Giovanni Baptista Pinello (?-1630 ?) : Les plaisirs de la campagne

Élégie à Lilla (extrait)

[…] Que ne me plaisent ville et altière demeure
Si tu aimes les champs et la chaumine en bois !
Que je mène une vie oisive, à la campagne,
Sous ton commandement, longtemps je marcherai
Avec toi dans les bois, les écarts, avec toi,
Chasseur aidé de chiens je forcerai les fauves.
Bonheur de me montrer sans peur, quand sous tes yeux
J’irai jusqu’à toucher les sangliers féroces,
Capturer les chevreaux sauvages, et défaire
En ma course emportée cerfs et lièvres timides.
Veux-tu, Chérie, pêcher des poissons écailleux ?
C’est moi qui porterait les nasses, les filets.
S’il te plaît de jouer avec gibier à plumes :
J’imiterai, nouveau Faune, les chants d’oiseaux.
Et quand, les jours de fête, à l’ombre feuillue d’arbres,
Les pieds des villageois pilonneront la terre,
S’il te plaît de danser avec les autres filles,
Et de mouvoir, légère, en rythme bras et jambes :
T’escortant, diligent, parmi la foule dense,
Je te prendrai la main, je t’ouvrirai la voie,
Sans trêve emboucherai de légers chalumeaux
Ou jouerai du crotale, au gré de tes désirs.
Tout ce que tu voudras, je le ferai, j’irai
Où tu iras, content, loin, près que l’on voyage.
J’irai content, Phébus montrant son char au monde
Ou le plongeant, rompu, dans le gouffre des mers.
Quand partout brilleront les bois de neige blanche,
Quand l’Auster hivernal versera mainte pluie,
Je conterai pour toi, qui feras, attentive,
Tourner au coin du feu ton fuseau arrondi. […]


Ah mihi ne placeant urbes, neve alta domorum:
Dum te rura juvant, vimineaeque casae.
Sed tecum in campis vitae traducar inerti,
Subque tuo imperio tempora longa traham
Tecum per saltus, tecum per devia montis
Venator canibus persequar usque feras.
O me felicem, cum te spectante feroces
Arguar intrepidus comminus ire sues,
Et capreas captare feras, et praepete cursu
Vincere seu cervos , seu timidos lepores !
Si, mea vita, voles squamosos prendere pisces;
Ipse feram nassas, retia et ipse feram.
Seu mage plumoso aucupio lusisse juvabit:
Alter Faunus ero cantu imitatus aves.
Sed cum luce sacra frondente sub arboris umbra
Tellurem quatiet rustica turba pede;
Ducere si choreas aliis immixta puellis,
Leviaque ad numeros membra movere voles ;
Ipse per angustam turbam comes impiger ibo,
Subjiciamque manus, efficiamque viam.
Ipse leves calamos non segni inflabo labello,
Pulsabo seu tu malueris crotalum.
Jusseris, efficiam quicquid : quodcumque mearis
Ibo lubens, via sit longa , sit illa brevis.
Ibo lubens, seu Phoebus equos ostenderit orbi,
Gurgite seu fessos merserit Oceani .
Ac nive cum albenti candescent undique silvae,
Et multam hybernus fuderit Auster aquam;
Tunc tibi fabellas referam, dum turbine fusum
Versabis tereti sedula inante focum.

(in Carmina illustirum poetarum italiorum tomus septimus [1720] p. 249)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Josephus Parlistaneus (XVIe siècle, Italie) : Arrivée de la vieillesse : Ode 2

Visage labouré de rides, front sévère
Et contracté ; j’avais les cheveux bruns, voici
Qu’ils sont devenus blancs ; et la vigueur décline
_______En mon corps chancelant.

La force toutefois de mon cœur point ne cède
À mes pesants malheurs : mon âme ne se laisse
Ballotter par l’orage et n’exulte non plus
_______Quand les eaux sont faciles.

Qu’une douce torpeur régénère la terre
Dans le noir de la nuit ; que chassant les ténèbres,
Le soleil, se levant, ramène sur le monde
_______La clôture du ciel,

La main de Dieu est là qui m’échauffe, et de cette
Glace paralysant mes attaches, mes membres
Et tout mon corps sensible, elle dénoue l’emprise
_______De jour comme de nuit.

Ô Soleil nourricier, ô lumière nouvelle,
Flamme immense entourée de concorde et d’amour,
Continue d’échauffer de ton paisible feu
_______Mes languissantes moelles,

Continue : que jamais nulle force n’abaisse
La puissante chaleur de ton amour, mais qu’il
Croisse toujours et brûle en mes pauvres attaches
_______Et en mes os – toujours,

Afin qu’à l’heure ultime où s’échappe la vie,
Mon âme, libérée du lourd carcan du corps
Puisse, plus diligente, éployer ses deux ailes
_______Et gagner les étoiles.


Ruga jam vultus arat, et severam
Contrahit frontem : capitisquc nigri
Albicant crines : tremulo et recedit
______Corpore virtus.

Nec tamen cordi insita vis malorum
Ponderi cedit : neque turbulentis
Fluctuat rebus, neque mens fecundis
______Aestuat undis.

Namque seu dulci recreat sopore
Atra nox terras, oriens Olympum
Sive sol clausum referat fugatis
______Orbe tenebris,

Me fovet dextra Deus, occupatos
Et mihi nervos, mihi membra, et omnes
Corporis sensus glacie resolvit
______Nocte dieque.

Alme sol ergo, nova lux, et ingens
Flamma concordi comitata amore,
Perge languentes placido medullas
______Igne fovere,

Perge, ne magnum tui amoris aestum
Ulla vis umquam minuat, sed usque
Crescat, et nervos graciles et ossa
______Torreat usque

Ultima ut vitae fugientis hora
Ocior densis mea mens soluta
Corporis vinclis geminas ad astra
______Explicet alas.

(in Carmina illustrium poetarum italiorum tomus septimus [1720] p. 84)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Du même Josephus Parlistaneus sur ce blog :

 

Josephus Parlistaneus (XVIe siècle, Italie) : Arrivée de la vieillesse : Ode 1

____Finis pour moi les doux sourires
De Vénus la charmante, et mère des Amours
____Jumeaux, fini tiède zéphyr
Propageant devers moi ses douces halenées,
____Fini sein printanier offert
Par la terre teintée de toutes les couleurs.
____Veines, viscères, sang, visage,
L’âge, dans sa rigueur, les ride et les contracte,
____Et le sinistre hiver de Thrace
De neige a saupoudré le brun de mes cheveux.
____Voici que peu à peu la force
Ignée quitte mon corps languide, et m’abandonne
____Comme une fleur fanée. Que si
La déesse aux trois corps, en son unique grâce,
____M’assiste ; que si la lumière
Au ciel brille pour moi de son éclat candide :
____Je ne craindrai le vent de Thrace,
Ni celui de l’Afrique attristé de nuages,
____Et la nécessité cruelle
Ne m’affaiblira point dans les difficultés,
____Mais au milieu de maints périls
Je vivrai plus constant que le prince arsacide.
____Et quand les Parques qui n’épargnent
Personne couperont le fil qui me concerne,
____Sortant des chaînes de ce corps,
Je vivrai plus heureux, peut-être, que les hommes.


__Jam nec dulce mihi Venus
Arridet gemini blanda Cupidinis
__Mater, nec tepidi leves
Adspirant animae dulce Favonii
__Nec vernos aperit sinus
Depicta omnigenis terra coloribus.
__Venas, viscera, sanguinem
Et rugis faciem contrahit aspera
__Aetas nigraque tempora
Spargit Threicia tristis hiems nive,
__Ac vis ignea languido
Paulatim fugiens corpore deficit,
__Ut flos aridus ; unica
Quod si tergemini gratia numinis
__Praesens adsit, et aetheris
Quod si praeniteat lux mihi candida,
__Flatus non ego Thracios,
Nec tristem metuam nubibus Africum
__Nec me dura necessitas
Quicquam diminuet rebus in asperis.
__Inter mille pericula
Sed vivam Arsacida principe firmior;
__Et cum fila legent mihi
Parcae, quae nequeunt parcere, nexibus
__Hujus corporis exiens
Vivam tunc hominum forte beatior.

(in Carmina illustrium poetarum italiorum tomus septimus [1720] p. 83)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Du même Josephus Parlistaneus sur ce blog :

Ludovik Paskalić / Ludovicus Paschalis (1500-1551) : À ses amis, pour prendre congé

Accordez-moi un peu, chers amis, de présence
– Parmi les vastes flots, j’ai longue route à faire :
De l’enfance à ce jour, une éternelle entente
Nous a toujours liés fidèlement ensemble.
Donc, à vous l’on m’arrache –  à peine en ai-je eu bruit –,
Gagnant Gnosse, pays du Jupiter antique
– Le destin me l’enjoint. Dites-moi « Bonne étoile »,
Dites-moi « Bon voyage », en termes guillerets.
Donnez-moi l’accolade, et gages de nos cœurs,
Recevez ces baisers où se mêlent mes larmes.
Souvenez-vous de moi, suivez ma longue route,
Et là où n’iront point vos corps, qu’aillent vos cœurs !
– Vous, forêts d’Illyrie, montagnes, au revoir,
Et rivières que j’ai célébrées dans mes vers !
Au revoir, ma patrie, mes lares, mes pénates,
Lieux que j’ai entourés du soin de mes études.
Vous, dieux du ciel, gonflez mes voiles de bon vent
Jusqu’à mon arrivée en terre de Dicté :
Veuillez, le temps venu que je reprenne mer,
Ramener mon bateau dans le sein de mes pères.
– Mais vous voici, qui tous me prodiguez vos vœux,
Cependant que ma main largue l’ultime amarre.


Vos mihi nunc veteres paulisper adeste sodales,
Dum feror in longas per freta vasta vias:
Quos mihi adhuc teneris aeterno foedere ab annis
Una semel junxit tempus in omne fides;
Abstrahor a vobis, et vix mihi cognita fama
Sponte sequor veteris Gnosia regna Jovis,
Quo mea me fortuna vocat : vos omine laeto,
Laeta mihi, et nostrae dicite verba viae.
Jungite complexus, et nostri pignus amoris,
Accipite haec lacrimis oscula mixta meis .
Este mei memores, nec vos via longa moretur,
Et quo non poterunt membra, sequatur amor.
Et vos Illyrides silvae , montesque valete,
Cunctaque carminibus flumina nota meis .
Jam valeant Patriique lares, patriique penates;
Et loca, quae studiis culta fuere meis.
At vos caelicolae faciles in carbasa ventos
Mittite, Dictaea dum potiamur humo:
Et, cum tempus erit, pelago mea vela remenso
Ad patrios referant numina vestra sinus.
Sed jam quisquis adest, mihi vota faventia fundat,
Ultima dum nostra solvitur ora manu.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome 7 [1720])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes Ludovik Paskalić sur ce blog :

Ludovik Paskalić / Ludovicus Paschalis (1500-1551) : Élégie

À son ami Giovanni Bonna

J’habite un sol battu de fonds adriatiques,
Bourrelé par le gel et recouvert de neige.
Là, parmi glace, froids, et brumes à frissons :
Je brûle, Arabe nu sous le ciel d’Assyrie,
Je brûle comme quand, Sirius au zénith,
Brûle l’aube arrosée par le fleuve de l’Inde,
Je brûle, fer brûlant dans l’antre de l’Etna,
Quand Jupiter rageant, Vulcain fourbit ses armes.
Je brûle, comme emplie de pétrole la lampe,
Comme le feu du ciel hâle la moisson blonde :
Je brûle, et désormais feu vivant devenu,
J’embrase en y soufflant le givre des rochers.
Que touchent mes soupirs un bosquet verdoyant,
Son feuillage tremblant tombera consumé ;
Que montent mes soupirs aux cimes du Caucase,
Les neiges de Russie brûleront sur les crêtes.
La Maritsa gelée, l’eau glacée du Danube,
Tout fondrait, tout fondrait sous mon extrême ardeur !

Au large, chers amis, fuyez ce malheureux,
Que ce mien flamboiement ne gagne votre sein !

Mais vous, les triples sœurs, tranchez mon existence,
Vous avez tout pouvoir pour juger de ma vie.
Ma vie haïe, pourquoi la voudrais-je poursuivre,
Si je n’ai nul instant dénué de détresse,
Si je n’ai nul secours qui soulage mon âme,
Si j’emplis nuit et jour des échos de mes plaintes ?
Tu amènes, nuit noire, avec toi les soupirs,
Les maux nombreux qu’envoie cruellement l’amour.
Je ne ferme point l’œil pour jouir du repos,
Notre ami le sommeil, hélas, point ne me gagne :
Mais larmes et douleur, tristes tourments surtout,
Ballottent mon esprit dans leurs vastes remous.
Mais mes douleurs avec la nuit n’ont point de fin :
Le jour m’est plus mordant que l’aiguillon nocturne.
L’habituel tourment me ravit l’âme en tout,
Je n’ai plus de plaisir si ce n’est à pleurer.
Je n’ai plus dans le cœur ni de joie ni de rire :
Toutes morosités convergent vers mon âme.

Foin de lasser le ciel de plaintes continues !
Mes supplications, les dieux, sourds, les dédaignent.
Mon cœur n’a nul repos ni d’espoir de salut :
Dans de si grands malheurs, quel bonheur de mourir !
Car la mort seule peut achever mes tortures
Et peut seule apaiser de si grandes misères.
Mon sot espoir peut-être a imploré la mort
En vain, puisque la mort ne peut me secourir.
Après la mort peut-être on persiste à sentir
Ce que l’on ressentait avant l’ultime jour.
Ah ! Je supporterai des douleurs éternelles,
Mes larmes n’auront donc point de rémission !

Mais toi que Cupidon regarde en souriant,
Que l’Amour fait aller sans peine en ses royaumes,
Gloire de la patrie, Bonna, très beau jeune homme
Mais dont l’intelligence excède la beauté :
Quand tu liras ces vers attestant de ma flamme,
Puisse mon cas t’instruire à aimer prudemment !

Giovanni Bonna répond à son ami, qui de nouveau lui écrit
pour lui expliquer ce qu’il en est vraiment
de sa folie amoureuse : c’est ici.


Me tenet Hadriaco circum pulsata profundo
Terra gelu, et rigida nunc adoperta nive.
Hic inter glacies, atque horrida frigora brumae
Uror, ut Assyrio sub Jove nudus Arabs :
Uror ego, ut celsum cum Sirius exserit astrum,
Uritur Eoa quem rigat Indus aqua :
Uror ego, Aethnaeis ferrum velut uritur antris,
Mulciber irato cum struit arma Jovi.
Uror ego, ut liquido perfusa bitumine lampas,
Flavaque supposito flagrat ut igne seges :
Uror ego, et vivos jam jam conversus in ignes
Accendo afflatu frigida saxa meo.
Si mea florentem tangant suspiria silvam,
Excutiet tremulas silva perusta comas.
Si mei Caucaseos adeant suspiria montes,
Ardebunt Scythicae per juga summa nives.
Solveret hic Hebri glacies, hic solveret Istri
Frigore concretas plurimus ardor aquas.
Ite procul dulces, miserumque relinquite amici,
Ne cadat in vestros haec mea flamma sinus.
At vos tergeminae mea rumpite pensa sorores,
Arbitrium vitae est quas penes omne meae.
Nam quid ego invisam cupiam producere vitam ?
Si non ulla meis luctibus hora vacat,
Si non ulla meae veniunt solatia menti,
Sed resonat geminu noxque diesque meo ?
Cum nox atra venis, veniunt suspiria tecum,
Et mala, quae saevus plurima mittit amor.
Non mea jucundo declinant lumina somno,
Nec venit (heu mifero) nobis amica quies:
Sed dolor, et lacrimae, tristesque ante omnia curae
Exagitant animum per freta vasta meum:
Nec faciunt nostri finem cum nocte dolores,
Sed magis est stimulo noctis acerba dies.
Quicquid ago, ad solitas rapitur mens anxia curas,
Et nihil est, quod jam me, nisi flere juvet.
Jam mihi nec risus, nec sunt mihi gaudia cordi:
Conveniunt animo tristia cuncta meo.
Nec juvat assiduis caelum lassare querelis,
Despiciunt nostras numina surda preces.
Nulla animo requies, nulla est spes certa salutis : .
Quam foret in tantis mors mihi grata malis!
Sola rneos etenim potis est finire labores,
Et requiem tantis mors dare sola malis.
Forsitan et mortem frustra imploravit inanis
Spes mea, cum nullam mors dare possit opem.
Forsitan et nobis idem post funera sensus
Permanet, extremam qui fuit ante diem
Scilicet, aeternos ut cogar ferre dolores,
Nullaque sit lacrimis ultima meta meis.
At tu, quem placida respexit fronte Cupido,
Cui dat Amor faciles per sua regna vias;
Bonna, jubar patriae, juvenum pulcherrime, sed qui
Ingenii superas dotibus oris opes;
Dum legis haec.nostras testantia carmina flammas,
Exemplo poteris cautus amare meo.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome 7 [1720])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes Ludovik Paskalić sur ce blog :

 

Ludovik Paskalić / Ludovicus Paschalis (1500-1551) : La rose artificielle

(Dialogue entre le poète et la rose)

— Rose dressant la tête entre d’âpres épines,
Surpassant en parfum les safrans de Ghorgos,
Pourquoi les chauds soleils ne te rudoient-ils pas
Lorsque la canicule étincelle à l’excès ?
Pourquoi les froids hivers venteux point ne te blessent,
Quand la pluie du Verseau tombe à longues averses ?

— Dans ma grande beauté n’est pour rien la nature
Qui n’exerce aucun droit sur ma complexion.
Mes épines, ma fleur, façonnés en or fin,
Sont dues à l’art hors pair, aux mains, de ma Maîtresse.
Y entre aussi l’argent, et le cuir le plus souple
Des Sères, qu’elle a teint de diverses couleurs
Avant de l’imprégner de parfums d’Arabie.
Elle m’a tout donné des dons de la nature !

— Cela vaut mieux : vois-tu, ce qu’elle crée, bien vite
Se perd : mais la splendeur née de l’art est pérenne.

— Cette artiste nouvelle – est-ce étonnant ? – surpasse
La nature qui s’est, la faisant, surpassée.

— Fleurette, délicat présent de mon amour,
Ô, fais-moi jour et nuit penser à ma Maîtresse !


Dic rosa, quae spinas caput exeris inter acutas,
Coryciosque tuo vincis odore crocos,
Cur te Phoebei nequeunt violare calores,
Cum micat Icarii stella proterva Canis ?
Cur neque ventosae laedunt te frigora brumae,
Tros puer assiduo cum super imbre pluit.
Hunc mihi non tribuit tantum natura decorem,
Inque comas nullum jus habet illa meas:
Hunc florem, has spinas, tenui contexuit auro
Egregia Dominae ducta sed arte manus.
Addidit argentum, nec non mollissima Serum
Vellera, quae varius tinxerat ante color.
His simul intextis Arabas infudit odores,
Et mihi naturae munera cuncta dedit:
Hoc etiam praestat; quia, quod creat illa, repente
Effluit, at longus hic erit artis honor.
Nil mirum natura nova si vincitur arte
Illius, in qua se vicerat ipsa prius.
At tu dulce mei me, floscule, munus amoris,
Fac memorem Dominae nocte, dieque meae.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome 7 [1720])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes Ludovik Paskalić sur ce blog :

Nathan Chytraeus (1543-1598) : Épigrammes

Le papillon

Pourquoi voler autour de la lampe allumée,
Malheureux papillon ? Pourquoi battre de l’aile
Pour des plaisirs si brefs, si funestes ? – Déjà
Ton aile brûle, et brûlent trompe et pattes,
Et les voici détruits : tu gis en mémorable
Exemple pour les cœurs pris d’un désir fatal,
Goutte de volupté déchaînant les marées
De milliers de douleurs qui les vont bourrelant.

Tromperie sur le prénom

Je croyais ton beau nom de « violette » issu
Lorsque tu fus connue de mes yeux, Violette.
Mais devant ton esprit, la beauté de ton dire,
Devant tes yeux ardents, tes mains vénussiennes :
« Pas “violette”, dis-je : un feu plus violent
Me brûle que n’en font fleur fraîche ou violette.
Ta violence est grande, elle excède mes forces.
Toi qui « Violente » es, non « Violette » : adieu !

Old and young ?

S’il vaut mieux qu’une vieille épouse un jouvenceau
Ou qu’un tendron convole avec un vieux qui tremble ?
Problème intéressant ; puisque tu m’y engages,
Je vais te le résoudre – écoute mes propos :
Mieux vaut le second cas : vieille avec jouvenceau,
Le pauvre bêchera tout seul un champ stérile ;
Tandis que le croulant, s’il épouse un tendron,
Se verra secondé par nombre de blondins.

Deux en un

D’un corps unique – Adam, premier roi de ce monde –
Bientôt deux furent faits – de cet unique corps :
D’une côte de l’homme, Ève, mère sublime,
Fut belle modelée par la paume de Dieu,
Qui voulut en retour que ces deux corps en un
Soient unis, s’associent, d’une douce façon.
Ainsi, quand d’un seul corps Dieu veut en former deux,
Qui ne font plus qu’un seul quand deux ils ont été.


Quid lychni circumvolitas miserabilis ignem
Papilio? quid deliciis tibi plaudis in istis
Tam brevibus, tam funestis? membranula adusta
Alarum jam cum rostro pedibusque perustis
Disperiit: tuque ipse iaces memorabile cunctis
Exemplum, quibus est cordi exitiosa libido,
Una voluptatis quîs guttula mille dolorum
Excitat assiduos cruciato in pectore fluctus.

Nobile de violis te nomen habere putabam,
Cognita quando oculis es, Violetta, meis.
Sed postquam ingenium sensi fandique leporem,
Ardentes oculos, Cyprigenasque manus
Cedite jam violae dixi: violentius uror,
Quam violae aut florum germina ferre queant.
Vis tibi major inest et nostris viribus impar
Sic violenta mihi, non Violetta, vale.

Sit ne rogas melius vetulam si ducat ephebus
Aut nubat tremulo si nova nupta seni.
Quaestio digna quidem ; cujus me solvere nodum
Si jubeas, a me talia dicta feres.
Hoc illo est melius, vetulae nam junctus ephebus
Hei miser in sterili solus arabit agro.
At senior teneram ducens aetate puellam,
Multorum juvenum sentiet auxilium.

Unum corpus erat primus rex orbis Adamus,
Facta sed ex uno hoc corpore mox duo sunt,
E costa humani generis quando aurea mater
Formata est digitis Eva venusta Dei,
Qui tamen haec voluit rursus duo corpora in unum
Conjungi dulci consociata modo.
Sic cum vult Dominus duo mox formantur ab uno,
Atque unum fiunt, iam duo quae fuerant.

(in Poematum Nathanis Chytraei praeter sacra omnium libri septendecim [1579])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Horace : Chantons Mercure (Mercuri, facunde nepos Atlantis, in Odes, I, 10)

Mercure éloquent petit-fils d’Atlas,
toi qui sus polir les façons brutales
des premiers humains par la voix et bel
___us de la palestre,

je vais te chanter, héraut des dieux et
du grand Jupiter, père de la lyre
courbe, et receleur de ce qui te plaît
___en gaie volerie.

Tu celas, petit, par ruse ses bœufs :
« Rends-les-moi ! » – sa voix t’en sommait, terrible :
Apollon, cherchant en vain son carquois,
___éclata de rire.

L’opulent Priam, que tu conduisais,
quittant Ilion, put tromper l’orgueil
atride, les feux thessaliens et
___l’ennemi de Troie.

En l’heureux séjour tu mènes les âmes
pieuses, contiens de ta verge d’or
la troupe sans corps, cher aux dieux d’en haut
___comme à ceux d’en bas.


Mercuri, facunde nepos Atlantis,
qui feros cultus hominum recentum
voce formasti catus et decorae
___more palaestrae,

te canam, magni Iovis et deorum
nuntium curvaeque lyrae parentem,
callidum quicquid placuit iocoso
___condere furto.

Te, boves olim nisi reddidisses
per dolum amotas, puerum minaci
voce dum terret, viduus pharetra
___risit Apollo.

Quin et Atridas duce te superbos
Ilio dives Priamus relicto
Thessalosque ignis et iniqua Troiae
___castra fefellit.

Tu pias laetis animas reponis
sedibus virgaque levem coerces
aurea turbam, superis deorum
___gratus et imis.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres odes d'Horace sur ce blog :

Elles sont trop nombreuses pour qu’on puisse en donner ici la liste :
si on est intéressé, saisir « Horace » dans l’outil de recherche
situé en haut à droite de cette page.

Horace : Le bateau de Virgile (Sic te diva potens Cypri, in Odes, I, 3)

____Déesse qui règnes sur Chypre,
et vous, frères d’Hélène, astres étincelants,
____guidez – et toi, père des vents,
seul soufflant l’Iapyx, les autres à l’attache –
____ce navire : il nous doit Virgile
qui lui fut confié. Qu’à la terre d’Attique
____il le remette sain de corps
et me conserve, à moi, la moitié de mon âme.
____Trois épaisseurs de chêne et bronze
lui entouraient le cœur, au premier qui risqua
____sur la mer violente un frêle
esquif, sans redouter ni fougueux Africus
____livrant bataille aux Aquilons,
ni Hyades bourrues, ni Notus en courroux
____– ce maître de l’Adriatique
qui soulève à sa guise et repose les flots ;
____ne redouta la mort en marche,
celui qui put, l’œil sec, voir les monstres nageants,
____la mer tumultueuse et les
par trop fameux écueils d’Acrocéraunia.
____En vain fut mis entre les terres
par un dieu perspicace un océan distinct,
____si malgré tout d’impies esquifs
franchissent, bondissants, les flots inviolables.
____Dans son audace à tout souffrir,
l’humaine race fond sur l’outrage interdit.
____Dans son audace, Prométhée,
par sa rouerie coupable, aux gens donna le feu ;
____feu pris aux demeures du ciel,
s’en vinrent, s’étendant sur la terre, langueur
____et fièvres en nouveau cortège,
et la mort obligée, jusqu’alors paresseuse
____et reculée, força le pas.
Dédale se risqua dans l’air vide, affublé
____de plumes refusées à l’homme ;
forcer l’Achéron fut l’un des travaux d’Hercule.
____Rien n’est trop haut pour les mortels ;
nous visons jusqu’au ciel, en notre déraison,
____– et criminels, ne supportons
que jette Jupiter ses foudres irrités.


___Sic te diva potens Cypri,
sic fratres Helenae, lucida sidera,
___ventorumque regat pater
obstrictis aliis praeter Iapyga,
___navis, quae tibi creditum
debes Vergilium; finibus Atticis
___reddas incolumem precor
et serves animae dimidium meae.
___Illi robur et aes triplex
circa pectus erat, qui fragilem truci
___commisit pelago ratem
primus, nec timuit praecipitem Africum
___decertantem Aquilonibus
nec tristis Hyadas nec rabiem Noti,
___quo non arbiter Hadriae
maior, tollere seu ponere volt freta.
___Quem mortis timuit gradum
qui siccis oculis monstra natantia,
___qui vidit mare turbidum et
infamis scopulos Acroceraunia?
___Nequicquam deus abscidit
prudens Oceano dissociabili
___terras, si tamen impiae
non tangenda rates transiliunt vada.
___Audax omnia perpeti
gens humana ruit per vetitum nefas;
___audax Iapeti genus
ignem fraude mala gentibus intulit;
___post ignem aetheria domo
subductum macies et nova febrium
___terris incubuit cohors
semotique prius tarda necessitas
___leti corripuit gradum.
Expertus vacuum Daedalus aera
___pennis non homini datis;
perrupit Acheronta Herculeus labor.
___Nil mortalibus ardui est;
caelum ipsum petimus stultitia neque
___per nostrum patimur scelus
iracunda Iovem ponere fulmina.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Horace : Supplique à Mercure (Mercuri nam te docilis magistro, in Odes, III, 11)

Mercure instructeur d’Amphion, l’élève
qui sut par ses chants remuer les pierres,
et toi, tortue creuse, apte à résonner
____au septain des cordes

autrefois sans voix ni charme, et qu’on aime
aux tables du riche, au temple, aujourd’hui :
modulez vos sons, que Lydé leur prête
____sa rétive oreille,

la jeune cavale en la vaste plaine
qui, jouant, gambade et craint qu’on la touche,
libre d’alliance et point mûre encore
____pour l’époux sans tact.

Tu peux entraîner le tigre à ta suite,
les forêts, freiner les ruisseaux rapides ;
à tes chatteries céda le portier
____du palais cruel

Cerbère ; et pourtant, comme les Furies,
il a sur la tête  un cent de serpents ;
répugnante haleine et sang croupi sourdent
____de sa gueule triple.

Mieux : Ixion même et Tityos ont
ri à contre-cœur, l’urne est restée sèche
l’instant que ton chant délectable fut
____baume aux Danaïdes.

Chante pour Lydé le crime des vierges,
leur fameux supplice et le tonneau vide
d’une eau qui se perd par le trou du fond,
____les arrêts tardifs

guettant le délit même où règne Orcus.
Les impies – de pis, qu’auraient-elles fait ? –,
les impies ont mis, d’un fer inflexible,
____ leurs maris à mort.

Une seule en tout, digne des flambeaux
de son mariage, a fait à son père
parjure un mensonge insigne et sera
____célèbre à jamais :

« Lève-toi », dit-elle, à son jeune époux,
« lève-toi, qu’un long sommeil ne te vienne
d’où tu ne crains pas. Trompe ton beau-père,
____des sœurs criminelles

qui sèment la mort, telles des lionnes
chacune à son veau. Moi, plus tendre qu’elles,
je ne te tuerai ni ne te tiendrai
____sous aucun verrou.

Mon père peut bien m’accabler de chaînes
– j’ai sauvé, clémente, un malheureux homme ! –
ou bien m’embarquant me reléguer loin
____dans la Numidie.

Va par terre et mer, Vénus et Nuit sont
pour toi, va, bon vent ! et, sur mon tombeau,
grave quelque plainte où mon souvenir
____se verra gardé. »


Mercuri, – nam te docilis magistro
movit Amphion lapides canendo, –
tuque testudo resonare septem
____callida nervis,

nec loquax olim neque grata, nunc et
divitum mensis et amica templis,
dic modos, Lyde quibus obstinatas
____applicet auris,

quae velut latis equa trima campis
ludit exultim metuitque tangi,
nuptiarum expers et adhuc protervo
____cruda marito.

Tu potes tigris comitesque silvas
ducere et rivos celeres morari;
cessit inmanis tibi blandienti
____ianitor aulae

Cerberus, quamvis furiale centum
muniant angues caput eius atque
spiritus taeter saniesque manet
____ore trilingui.

Quin et Ixion Tityosque voltu
risit invito, stetit urna paulum
sicca, dum grato Danai puellas
____carmine mulces.

Audiat Lyde scelus atque notas
virginum poenas et inane lymphae
dolium fundo pereuntis imo
____seraque fata,

quae manent culpas etiam sub Orco.
Impiae (nam quid potuere maius?)
impiae sponsos potuere duro
____perdere ferro.

Una de multis face nuptiali
digna periurum fuit in parentem
splendide mendax et in omne virgo
____nobilis aevom,

« Surge », quae dixit iuveni marito,
« surge, ne longus tibi somnus, unde
non times, detur; socerum et scelestas
____falle sorores,

quae velut nactae vitulos leaenae
singulos eheu lacerant. Ego illis
mollior nec te feriam neque intra
____claustra tenebo.

Me pater saevis oneret catenis,
quod viro clemens misero peperci,
me vel extremos Numidarum in agros
____classe releget.

I, pedes quo te rapiunt et aurae,
dum favet Nox et Venus, i secundo
omine et nostri memorem sepulcro
____scalpe querellam. »


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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