Girolamo Angeriano / Hieronymus Angerianus (1470-1535) : sur sa métamorphose / de sua metamorphosi

Comme à son pur miroir était Célie, je fis,
Fis à l’adresse de mes yeux cette homélie :
« Regardez ce reflet tant qu’il est miroité :
– Ce que c’est que de voir une divinité !
Que d’autres s’engouent d’or ou qu’ils s’engouent de gemmes !
De gemmes, d’or, qu’aurais-je à faire ? – Enjoué, j’aime.
Riche comme Crésus et les sous-sols lydiens,
J’ai de fortune autant qu’avait Crassus de biens.
Emportez-moi çà, là – cœur et âme : à Célie
– Elle peut – non à moi, de gouverner ma vie ! »
Et mes yeux d’obéir, mon corps se fait inerte,
En pierre se transmue de terre recouverte.
De là vient mon renom : car aux passants l’on dit
« Cette pierre autrefois fut un amant soumis. »

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Conspicua in specula dum staret Caelia, dixi
Luminibus dixi talia verba meis:
Dum licet, et vobis haec lucent signa, videte.
quantum est unam posse videre deam!
Mirentur gemmas alii, mirentur et aurum;
Cum gemmis, cum auro quid mihi? laetor, amo.
Nunc habeo Croesi gazas, et Lydia quicquid
Fundit humus, quantas Crassus habebat opes.
Ferte illuc animos, ferte illuc corda; sub illa,
Non mecum, cupio vivere: numen habet.
Haec dum iussa oculi expediunt, immobilis illic
Factus ego, in lapidem vertor et addor humo.
Hinc data fama mihi; nam turbae dicor eunti:
Hic lapis, hic quondam mollis amator erat.

(in Erotopaegnion [1512 ])

L’Orgie latine, de Félicien Champsaur : des larmes, du sang, mais pour du bleu

 LOrgie-Latine-couverture-provisoire-332x510Ouvrant cette Orgie latine que viennent à bon droit de republier les éditions du Vampire Actif – qu’il nous faut remercier pour cette belle découverte –, on se demande comment Champsaur va s’en tirer, tant le  roman antique est déjà, en 1903, date de la première édition du texte, un genre éculé, dominé par quelques titres dont bien sûr le Salammbô de Flaubert. Difficile de refaire du neuf avec du vieux ? Il doit se dire, le Félicien, qu’il a dans sa boîte à malices bien assez de ficelles de prestidigitateur pour nous en mettre plein les yeux et y jeter sa poudre. Et il y va, franco, tirant de son haut-de-forme, avec un savoir-faire consommé d’homme de lettres, tous ces lapins qui font sourire autant qu’ils font battre les cœurs.

Car on lit L’Orgie latine sans trop y croire (ou voulant, comme des enfants, y croire), comptant les clins d’œil, reluquant les gros sabots du style, mais avec toujours la gourmandise aux lèvres, emporté par une intrigue abracadabrante, fourmillant d’événements et de clichés dont l’écriture a dû bien faire rigoler le vieux maître. Tout y est : Messaline, Bohémiens, jeux du cirque (gladiateurs, chrétiens jetés aux fauves, flots d’hémoglobine), catacombes, patriciens véreux, populace ivre de sang, luxe, volupté (sans trop de calme), tout est là des ingrédients attendus de la romance – mais qui, savamment travaillés à la spatule, donnent une excellente pâte bien lisse, fluide, que l’on dévore, quoi qu’on en veuille, animé d’une fringale évidemment de tigre.

C’est quoi donc, le résultat final, une fois pétries les différentes matières assez primaires qui le composent ? Un pavé de 500 pages de pur plaisir, un régal à lire selon son appétit et sa curiosité, laquelle peut relever du premier comme du deuxième degré. Dans les deux cas ça passe sans jamais casser – ni jamais gaver.

C’est que Champsaur sait jouer avec les genres, qu’il maîtrise parfaitement, en vieux routier des lettres (il a une bonne cinquantaine de titres à son actif). L’Orgie latine est ainsi d’abord une sorte de roman archéologique, d’ailleurs fort bien documenté : topologie de Rome, description des objets, façons de faire, tout est juste, relevant d’une belle érudition. On apprend, par exemple, de quelle manière, au premier siècle de notre ère, on prenait des notes sur des tablettes de cire : « Il tira, d’un pli de sa toge, trois planchettes très minces, couvertes de cire, relevées sur les bords pour préserver du frottement les choses écrites ; avec le bout large et plat d’un style d’ivoire, il effaça sur la troisième feuille quelques notes [ …], en unissant la cire, puis, retournant son style, avec la pointe il grava le pari. » (p. 299) Noms latins des choses, des vêtements, des composantes de l’architecture : rien qui nous soit caché, on plonge dans la latinité pour un dépaysement qui nous ravit, c’est Connaissance du monde à toutes les pages, et en panoramique – Félicien Champsaur, Albert Mahuzier de l’antiquité…

Envie de poésie ? Vous en avez pour votre argent, avec de ces brillances un peu trop clinquantes pour que Champsaur en soit la dupe : il s’amuse, soyez-en sûr, à vous distiller de ces phrases : « Des jeunes filles en subuculae montantes, d’où émergeaient leurs figures – comme, d’un grand lys, le pistil – passaient. » (p. 275), ne ménageant pas ses effets de toge, peignant « les remparts dont la mélancolie pelée se magnifiait dans les pourpres du soir » (p. 245) – magnifique, soit dit en passant, cette mélancolie pelée –, pastichant volontiers le poème à l’antique : « Baisers, papillons frôleurs, – vous me donnez faim de plus profondes étreintes ! » (p. 133) à la façon d’un Pierre Louÿs ou d’une Anna de Noailles, tous deux ses contemporains. Pastiches, vous avez dit pastiches ? – Il suffit, pour s’en convaincre, de lire « le livre cinquième » (à partir de la page 385) et les sonnets qui s’y inscrivent, sans autre intention que burlesque, où l’on croirait entendre un second Henry J.-M. Levey – cet autre maître, à peu ou prou la même époque, de la dérision poétique dans ses Cartes postales,

Sénèque, philosophe à la très bonne tête,
était chez Messaline, à l’heure du lever,
lasse du lupanar. « — Maître, je veux rêver.
Ébranle avec tes mots mon âme insatisfaite. […] »

Roman populaire ? Mais L’Orgie latine, ce sont les Mystères de Rome, comme Paris eut les siens sous une autre plume. Frissonnez, bonnes gens, rien n’est trop bon pour vous mettre en émoi : « Et ce fut, pendant quelques minutes, dans une ovation suprême de la foule, une pluie de roses – que le cadavre ensanglantait. » (p. 318) Érotisme à gogo, tableaux cruels imbus de sang, monstrueuses embroches de toutes sortes : rien, lecteur, ne vous est épargné – pas même l’idoine bondieuserie dans l’accumulation de ses poncifs : miracles ; mise en croix du héros, Sépéos, avec, survenue tel le deus ex machina, sa mère, la vieille Géo, pleurant au pied du pilori ; ours affamé faisant ami-ami dans l’arène avec la chrétienne Filiola, refusant de la dévorer, mais (on n’est pas à ça près…) succombant à ses charmes et forniquant plantigradement avec la malheureuse devant le regard médusé de milliers de spectateurs ; conversion – à la saint Gesnest plus qu’à la Polyeucte : « Une lumière étrange m’illumine… Je l’ai vu brûler dans tes yeux, Filiola ! À présent, je comprends, j’entends, je vois !… Oui, je sais, à présent, la puissance du Dieu de Filiola et de Macris. Sur la Croix, au spectacle des chrétiens, j’ai compris. Je crois en Kreistos, Filiola !… que j’aime !… je vois luire la vérité, ma mère Géo… Une sérénité étrange m’illumine. » (p. 379)

Bref : en deux mots, la totale, comme qui dirait…

De même que l’amateur de cinéma d’auteur peut se régaler de ces films dits « de série B », dès lors qu’il y distingue autre chose qu’une naïve impéritie de cinéaste – la volonté, bien plutôt, de pervertir le genre noble en le travestissant sous la peau d’âne –, on peut, m’est avis, lire L’Orgie latine comme la gigantesque farce (à laquelle on se laisse volontiers prendre), d’un auteur malicieux qui connaît ses classiques. Cependant, – et si c’est bien l’intention de Champsaur –, le roman, consciemment ou pas, va quelquefois beaucoup plus loin : ainsi de tout le chapitre intitulé « Crachat vertueux », où Messaline tente d’affrioler sexuellement le malheureux Sépéos, avec ceci pour tout résultat : « Quelque chose gicla soudain de sa bouche, un énorme crachat qui, tombé juste entre les seins de Messaline, dégoulinait, dans leur val, son écume blanche. » (p. 340). Éjaculation, certes, au sens étymologique du terme, mais pas celle attendue – à quoi fait écho, dans la page suivante, la « bave gluante » de « cent limaces » évoquée par la gouleyante impératrice. Cet exemple me paraît exemplaire de l’écriture de Champsaur dans ce qu’elle recèle de meilleur : il en va d’une thématique subtilement développée, où d’échos en échos, d’images en images, se construit un imaginaire – bien plus poétique, à mon sens, que telles ou telles de ces joliesses dont est ponctuée L’Orgie latine – auquel répond pleinement celui du lecteur, à l’ancre dans cet inconscient, où, selon toute vraisemblance, gîte toute grande et vraie littérature. – Le dirai-je ? C’est cela, surtout, que j’ai aimé, dans ce texte qui remue le plus lumineux comme le plus sombre de l’être.

Girolamo Angeriano / Hieronymus Angerianus (1470-1535) : A une cigale / ad cicadam

Tu chantes de bonheur sous l’herbette, cigale :
Je gémis devant l’huis d’une fille inhumaine.
Toi tu vis de rosée : moi de pleurs ; l’estivale
Ardeur ne te nuit point : l’amour est ma géhenne.

Tu volettes partout : je gis emprisonné.
Tes chants sont chants de joie : les miens de funérailles.
Zéphyrs d’avril, vents doux, sont pour toi volupté :
Une fournaise ardente embrase mes entrailles.

Tu sautelles : un arc aveugle cloue mon cœur.
Tu es riche : et mon sort, c’est d’aimer pauvrement.
– Nous n’avons que ce point pour partage : tu meurs
En gémissant, je meurs, chétif, en gémissant.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Tu felix cantas molli sub fronde, cicada,
Ipse queror durae virginis ante fores.
Ros tibi dat vitam, mihi vitam fletus; adurit
Aestatis non te fervor, aduror amans.

Tu quocumque libet volitas, ego carcere claudor;
Garrula tu fundis carmina, funus ego.
Tu vernis zephyris et leni flamine gaudes,
At mea succendit fervidus ossa calor.

Tu nimis exsultas, ego caeco vulneror arcu;
Tu dives, sic est sors mea, pauper amo.
Hoc tantum similes, similes sumus ambo: querente
Voce peris, pereo voce querente miser.

(in Erotopaegnion [1512 ])

Andrea Navagero (1483-1529) : Les sanglots / Lacrimae

Si les sanglots étaient un remède aux malheurs,
Si, à qui toujours pleure, était moindre douleur,

C’est d’or qu’il nous faudrait apprêter nos sanglots.

Mais, camarade, ils ne servent à rien, les maux

N’en sont pas infléchis : que tu pleures toujours

Ou jamais, rien ne peut en détourner le cours.

Quel est donc leur apport ? Aucun ! – si la douleur

Est prodigue en sanglots comme l’arbre de fleurs.


Si quid remedi lacrimae afferrent malis,
Minorque semper fieret lugenti dolor,
Auro parandae lacrimae nobis forent.
Sed nil, here, istaec prosunt, res ipsae nihil
Moventur istis: sive tu semper fleas,
Seu nunquam, eandem pergere insistent viam.
Quid his juvamur ergo? nil certe: at dolor
Ut ipsa fructus arbor, sic lacrimas habet.

(in Lusus, XXXXII, in Carmina quinque illustrium poetarum [1548])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Andrea
Navagero sur ce blog :

Folengo, Teofilo, dit aussi Merlinus Coquus (1491-1544) : à sa houe

Je t’aime avec raison, ma houe : tu as la main
Sur toutes houes, prêtresse de nos gras jardins :
Car de tous les hoyaux à venir ou présents,
Ou qui furent hoyaux depuis la nuit des temps,
Personne mieux que toi n’as jamais désherbé :
De là, tant de moissons, et toute quantité
Prospère et fraîche de légumes et de fleurs !
Nos champs regorgent grâce à toi de la verdeur
Des bettes, grâce à toi la laitue digérée
Nous rend après repos la vigueur recouvrée ;
Et je ne dirai rien de la pousse des choux…
Je préfère mourir que de laisser partout
Les herbes égaler la hauteur des cyprès !

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Amo te merito, ligo, ligonum
Antistes, nitidi minister horti,
Nam quantum est, vel erit, vel ante constat
Tot jam saecla fuisse sarculorum,
Nemo te melius repurgat herbas,
Unde tot sata multiplexque vernat
Pubertas holerum decusque florum;
Tua namque opera nemus virentum
Betarum superat suosque late
Dat lactuca dapum quies lacertos;
Non est dicere quanta brassicarum
Sit vis: dispeream nisi praealtis
Se herbae subiciant pares cupressis.

(Epigrammata, in Opus macaronicum, 1520)

Caspar Barthius / Kaspar von Barth (1587 – 1658) : l’épine et la rose

Pourquoi te couronner d’épines,
Rose, dis-moi, toi si badine ?
L’épine est rude, elle est cruelle,
Quand tu es, toi, flexible et frêle.
– C’est que je ne veux point, badine,
Qu’en badinant, badin, tu mines
Ce qui sans un labeur posé
Ne saurait être réparé.
Si posément quelque caprice
Te mène à mon serein calice,
Il te faudra verser un peu
D’un sang qui te soit douloureux :
C’est là ce que l’épine ordonne
– Qui toute rose chaperonne.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Cur spina te coronat,
Rosa, dic mihi, jocosa ?
Spina aspera atque saeva,
Mollem atque delicatam ?
– Ne tu mihi jocosae
Ioco, iocosa, tollas
Quod serio labore
Reparari non possit.
Si serio serenos
Cupis meos odoreis,
Liba mihi cruoris
Pauxillum et doloris :
Hoc spina poscit omnis
Custos rosae severa.

(in Amphitheatrum gratiarum [1613] : deliciae [XII, I)])

Catulle, LV : à son ami Camerius qui se cachait

Bon : s’il te plaît – mais sans vouloir t’enquiquiner –,
Me diras-tu enfin où tu t’es mis à l’ombre ?
Je t’ai cherché partout : au Petit Champ de Mars,
Au Cirque, j’ai fouillé toutes les librairies,
J’ai poussé jusqu’au temple du grand Jupiter –
Personne ! et sur le mail du cirque de Pompée,
J’ai abordé tout ce que j’ai trouvé de filles :
Mais à ton nom, l’ami, pas une pour rougir.
J’étais là qui criais, m’obstinant : « Rendez-moi
Mon Camerius, mauvaise troupe que vous êtes ! »
– En se dépoitraillant, l’une qui me répond :
« Il joue à cache-cache entre mes nénés roses ! »
– Bref : c’est, te supporter, un des travaux d’Hercule…
Ferais-tu donc ton fier, en te dissimulant ?
À l’avenir, fais part de tes déplacements :
Du nerf, sois franc, n’aie pas peur du grand jour !
Serait-ce une banche poulette qui t’encage ?
Si te voilà paralysé de la mâchoire,
Tu vas gâcher tous les profits de tes amours,
Car Vénus fait grand cas des langues bien pendues.
Mais soit : garde les dents serrées, si tu préfères !
– Mais alors, sois le confident de mes amours.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Oramus, si forte non molestum est,
demonstres ubi sint tuae tenebrae.
te Campo quaesivimus minore,
te in Circo, te in omnibus libellis,
te in templo summi Jouis sacrato.
in Magni simul ambulatione
femellas omnes, amice, prendi,
quas vultu uidi tamen sereno.
avelte, sic ipse flagitabam,
Camerium mihi pessimae puellae.
quaedam inquit, nudum reducta pectus
‘en hic in roseis latet papillis.’
sed te jam ferre Herculi labos est;
tanto te in fastu negas, amice.
dic nobis ubi sis futurus, ede
audacter, committe, crede luci.
nunc te lacteolae tenent puellae?
si linguam clauso tenes in ore,
fructus proicies amoris omnes.
verbosa gaudet Venus loquella.
vel, si vis, licet obseres palatum,
dum nostri sis particeps amoris.

Apulée (123 ? – 170 ? ap. J.-C.) : deux épigrammes

Note sur la présente traduction : J’ai tenté de traduire les jeux de mots du latin (il en va surtout de paronymie) sur lesquels repose, pour partie, le sel de ces deux épigrammes. J’ai aussi reproduit, autant que la métrique du français le permettait, les nombreuses répétitions du texte originel.

— I —

Si j’aime Critias, il y aura pour toi,
Charinus, mon chéri, toujours place en mon cœur ;
N’aie crainte : feu sur feu peut bien me consumer,
Je puis sans en mourir nourrir la flamme double.
Que je sois pour vous deux ce qu’on est pour soi-même,
Et vous serez pour moi ce que sont nos deux yeux.

— II —

Ce bouquet, ma Chérie, je te donne et ces vers :
Les vers, pour toi, et le bouquet, pour ton génie.
Les vers, c’est pour, Critie, célébrer ce beau jour,
Souhaitant son retour dans quatorze printemps,
Le bouquet, pour t’orner par ces temps gais les tempes
Et de l’âge la fleur de fleurs empanacher.
Contre fleur de printemps, donne-moi ton printemps
– Ce présent passera les présents que je fais –,
Contre brassées de fleurs, embrassement charnel,
Et contre rose Eros et des baisers de feu.
Si tu viens à jouer de la flûte : mes vers
Céderont la victoire à ton pipeau charmeur.

***

***

— I —

Et Critias mea delicia est et salva, Charine,
pars in amore meo, vita, tibi remanet;
ne metuas, nam me ignis et ignis torreat ut vult:
hasce duas flammas dum potiar patiar.
Hoc modo sim vobis, unus sibi quisque quod ipse est,
hoc mihi vos eritis, quod duo sunt oculi.

— II —

Florea serta, meum mel, et haec tibi carmina dono,
carmina dono tibi, serta tuo ingenio,
carmina uti, Critia, lux haec optata canatur,
quae bis septeno vere tibi remeat,
serta autem ut laeto tibi tempore tempora vernent,
aetatis florem floribus ut decores.
Tu mihi des contra pro verno flore tuum ver,
ut nostra exuperes munera muneribus:
pro implexis sertis complexum corpore redde
proque rosis oris savia purpurei.
Quod si animam inspires donaci, iam carmina nostra
cedent victa tuo dulciloquo calamo.

(Ces deux textes sont extraits de l’Apologie, où ils interviennent comme citations d’un ouvrage d’Apulée aujourd’hui perdu)

Ovide, Les Métamorphoses : l’âge d’or (livre I, vers 89-112)

[…] Vint d’abord l’âge d’or : sans loi ni magistrat,
Cultivant la justice et le bien, de lui-même,
Sans châtiment, sans peur, sans menaçants décrets
Engravés dans l’airain : personne, suppliant,
Pour craindre les verdicts ; on vivait coi, sans juge.
Le pin toujours sur pied, pour explorer le monde
N’avait encor passé des monts à l’eau limpide,
On ne savait d’autres rivages que les siens.
Aucun fossé profond pour ceindre alors les villes,
Ni droit buccin d’airain, ni trompe recourbée,
Ni casque, ni épée : sans rien du militaire
On vaquait sans danger, sans travailler, tranquille.
Sans rien devoir, exempt des houes et des blessures
De la charrue, le sol donnait tout, de lui-même ;
Content de mets reçus sans contrainte, on cueillait
Les fruits de l’arbousier, la fraise des montagnes,
La cornouille, la mûre à l’épine pendue,
Le gland tombé du chêne au généreux feuillage.
Un éternel printemps : la placide tiédeur
Des zéphyrs caressait des fleurs nées sans semis,
La terre sans labour, bientôt, portait moissons,
Sans jachère, les champs se doraient d’épis lourds.
Coulaient fleuves de lait et fleuves de nectar,
Le miel blond dégouttait de l’yeuse verdoyante.


Aurea prima sata est aetas, quae vindice nullo,
sponte sua, sine lege fidem rectumque colebat.
poena metusque aberant, nec verba minantia fixo
aere legebantur, nec supplex turba timebat
iudicis ora sui, sed erant sine vindice tuti.
nondum caesa suis, peregrinum ut viseret orbem,
montibus in liquidas pinus descenderat undas,
nullaque mortales praeter sua litora norant;
nondum praecipites cingebant oppida fossae;
non tuba derecti, non aeris cornua flexi,
non galeae, non ensis erat: sine militis usu
mollia securae peragebant otia gentes.
ipsa quoque inmunis rastroque intacta nec ullis
saucia vomeribus per se dabat omnia tellus,
contentique cibis nullo cogente creatis
arbuteos fetus montanaque fraga legebant
cornaque et in duris haerentia mora rubetis
et quae deciderant patula Iovis arbore glandes.
ver erat aeternum, placidique tepentibus auris
mulcebant zephyri natos sine semine flores;
mox etiam fruges tellus inarata ferebat,
nec renovatus ager gravidis canebat aristis;
flumina iam lactis, iam flumina nectaris ibant,
flavaque de viridi stillabant ilice mella.

(in Les Métamorphoses, livre I [vers 89-112])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Ovide sur ce blog :

Artis Mirabilis

Quand Artis Mirabilis présente
La Vieille au buisson de roses
et
Brueghel en mes domaines,
cela donne
ça et ça.

Et quand Artis Mirabilis présente
L’Orgie latine de Félicien Champsaur
que  viennent de republier les éditions du Vampire Actif
cela donne ça.