Jean Dorat (1508-1588) : La possession bachique

Qui est Jean Dorat ?


N. B. : Le texte original de Jean Dorat est une curiosité : il s’agit de la traduction, en latin, de L’Hymne de Bacchus (1554) de Ronsard, dont la présente traduction est ainsi un écho.

[…] Où m’entraînes-tu, Père ? Ou quel autre plaisir
Veux-tu, plus loin, de moi ? Ne t’ai-je pas assez
Célébré dans mes vers ? Évohé, Père, Euhan,
La fureur bat mon cœur, ton délire sacré
Me fouette, plus brutal, me pousse : ô bon Bacchus,
Je te vois, et tes yeux rougeoyants tel un feu,
Et tes cheveux flottant, dorés, sur tes épaules,
Né-d’une-cuisse ! L’âme – ah ! – me fuit, fugitive,
Pour te suivre, légère, et tes orgies ; je sens
Mon cœur ravi, Bacchus, par ta rage en furie
Tremblant frémir, peiner, mu par tes aiguillons.
Vite, donnez ici cornes, cymbales, ces
Clochettes ; donnez, là, les sistres, les bruyants
Tambours ! Que sur ma tête on fixe les turbans,
Retenant mes cheveux, de la mitre à couleuvres
Êt mêlements de nœuds, toupets de lierre dense !
Que les vents d’Éolie ébranlent ma coiffure
– Ainsi parfois les monts d’Érymanthe plient-ils,
Semés de frondaisons et de feuilles caduques !
– Suis-je en proie à l’erreur ? ou vois-je, titubant,
Sans rythme se mouvant ni règle, près de l’Hèbre
Gesticulant des mains les folles Édonides
Bondir dans les déserts vêtus de gel neigeux,
Criant à cris d’horreur, ululant à l’aigu
À gorge que veux-tu ? donnant de force au joug
Leur cou fougueux pointé de thyrses verdissants ?
– Je n’ai plus mon esprit ! Hors haleine, mes flancs
Sont rompus, c’est le vin qui sans but me conduit,
Qui me mène, je vais, j’erre parmi les plaines
– Ou du moins mon esprit le croit-il […]


[…] Quo me rapis, o pater ? Aut quid
ulterius tibi dulce mei ? Non carmine nostro
laus tua jam celebrata satis ? Euhoe, pater Euhan,
corda furor quatit. Ah flagris magis acribus error
me sacer exagitat nuper tuus : o bone Bacche,
 te video, atque tuos oculos velut igne rubentes,
atque comas flavas, tua quae per colla vagantur
Coxigena. Ah fugitiva mihi mens aufugit, et te
ac tua subsequitur levis orgia ; capta furenti,
Bacche, tua rabie, mea corda trementia sensi
infremuisse, tuis stimulis ita pulsa laborant.
Ocius hinc aliquis da cornua, cymbala et ista
tinnula, daque illinc crepitacula, et illa fragosa
tympana. Quid cessas capiti redimicula mitrae
ferre  nodisque intertexta, hederisque horrentia densis ?
Dein ita compositos vexent mihi flamina crines
Aeolia, ut quondam juga cum nutant Erymanthi
frondibus arboreis, foliis et sparsa caducis.
Fallor ? An aspicio pede jam titubante moveri
nec numero nec ab arte ulla manuumque micare
gestibus insanas Edonidas Ebride ripa
saltantes per amicta gelu deserta nivali,
horrida clangentesque, et acuta cavis ululantes
gutturibus ? Sua subque jugum petulantia colla
vi dare cuspidibus Thyrsorum tacta virentum ?
Ast ego mentis inops et anhelo lassa fatigans
ilia proflatu, vinique errore regentis
ductus, eo per plana vagus ; certe ire per illa
mens se nostra putat. […]

(in Hymnus in Bacchum, vers 185-214)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Horace (65-08 av. J.-C.) : La possession bachique

Qui est Horace ?

_____Où donc, Bacchus, m’emportes-tu,
tout plein de toi ? Vers où suis-je entraîné, bois, grottes,
_____d’un pas vif et nouveau ? Dans quels
antres m’entendra-t-on chercher du grand César
_____à sertir la gloire éternelle
parmi les astres et le clan de Jupiter ?
_____Sublime et neuf sera mon dire
par nulle bouche encore dit. – Comme, en extase,
_____sur les monts veille l’Éviade¹
regardant au loin l’Hèbre et, brillante de neige,
_____la Thrace – et par un pied barbare
le Rhodope foulé² : j’aime à sortir des sentes
_____afin de contempler les rives
et le bois solitaire. Ô maître des Naïades
_____et des Bacchantes assez fortes
pour de leurs mains déraciner les frênes hauts,
_____je ne dirai rien de petit,
rien de mortel, ou bas de ton . Quel doux péril,
_____ô Lénéus³, c’est que de suivre
le dieu bordant son front de pampres verdoyants !

¹ Autre nom de la Bacchante.
² L’Hèbre est un fleuve, le Rhodope une montagne, les deux en Thrace.
³ Autre nom de Bacchus, qui en a de très nombreux, cf. Ovide, Métamorphoses, livre 4 : « […] les brus, les mères obéissent, / Laissent toile et fuseaux, tâches en cours ; encensent / Bacchus, en l’appelant « Bromius », « Lyaeus », / « Né-du-feu », « Deux-fois-né », « Seul-porté-par-deux-mères » ; / Et « Nysée », « Thyonée aux cheveux intondus », / « Lénéus », « Jovial découvreur de la vigne », / « Nyctélius », « Père Élélé », « Iacchus », « Evhan », /Te donnent tous les noms que tu as chez les Grecs […] (ma traduction).

N. B. : Cette ode aura, chez les poètes néo-latinisants, un écho considérable, et sera fréquemment imitée. De ces résonances, on trouve quelques exemples sur ce blog, ainsi chez Jules-César Scaliger (1484-1558), Marcantonio Flaminio (1498-1550) et Jean Dorat (1508-1588).


____Quo me, Bacche, rapis tui
plenum? Quae nemora aut quos agor in specus
____velox mente nova? Quibus
antris egregii Caesaris audiar
____aeternum meditans decus
stellis inserere et consilio Iovis?
____Dicam insigne, recens, adhuc
indictum ore alio. Non secus in iugis
____exsomnis stupet Euhias,
Hebrum prospiciens et niue candidam
____Thracen ac pede barbaro
lustratam Rhodopen, ut mihi devio
____ripas et vacuum nemus
mirari libet. O Naiadum potens
____Baccharumque valentium
proceras manibus vertere fraxinos,
____nil parvum aut humili modo,
nil mortale loquar. Dulce periculum est,
____o Lenaee, sequi deum
cingentem viridi tempora pampino.

(in Odes, III, 25)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Marcantonio Flaminio (1498-1550) : La possession bachique

Qui est Marc-Antoine Flaminio ?

Quelle fureur, Bacchus, me prend, m’enrage ? – Io, io,
Pris, emporté, je suis, volant par les futaies
– La Ménade y rend culte, et la Triétérique,
Y errant et menant leurs danses de délire.
Je crois entendre l’air retentir à vacarme
Partout ; je me crois joint, rapide, aux chœurs, aux troupes
Errant dans les futaies… Évohé, le sol tremble
Sous mes pieds ; un nuage, évohé, de poussière
M’ôte le jour. Voici le rejeton – tout près ! –
De Sémélè. Il vient : tinte clair le crotale,
Bruit bas la flûte courbe en roseaux de Phrygie.
Évohé, mon cœur vague ! Évohé, la fureur
Fouette mes reins tremblants ! – Cesse, de grâce, cesse
D’éperonner mon cœur : mène d’autres, véloces,
Dans les maquis de Thrace, à d’autres de ployer,
Tourner çà, là, la tête, et du thyrse enlierré
De massacrer le fauve ! Au calme retiré,
Moi, je rendrai ton culte, et dirai, nouveau prêtre,
Bacchus, sur cordes d’or, et son pieux pouvoir,
Chanterai tes secrets, Liber, habiterai,
Ma vie durant, tes bois, te servirai toujours.
– Que si, Père, tu veux m’inclure dans la troupe
Des Bacchants, m’entraîner, délirant, par les monts
Du Rhodope : fais-moi du moins cette faveur
D’entraver la fureur de la passion, Père,
Et que je vive exempt des corvées amoureuses.


Age, Bacche, quis furor me rabidum occupat ? Io io
rapior, et alta cursu volucri in nemora feror,
ubi sacra Maenades cum Trieterica celebrant,
furibunda solent vagantes agitare tripudia.
Audire videor alto reboantia strepitu
ubique aera : jam choris, jam videor nemorivagis
celer interesse turmis. Evoe mihi sola sub
pedibus tremunt, nubes Evoe pulverea diem
mihi tollit. Adest, adest jam Semeleia propius
soboles : io venit, tinnula cymbala resonant,
Phrygiis recurva stridet grave tibia calamis.
Evoe vagus abit animus, evoe tremula flagris
mihi terga quatit furor. Parce precor, precor, animum
stimulis citare tantis : alios rape celeres
per opaca Thraciae rura, alii capita rotent
hinc et hinc reflexa, thyrsisque feras hederigeris
lanient. In otiosis ego sacra latibulis
faciam, aureisque Bacchi pia numina fidibus
referam novus sacerdos. Tua, Liber, initia
cantabo, et ista, donec mihi vita supererit,
habitabo nemora, semper tuus, Evie, famulus.
Quod si bene, pater, Euhantum me inserere choris
animo est, et altae furibundum per juga Rhodopes
agitare, tuo mihi saltem munere liceat
rabidi furorem amoris compescere, pater, et
da servitio gravi dominae vivere vacuum.

(in Marci Antonii, Joannis Antonii et Gabrielis Flaminiorum Carmina [1743] p. 23)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Horace : Tout feu tout flamme pour Glycère

Qui est Horace ?

Texte scandé en latin : 
Le mètre est d’un glyconique suivi d’un asclépiade mineur :
‒  ‒  ‒  ̮   ̮  ‒  ̮  ‒̮
‒  ‒  ‒  ̮   ̮  ‒ || ‒  ̮   ̮  ‒  ̮  ‒̮

_____La rude mère des Amours,
Me somme, avec le fils de Sémélé de Thèbes¹
_____Et quelque libertine envie,
De redonner du souffle à mes ardeurs éteintes :

_____Tout feu pour la belle Glycère
– Plus pure est sa beauté que marbre de Paros –,
_____Tout feu pour son charme mutin,
Pour son minois que nul ne voit impunément.

_____Vénus sur moi fond toute entière,
Quitte Chypre et s’irrite à m’entendre chanter
_____Scythes et voltes cavalières
Des Parthes valeureux : tout ce qui n’est pas elle²…

_____Posez ici de l’herbe fraîche,
Garçons, et des rameaux ; posez là de l’encens,
_____Du vin vieux en patère³ :
Offrons-lui sa victime, elle viendra plus douce.

¹ Il s’agit de Bacchus ; sans doute faut-il comprendre qu’Horace a un peu bu, et que l’ivresse ranime des souvenirs amoureux…
² Vénus (« La rude mère des Amours » du premier vers, qui séjourne d’ordinaire à Chypre) reproche à Horace de se consacrer à la poésie épique (de chanter les Scythes, les volte-faces des Parthes…) au détriment de la poésie amoureuse.
³ Il s’agit dans cette strophe d’apaiser Vénus en dressant pour elle un autel champêtre, constitué d’un peu d’herbe et de verdure, et en lui faisant l’offrande d’encens et d’une libation du meilleur vin, ainsi que d’un animal sacrifié.

____Mater saeva Cupidinum
Thebanaeque iubet me Semelae puer
____et lasciva Licentia
finitis animum reddere amoribus.

____Urit me Glycerae nitor
splendentis Pario marmore purius;
____urit grata proteruitas
et voltus nimium lubricus aspici.

____In me tota ruens Venus
Cyprum deseruit, nec patitur Scythas
____aut versis animosum equis
Parthum dicere nec quae nihil attinent.

____Hic vivum mihi caespitem, hic
verbenas, pueri, ponite turaque
____bimi cum patera meri:
mactata veniet lenior hostia.

(in Odes, I, 19)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Épitaphe de la petite Érotion

Qui est Martial ?

Fronton et Flaccilla, à vous deux, ses parents,
Je remets ma bisette et mes joies : cette enfant,
Ce chou d’Érotion¹, pour que les ombres noires²
Ne l’effraient, ni le chien monstrueux du Tartare.
De solstices d’hiver³, c’est six qu’elle aurait vus
Si six ‒ aussi ‒ de jours elle eût vécu de plus.
Entre ses vieux patrons puisse-t-elle s’ébattre
Et bredouiller mon nom dans son bagou folâtre… !
Que le gazon soit mol sur son corps tendre, et sois
-Lui, terre, sans lourdeur : elle l’était pour toi.

¹ : Il faut comprendre qu’Érotion (en grec : « Petite chérie ») était une fillette esclave. Elle vient de mourir, et Martial confie son âme aux parents, morts, de l’enfant, pour qu’ils l’accompagnent sur le chemin des Enfers et lui évitent la peur des monstres qu’elle est appelée à rencontrer.
² : Il s’agit des âmes des morts.
³ : Je prends bruma dans son sens étymologique (brevissima [dies]) tel qu’il est donné par Varron : il s’agit du jour le plus court de l’année, celui du solstice d’hiver (21 décembre) : sans cette référence à ce jour précis, et en traduisant, comme on lit parfois, frigora brumae par la froidure d’hiver, on ne peut comprendre pourquoi Martial souligne qu’il aurait eu 6 ans dans 6 jours. La petite Érotion était donc née un 15 décembre.

L’excellent Vojin Nedeljkovic, de l’Université de Belgrade (Serbie) en donne ici, de cette épigramme, une très belle lecture, qui respecte le scansion originelle du distique élégiaque et la prononciation du latin classique telle qu’on la reconstitue de nos jours.
Michel de Marolles, quant à lui, en a donné (1655) la traduction suivante, que je trouve charmante (avec toutefois une interprétation des premiers vers différente de la mienne) :


Hanc tibi, Fronto pater, genetrix Flaccilla, puellam
____Oscula commendo deliciasque meas,
parvola ne nigras horrescat Erotion umbras
____Oraque Tartarei prodigiosa canis.
Inpletura fuit sextae modo frigora brumae,
____Vixisset totidem ni minus illa dies.
Inter tam veteres ludat lasciva patronos
____Et nomen blaeso garriat ore meum.
Mollia non rigidus caespes tegat ossa nec illi,
____TTerra, gravis fueris: non fuit illa tibi.

(in Epigrammaton liber V, 34)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Giorgio Cichino (1509-1599) & Giovanni Pietro Astemio (1505-1567) : Paradoxes des jumeaux siamois

Qui sont Giorgio Cichino 
et Giovanni Pietro Astemio ?


Petite note introductive : 
La question si les jumeaux siamois étaient une ou deux personnes distinctes avait été débattue par Henri de Gand à la fin du XIIIe siècle dans ses Quodlibeta Theologica (VI, questions 14 et 15), dont une édition avait été donnée à Paris en 1518 (peut-être Cichino et Astemio avaient-ils pu la consulter – on en trouve dans cet article : https://ress.revues.org/145#bodyftn20 une analyse en français). Les réponses apportées par Henri de Gand seront fréquemment reprises et vulgarisées par la suite dans de nombreux traités de théologie pratique.
L’intérêt de la Renaissance pour les « monstres » (monstra : « Monstres sont choses qui apparaissent contre le cours de nature [& sont le plus souvent signes de quelque malheur à advenir] comme un enfant qui naist avec un seul bras, un autre qui aura deux têtes, & autres membres ») se manifeste, entre autres, chez Montaigne (Essais, Livre II, chapitre 30) ainsi que chez Ambroise Paré dans son Des monstres et prodiges (1573).

___Cichino :

1. « Vous nous voyez tous deux fondus en un seul corps ?
Cœur, esprit, sont fondus de la même façon.
Si vivre, c’est grandir : nous vécûmes dans l’ombre,
Nés tous deux à même heure, à même heure emportés. »

2. « D’entrailles en travail, je nais : je n’ai qu’un corps,
Où bras, têtes et pieds ont été dédoublés. »

3. On voit, en ces jumeaux, l’influence des astres :
Que l’un vienne à mourir, l’autre meurt à son tour.

4. « Dans le sein maternel, t’ai-je donc nui, mon frère ?
Malheur ! Pourquoi veux-tu, mourant, causer ma perte ? »

5. Même destin ? non pas : différent, des deux frères,
L’un meurt sitôt que né, l’autre meurt en naissant.

___Astemio à Cichino :

6. Ne nomme pas « jumeaux » qui n’a qu’une poitrine
Et dans cette poitrine un seul cœur, un seul torse,
Ni ne nomme « être simple » un être à double tête,
Qui a deux fois deux mains, qui a deux fois deux pieds.

7. La mère accouche d’un, de deux, qui n’ont qu’un corps :
Et n’accouche ni d’un, ni n’accouche de deux.


_____Cichini:

1. Cernitis haerentes in eodem corpore fratres?
Sic etiam haerentes corde animoque sumus.
Viximus in tenebris, si vita est crescere, at hora
Edidit una duos, abstulit una duos.

2. Viscere concreto exorior: sub corpore eodem
Fecerunt geminos brachia, colla, pedes.

3. Astrorum vires qui nescis cerne gemellos:
Uno etenim extincto, extinctus et alter obit.

4. Quid frater fratri nocui, sub ventre parentis?
Cur miserum velles perdere morte tua?

5. Fata eadem, diversa immo, sunt fratribus: ortus
Occidit hic, oriens occidit ille prius. 

_____Abstemii: 

6. Nec geminos dicas queis unum pectus, in uno
Pectore corque unum truncus et unus inest,
Nec dicas unum, bifido qui vertice duplex,
Bis geminaque manu est, bis geminoque pede. 

7. Atque unum atque duos in eodem corpore mater
Nixa: nec est unum nixa, nec illa duos.

(in Carmina [première publication : 1976])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giovanni Pietro Astemio (1505-1597) : La nymphe devenue source

Qui est Giovanni Pietro Astemio ?

Nymphe des bois (Joseph Caraud [1821-1905])


« J’étais nymphe jadis et suis lymphe à présent
____– Torride alors, à présent fraîche ;
Je consumais d’amour et j’éteins maintenant
____– Tendre à cette heure, alors revêche :
Mon poète le sait, qui se mourait dément
____D’amour : désormais sage, il prêche
Poésie en la grotte où fraîchit mon courant. »


Nympha prius nunc lympha, calor nunc frigus, amore
___Accendi, exstinguo nunc levis ante gravis.
Scit meus hoc vates, qui insanus amore peribat,
___Nunc sanus gelidi fontis ad antra canit.

(in Carmina [Première publication : 1971-72])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : À un laideron


Tu voudrais que je bande et rebande pour toi :
Lesbie, un vit, crois-m’en, ce n’est pas comme un doigt !
Tu peux bien insister, chatteries, tripotage :
Plus pressant que tu n’es, il y a… ton visage.


La même épigramme traduite librement par Clément Marot :


Stare jubes nostrum semper tibi, Lesbia, penem :
Crede mihi, non est mentula quod digitus.
Tu licet et manibus, blandis et vocibus instes,
Contra te facies imperiosa tua est.

(in Epigrammaton liber VI, 23)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Contre un bruyant maître d’école


Mais qu’as-tu contre nous, maudit maître d’école,
Bonhomme abominé des garçons et des filles ?
Ces encrêtés de coqs n’ont pas rompu le calme
Que tu grondes déjà, donnant du martinet.
L’airain sonne aussi fort martelé sur l’enclume
Quand le forgeron rive un baveux sur sa rosse* ;
Les cris fusent plus doux au grand amphithéâtre
Quand la foule des fans acclame son vainqueur.
Nous tes voisins voulons un tant soit peu dormir
‒ Car si on peut veiller, ça pèse, une nuit blanche !
Chez eux, tes écoliers ! Veux-tu gagner, beuglard,
Autant pour la boucler qu’on t’offre pour crier ?

* Il s’agit d’un forgeron qui travaille à la statue équestre d’un avocat (causidicus, pris en mauvaise part, que je traduis par l’argotique  « baveux »). C’était, à l’époque de Martial, la coutume chez les riches Romains (et surtout chez les parvenus) de se faire ainsi représenter.

Quid tibi nobiscum est, ludi scelerate magister,
invisum pueris virginibusque caput ?
Nondum cristati rupere silentia galli :
murmure iam saevo verberibusque tonas.
Tam grave percussis incudibus aera resultant,
causidicum medio cum faber aptat equo :
mitior in magno clamor furit amphitheatro,
vincenti parmae cum sua turba favet.
Vicini somnum – non tota nocte – rogamus :
nam vigilare leve est, pervigilare grave est.
Discipulos dimitte tuos. Vis, garrule, quantum
accipis ut clames, accipere ut taceas ?

(in Epigrammaton liber IX, 69)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Martial (40-104 ap. J.-C.) : Embrassades hivernales


Décembre au plus haut point nous crispe et nous hérisse,
Mais tu as le culot de donner à chacun
Que tu croises çà, là, l’accolade du givre,
Et d’embrasser, Linus, tout ce qui est dans Rome.
Mais que ferais-tu donc de pis, de plus cruel
Si on t’avait battu, qu’on t’eût roué de coups ?
Nul ne m’embrasserait par ce froid, fût-ce épouse
Ou fillette à la bouche inhabile aux mamours,
Mais toi, oui, car « tu es plus chic, plus raffiné »
Alors que pend livide à ton canin de nez*
Un bout de stalactite et que ta barbe raide
Tient du poil que retranche en levant ses cisailles
Le tondeur de Cilix au mâle de Cinyps**.
Je préfère tomber sur cent broute-minous
Et je redoute moins le Galle qui vient de…***
C’est pourquoi j’en appelle à ton bon sens, Linus,
Et à ta retenue, avec cette requête :
Reporte au mois d’avril tes bises hivernales.


* Linus a le nez humide, comme un chien, à moins qu’il ne renifle (Perse dans sa première satire [I, 109] appelle le « r » la lettre canine [canina littera], du fait de sa prononciation). On peut comprendre aussi que Linus a le nez agressif, comme dans l’expression verba canina = « des mots canins, mordants ». Aucune de ces interprétations n’en exclut d’ailleurs une autre, Martial jouant avec brio de la polysémie de caninus.
** Cilix pour Cilicie (ancienne province romaine, dans l’actuelle Turquie) ; le « mâle de Cinyps » renvoie à deux vers de Virgile tirés des Géorgiques (III, 311/312), barbas, incanaque menta, / Cinyphii tondent hirci (« ils tondent barbes et blanches mantes du bouc de Cinyps »). Le Cinyps était un fleuve de Libye, fameux pour les troupeaux de chèvres qui paissaient sur ses rives. Le vers de Martial peut paraître incohérent si on s’en rapporte à la géographie : il faut prendre Cinyphio marito pour une périphrase sans référence précise à la Libye, et jouant rhétoriquement sur le chiasme (Tonsor Cinyphio Cilix marito) et les sonorités allitératives à consonances étrangères pour une oreille latine.
*** Les Galles étaient réputés pratiquer le sexe oral (à leur sujet, Martial dit ailleurs [III, 81] qu’ils sont « hommes par la bouche »)… Certains commentateurs prennent recentem au sens de « qui vient d’être castré », mais cela rompt la continuité thématique amorcée dans le vers précédent : je préfère pour ma part n’en dire pas plus que n’en dit Martial (recens = « qui a récemment [fait quelque chose] »), sachant que le lecteur latin n’était nullement en peine de comprendre le non-dit.

Bruma est et riget horridus December,
Audes tu tamen osculo niuali
Omnes obuius hinc et hinc tenere
Et totam, Line, basiare Romam.
Quid posses grauiusque saeuiusque
Percussus facere atque uerberatus?
Hoc me frigore basiet nec uxor
Blandis filia nec rudis labellis,
Sed tu dulcior elegantiorque,
Cuius liuida naribus caninis
Dependet glacies rigetque barba,
Qualem forficibus metit supinis
Tonsor Cinyphio Cilix marito.
Centum occurrere malo cunnilingis
Et Gallum timeo minus recentem.
Quare si tibi sensus est pudorque,
Hibernas, Line, basiationes
In mensem rogo differas Aprilem.

(in Epigrammaton liber VII, 95)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.