la mâche des vaches
l’auge à mon visage est pleine de vert
et ce que je perçois clapote
ou gratte de soif.


millionen grüne Kaninchen und
ihre felle wie sattel auf den erdrücken gedrückt
den boden gesattelt mit grünem fell
eins ans andere gezwängt zu feld.
zwischen linkem und rechtem auge
liegt die farbe grün und färbt ab
den weizen hinauf den mohn
bald die klauen der kühe
der trog in meinem gesicht ist grün gefüllt
und was ich vernehme schwappt
oder scharrt durstig


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Johanna Wolff (1858-1953) : En bateau / Im Boot

Qui est Johanna Wolff ?


Parfums de trèfle et de girarde
doux et pressants vont par le sombre.
Ô comme j’aime ces parfums
et comme j’aime cette nuit !

Et posément ma rame glisse
parmi la vague où luit la lune.
Ô comme j’aime cette vague
et comme j’aime cet éclat !

Quand des bleu-sombre profondeurs
avec les souffles, les parfums,
oublis et pertes m’enténèbrent
de leur tendresse délicate
– quand mon esquif glisse sans bruit
parmi la nuit.


Klee und Nachtviolen duften
süß bedrängend durch das Dunkel.
O wie lieb ich diese Düfte
und wie lieb ich diese Nacht!

Und mein Ruder gleitet leise
durch die Wellen mondumflimmert.
O wie lieb ich diese Wellen
und wie lieb ich diesen Glanz!

Wenn aus dunkelblauen Tiefen
mit den Lüften, mit den Düften
ein Vergessen und Verlieren
mich umdämmert weich und sacht
und mein Nachen lautlos gleitet
durch die Nacht.

(in Wanderer wir. Ausgewählte Gedichte. [1939])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Natale Rondinini (1628?-1657) : Je dors, mais point mon cœur


La nuit peut bien couvrir la flamme de mes yeux,
Et vaincre de sommeil leur flambeau lumineux,
Ces yeux que les Amours entourent de décence
Et la Pudeur, la Grâce en sa triple présence :

Accablé de soucis, je ne suis point dispos,
La nuit charge mes yeux d’un repos sans repos,
Et l’apaisant sommeil devra se faire attendre
Tant qu’il ne couchera ma tête et mon cœur tendre¹.

¹ : Le texte imprimé porte sternas (qui impliquerait la présence d’un vocatif dont il n’y a pas trace). J’ai corrigé en sternat, plus satisfaisant pour la syntaxe. Capiti est une forme poétique, pour des raisons de métrique, de l’ablatif de caput.


Nox quamvis oculorum ignes premat atra nitentes,
__Et condant somno lumina victa faces;
Lumina, quae circum casti glomerantur Amores,
__Et Pudor, & triplici Gratia nexa choro:
Nox tamen assiduis lacerat praecordia curis,
__Imperat atque oculis irrequieta quies.
Nec prius obrepet, qui laxet pectora, somnus,
__Quam sternat capiti molle cor ipse meo.

(in Carmina illustium poetarum italorum tome XI, p. 94 [1721])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Kathrin Bach (née en 1988) : Pain / Brot

Qui est Kathrin Bach ?


par bouts jetés par les fenêtres
tentant des mouettes mes cheveux pour leur bec
vitrine et voilà derrière toi les bêtes
leur forme blanche le verre maint oiseau d’envergure
éparpillé sur la pelouse tournant son vol
vers du pain de Hollande émietté par ta main
si je fais de ta lèvre une croûte de pain la croûte
d’une fraîche tranche de pain bis elle mènera vers ma bouche
jusqu’au pain mou sans croûte mâché par une mouette


in stücken aus den fenstern geworfen
die möwen gelockt mein haar ihnen zum fraß
schaufenster und die tiere da hinter dir
ihre weiße fassung das glas mehrere schultern breit
vögel auf dem rasen verteilt richten ihren flug
nach holländischem brot von deiner hand zerbröckelt
mach ich deine lippe zu brotkruste zur kruste
einer frischen scheibe graubrot führ sie mir zum mund
bis das brot ohne kruste ist weich von einer möwe gekaut


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1509-1599) : Retraite de Lygdon, vieux chasseur

Qui est Giorgio Cichino ?


Lygdon te fait le don, Sylvain, de cette pique
dont l’âge, à contre-gré, lui ôte la pratique.
Au temps qu’il fut robuste, il recouvrit souvent
ton cyprès de peaux d’ours et de riches présents.
Souvent avec sa meute il courut dès l’aurore
les forêts où le soir on le voyait encore.
Déclinant, désormais, chargé d’ans, de torpeur,
il tiendra loin du clos les loups et les voleurs.
– Mais protège toujours, ô Divin, sa vieillesse :
Qu’en des bois sûrs ainsi qu’avant son troupeau paisse.


NB : On trouvera, sur ce site, d’autres épigrammes de Giorgio Cichino, traduites par mes soins (et, pour autant que j’en sache, pour la première fois en français), en faisant une recherche sur son nom.


Dedicat haec, Sylvane, tibi venabula Lygdon,
__nam studia invitus deserit illa senex.
Dum solidum fuerat robur, tua saepe cupressus
__ursorum exuvias muneraque ampla tulit.
Saepe canum silvas lustrantem vidit Eous
__agmine, saepe Hesper, jam fugiente die;
nunc satis est, annis fessus tristique senecta,
__si stabulis fures arceat atque lupos.
At tu, dive, senem non umquam mitte tueri,
__per nemora ut tutus pascat, ut ante, greges.

(in Carmina [première publication : 1976])


Cette traductione originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1509-1599) : Amours nocturnes

Qui est Giorgio Cichino ?


Acon immole, ô Nuit, Obscurités muettes,
pour vous ce noir bétail, vous offre des galettes.
Repos qui m’es plus cher que soleil éclatant,
que lumière, et qui seul apaises mon tourment !
Si t’agréent voluptés d’amants, amours secrètes,
quand passionnément les baisers se répètent,
secours-moi, bonne Nuit, vêts-toi d’obscurités,
cependant que je cours devers mes voluptés.


NB : On trouvera, sur ce site, d’autres épigrammes de Giorgio Cichino, traduites par mes soins (et, pour autant que j’en sache, pour la première fois en français), en faisant une recherche sur son nom.


Has nigras tibi, nox, pecudes, tenebraeque silentes,
__mactat Acon vobis, rustica liba ferens.
Carior o solis radiis mihi, carior ipsa
__luce, quies, curis quae data es una meis.
Si te furta juvant Veneris, si gaudia amantum
__dulcia, dum cupide basia utrimque sonant,
affer opem, bona nox, furvis velata tenebris,
__gaudia dum properans ad sua fertur Acon.

(in Carmina [première publication : 1976])


Cette traductione originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giulio Roscio (1550-1591) : Reflets sur l’eau d’une fontaine

Qui est Giulio Roscio ?

Ici repose au sûr, près de chutes chantantes,
La nymphe de ces lieux sous de souples rameaux.
Un roc saille, luisant, des cristallines eaux,
La vasque resplendit de nuances changeantes.

La source s’enrichit grandement du riant,
Charmant reflet que fait sur l’onde la déesse.
Un berger ébahi les contemple en détresse,
Oubliant d’apaiser sa soif dans le courant :

Tant ce cave reflet l’émeut, tant le fascine
Taillée en marbre dur, la figure divine.


NB1 : Je ne peux guère, sur Internet, renvoyer à une biographie de Giulio Roscio : je m’en tiendrai à ce que dit de lui Charles Nodier, qui le qualifie de « bon critique, élégant prosateur, et poète distingué ».
NB2 : Le thème de la fontaine est très fréquent en poésie néo-latine : une recherche sur ce blog en fera trouver de nombreuses occurrences. Celui du reflet ne l’est pas moins en poésie d’inspiration baroque (cf. ce qu’en dit Jean Rousset).

Hic molli indulgens tamno secura quiescit
__Nympha loci ad murmur dulce cadentis aquae.
Eminet in uitreo pellucens amne lapillus,
__Et concha e uario tincta colore micat.
Additur et fonti decus ingens : ipsa sub undis
__Pulchrior arridens reddit imago Deam.
Hic amens, stupidusque haerens miratur utramque
__Oblitus pastor fonte leuare sitim.
Tantum forma mouet uana sub imagine; tantum
__Excisa in duro marmore Diua potest.

(in Lusus pastorales)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Ortensio Moro (1634-1725) : Demande de vin de Tokay à l’empereur Charles VI

Qui est Ortensio Moro ?


Je propose ici deux versions de deux épigrammes néolatines enchaînées : une versifiée et rimée, l’autre en prose cernant de plus près les textes originaux ; et rappelle que le vin a été, de toute antiquité jusqu’à récente épqoue, considéré comme une médication (en témoigne, parmi d’autres, ce poème de Marcantonio Flaminio).

« Du tokay pour guérir » : telle est mon ordonnance,
Mais du vin de ce prix transit mon indigence :
Ah ! Comme l’eau de source est un don d’Apollon,
Puisse le doux breuvage être, Charles, ton don.
Je ne veux ni bijou, ni or, ni titre ou terre :
Pour un vieil estomac que du vin salutaire.
Protège, heureux vainqueur, les vignobles hongrois :
Nos pleins verres diront « le héros, ses exploits¹ ».
Les Camènes loueront ta bonté souveraine
Si tu m’offres du vin au lieu d’eau de fontaine !
Le buvant, je dirai, tel Virgile, César,
Qu’avecque Jupiter tu sables le nectar².

Réponse de l’empereur :

Je t’adresse, Moro, du vin et du meilleur,
Celui que le soleil concocte avec lenteur.
Bois-le ! Tu as bien fait de penser à un prince
Maître du premier vin de toutes les provinces.
Si je prends, Dieu voulant, Istanbul où je fonds,
Je t’offrirai du vin de Grèce à pleins poinçons,
Ainsi que du tokay en pareille abondance :
Car César te souhaite une longue existence.


¹ : Ce sont les premiers mots de l’Énéide : Arma virumque cano.
² : Reprise (adaptée pour la corconstance) d’un vers de Virgile : Divisum imperium cum Jove Caesar habet (César partage l’empire [du monde] avec Jupiter).

Les médecins affirment que le vin de Tokai me ferait du bien, mais il est si cher qu’il effraie ma misère. Ah, puisses-tu, de même qu’Apollon nous donne usage des fontaines sacrées, me donner, Charles, à jouir de ce vin doux ! Je ne réclame ni fief, titre, gemmes, ou or : je demande du vin bon pour un vieil estomac. Qu’une victoire heureuse protège les vignes hongroises : des verres féconds chanteront « les exploits et l’homme ». Quelles louanges, Auguste, les Camènes ne te diront-elles pas, si tu répands du vin à la place d’eaux de source ! Quand je boirai de ton envoi, je te retournerai les  mots de Virgile : « César, tu partages le nectar avec Jupiter ».

Réponse de l’empereur :

Je t’envoie du vin, Moro, point inférieur à celui de Falerne,, que les astres élaborent lentement. Bois-en jusqu’à plus soif. Tu ne regretteras pas de t’être souvenu d’un roi qui possède le meilleur vin du monde. Je fais route en toute hâte vers Istanbul : une fois que, si Dieu le veut, je l’aurai prise, je te ferai don de pleins tonneaux de vin grec, et ne manquera pas à mon envoi quantité de tokay : car César te souhaite de vivre longtemps.


Sana mihi medici adfirmant fore vina Tokai
__Sed terrent parcum tam pretiosa satis.
O utinam ! ut sacris det Apollo fontibus uti,
__Des mihi dulce frui, Carole, posse mero.
Non feuda et titulos, non gemmas posco nec aurum:
__Musta peto stomacho prosperia seni.
Protegat hungaricas felix victoria vites,
__Fecundi calices arma virumque canent.
Quas tibi non tribuent laudes, Auguste, Camenae,
__Si pro pegaseis vina refundis aquis!
Cum mihi missa bibam, reddam tibi verba Maronis:
__« Divisum, Caesar, cum Jove nectar habes ».

Responsio Caesaris:

Vina tibi mitto non inferiora Falernis,
__Quae tibi lenta solent astra parare, More!
Ebibe. Nequaquam regis meminisse dolebis,
__Qui summum in toto possidet orbe merum.
Stambuldam propero, qua, fausto Numine, capta,
__Tum vini graeci dolia plena dabo.
Nec tockaiani deerit tibi copia musti;
__Nam te longaeve vivere Caesar amat.

(in Recentiorum poetarum germanorum carmina latina selectiora [1749] p. 507)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giovanni Pontano (1429-1503) : Fantasmes de vieillard amoureux

Qui est Giovanni Pontano ?


Qu’un dieu me fît de marbre, ici, fussé-je pierre
Que foulerait aux pieds ma cruelle Fannie !
Chaque fois que gagnant le seuil sacré du temple,
Par mes membres de pierre elle cheminerait,
Et les processions passant aux jours de fête,
Elle irait à son seuil afin de regarder.
Alors, bien que fait marbre et insensible pierre,
Je jouirais, foulé sous ses pieds gracieux :
Car il n’existe rien sous les contrées du ciel
Qui sache renoncer à ce qui le délecte.
Amour, flèches d’amour : si s’en moquent d’aucuns,
Que telle dureté se coule dans mon corps !
Contraint, suis-je privé deux jours de ta présence,
Mon être malgré moi décline et s’ensauvage.
Un jour sans t’avoir vue est bien assez, Fannie :
Je semble avoir perdu l’usage de mes sens.
Je crains, le lendemain, d’abhorrer la lumière,
Et d’être masse inerte au lieu de qui je suis !
– Quitte à muer, Fannie, et pour te mieux servir :
Puissé-je devenir au moins ta gorgerette¹.


¹ : Il s’agit de l’ancêtre du soutien-gorge…

Hic me marmoreum faceret deus, hic ego saxum,
__Quod premeret pedibus Fannia dura suis;
Nam quotiens sacri peteret pia limina templi,
__Per mea membra suum saxea ferret iter,
Et quotiens festis redeunt sua sacra diebus,
__Limine prodiret conspicienda suo.
Tunc ego, marmoreus quamvis nec sensile saxum,
__Gauderem nitidis ipse premi pedibus;
Nam nihil est caeli subter regione creatum,
__Quod non delicias norit habere suas.
Quod, siquid venerem Veneris seu spicula nescit,
__Durities artus induat illa meos;
Et si te biduum cogar caruisse, necesse est
__In speciemque abeat nostra figura rudem.
Una dies tantum est, qua te non, Fannia, vidi,
__Et sine iam videor sensibus esse meis;
Altera, quam vereor, ne sit lux invida nobis,
__Et sim de nostro nomine pondus iners.
Quicquid ero, merear cum de te, Fannia, maius,
__O saltem strophium possit id esse tuum.

(in Parthenopeus siue Amores)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Bernard de Clairvaux (Saint Bernard) (1090-1153) : L’enfer épouvantable

Qui est Bernard de Clairvaux (Saint Bernard) ?

[…] Admettons qu’en tant que Père, [Dieu] ne tienne pas rigueur, qu’il pardonne en tant que Bon : mais il ne fait rien de tel en tant qu’il est Seigneur et Créateur, et qui épargne son fils n’épargnera pas sa créature, n’épargnera pas son mauvais serviteur. Pèse ce qu’éprouve de terreur et d’effroi qui méprisa ton créateur et celui  de toutes choses, qui offensa le Seigneur de Majesté. C’est le propre de la majesté d’être crainte et le propre du seigneur d’être craint : au plus haut degré quand il s’agit de cette Majesté-ci et de ce Seigneur-ci. Car si les lois humaines ont consacré d’infliger la peine capitale à qui lèse la majesté – laquelle n’est qu’humaine : quelle fin connaîtront les contempteurs de la divine omnipotence ? « Il touche les montagnes et elles partent en fumée¹ » : et une majesté si redoutable, un vil tas de poussière ose la mettre en courroux, lui qu’un moindre, qu’un seul souffle bientôt disperse sans espoir de retour ? Celui-ci, celui-ci doit inspirer l’épouvante, qui, après avoir au corps donné la mort, a pouvoir aussi de l’envoyer en enfer. J’ai peur de l’enfer, peur du visage du Juge, redoutable même aux puissances angéliques. Je tremble de tous mes membres face au courroux du Puissant, face à sa rage, face au fracas de l’écroulement du monde, face à la conflagration des éléments, face à la force de la tempête, à la voix de l’Archange et à son verdict implacable. Je tremble de tous mes membres face aux crocs de la bête infernale, face au ventre de l’enfer, face aux rugissants prêts à se repaître. J’ai pour effroi le ver rongeur et le feu brûlant, la fumée, la vapeur et le soufre, et le souffle des tourmentes : j’ai pour effroi les ténèbres extérieures. « Qui changera ma tête en source et mes yeux en fontaine de larmes² », afin que je prévienne, par mes pleurs, les pleurs et les dents qui grincent et les durs fers aux mains, aux pieds, et le poids des pressantes, enserrantes, brûlantes chaînes qui jamais ne consument ? Pauvre de moi, ma mère ! Que m’as-tu mis au monde, fils de douleur, fils d’amertume, d’indignation et d’éternelle lamentation ? Pourquoi tiré de ton giron, de ta poitrine, suis-je né pour brûler, pour nourrir le feu ? […]


¹ : Psaumes, CIII, 37
² : Jérémie, IX, 1

Esto quod dissimulet Pater, ignoscat Beneficus: sed non Dominus et Creator et qui parcit filio, non parcet figmento, non parcet servo nequam. Pensa cujus sit formidinis et horroris, tuum atque omnium contempsisse Factorem, offendisse Dominum majestatis. Majestatis est timeri, Domini est timeri et maxime hujus Majestatis, hujusque Domini. Nam si reum regiae majestatis, quamvis humanae, humanis legibus plecti capite sancitum sit : quis finis contemnentium divinam omnipotentiam erit? Tangit montes, et fumigant: et tam tremendam majestatem audet irritare vilis pulvisculus, uno levi flatu mox dispergendus, et minime recolligendus? Ille, ille timendus est, qui postquam occiderit corpus, potestatem habet mittere et in gehennam. Paveo gehennam, paveo Judicis vultum, ipsis quoque tremendum angelicis potestatibus. Contremisco ab ira potentis, a facie furoris ejus, a fragore ruentis mundi, a conflagratione elementorum, a tempestate valida, a voce Archangeli, et a verbo aspero. Contremisco a dentibus bestiae infernalis, a ventre inferi, a rugientibus praeparatis ad escam. Horreo vermem rodentem, et ignem torrentem, fumum, et vaporem, et sulphur, et spiritum procellarum: horreo tenebras exteriores. Quis dabit capiti meo aquam, et oculis meis fontem lacrymarum, ut praeveniam fletibus fletum, et stridorem dentium, et manuum pedumque dura vincula, et pondus catenarum prementium, stringentium, urentium, nec consumentium? Heu me, mater mea ! ut quid me genuisti filium doloris, filium amaritudinis, indignationis et plorationis aeternae? Cur exceptus genibus, cur uberibus, natus in combustionem, et cibus ignis?

(in Sermones, XVI, 7)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.