Alfred Tennyson ~ The Kraken / Le Kraken

.Au dessous des remous des gouffres supérieurs,
Loin, loin, parmi les fonds, dans la mer abyssale,
Dort de son vieux sommeil, sans rêve ni veilleur,
Le Kraken ; des lueurs très légères s’exhalent
De ses flancs ténébreux ; s’enfle au-dessus de lui
L’antique énormité d’éponges sans mesure ;
Et loin, très loin, dans la lumière qui faiblit,
De tout creux fabuleux, de toute geôle obscure
Sans nombre, gigantesques, des poulpes à bras
Géants  font osciller l’engourdissement vert.
Ici posé depuis toujours, il restera
Pesant dans son sommeil sur de  gros vers de mer,
Jusqu’à l’ultime feu qui ardera les flots ;
Alors pour être vu par l’homme et l’angelot,
Hurlant il surgira pour mourir à fleur d’eau.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Below the thunders of the upper deep,
Far, far beneath in the abysmal sea,
His ancient, dreamless, uninvaded sleep
The Kraken sleepeth: faintest sunlights flee
About his shadowy sides; above him swell
Huge sponges of millennial growth and height;
And far away into the sickly light,
From many a wondrous grot and secret cell
Unnumber’d and enormous polypi
Winnow with giant arms the slumbering green.
There hath he lain for ages, and will lie
Battening upon huge sea-worms in his sleep,
Until the latter fire shall heat the deep;
Then once by man and angels to be seen,
In roaring he shall rise and on the surface die.

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Alfred Tennyson, from  Poems, Chiefly Lyrical, 1830

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La vieille est là, donc…

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La vieille est là, donc, qui s’arrose à cascade et se débrène. Diurc n’a pas eu le droit d’entrer. Même dans le noir le plus épais, l’oeil du chien serait une injure. Et pourtant : l’animal a bien évidemment l’innocence d’un bébé, il verrait la chair sans penser à mal, s’il devait la voir, s’il devait penser. Mais la vieille est d’une époque où la pudeur s’égrenait à pleins chapelets, nuit et jour, au point de devenir consubstantielle au corps, de s’y fondre. Alors, tout regard est suspect, le soupçon pèse même sur les objets. Conséquemment : ni bête ni lumière dans le cagibi — que du noir.

Et là, tandis qu’elle verse, et, dans un geste un peu trop large, effleure du coude une bassine à confiture : « Aïe, s’exclame-t-elle, tu m’as fait mal ! » — et qui est cet «elle» qui s’exclame, c’est la question, mais un « elle » parle dans l’obscurité.

Or : la vieille est bien certaine de n’avoir pas ouvert la bouche. Parler d’ailleurs lui fendrait le crâne, elle le sent bien, et elle connaît trop intimement ce réduit pour y éprouver la moindre peur — de celles qu’on exorcise en articulant quelques paroles. Il fait froid, la nudité n’est supportable qu’arrosée d’eau tiède, mais elle suspend son mouvement de noria, s’immobilise, écoute.

Rien.

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Extrait de La Vieille au buisson de roses, Le Vampire Actif, collection Les Séditions, p.118.

Ulysse parle :


« J’ai dit la mer et je ne l’ai pas épuisée, et j’ai parlé sans que les mots jamais ne caillent sur les lèvres d’autrui, — et jusqu’aux miennes gercées par le sel qui retrouvaient, le temps d’un sourire écorcheur, le plaisir de l’ode mille fois mâchée par la bouche noire de mes compagnons…

Et l’île où j’ai, faisant relâche pour un plein d’eau, figé notre errance, l’île vierge encore de pas humains et sonore du babil seul des bêtes, l’île aussi s’est empreinte de nos phrases, s’est moulée dans le dire des matelots, s’est ouverte aux mots tendus comme des sentes vers la source :

À jamais, les clairières des voix perçant l’inconnu de l’arbre et du fruit, les syllabes arpenteuses traçant le portulan des havres et des brisants, ou lyriques sur le sable interrogeant le galbe des galets, le sens des bois flottés…»

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Lionel-Édouard Martin, Ulysse au seuil des îles

Ibis Rouge Éditions, 2004

© Justine Martin

Hierophanie ~ Angye Gaona

Aigle,
tu le vois, dis-tu,
s’enfuir de la putréfaction,
courir à griffes enflammées
– prémonition incandescente –
et tête évaporée quand il se retourne
vers le passé.
Tu as vu
sa trace de bleu fugitif hors d’haleine
et derrière lui
les troupes harcelant son destin.
Tempétueux
sur le sentier nocturne il avance.
Passionné
il mène les tonnerres,
Il te cherche,
Aigle
tu l’as vu
construire un navire dans les montagnes,
des étoiles mûrissent dans ses rêves,
des explosions de symboles,
imperceptibles,
voilà ses ostensions
et il fait montre d’attention,
le cosmos est un code qu’il comprend,
le centre de la galaxie dans son corps,
tel est son ressentir.
Il te suit

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Hierofanía

Águila,
dices que le ves,
que huye de la putrefacción [1],
que corre con garras encendidas
–pálpito candente–
y cabeza evaporada cuando se vuelve
hacia el pasado.
Has visto
su rastro de azul prófugo anhelante
y tras él
las tropas que asedian su destino.
Tempestuoso
por el sendero de noches avanza.
Apasionado
conduce los truenos,
Te busca,
Águila
le has visto,
construye un navío en las montañas,
estrellas maduran en sus sueños,
explosiones de símbolos,
imperceptibles,
le son manifiestas
y atiende,
el cosmos es un código que entiende,
el centro de la galaxia en su cuerpo,
así lo siente.
Te sigue

Angye Gaona, extrait de Nacimiento Volátil, Éd. Rizoma, 2009

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[1] Ce vers est une reprise de la traduction en espagnol d’un vers d’Ossip Mandelstam tiré de « Trois poèmes à Staline »

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Sur Angye Gaona > éléments biographiques et une sélection de poèmes en espagnol

Rainer Maria Rilke : Clair de lune / Mondnacht


Dans le fond du jardin, creux tel un long fluide,
Sans bruit dans la haie tendre un branle évanescent.
Oh, la lune, et la lune, et les bancs fleurissant
Presque à son approche timide.
Calme, et combien pressant. Là-haut, dis, veilles-tu ?
Sensible et constellée, la vitre à toi s’oppose.
Les paumes des brises déposent
Sur ta face approchée la nuit la plus perdue.


Weg in den Garten, tief wie ein langes Getränke,
leise im weichen Gezweig ein entgehender Schwung.
Oh und der Mond, der Mond, fast blühen die Bänke
von seiner zögernden Näherung.
Stille, wie drängt sie. Bist du jetzt oben erwacht?
Sternig und fühlend steht dir das Fenster entgegen.
Hände der Winde verlegen
an dein nahes Gesicht die entlegenste Nacht.

in  Gedichte an die Nacht,  Insel Verlag, 2004


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.
Par ailleurs chez Verdier, 
une traduction intégrale du recueil > 
Poèmes à la nuit

Bouts de Brèche

Dans les choses les mots couvent à petit feu ; qu’y touche la paume aoûtée du poète : de la craquelure à peine perceptible à l’oeil ni à l’oreille, ménagée dans la coque par le geste tendrement briseur, sourd l’escarbille.

Et nulle part ne s’embrase mieux le chant qu’à la surface fendille du monde.

L’écorce, on aurait tort de croire qu’elle calfate l’arbre hermétiquement. Disons : elle tâche à l’endiguer, et ses débordements de parole végétale ; à colmater les brèches. Ce qui n’est pas si simple : il faut imaginer la puissance de la pression contenue, et comprendre que, s’arc-boutant comme elle peut, prenant appui sur rien, ou l’air nu, elle retient la poussée à seul force de ses doigts mal joints, et qui laissent filtrer des mots. Pas entiers, le plus souvent : des bribes, des onomatopées, moignons de syllabes, articulations juste ébauchées, mouvements brisés de lèvres, cassots de murmures, en quête d’ensemble. Il serait vain de prétendre aveugler ces bruissements : car que dirait alors l’oiseau ? Mieux vaut aider à leur passage et les recueillir entre ses paumes comme au tronc des pins la résine ; attendre, y instiller un peu de voix humaine.

Pour affiner l’accord.

Extrait de Brèches,  ENCRES VIVES, 2005

Dans nos intérieurs / Romain Fustier

si Romain Fustier a l’oreille fine, il a tout l’œil du voyant rimbaldien – de celui qui sait percevoir, sous le quotidien le plus trivial, ces formes latentes que seul le poète peut y débusquer « 

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Dans nos intérieurs, revue Triages (Tarabuste) N° 23, volume Voix unes & premières

Romain Fustier, sous le regard de Lionel-Édouard Martin, sur Exigence Litterature

Au plus loin du tropique / Jean-Marie Dallet

Le phrasé plus que la phrase, oui : Dallet vous rythme à la diable ses courts chapitres, vous les ponctue comme il lui chante, au grand dam de la virgule attendue, du point en souffrance, dans une respiration globalisante où tout se mêle, s’emmêle – présent, passé, ici, là-bas, haut, bas, devant, derrière, monologues intérieurs et poussée narrative »

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Jean-Marie Dallet, Au plus loin du tropique, aux Éditions du Sonneur, 2005.

Chronique de Lionel-Édouard Martin sur LE VAMPIRE RE’ACTIF.

Dépendances de l’ombre / Véronique Gentil

Dépendances de l’ombre est d’évidence un recueil très accompli. Le terme de recueil, d’ailleurs, ne convient peut-être pas : sa composition fait du livre un itinéraire dans un espace de vie, ponctué d’étapes, enclos, au début et vers la fin, de proses courtes comme pour en délimiter la géographie. ».

Dépendances de l’ombre, Véronique Gentil, aux éditions Pierre Mainard, 2008.

Regard, par Lionel-Édouard Martin sur LE VAMPIRE RE’ACTIF