Jean-Antoine de Baïf (1532-1589) : 5 épigrammes bachiques

Qui est Jean-Antoine de Baïf ?

Tantale ne mangeait rien de rien ; il quêtait
bouche ouverte les fruits qui pendent aux ramures
flexibles ‒ vainement. Mais à jeun il avait
moindre soif. Car eût-il mangé des pommes mûres,
des figues : quelle soif auraient en son bedon
bien plein¹ pu déclencher les dons que l’arbre porte !
J’ai, moi, goûté à table à mainte salaison,
du jambon, des tripous, d’autres de même sorte
et là-dessus n’ai bu, misère, qu’un gorgeon !
‒ Tantale, il est bien pis, le mal je supporte !

¹ : C’est ainsi qu’il faut, me semble-t-il, comprendre l’expression peu claire employée par Baïf : corpore functis, qu’il emprunte vraisemblablement, en la reformulant, à Horace (Odes, IV, 15, 29) et qui mot à mot signifie : « à ceux qui s’acquittent de leurs devoir envers leur corps ». Les deux vers peuvent d’ailleurs paraître confus : on attendrait plutôt corpore functo (au singulier, puisqu’il s’agit de Tantale) et, pour respecter la concordance modale, quirent au lieu de queant.

Tantalus haud quidquam comedebat ; quippe volantes
___pendula per ramos poma petebat hians,
sed frustra : leviore tamen jejunus anhelat
___ille siti. Quod si dulcia poma etiam
esset vel ficus, quam tantam corpore functis
___arbore carpta queant munera ferre sitim ?
Ast adcumbentes gustavimus omnia salsa,
___pernas, cordillas, cetera idemque genus ;
et super haec solam miseri potamus amystin.
___Tantale, nos passi te graviora sumus.


‒ Les satyres m’extraient des amis de Bacchus :
Seule façon d’avoir l’esprit point trop perclus.
Moi qui lampais du vin, chez les Nymphes je crèche,
Et me fais maintenant majordome d’eau fraîche.
‒ Qu’on marche à pas de loup, que Cupidon, tiré
De son calme sommeil, ne te provoque, armé.


Me Bromii comitem satyrum manus exprimit arte,
___qua sola lapidi spiritus inseritur.
Cum Nymphis habito ; qui quondam vina solebam
___fundere, nunc gelidae fio minister aquae.
Sensim ferto gradum, somno ne sorte quieto
___hic puer excitus, te petat arma movens.


Ô mon bon, tu t’endors : mais ce flacon t’appelle !
Debout, sans succomber à de pauvres travaux !
Ne plains pas, Dieudonné, le vin : mais à pleins seaux
Bois-en jusqu’à sentir ton genou qui chancelle !
Un jour viendra que nous ne boirons plus : allons !
Déjà la neige blanche éclaircit notre front.


O bone dormiscis, verum haec tibi pocula clamant.
___Surge, neque oblectes te studio misero.
Tu ne parce, sed in largum Diodore Lyaeum
___lapsus genua tenus lubrica, vina liques.
Tempus erit quo non potabimus. Ergo age, perge :
___jam canent alba tempora nostra nive.


Buvant hier soir j’étais humain :
mais au lever, point trop solide,
ayant encor le ventre vide,
j’ai tout d’un fauve, ce matin.


Vespere nos homines potavimus. At male mane
___jejuni in nosmet surgimus usque ferae.


Et donc, lierre rampant, tu danses d’un pied tort,
étouffant de Bacchus le pampre vinifère ?
C’est à toi, pas à nous, que tu causes du tort :
avant de chopiner, nous nous coiffons de lierre.


Sic ne hedera adrepens sinuoso dum pede saltas
___hos Bromii ramos opprimis uviferos ?
Non tu nos vincis, te perdis. Nostra quod omnes
___ante coronati vina bibent hedera.

(in Carmina [1577])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Josef Karl Benedikt von Eichendorff (1788-1857) : Devant la ville / Vor der Stadt

Qui est Josef Karl Benedikt von Eichendorff ?

Reviennent deux musiciens
De la forêt, du bout du monde ;
L’un d’eux est amoureux ‒ l’est bien ‒,
L’autre aimerait avoir un’ blonde.

Sont là debout dans le vent froid,
Belle chanson, violonée :
Une rêveuse enfant, des fois,
Viendrait-ell’ pas à la croisée ?


Zwei Musikanten ziehn daher
Vom Wald aus weiter Ferne,
Der eine ist verliebt gar sehr,
Der andre wär’ es gerne.

Die stehn allhier im kalten Wind
Und singen schön und geigen:
Ob nicht ein süßverträumtes Kind
Am Fenster sich wollt’ zeigen?

(in Dichter und ihre Gesellen, Poètes et leurs amis [1834])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Matthias Claudius (1740–1815) : La jeune fille et le trépas / Der Tod und das Mädchen

Qui est Matthias Claudius ?


La jeune fille :

Passe ton chemin, passe !
Va, tas d’os, dur trépas !
Je suis jeune, de grâce :
Va ! Ne me touche pas.

Le trépas :

Donne ta main, ma belle, ma charmante !
Ami je suis et ne viens pour punir :
Point ne suis dur, montre-toi confiante,
Et viens en paix entre mes bras dormir.

NB : La mort (der Tod) étant masculin en allemand, je traduis le terme par trépas plutôt que par mort pour conserver la relation sexuée des deux locuteurs.


Das Mädchen:

Vorüber! Ach vorüber!
Geh wilder Knochenmann!
Ich bin noch jung, geh Lieber!
Und rühre mich nicht an.

Der Tod:

Gib deine Hand, du schön und zart Gebild!
Bin Freund, und komme nicht, zu strafen:
Sei gutes Muts! ich bin nicht wild,
Sollst sanft in meinen Armen schlafen.


Les traductions originales de ce blog, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Stefan George (1868-1933) : Un royaume solaire / Ein reich der sonne

Qui est Stefan George ?

Tu veux que nous fondions un royaume solaire
Où nous aurions nous seuls la joie en apparat ·
Vous qui êtes sacrés, bois et chemins grégaires
Avant que ne se perde et notre et votre éclat.

Puisse nous contenter cette vie tranquille ·
Puissions-nous ici vivre en hôtes obligés !
Et toi de concevoir mot, chant, pour que docile
La plainte vole et branche aux rameaux élevés.

Toi d’entonner le chant des prairies bourdonnantes ·
Le chant devant la porte, au soir, plein de douceur,
D’apprendre à tolérer, tout bonnement puissante ·
En un humble sourire enterrant chaque pleur :

L’oiseau quitte en fuyant devant l’âcre prunelle ·
Le papillon se musse au coup de vent hurleur,
Et le vent dissipé, derechef étincelle ‒
Et qui a jamais vu sangloter une fleur ?


Du willst mit mir ein reich der sonne stiften
Darinnen uns allein die freude ziere ·
Sie heilige die haine und die triften
Eh unsre pracht und ihre sich verliere.

Dass dieses süsse leben uns genüge ·
Dass wir hier wohnen dankbereite gäste!
Und wort und lied ersinnst du dass gefüge
Die klagen flattern in die höchsten äste.

Du singst das lied der summenden gemarken ·
Das sanfte lied vor einer tür am abend
Und lehrest dulden wie die einfach starken ·
In lächeln jede träne scheu begrabend:

Die vögel fliehen vor den herben schlehen ·
Die falter bergen sich in sturmes-toben
Sie funkeln wieder auf so er verstoben –
Und wer hat jemals blumen weinen sehen?

(in Das Jahr der Seele, L’Année de l’âme [1897])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Stefan George (1868-1933) : L’été victorieux / Sieg des Sommers

Qui est Stefan George ?

Balancement des airs, tel qu’en un changement ·
Du ciel gris, de doux feux amorçant la rupture
Et bruissant vers ma terre un souple élancement
M’apportent une invite à nouvelle aventure

Toi au long des années ma foi mon éclairage
Près de toi · où étaient les témoins stupéfaits
D’espérance et de peur · auprès de ce feuillage.
Car le bonheur nous sera-t-il montré jamais

Si la nuit désormais l’attirante étoilée
Dans un jardin fertile et vert ne le saisit ·
Si la cueille de fleurs, plénitude moirée,
Si le vent chaud ne le trahit ?


Der lüfte schaukeln wie von neuen dingen ·
Aus grauem himmel brechend milde feuer
Und rauschen heimatwärts gewandter schwingen
Entbietet mir ein neues abenteuer

Du all die jahre hin mir glanz und glaube
Bei dir · und wo die stummen zeugen waren
Von hoffen und von angst · bei diesem laube.
Denn wird das glück sich je uns offenbaren

Wenn jezt die nacht die lockende besternte
In grüner garten-au es nicht erspäht ·
Wenn es die bunte volle blumen-ernte
Wenn es der glutwind nicht verrät?

(in Das Jahr der Seele L’Année de l’âme [1897])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Paul Celan (1920-1970) : Corona

Qui est Paul Celan ?

NB : Corona signifie "point d'orgue" 
(ou "point couronné") en italien.

L’automne dans ma main se repaît de sa feuille : nous sommes des amis.
nous enlevons le temps de l’écale des noix, lui apprenons la marche :
le temps s’en revient dans l’écale.

En miroir est dimanche,
en rêve on dort,
la bouche parle vrai.

Mon œil s’abaisse vers le sexe de l’aimée¹ :
nous nous regardons,
nous nous disons du sombre,
nous nous aimons comme mémoire et pavot²,
nous dormons comme du vin dans les moules,
comme la mer dans le sanglant rayon de lune.

Enlacés nous nous tenons à la fenêtre, ils nous observent de la rue :

il est temps que l’on sache !
Il est temps que la pierre se résolve à fleurir,
qu’au mouvement³ batte un cœur.
Il est temps que le temps vienne.

Il est temps.

¹ : on peut comprendre aussi « vers la lignée des aimés »
² : j’inverse l’ordre allemand « pavot et mémoire » pour éviter l’hiatus
³ : « Unrast », contraire de « Rast » « repos). C’est aussi un synonyme de « Unruh », qui désigne en horlogerie le balancier.

Aus der Hand frißt der Herbst mir sein Blatt: wir sind Freunde.
Wir schälen die Zeit aus den Nüssen und lehren sie gehn:
die Zeit kehrt zurück in die Schale.

Im Spiegel ist Sonntag,
im Traum wird geschlafen,
der Mund redet wahr.

Mein Aug steigt hinab zum Geschlecht der Geliebten:
wir sehen uns an,
wir sagen uns Dunkles,
wir lieben einander wie Mohn und Gedächtnis,
wir schlafen wie Wein in den Muscheln,
wie das Meer im Blutstrahl des Mondes.

Wir stehen umschlungen im Fenster, sie sehen uns zu von der
Straße:
es ist Zeit, daß man weiß!
Es ist Zeit, daß der Stein sich zu blühen bequemt,
daß der Unrast ein Herz schlägt.
Es ist Zeit, daß es Zeit wird.

Es ist Zeit.

(in Mohn und Gedächtnis [1952])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Joachim Ringelnatz (1883-1934) : « Au vent du sud » / « Zum Südwester »

Qui est Joachim Ringelnatz ?

« Au vent du sud » (c’est un café)
Les frère et sœur sont attablés,
Affectueux.
Le frère, en vrai, n’est pas frangin,
Mais la sœur, elle, est bien catin,
Et la gamine brune est de Terre de Feu.

« Au vent du sud » (c’est un café)
Il n’est pas rare qu’un poing dur
Balance un meuble sur le mur.

Mais dans ce même cafeton
Mousse, autour de frustes boissons,
La chance du marin, cette lourde conquête.
Les matelots viennent et vont.
La « revoyure » est le canon.
Un buveur qui s’en va n’a que retour en tête.

Mais derrière la vitre est une ombre rêveuse :
Celle de ceux qui une fois
Ou pas même une fois
Ont en ce lieu connu la joie aventureuse.


In der Kneipe « Zum Südwester »
sitzt der Bruder mit der Schwester
Hand in Hand.
Zwar der Bruder ist kein Bruder,
doch die Schwester ist ein Luder
und das braune Mädchen stammt aus Feuerland.

In der Kneipe « Zum Südwester »
ballt sich manchmal eine Hand,
knallt ein Möbel an die Wand.

Doch in jener selben Schenke
schäumt um einfache Getränke
schwer erkämpftes Seemannsglück.
Die Matrosen kommen, gehen.
Alles lebt vom Wiedersehen.
Ein gegangener Gast sehnt sich zurück.

Durch die Fensterscheibe aber träumt ein Schatten
derer, die dort einmal
oder keinmal
abenteuerliche Freude hatten.

(in Gedichte)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Joachim Ringelnatz (1883-1934) : Échec / Aus

Qui est Joachim Ringelnatz ?

Je m’en reviens, muet, pour l’heure,
Où nous étions heureux, avant,
Et je rêve que tout demeure
Comme c’était voilà deux ans.

Et tu es bonne et belle femme,
Tu as les jambes longues, tant !
Moi, j’ai la Lorelei dans l’âme,
Sans être Heine pour autant.

Je referme la rêverie
Et je me cherche du bonheur.
Je n’ai pas comme toi envie
De prodiguer mon petit cœur.


Nun geh ich stumm an dem vorbei,
Wo wir einst glücklich waren,
Und träume vor mich hin: es sei
Alles wie vor zwei Jahren.

Und du bist schön, und du bist gut,
Und hast so hohe Beine.
Mir wird so loreley zumut,
Und ich bin doch nicht Heine.

Ich klappe meine Träume zu
Und suche mir eine Freude.
Auf daß ich nicht so falsch wie du
Mein Stückchen Herz vergeude.

(in Gedichte)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Stefan George (1868-1933) : Dans le parc qu’on dit mort / Komm in den totgesagten park

Qui est Stefan George ?

Dans le parc qu’on dit mort, descends pour regarder :
Le reflet de lointains et souriants rivages.
Inespéré, le bleu venu de purs nuages
Éclaire les étangs, les sentiers diaprés.

Saisis la profondeur du jaune et le gris mou
Des bouleaux et des buis. Comme le vent est doux.
Elles n’ont point fané, les roses de l’automne.
Choisis-les, baise-les, tresses-les en couronne.

Sans oublier non plus les ultimes asters.
Les sarments empourprés de la vigne sauvage.
Et ce qui reste aussi d’existence et de vert
Fonds-le légèrement dans l’automnale image.


Komm in den totgesagten park und schau:
Der schimmer ferner lächelnder gestade.
Der reinen wolken unverhofftes blau
Erhellt die weiher und die bunten pfade.

Dort nimm das tiefe gelb. Das weiche grau
Von birken und von buchs. Der wind ist lau.
Die späten rosen welkten noch nicht ganz.
Erlese küsse sie und flicht den kranz.

Vergiss auch diese lezten astern nicht.
Den purpur um die ranken wilder reben.
Und auch was übrig blieb von grünem leben
Verwinde leicht im herbstlichen gesicht.

(in Das Jahr der Seele, L’Année de l’âme [1897])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Cinquième élégie / Fünfte Elegie (Les Saltimbanques)

Mais qui sont-ils donc, dis-moi, ces êtres de voyage, encore un peu
plus instables que nous ne sommes, eux que tord
et pousse, pour le plaisir de qui, de qui,
un vouloir précoce et jamais satisfait ? mais qui les tord,
les courbe, les noue, les remue,
les lance et les rattrape ; comme au travers d’un air
huilé, plus lisse, ils atterrissent
sur cette dévorure, le tapis toujours plus mince
sous leurs bonds perpétuels, sur ce tapis
perdu dans l’univers.
Étalé comme un emplâtre, à croire qu’à cet endroit le ciel
de la banlieue aurait endolori la terre.
Et à peine y sont-ils
qu’ils érigent pour faire la montre l’imposante lettrine
de leur pyramide…, et aussi déjà, la constante
empoignade fait rouler pour rire les plus forts
des hommes, comme à table Auguste le Fort faisait
d’assiettes en étain.

Wer aber sind sie, sag mir, die Fahrenden, diese ein wenig
Flüchtigern noch als wir selbst, die dringend von früh an
wringt ein wem, wem zu Liebe
niemals zufriedener Wille? Sondern er wringt sie,
biegt sie, schlingt sie und schwingt sie,
wirft sie und fängt sie zurück; wie aus geölter,
glatterer Luft kommen sie nieder
auf dem verzehrten, von ihrem ewigen
Aufsprung dünneren Teppich, diesem verlorenen
Teppich im Weltall.
Aufgelegt wie ein Pflaster, als hätte der Vorstadt-
Himmel der Erde dort wehe getan.
Und kaum dort,
aufrecht, da und gezeigt: des Dastehns
großer Anfangsbuchstab…, schon auch, die stärksten
Männer, rollt sie wieder, zum Scherz, der immer
kommende Griff, wie August der Starke bei Tisch
einen zinnenen Teller.

Ah, et à l’entour de ce
mitan, la rose des spectateurs :
qui s’ouvre et se défeuille. À l’entour de ce
pilon, le pistil, atteint par son propre
pollen, fécondé derechef pour donner le fruit faux
du dégoût, de cet
inconscient dégoût qui, brillant sur sa plus fine
surface, arbore sans lourdeur un faux sourire.

Ach und um diese
Mitte, die Rose des Zuschauns:
blüht und entblättert. Um diesen
Stampfer, den Stempel, den von dem eignen
blühenden Staub getroffnen, zur Scheinfrucht
wieder der Unlust befruchteten, ihrer
niemals bewußten, – glänzend mit dünnster
Oberfläche leicht scheinlächelnden Unlust.

Là : l’hercule fané, couvert de plis,
le vieux qui n’est plus que tambour,
rabougri dans sa peau puissante, à croire qu’elle a jadis
contenu deux hommes dont à l’un
désormais au cimetière, il survivrait,
sourd et parfois un peu
confus, dans sa peau de veuf.

Da: der welke, faltige Stemmer,
der alte, der nur noch trommelt,
eingegangen in seiner gewaltigen Haut, als hätte sie früher
zwei Männer enthalten, und einer
läge nun schon auf dem Kirchhof, und er überlebte den andern,
taub und manchmal ein wenig
wirr, in der verwitweten Haut.

Mais le jeune gars, l’homme, qu’on dirait fils d’une nuque
et d’une nonne : dru, robustement empli
de muscles et de simplicité.

Aber der junge, der Mann, als wär er der Sohn eines Nackens
und einer Nonne: prall und strammig erfüllt
mit Muskeln und Einfalt.

Oh vous
qu’une douleur, alors encore petite,
a jadis reçus pour jouets, lors d’une de ses
longues convalescences…

Oh ihr,
die ein Leid, das noch klein war,
einst als Spielzeug bekam, in einer seiner
langen Genesungen….

Toi, qui avec ce choc
que seuls les fruits connaissent, dans ta verdeur encore,
cent fois par jour, chois de l’arbre de mouvement
qu’en commun l’on construit (lequel, plus rapide que l’eau, en quelques
minutes sait le printemps, l’été, l’automne) ‒
toi dont la chute impose à la tombe ton impact :
quelquefois, dans une demi-pause, voudrait sourdre de toi
un visage aimant, tourné vers ta mère ‒ elle qui est rarement
tendre ; mais il se perd contre ton corps
qui l’érode en surface, ce visage que timide
tu as à peine cherché. Et l’homme
reclaque des mains afin que tu bondisses, et avant
que ton cœur, toujours galopant, ne ressente
une autre et plus claire douleur, c’est, qui lui vient d’abord
et à son bond des origines, la brûlure à la plante des pieds, avec quelques
larmes d’une souffrance physique, vite montées à tes yeux.
Et cependant, à l’aveugle,
le sourire …

Du, der mit dem Aufschlag,
wie nur Früchte ihn kennen, unreif,
täglich hundertmal abfällt vom Baum der gemeinsam
erbauten Bewegung (der, rascher als Wasser, in wenig
Minuten Lenz, Sommer und Herbst hat) –
abfällt und anprallt ans Grab:
manchmal, in halber Pause, will dir ein liebes
Antlitz entstehn hinüber zu deiner selten
zärtlichen Mutter; doch an deinen Körper verliert sich,
der es flächig verbraucht, das schüchtern
kaum versuchte Gesicht… Und wieder
klatscht der Mann in die Hand zu dem Ansprung, und eh dir
jemals ein Schmerz deutlicher wird in der Nähe des immer
trabenden Herzens, kommt das Brennen der Fußsohln
ihm, seinem Ursprung, zuvor mit ein paar dir
rasch in die Augen gejagten leiblichen Tränen.
Und dennoch, blindlings,
das Lächeln…..

Ange ! Ô prends-la, plante-la, la simple qui est bonne à la petite floraison.
Débrouille-toi d’un vase, garde-la ! Serre-la parmi ces joies qui ne nous sont pas
encore 
ouvertes ; dans une urne charmante
célèbre-la d’une épigraphe : « Subrisio Saltat ».

Engel! o nimms, pflücks, das kleinblütige Heilkraut.
Schaff eine Vase, verwahrs! Stells unter jene, uns noch nicht
offenen Freuden; in lieblicher Urne
rühms mit blumiger schwungiger Aufschrift: »Subrisio Saltat.«.

Puis toi, Charmante,
par-dessus qui sans mot dire ont bondi les joies
les plus attrayantes. Peut-être
tes franges pour toi sont-elles heureuses ‒,
ou sur ta jeune,
ferme poitrine la soie verte, métallique,
se 
sent-elle incessamment choyée et ne manquer de rien.
Toi,
fruit précoce de l’âme égale, constamment, différemment,
ouvertement posée sur toutes branlantes balances de l’équilibre, ‒
épaulée.

Du dann, Liebliche,
du, von den reizendsten Freuden
stumm Übersprungne. Vielleicht sind
deine Fransen glücklich für dich –,
oder über den jungen
prallen Brüsten die grüne metallene Seide
fühlt sich unendlich verwöhnt und entbehrt nichts.
Du,
immerfort anders auf alle des Gleichgewichts schwankende Waagen
hingelegte Marktfrucht des Gleichmuts,
öffentlich unter den Schultern.

Où est-il, ô, est-il l’endroit ‒ je le porte en mon cœur ‒
où pendant longtemps ils étaient encore incapables, où de l’autre,
ils tombaient encore, comme font les bêtes mal
appariées quand elles s’accouplent ; ‒
où les poids sont encore lourds ;
où sur leurs bâtons tournant
encore en vain les assiettes
titubent…

Wo, o wo ist der Ort – ich trag ihn im Herzen –,
wo sie noch lange nicht konnten, noch von einander
abfieln, wie sich bespringende, nicht recht
paarige Tiere; –
wo die Gewichte noch schwer sind;
wo noch von ihren vergeblich
wirbelnden Stäben die Teller
torkeln…..

Et soudain, dans ce nulle part empli d’efforts, soudain
la place indicible, où le pur Trop-peu
se métamorphose inconcevablement ‒, fait ailleurs son bond,
dans ce Trop qui est vide.
Où plusieurs chiffres additionnés
donnent un zéro.

Und plötzlich in diesem mühsamen Nirgends, plötzlich
die unsägliche Stelle, wo sich das reine Zuwenig
unbegreiflich verwandelt –, umspringt
in jenes leere Zuviel.
Wo die vielstellige Rechnung
zahlenlos aufgeht.

Places, ô place à Paris, théâtre sans jamais de cesse
où la modiste, Madame Lamort,
enroule et tresse les voies sans repos de la terre,
ces infinis lacets dont à neuf
elle fait rubans, ruchés, fleurs, cocardes, fruits factices ‒, tous
colorés sans vraisemblance ‒ pour orner en hiver
les chapeaux à bas prix du destin.

Plätze, o Platz in Paris, unendlicher Schauplatz,
wo die Modistin, Madame Lamort,
die ruhlosen Wege der Erde, endlose Bänder,
schlingt und windet und neue aus ihnen
Schleifen erfindet, Rüschen, Blumen, Kokarden, künstliche Früchte –, alle
unwahr gefärbt, – für die billigen
Winterhüte des Schicksals.

………………………………..

Ange ! Il y aurait une place, inconnue de nous, où
sur un tapis que l’on ne peut dire, les amants feraient montre, eux
qui ne vont jamais, ici, jusqu’à le pouvoir faire, des hardies,
hautes figures de leur cœur bondissant,
de la pyramide de leur désir, de leurs
échelles tremblantes, appuyées depuis longtemps l’une contre l’autre,
là où de sol il n’y avait, ‒ et le pourraient-ils
que dans le cercle des spectateurs, des morts sans nombre et muets :

Engel!: Es wäre ein Platz, den wir nicht wissen, und dorten,
auf unsäglichem Teppich, zeigten die Liebenden, die’s hier
bis zum Können nie bringen, ihre kühnen
hohen Figuren des Herzschwungs,
ihre Türme aus Lust, ihre
längst, wo Boden nie war, nur an einander
lehnenden Leitern, bebend, – und könntens,
vor den Zuschauern rings, unzähligen lautlosen Toten:

lanceraient, de monnaie de la chance, l’ultime alors,
toujours liardée, toujours cachée, insue de nous, toujours
en cours, face au sourire, enfin
sincère, du couple sur le tapis
assouvi ? 

Würfen die dann ihre letzten, immer ersparten,
immer verborgenen, die wir nicht kennen, ewig
gültigen Münzen des Glücks vor das endlich
wahrhaft lächelnde Paar auf gestilltem
Teppich?

(in Duineser Elegien 1922)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.