Rilke, « Regarde, les anges… » in Gedichte an die Nacht (Poèmes à la nuit)

Regarde,  les anges ressentent
en traversant l’espace
leurs sentiments perpétuels.
Notre ardeur leur serait du froid.
– Regarde, les anges fulgurent
en traversant l’espace.
Tandis qu’à nous, qui n’en savons
rien d’autre, ceci se refuse
et en vain cela se révèle,
ils passent, ravis de leurs buts,
en traversant leur univers
aux formes achevées.

NB : cette traduction pourra paraître une « belle infidèle », dans la mesure où elle épouse d’autres rythmes – malheureusement non rimés – que ceux le poème de Rilke, et qu’elle en interprète subjectivement l’obscurité. J’assume ce qui me semble non pas relever d’une trahison, mais de la transposition souhaitée, à défaut sans doute d’être effective, de la beauté du texte original.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Siehe, Engel fühlen durch den Raum
ihre unaufhörlichen Gefühle.
Unsre Weißgluth wäre ihre Kühle.
Siehe, Engel glühen durch den Raum.
Während uns, die wirs nicht anders wissen,
eins sich wehrt und eins umsonst geschieht,
schreiten sie, von Zielen hingerissen,
durch ihr ausgebildetes Gebiet.

Robert Walser ~ La Neige / Der Schnee

Non, la neige ne tombe pas
de bas en haut : de haut en bas
fusant, elle reste étendue,
– monter, jamais on ne l’a vue.
Elle est, en toutes ses façons,
un être de discrétion :
d’excès de bruit, aucune trace.
– Lui ressembler serait ta grâce !
Demeurer calme ainsi qu’attendre
sont ses propriétés très tendres
en toute singularité,
elle vit en déclivité.
Jamais ne rebroussant sa voie
vers le lieu d’où elle est tombée,
allant sans dessein ni visée,
la quiétude fait sa joie.                     

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Der Schnee fällt nicht hinauf
sondern nimmt seinen Lauf
hinab und bleibt hier liegen,
noch nie ist er gestiegen.
Er ist in jeder Weise
in seinem Wesen leise,
von Lautheit nicht die kleinste Spur.
Glichest doch du ihm nur.
Das Ruhen und das Warten
sind seiner üb’raus zarten
Eigenheit eigen,
er lebt im Sichhinunterneigen.
Nie kehrt er je dorthin zurück,
von wo er niederfiel,
er geht nicht, hat kein Ziel,
das Stillsein ist sein Glück.

Catulle : Le moineau de Lesbie

Bout de moineau, délices de ma Foi,
Jouet qu’elle aime à tenir sur son coeur,
Qu’elle convie, lui présentant le doigt,
À la meurtrir d’un becquet sans douceur
Quand son ardeur, en son désir de moi,
Veut je ne sais trop quelle fantaisie
Pour soulager quelque peu sa douleur
Et tempérer, je crois, sa frénésie :
Sois mon jouet comme tu es le sien
Pour alléger mon âme des chagrins !

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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PASSER, deliciae meae puellae,
quicum ludere, quem in sinu tenere,
cui primum digitum dare appetenti
et acris solet incitare morsus,
cum desiderio meo nitenti
carum nescio quid lubet jocari
et solaciolum sui doloris,
credo ut tum grauis acquiescat ardor :
tecum ludere sicut ipsa possem
et tristis animi leuare curas !

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Fragment de la « mouâallaqah » d’Imrou ‘l Qais

– Quand elles se levaient, des arômes de musc
S’épandaient, et d’œillet dans un souffle d’effluves

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Imrou ‘l Qais est un poète arabe d’avant l’Islam (6ème siècle après JC) ; son ode la plus connue appartient au groupe des sept « mouâallaqat »‘ (les « suspendues »), si fameuses que le texte en fut accroché, dit-on, aux tentures recouvrant la Kaâbah. Le fragment ci-dessous en traduit les premiers vers (deux alexandrins rimés ou assonancés pour un vers « long » arabe).

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Halte ! Et pleurons, pensant à l’aimée qui campa
Dans un creux de la dune, entre Dakhoul, Harmal,

Toudiha et Migrat… Vents du nord et du sud
Ont tissé leur lacis, mais les traces perdurent…

Mes amis près de moi ont stoppé leur monture,
Disant : « Du cœur !, et fuis ce mal qui te consume !

– Ma guérison, mes bons, c’est d’épancher mes pleurs…
– Faut-il pleurer, devant ce qui point ne demeure ?

Tu aimas avant elle Oummou ‘l-Houwayeth ; à
Ma’sal derechef la belle Oummou’l Rabab…

– Quand elles se levaient, des arômes de musc
S’épandaient, et d’œillet dans un souffle d’effluves…

Quand je dus les quitter, quelle atroce torture !
Ma gorge en fut mouillée, et jusqu’à ma ceinture… […]

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Alfred Tennyson ~ The Kraken / Le Kraken

.Au dessous des remous des gouffres supérieurs,
Loin, loin, parmi les fonds, dans la mer abyssale,
Dort de son vieux sommeil, sans rêve ni veilleur,
Le Kraken ; des lueurs très légères s’exhalent
De ses flancs ténébreux ; s’enfle au-dessus de lui
L’antique énormité d’éponges sans mesure ;
Et loin, très loin, dans la lumière qui faiblit,
De tout creux fabuleux, de toute geôle obscure
Sans nombre, gigantesques, des poulpes à bras
Géants  font osciller l’engourdissement vert.
Ici posé depuis toujours, il restera
Pesant dans son sommeil sur de  gros vers de mer,
Jusqu’à l’ultime feu qui ardera les flots ;
Alors pour être vu par l’homme et l’angelot,
Hurlant il surgira pour mourir à fleur d’eau.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Below the thunders of the upper deep,
Far, far beneath in the abysmal sea,
His ancient, dreamless, uninvaded sleep
The Kraken sleepeth: faintest sunlights flee
About his shadowy sides; above him swell
Huge sponges of millennial growth and height;
And far away into the sickly light,
From many a wondrous grot and secret cell
Unnumber’d and enormous polypi
Winnow with giant arms the slumbering green.
There hath he lain for ages, and will lie
Battening upon huge sea-worms in his sleep,
Until the latter fire shall heat the deep;
Then once by man and angels to be seen,
In roaring he shall rise and on the surface die.

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Alfred Tennyson, from  Poems, Chiefly Lyrical, 1830

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Hierophanie ~ Angye Gaona

Aigle,
tu le vois, dis-tu,
s’enfuir de la putréfaction,
courir à griffes enflammées
– prémonition incandescente –
et tête évaporée quand il se retourne
vers le passé.
Tu as vu
sa trace de bleu fugitif hors d’haleine
et derrière lui
les troupes harcelant son destin.
Tempétueux
sur le sentier nocturne il avance.
Passionné
il mène les tonnerres,
Il te cherche,
Aigle
tu l’as vu
construire un navire dans les montagnes,
des étoiles mûrissent dans ses rêves,
des explosions de symboles,
imperceptibles,
voilà ses ostensions
et il fait montre d’attention,
le cosmos est un code qu’il comprend,
le centre de la galaxie dans son corps,
tel est son ressentir.
Il te suit

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Hierofanía

Águila,
dices que le ves,
que huye de la putrefacción [1],
que corre con garras encendidas
–pálpito candente–
y cabeza evaporada cuando se vuelve
hacia el pasado.
Has visto
su rastro de azul prófugo anhelante
y tras él
las tropas que asedian su destino.
Tempestuoso
por el sendero de noches avanza.
Apasionado
conduce los truenos,
Te busca,
Águila
le has visto,
construye un navío en las montañas,
estrellas maduran en sus sueños,
explosiones de símbolos,
imperceptibles,
le son manifiestas
y atiende,
el cosmos es un código que entiende,
el centro de la galaxia en su cuerpo,
así lo siente.
Te sigue

Angye Gaona, extrait de Nacimiento Volátil, Éd. Rizoma, 2009

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[1] Ce vers est une reprise de la traduction en espagnol d’un vers d’Ossip Mandelstam tiré de « Trois poèmes à Staline »

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Sur Angye Gaona > éléments biographiques et une sélection de poèmes en espagnol

Rainer Maria Rilke : Clair de lune / Mondnacht


Dans le fond du jardin, creux tel un long fluide,
Sans bruit dans la haie tendre un branle évanescent.
Oh, la lune, et la lune, et les bancs fleurissant
Presque à son approche timide.
Calme, et combien pressant. Là-haut, dis, veilles-tu ?
Sensible et constellée, la vitre à toi s’oppose.
Les paumes des brises déposent
Sur ta face approchée la nuit la plus perdue.


Weg in den Garten, tief wie ein langes Getränke,
leise im weichen Gezweig ein entgehender Schwung.
Oh und der Mond, der Mond, fast blühen die Bänke
von seiner zögernden Näherung.
Stille, wie drängt sie. Bist du jetzt oben erwacht?
Sternig und fühlend steht dir das Fenster entgegen.
Hände der Winde verlegen
an dein nahes Gesicht die entlegenste Nacht.

in  Gedichte an die Nacht,  Insel Verlag, 2004


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.
Par ailleurs chez Verdier, 
une traduction intégrale du recueil > 
Poèmes à la nuit