Federico García Lorca : Sonnet (Largo espectro de plata conmovida)

Spectre considérable agité d’argenture
la brise de la nuit venue dans un soupir
d’une main grise ouvrit mon ancienne blessure
et puis s’en fut ; m’allait emplissant le désir.

Meurtrissure d’amour qui me donnera vie
sang jamais épuisé, source de clarté pure.
Fissure où Philomène amuïe de tout cri
aura forêt, douleur et câlines ramures.

Quelle douce rumeur s’empare de ma tête !
Je me tiendrai tout près de cette fleur discrète
où d’âme dépourvue ta vénusté louvoie.

Et l’eau des rus errants se teindra de doré
tandis que coulera mon sang dans les sous-bois
empreints d’odeurs et de mouillure de l’orée.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Largo espectro de plata conmovida
el viento de la noche suspirando
abrió con mano gris mi vieja herida
y se alejó; yo estaba deseando.

Llaga de amor que me dará la vida
perpetua sangre y pura luz brotando.
Grieta en que Filomena enmudecida
tendrá bosque, dolor y nido blando.

¡Ay qué dulce rumor en mi cabeza!
Me tenderé junto a la flor sencilla
donde flota sin alma tu belleza.

Y el agua errante se pondrá amarilla,
mientras corre mi sangre en la maleza
olorosa y mojada de la orilla.

(in Canciones [1921-1924])

Un très beau retour de lecture (sur Facebook) d’Avènement des ponts par Claire Laloyaux.

Le recueil de Lionel-Edouard Martin saute d’un espace à l’autre en tentant de se faire rejoindre les ponts que le parcours professionnel et affectif (le poète insiste sur l’adjectif) de LEM lui a fait franchir entre les terres d’Europe et des Antilles, et entre les langues. Car plus que sédimentées, les langues qui se côtoient dans ses poèmes sont cimentées par un même désir de « Tout-Monde », expression empruntée à Edouard Glissant, auquel LEM rend hommage dans un texte presque manifeste, mais enrichie peut-être d’une dimension plus poétique et rythmique que réellement politique insufflée par le poète.

Les textes oscillent ainsi entre deux tonalités, deux tensions, dont l’une paraîtra au lecteur moins attentif plus évidente, plus insistante, et appellera une lecture plus automnale. La présence des morts, dès le poème in-augural d’après un tableau d’Otto Dix, parcourt l’ensemble du recueil à tel point que les morts parcourent autant la page que les mots en une paronomase certes attendue mais pleinement justifiée ici par LEM. Ce « quelque chose noir », ces morts qui remontent de leur tombeau et sortent de l’oubli, fait d’Avènement des ponts une étrange « hanthologie », recollection et remembrance des morts, dans toute la polysémie de ces quasi synonymes – car les morts se reforment aussi en arbres tortueux et squelettiques, à l’image du vieux beau mythe de Philémon et Baucis, changés en arbres à leur mort pour continuer de veiller sur leur temple et de préserver leur nom.

Il y a dans ce recueil comme un transvasement des morts, ceux du Poitou natal, les humbles travailleurs, ceux des Antilles, les oubliés des francophones de la Métropole, ceux de la lointaine Antiquité, figée dans un marbre devenu intraduisible pour les vivants car trop enferrée dans une langue et une culture devenues pesamment classiques. Les morts nous disent leur souvenir et leur tâches laborieuses, tel ce laboureur devenu faucheur – forcément –, dans l’entre-deux d’une langue qui, façonnée de mille autres, bâtit un pont, en bâtit des dizaines d’autres entre ces îles-poèmes, devenus îles-morts dans tel long poème.

Car les poèmes sont évidemment des tombeaux, et la sédimentation de l’élément terrestre, si prégnant dans la fange des mots transformés en terreau et argile, se mélange à l’élément aqueux (l’eau saumâtre, l’océan, la pluie), peut-être plus insistant à mesure que s’affirme le désir de lier les terres de voyages au souvenir des morts, ranimés dans la langue. Un poème de Pierre Jean Jouve placé en épigraphe ne disait pas, du reste, autre chose : « Les morts ne se séparent pas de notre sphère / […] ils veillent / A la rencontre de nous-même et du divers / Qui est le Même. »

Si Anaïs ou les Gravières disait la mort moderne, banale, poitevine, d’une jeune fille et la disparition d’une jeune femme aimée, Avènement des ponts rassemble tous les morts en un recueil qui tient moins du chant choral, comme l’initiait en partie le journaliste esseulé du roman, que d’une épopée des hommes de peu, des hommes de rien, des oubliés d’une histoire qui n’a retenu que les victorieux et un ordre factice. LEM, sans verser toutefois dans l’idéologique, redit de sa langue heurtée les vieilles traditions et les vieux mythes étouffés par la force apollinienne. C’est qu’il croit davantage aux rituels dionysiaques, au « Grand Tout » (Pan) et à leurs éloignés parents retrouvés dans les Antilles, à Haïti en particulier (le vaudou), qu’aux religions et langues policées dont fait partie le français, « tout bien léché qu’il puisse sembler aujourd’hui », qui n’a plus le souvenir de la richesse de la francophonie, qu’est venu chercher par-delà les mers le poète.

A la langue d’écriture maîtrisée de bout en bout, enrichie de botanique et d’un vocabulaire agraire qu’on croirait tout droit sorti des traités latins (Caton l’Ancien, Varron et bien sûr Virgile), aujourd’hui tout juste bons à introduire l’exercice de la version, s’ajoute une Babel des langues, et même un babil, si l’on songe à la sublime Enfance d’Horace. Que la langue devienne la possibilité de redonner à cette danse des morts un nom et une histoire, parfois griffonnés sur la « voix de pierre », c’est une évidence une fois qu’est saisie la dimension regénératrice de la langue – c’est là la deuxième tonalité qui contredit le macabre.

Mais une deuxième strate complète cette revivescence des morts enfouis dans la bourbe, sous la pluie, dans les mémoires trouées : celle d’une écriture hantée par des langues ou des idiomes jugés mineurs, illégitimes. Ce sont ces langues mortes, intraduisibles car résistant aux philologues, telles l’étrusque, se dérobant au sens mais fascinantes de par cette résistance même ; ce sont celles réputées vulgaires car trop peu nobles, trop peu seyantes à un futur poète, Horace, mais qu’il entend pourtant de la bouche de sa nourrice, osque ou latin rural, et plus tard créole dans un autre espace-temps ; c’est aussi ce babil de l’enfance, parler d’un poète en devenir qui ne puisera pas que dans ses échecs amoureux pour écrire ses Odes.

Ainsi se comprend la réécriture de la célèbre invocation à la rose de Mallarmé dans le poème qui donne son nom au recueil : « Car tel est le langage qu’il compose le monde en gravitations. Que je dise rose, et la rose hale les vents dociles, le sable oublie les heures pour nouer dans la pierre en bourgeons de gypse : parce que je dis rose, et que rose est éclos sur le jour, qu’il aimante dans sa sphère le réel mobile et l’harmonie en mouvements d’insectes, ayant souci de ruche. » Non plus rose « l’absente de tous bouquets » mais rose réinscrite dans le « rude univers » et rendant aux morts et au feuilleté des langues toute leur présence.

Federico García Lorca : Je prononce ton nom / Yo pronuncio tu nombre

Je prononce ton nom
Pendant les nuits obscures,
Lorsque les astres viennent
S’abreuver à la lune
Et que dorment les branches
Des frondaisons cachées.
Et je me sens miné
D’amour et de musique.
Folle montre qui chante
De vieilles heures mortes  !

Je prononce ton nom
Dans cette nuit obscure
Et ton nom me paraît
Plus lointain que jamais.
Plus lointain que toutes les étoiles
Et plus dolent que la pluie docile.

T’aimerai-je comme hier
De nouveau ? Quelle faute
Mon cœur a-t-il commise ?
Si se lève la brume,
Quel autre amour m’attend ?
Sera-t-il calme et pur ?
Que ne peuvent mes doigts
Ah ! effeuiller la lune !

(Grenade, 10 novembre 1919)

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Yo pronuncio tu nombre
En las noches oscuras
Cuando vienen los astros
A beber en la luna
Y duermen los ramajes
De las frondas ocultas.
Y yo me siento hueco
De pasión y de música.
Loco reloj que canta
Muertas horas antiguas.

Yo pronuncio tu nombre,
En esta noche oscura,
Y tu nombre me suena
Más lejano que nunca.
Más lejano que todas las estrellas
Y más doliente que la mansa lluvia.

¿Te querré como entonces
Alguna vez? ¿Qué culpa
Tiene mi corazón?
Si la niebla se esfuma
¿Qué otra pasión me espera?
¿Será tranquila y pura?
¡¡Si mis dedos pudieran
Deshojar a la luna!!

(Granada, 10 de noviembre de 1919)

Douglas Dunn (1942) : Musique de loch / Loch music

J’écoute un enregistrement de Bach
Se faire l’écho des rythmes d’un loch.
À travers brune et libellules qui se mêlent
Se pose une musique sur mes prunelles
Jusqu’à me faire entendre la vie des bruyères,
Les pierres enfouies, les ombreux conifères,
Et ce que j’entends, c’est ce que je vois,
La divinité d’un soir estival.
Je ne suis plus ce soir administré
Mais je sens ma vie comme transportée
Par-delà le royaume où je suis à demeure
Vers des extrémités qui me sont personnelles,
Tandis qu’à mon poignet, mon pouls surexcité
Énumère le sang de qui m’est étranger.
Les arbres embrumés, mouvants, clament le sens
De la vue dégagée de toute intelligence ;
L’intellect de l’eau me fait l’exposé
D’une physique et riche vérité.
Je ne nourris rien avec les étoiles,
Ni les minéraux, tandis que j’étale
Un éparpillement de lavis tremblotants
Aussi légers que cendre contre vent.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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I listen as recorded Bach
Restates the rhythms of a loch.
Through blends of dusk and dragonflies
A music settles on my eyes
Until I hear the living moors,
Sunk stones and shadowed conifers,
And what I hear is what I see,
A summer night’s divinity.
And I am not administered
Tonight, but feel my life transferred
Beyond the realm of where I am
Into a personal extreme,
As on my wrist, my eager pulse
Counts out the blood of someone else.
Mist-moving trees proclaim a sense
Of sight without intelligence;
The intellects of water teach
A truth that’s physical and rich.
I nourish nothing with the stars,
With minerals, as I disperse,
A scattering of quavered wash
As light against the wind as ash.

(in New Selected Poems 1964-2000 [Faber, 2003])

Goethe : Selige Sehnsucht / Bienheureuse nostalgie

Ne le dis qu’au sage d’esprit
— Vite se moque le vulgaire :
Je veux au vivant donner prix,
Qui languit de feu mortifère.

Dans le frais des nuits amoureuses
Où tu pris vie et donnas vie,
Te gagne une envie curieuse
Quand brille calme la bougie.

Tu ne restes plus asservi
À l’ombrageuse obscurité,
Et t’excite un neuf appétit
D’alliances plus élevées.

Il n’est de lointain qui t’obère,
Tu viens en volant, captivé,
Pour au terme, épris de lumière,
Te laisser, papillon, brûler.

Et tant que tu n’as pas cela,
Ces simples mots : « meurs et deviens »,
Tu n’es qu’un hôte sans éclat
Sur cette terre de chagrin.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Sagt es niemand, nur den Weisen,
Weil die Menge gleich verhöhnet:
Das Lebend’ge will ich preisen,
Das nach Flammentod sich sehnet.

In der Liebesnächte Kühlung,
Die dich zeugte, wo du zeugtest,
Überfällt dich fremde Fühlung,
Wenn die stille Kerze leuchtet.

Nicht mehr bleibest du umfangen
In der Finsternis Beschattung,
Und dich reißet neu Verlangen
Auf zu höherer Begattung.

Keine Ferne macht dich schwierig,
Kommst geflogen und gebannt,
Und zuletzt, des Lichts begierig,
Bist du Schmetterling verbrannt.

Und so lang du das nicht hast,
Dieses: Stirb und Werde!
Bist du nur ein trüber Gast
Auf der dunklen Erde.

(in West-östlichen Divan)

Aturrus

Ce texte est paru
dans le centième numéro
(Lumières du Sud-Ouest)
de la revue bordelaise Le Festin.

Ma belle-mère venait de mourir. Deuil épais dans la villa posée à fleur de Pau, banlieue rupine, en marge des premiers maïs murmurant verts vers les Pyrénées. Gilles, mon beau-père, ce matin-là (juillet, jour de semaine) : on pourrait monter jusqu’au Pic du Midi se changer les idées, puisqu’il fait beau, beth ceu de Pau ; et fredonne un peu triste : et la chanson, je ne la connaissais pas,
Beth ceu de Pau
Quan te tournereï bede
ah mais c’est Marcel Amont qui chantait ça dans les années soixante ; Amont, d’ailleurs, c’est une incitation à la montagne, et on trouvera en haut de quoi nous sustenter, avaler quelque chose, le restaurant est ouvert tous les jours en saison.

D’abord, la route est assez plate, puis elle relève la tête, observant le ciel – ainsi font les vaches quand le temps tourne à l’aigre, dressant avec angoisse le mufle vers les nuages et beuglant ; mais une route quand même gaie, sous le bon frêle soleil, et qui délivre à perte de vue les vert et bleu, comme une mer frisant loin devant, dégagée, sans écume.

Après Tarbes s’entame la côte longeant l’Adour ; et ces noms de cours d’eau, fait Gilles, sont vieux comme le monde, même les Romains n’ont pas pu les changer : ça crée la géographie millefeuilles, faite de lieux superposés, parce qu’Adour, ça vient d’un très ancien aturrus, qui donne en France Eure, Orne, Ourcq, en Espagne Tarazona, Tossa de Mar, etc. Comme quoi, le Béarn, hein, ça condense espace et temps, et rouler contre ce bout de gave c’est amonter les millénaires et les lignées de ces bouches mâchouillant ce vieux mot d’aturrus qu’on mastique ailleurs aussi, et qui donne alors d’autres termes ; et si on les pose, tous ces mots, sur aturrus comme des petits enfants sur le ventre de leur mère, ça représente une flopée de plaines, collines, montagnes, de rivières et de fleuves, de villes et de villages, tout ça sur le pic. On ne se figure pas : mais là nous allons dans un paysage en quatre dimensions (si on ajoute aux trois le temps), et c’est comme si on remontait aux sources du langage, vers aturrus – à cause que iturri, en basque, ça veut dire source, justement, et qu’on se trouve, au Pic du Midi, presqu’aux sources de l’Adour.

Plus haut le ciel n’est plus bleu mais gris, pris dans une brume qui va s’épaississant ; rien d’uniforme, toutefois, des bancs, plutôt, qu’on traverse et qui s’estompent, et on est dans le bleu, puis on est dans le gris, et la roche, en ce pays minéral, est grise aussi, qui affleure parmi les prairies d’alpage où paissent brebis, rares bovins. En voiture, on ne peut aller plus avant, parking, donc, et voici que nous foulons, seuls, un chemin de terre ; pas d’autres marcheurs – que, solitaires, nous.

Dans la brume, d’abord on n’a rien perçu, juste une odeur sucrée nous titillait les narines, d’abord vague, puis plus nette à mesure, et on se dit peut-être une de ces plantes avec lesquelles on élabore les liqueurs, Izarra verte ou jaune tant c’est à la fois doux et fort ? Puis sortant du brouillard – d’un coup : grand bleu sur le vert d’un vaste pré muré bas, poneys pâturant la bruyère : et cet essaim gigantesque et barbare d’oiseaux larges, là-bas, rugueux, aigus – vautours lents, clapant dans l’air comme drapeaux à la bise, charognant un poulain mort : on voyait sa carcasse dans l’herbe et de là levait l’odeur animée de guêpes et de frelons.

Médusés, face au ballet funèbre, fascinés par ce festin brouillon d’ailes, de becs et de chairs noires ; et j’ai murmuré quelque chose d’emphatique, genre « La voici, la source de tout langage » – et ça n’avait guère de sens, l’Adour prenant bien plus à l’est dans la montagne. « On ne sort finalement pas de la mort, qu’on soit en bas, qu’on soit en haut ; même, quand on monte, c’est un peu plus atroce. Beth ceu de Pau ? On dit « bleu », « vert », on devrait dire « noir », plutôt. Midi trompeur, là : nuit, minuit, sans lune. »

—  On a dû, les mots, les inventer pour ça : pour contrer les vautours ; d’ailleurs iturri, aturrus, Adour, vautour, c’est un même bruit, non ?…

Plus envie de cime : nous avons rebroussé chemin, avalant gravement vers la plaine. Le temps s’était couvert, il a plu sur Tarbes, il a plu sur Pau, la lourde pluie rapace ; et les maïs frémirent noirs tout au long du retour.

© Lionel-Edouard Martin 2009

Georg Trakl (1887-1914) : Toussaint / Allerseelen (in Poésies complètes)

Qui est Georg Trakl ?

Les dames, les messieurs, affligés compagnons,
Recouvrent aujourd’hui de fleurs bleues, écarlates,
Les tombes éclaircies timidement d’un ton :
Œuvrant face à la mort en pauvres automates.

Oh, qu’ils semblent ici humbles et angoissés,
Tels des ombres campées derrière des haies noires.
L’autan sonne des pleurs des enfants jamais nés,
Et on voit des lueurs quitter leur trajectoire.

Les soupirs des amants gagnent les frondaisons,
Tandis que là pourrit la mère avec sa fille.
La ronde des vivants semble une illusion,
Qu’au soir venu le vent drôlement éparpille.

Leur vie : un tel fatras empli d’afflictions !
Mon Dieu, prends en pitié la femme et sa souffrance,
Cette absence d’espoir, ces lamentations !
Dans le ciel étoilé, seul, muet, l’on s’avance.


Die Männlein, Weiblein, traurige Gesellen,
Sie streuen heute Blumen blau und rot
Auf ihre Grüfte, die sich zag erhellen.
Sie tun wie arme Puppen vor dem Tod.

O! wie sie hier voll Angst und Demut scheinen,
Wie Schatten hinter schwarzen Büschen stehn.
Im Herbstwind klagt der Ungebornen Weinen,
Auch sieht man Lichter in die Irre gehn.

Das Seufzen Liebender haucht in Gezweigen
Und dort verwest die Mutter mit dem Kind.
Unwirklich scheinet der Lebendigen Reigen
Und wunderlich zerstreut im Abendwind.

Ihr Leben ist so wirr, voll trüber Plagen.
Erbarm’ dich Gott der Frauen Höll’ und Qual,
Und dieser hoffnungslosen Todesklagen.
Einsame wandeln still im Sternensaal.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Catulle (Poèmes, III) : Déploration du moineau de Lesbie / Fletus passeris Lesbiae

Il s’agit d’un des poèmes parmi les plus connus de Catulle. J’ai tenté, dans la présente traduction, de demeurer au plus près du texte latin, et respecté, chaque fois que la versification française me le rendait possible, de conserver les nombreuses répétitions originelles, qui donnent à cette courte élégie sa si sincère tonalité, à mille lieues de toute rhétorique. 

Vénus et tous les Cupidons, pleurez,
Et vous, adorateurs de vénusté :
Il est mort, le moineau de ma chérie,
Le moineau, le plaisir de ma chérie,
Plus aimé d’elle que ses propres yeux,
L’oiseau de miel qui la connaissait mieux
Que le bambin ne fait de sa maman !
– Et de sa gorge à peine s’éloignant,
Près d’elle, çà, là, de sautiller,
Daignant pour elle seule pépier…
Voici qu’il va, par ténébreux chemin,
Là d’où personne, dit-on, ne revient…
Malheur à vous, ténèbres de malheur
Qui dévorez les plus humbles splendeurs :
Vous m’avez pris le plus beau des moineaux !
Fait de malheur, pauvre petit moineau !
– Par ta faute, les yeux de ma chérie
De gros pleurs et de rouge sont meurtris. 

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Lugete, o Veneres Cupidinesque,
et quantum est hominum venustiorum:
passer mortuus est meae puellae,
passer, deliciae meae puellae,
quem plus illa oculis suis amabat.
nam mellitus erat suamque norat
ipsam tam bene quam puella matrem,
nec sese a gremio illius mouebat,
sed circumsiliens modo huc modo illuc
ad solam dominam usque pipiabat.
qui nunc it per iter tenebricosum
illuc, unde negant redire quemquam.
at vobis male sit, malae tenebrae
Orci, quae omnia bella devoratis:
tam bellum mihi passerem abstulistis
o factum male! o miselle passer!
tua nunc opera meae puellae
flendo turgiduli rubent ocelli.

 

La Priapée / Priapea : extraits

priape
Pour tenir à distance les maraudeurs, les Romains implantaient, à l’entrée de leurs jardins et de leurs champs, des statues (généralement assez frustes) du dieu Priape, représenté dans un état (cf. la représentation ci-dessus) que l’on qualifiera pudiquement des plus enviables. En cas de larcin, la peine encourue ne manquait pas d’être  cuisante… La Priapée est une suite d’épigrammes volontiers paillardes (parfois attribuées à Virgile, cf. les notes ci-dessous, montrant une intertextualité certaine) qui évoquent cet art agreste très particulier.

C’est Priape qui parle, s’adressant au voleur potentiel

À ton premier larcin je te vais enculer,
Au deuxième délit, tu suceras ma pine.
Qu’une troisième fois tu viennes me voler :
D’un double châtiment s’ensuivront tes rapines –
Car je t’enculerai puis me ferai sucer.

Pedicabere, fur, semel; sed idem
si deprensus eris bis, irrumabo.
quod si tertia furta molieris,
ut poenam patiare et hanc et illam,
pedicaberis irrumaberisque.


Tant que ta main hardie ne me grappille rien,
Tu conserveras plus que Vesta de vertu.
Mon braquemart sinon te distendra si bien
Que tu pourras sortir toi-même de ton cul.

Donec proterva nil mei manu carpes,
licebit ipsa sis pudicior Vesta.
sin, haec mei te ventris arma laxabunt,
exire ut ipsa de tuo queas culo.


Femme, homme ou bien gamin : qui, voleur, me maraude,
L’aura soit dans le con, la bouche ou dans le prose.

Femina si furtum faciet mihi virve puerve,
haec cunnum, caput hic praebeat, ille nates.


Qui cueille en ce lieu rose ou violette,
Maraude un légume ou barbote un fruit,
Qu’il soit mis au ban par gars et fillette ;
Et que ma raideur, perceptible ici,
Lui fendant le cul, longtemps sa quéquette
Sans pouvoir jouir frappe son nombril.

Quicunque hic violam rosamve carpet
furtivumque holus aut inempta poma,
defectus pueroque feminaque
hac tentigine, quam videtis in me,
rumpatur, precor, usque mentulaque
nequiquam sibi pulset umbilicum.


À l’aide, citoyens ‒ car qui pour modérer ?
Soit vous me retranchez ce membre prolifique
Que toutes nuits durant s’en viennent m’épuiser
Les femmes d’alentour, constamment en chaleurs,
Plus paillardes que sont au printemps les moineaux,
‒ Soit je vais me briser : plus alors de Priape.
Voyez comme je suis, harassé de tringlage,
Fourbu totalement, maigrichon, pâlichon,
Moi qui au temps d’antan vermeil, plein de vaillance,
Vous niquais des voleurs même les plus vaillants.
Efflanqué, décharné, j’expectore en toussant
‒ C’est bien là mon malheur ‒ de dangereux crachats.

Porro — nam quis erit modus? — Quirites
aut praecidite seminale membrum,
quod totis mihi noctibus fatigant
vicinae sine fine prurientes
vernis passeribus salaciores,
aut rumpar nec habebitis Priapum.
ipsi cernitis, effututus ut sim
confectusque macerque pallidusque,
qui quondam ruber et valens solebam
fures caedere quamlibet valentes.
defecit latus et periculosam
cum tussi miser expuo salivam.


J’ai la langue qui fourche : en parlant, j’articule
Au lieu de «J’attends que », constamment « Je t’encule ».

Cum loquor, una mihi peccatur littera; nam T
P dico semper blaesaque lingua mihi est.


« Au large, loin d’ici, bourgeoises vertueuses :
Honte à vous que de lire un placard impudique ! »
Elles y vont tout droit ‒ car l’avis, c’est bernique :
La bourgeoise apprécie les queues volumineuses
Et se plaît elle aussi à reluquer la trique.

Matronae procul hinc abite castae:
turpe est vos legere impudica verba.-
non assis faciunt euntque recta:
nimirum sapiunt videntque magnam
matronae quoque mentulam libenter.


C’est un adorateur de Priape qui s’exprime

Priape, je mourrais de honte si j’usais
De termes indécents, de termes impudiques.
Mais quand je vois qu’un dieu ‒toi ‒ sans nulle pudeur
M’exhibe ses roustons avec quelque évidence,
J’appelle con un con, et je dis bite à bite.

Obscaenis, peream, Priape, si non
uti me pudet inprobisque verbis.
sed cum tu posito deus pudore
ostendas mihi coleos patentes,
cum cunno mihi mentula est vocanda.


En m’esbattant – tu peux, Priape, en témoigner –
J’ai composé ces vers – sans m’user le poignet ! –
Bons pour un potager, pas pour une plaquette.
Je n’ai point convoqué, comme font les poètes,
Les muses en ce lieu mal idoine aux pucelles,
Étant peu disposé, de cœur ou de cervelle,
À conduire le chœur des pudibondes sœurs,
Filles de Piérus, vers la queue priapique.
Donc : ces versiculets – certes bien prosaïques –
Dont oisif j’ai noirci tes murs de sanctuaire
Prends-les en bonne part : telle est là ma prière.

Ludens haec ego teste te, Priape,
horto carmina digna, non libello,
scripsi non nimium laboriose.
nec musas tamen, ut solent poetae,
ad non virgineum locum vocavi.
nam sensus mihi corque defuisset,
castas, Pierium chorum, sorores
auso ducere mentulam ad Priapi.
ergo quidquid id est, quod otiosus
templi parietibus tui notavi,
in partem accipias bonam, rogamus.


Ce sceptre qui fut sculpté dans du bois
(C’en est fini pour lui du vert scion)
– Sceptre, adulé des folles du fion,
Dont aimeraient se munir certains rois,
– Que bécote l’auguste inversion :
Son devenir, c’est le cul des fripouilles
Jusqu’à sonder leurs pubescentes couilles.

Hoc sceptrum, quod ab arbore est recisum [1]
nulla et iam poterit virere fronde [2],
sceptrum, quod pathicae petunt puellae,
quod quidam cupiunt tenere reges,
cui dant oscula nobiles cinaedi,
intra viscera furis ibit usque
ad pubem capulumque coleorum.

[1] Cf. Virgile, sceptrum imo de stirpe recisum (Énéide, 12, 208) : sceptre coupé en bas du tronc
[2] Cf. Virgile, fronde virere nova (Énéide, 6, 206) : avoir la verdure d’un feuillage nouveau

Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (Poèmes, VI) : Les Amours de Leblond

Tu aimerais, Leblond, me confesser
tes flirts – d’ailleurs, peux-tu me les cacher ? –
sauf les vilains, qui manquent d’élégance.
Mais toqué de je ne sais quelle rance
gourgandine, tu préfères te taire.
Tes nuits, c’est sûr, ne sont pas solitaires :
ta couche, pas si muette, s’en récrie,
garnie de fleurs et d’huile de Syrie,
et les coussins, les oreillers, çà, là,
éventrés, ton lit qui, cahin-caha,
bien enroué, brimbale de guingois.
De tout cela, parle sans tapinois.
Tu n’étalerais pas, fourbus de baise,
tes flancs, sans être la proie de fadaises :
du bien, du mal, fais-moi donc tes aveux.
Ta chérie et toi, je vous veux tous deux
par quelques jolis vers porter aux cieux.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Flavi, delicias tuas Catullo,
ni sint illepidae atque inelegantes,
velles dicere nec tacere posses.
verum nescio quid febriculosi
scorti diligis: hoc pudet fateri.
nam te non viduas jacere noctes
nequiquam tacitum cubile clamat
sertis ac Syrio fragrans olivo,
pulvinusque peraeque et hic et ille
attritus, tremulique quassa lecti
argutatio inambulatioque.
nam in ista praevalet nihil tacere.
cur? non tam latera ecfututa pandas,
ni tu quid facias ineptiarum.
quare, quidquid habes boni malique,
dic nobis. volo te ac tuos amores
ad caelum lepido vocare versu.