Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Première élégie / Erste Elegie

 

Qui donc, si je criais, m’entendrais parmi les ordres
des anges ? Qu’un d’eux, à supposer, me prenne
brusquement sur son cœur : je succomberais
du croît de sa présence. Car le beau n’est jamais
que cette terreur novice qu’à peine encore nous supportons
et qui nous étonne du fait qu’impassible elle se refuse
à nous détruire. Tout ange est terrifiant.

Wer, wenn ich schriee, hörte mich denn aus der Engel
Ordnungen? und gesetzt selbst, es nahme
einer mich plötzlich ans Herz: ich verginge von seinem
starkeren Dasein. Denn das Schone ist nichts
als des Schrecklichen Anfang, den wir noch grade ertragen,
und wir bewundern es so, weil es gelassen verschmäht,
uns zu zerstören. Ein jeder Engel ist schrecklich.

Et donc je me contiens, ravale l’appel
de sanglots sombres. Ah, de qui donc avons-
nous besoin ? D’ange : non, d’homme : non,
et les bêtes pénétrantes remarquent bien
que nous ne sommes guère à l’aise à la maison,
dans le monde expliqué. Il nous reste peut-être
quelque arbre sur une pente, que chaque jour
nous pourrions revoir ; il nous reste la route de la veille
et une habitude, fidèle et trop gâtée,
qui se plaisant chez nous y est restée sans repartir.

Und so verhalt ich mich denn und verschlucke den Lockruf
dunkelen Schluchzens. Ach, wen vermögen
wir denn zu brauchen? Engel nicht, Menschen nicht,
und die findigen Tiere merken es schon,
daß wir nicht sehr verläßlich zu Haus sind
in der gedeuteten Welt. Es bleibt uns vielleicht
irgend ein Baum an dem Abhang, daß wir ihn täglich
wiedersähen; es bleibt uns die Straße von gestern
und das verzogene Treusein einer Gewohnheit,
der es bei uns gefiel, und so blieb sie und ging nicht.

Ô et la nuit, la nuit, quand plein d’univers le vent
nous dévore le visage ‒, chez qui ne resterait-elle point, elle qu’on désire
et qui déçoit avec douceur, qui prend la peine d’envisager
le cœur solitaire. Est-elle plus facile à ceux qui s’aiment ?
Ah, ils ne font que couvrir mutuellement leur sort.
Ne le sais-tu pas encore ? Puise à tes bras pour ajouter le vide
aux espaces respirés ; les oiseaux, peut-être
auront-ils, usant de leurs vols plus intimes, la sensation d’airs élargis.

O und die Nacht, die Nacht, wenn der Wind voller Weltraum
uns am Angesicht zehrt –, wem bliebe sie nicht, die ersehnte,

sanft enttäuschende, welche dem einzelnen Herzen
mühsam bevorsteht. Ist sie den Liebenden leichter?
Ach, sie verdecken sich nur mit einander ihr Los.
Weißt du’s noch nicht? Wirf aus den Armen die Leere
zu den Räumen hinzu, die wir atmen; vielleicht daß die Vögel
die erweiterte Luft fühlen mit innigerm Flug.

Oui, de toi, les printemps avaient grand besoin. Maintes
étoiles s’évertuaient pour que tu les perçoives. S’élevait,
une vague roulant vers toi, dans le passé, ou
à ton passage devant la fenêtre ouverte,
il y avait, qui s’offrait, un violon. C’était une charge que tout cela.
Mais l’as-tu assumée ? N’étais-tu pas continûment
distrait par une attente, comme si c’était, qui t’annonçait le tout,
quelque aimée ? (Où veux-tu la cacher,
avec ces grandes étranges pensées qui chez toi
entrent et sortent et souvent passent la nuit ?)
Mais si tu le désires, chante les grandes amoureuses :
leur fameux ressentir est en peine encore d’immortalité.
Celles-là, de toi presque enviées, les abandonnées, que tu
trouvais tant plus aimantes que les satisfaites. Reprends
sans cesse la louange à jamais hors d’atteinte ;
pense : le héros se préserve, le trépas lui-même n’était
à ses yeux qu’un prétexte pour être : sa dernière naissance.

Ja, die Frühlinge brauchten dich wohl. Es muteten manche
Sterne dir zu, daß du sie spürtest. Es hob
sich eine Woge heran im Vergangenen, oder
da du vorüberkamst am geöffneten Fenster,
gab eine Geige sich hin. Das alles war Auftrag.
Aber bewältigtest du’s? Warst du nicht immer
noch von Erwartung zerstreut, als kündigte alles
eine Geliebte dir an? (Wo willst du sie bergen,
da doch die großen fremden Gedanken bei dir
aus und ein gehn und öfters bleiben bei Nacht.)
Sehnt es dich aber, so singe die Liebenden; lange
noch nicht unsterblich genug ist ihr berühmtes Gefühl.
Jene, du neidest sie fast, Verlassenen, die du
so viel liebender fandst als die Gestillten. Beginn
immer von neuem die nie zu erreichende Preisung;
denk: es erhält sich der Held, selbst der Untergang war ihm
nur ein Vorwand, zu sein: seine letzte Geburt.

Mais les amants, la nature épuisée les reprend
en son sein, comme si pour deux fois ses forces
n’y suffisaient. À Gaspara Stampa as-tu
suffisamment pensé ? et que toute jeune fille
abandonnée de qui elle aime, ressent en suivant le mode
haut de ces amants : « Ah, puissé-je lui ressembler ? »
Les maux les plus anciens, ne peuvent-ils enfin
nous donner plus de fruit ? N’est-il pas temps qu’aimant
l’on s’affranchisse de qui on aime et que, tremblant, on en triomphe :
comme la flèche triomphant de la corde, pour, massée dans l’impulsion,
être plus qu’en elle-même. Car il n’est point, pour rester, de lieu.

Aber die Liebenden nimmt die erschöpfte Natur
in sich zurück, als wären nicht zweimal die Kräfte,
dieses zu leisten. Hast du der Gaspara Stampa
denn genügend gedacht, daß irgend ein Mädchen,
dem der Geliebte entging, am gesteigerten Beispiel
dieser Liebenden fühlt: daß ich würde wie sie?
Sollen nicht endlich uns diese ältesten Schmerzen
fruchtbarer werden? Ist es nicht Zeit, daß wir liebend
uns vom Geliebten befrein und es bebend bestehn:
wie der Pfeil die Sehne besteht, um gesammelt im Absprung
mehr zu sein als er selbst. Denn Bleiben ist nirgends.

Des voix, des voix. Écoute, mon cœur, comme seuls
les saints faisaient : le cri gigantesque
les soulevait de terre ; mais ils restaient agenouillés,
les impossibles, n’y prenant garde,
ils écoutaient ainsi. Non que toi, de Dieu, tu n’endurerais
la voix, tant s’en faut. Mais écoute ce qui souffle,
la nouvelle incessante, modelée dans le silence.
Bruissent vers toi ces jeunes morts. Où que tu sois entré, dans les églises
à Rome, à Naples, leur destin ne te parlait-il pas?
Ou c’est une inscription qui, toute puissante, t’en faisait la montre,
comment le tableau naguère à Santa Maria Formosa.
Que me veulent-ils ? Il me faut sans rien dire défaire
l’apparence d’injustice qui gêne un peu parfois
le pur mouvoir de leurs esprits.

Stimmen, Stimmen. Höre, mein Herz, wie sonst nur
Heilige hörten: daß sie der riesige Ruf
aufhob vom Boden; sie aber knieten,
Unmögliche, weiter und achtetens nicht:
So waren sie hörend. Nicht, daß du Gottes ertrügest
die Stimme, bei weitem. Aber das Wehende höre,
die ununterbrochene Nachricht, die aus Stille sich bildet.
Es rauscht jetzt von jenen jungen Toten zu dir.
Wo immer du eintratst, redete nicht in Kirchen
zu Rom und Neapel ruhig ihr Schicksal dich an?
Oder es trug eine Inschrift sich erhaben dir auf,
wie neulich die Tafel in Santa Maria Formosa.
Was sie mir wollen? leise soll ich des Unrechts
Anschein abtun, der ihrer Geister
reine Bewegung manchmal ein wenig behindert.

Disons-le, c’est étrange de ne plus habiter la terre,
de ne plus avoir pratique d’usages à peine appris,
aux roses et autres choses tant prometteuses
de ne plus donner le sens d’un avenir humain ;
ce qu’on était dans des mains pleines d’une incessante anxiété,
de ne plus l’être, et de laisser jusqu’à son propre nom
pareil à quelque jouet brisé.
Étrange, de ne plus avancer dans le souhait de souhaiter. Étrange
de voir ce qui était lié voleter
sans attache dans l’espace. Être mort est usant
et plein de rattrapages, si on veut percevoir à mesure
un peu d’éternité. Mais les vivants font, 
tous, cette erreur de trop marquer la différence.
Les anges (ce dit-on) souvent ne savent pas si c’est,
qu’ils vont, parmi les vivants ou les morts. L’éternel flux
draine tous les âges à travers les deux mondes,
les entraîne sans cesse et de sa voix tous deux les couvre.

Freilich ist es seltsam, die Erde nicht mehr zu bewohnen,
kaum erlernte Gebräuche nicht mehr zu üben,
Rosen, und andern eigens versprechenden Dingen
nicht die Bedeutung menschlicher Zukunft zu geben;
das, was man war in unendlich ängstlichen Händen,
nicht mehr zu sein, und selbst den eigenen Namen
wegzulassen wie ein zerbrochenes Spielzeug.
Seltsam, die Wünsche nicht weiter zu wünschen. Seltsam,
alles, was sich bezog, so lose im Raume
flattern zu sehen. Und das Totsein ist mühsam
und voller Nachholn, daß man allmählich ein wenig
Ewigkeit spürt. – Aber Lebendige machen
alle den Fehler, daß sie zu stark unterscheiden.
Engel (sagt man) wüßten oft nicht, ob sie unter
Lebenden gehn oder Toten. Die ewige Strömung
reißt durch beide Bereiche alle Alter
immer mit sich und übertönt sie in beiden.

Ils n’ont, finalement, plus besoin de nous, ceux partis avant l’âge,
de la terre on se sèvre sans à-coups comme du sein
de sa mère. Mais nous, qui avons besoin de si grands
mystères, nous dont la douleur a si souvent
fait sourdre des progrès heureux ‒ : sans eux, pouvons-nous être ?
Est-il vain de dire que c’est jadis comme on pleurait Linos
que d’abord une musique audacieuse perça la rêche fixité ;
que dans l’espace effaré, d’où sortait pour toujours
un jeune homme, presque un dieu, le vide vibra de cette
vibration qui de nos jours nous emporte, nous console et nous aide.

Schließlich brauchen sie uns nicht mehr, die Früheentrückten,
man entwöhnt sich des Irdischen sanft, wie man den Brüsten
milde der Mutter entwächst. Aber wir, die so große
Geheimnisse brauchen, denen aus Trauer so oft
seliger Fortschritt entspringt –: könnten wir sein ohne sie?
Ist die Sage umsonst, daß einst in der Klage um Linos
wagende erste Musik dürre Erstarrung durchdrang;
daß erst im erschrockenen Raum, dem ein beinah göttlicher Jüngling
plötzlich für immer enttrat, das Leere in jene
Schwingung geriet, die uns jetzt hinreißt und tröstet und hilft.

(in Duineser Elegien 1922)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Friedrich Nietzsche (1844-1900) : Venise / Venedig

Qui est Friedrich Nietzsche ?

J’étais, il y a peu,
Au pont, dans la nuit sombre.
De loin venait un chant :
Filet de gouttes d’or
Sur la surface qui tremblait.
Gondoles, lumières, musique ‒
Tiraient au large sous la brune…

Mon âme était guitare
Et se chantant, secrète,
Sans qu’on la vît touchée,
Un chant de gondelier,
Tremblait d’une félicité multiple.
Quelqu’un l’écoutait-il ?…


An der Brücke stand
Jüngst ich in brauner Nacht.
Fernher kam Gesang :
Goldener Tropfen quoll’s
Über die zitternde Fläche weg.
Gondeln, Lichter, Musik –
Trunken schwamm’s in die Dämmrung hinaus…

Meine Seele, ein Saitenspiel,
Sang sich, unsichtbar berührt,
Heimlich ein Gondellied dazu,
Zitternd vor bunter Seligkeit.
– Hörte jemand ihr zu ?…

(in Ecce homo [rédaction : 1888 ; publication posthume : 1908] )


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Christian Morgenstern (1871-1914) : Chant printanier d’un confrère de potence / Galgenbruders Frühlingslied

Qui est Christian Morgenstern ?

C’est aussi le printemps dans notre sapinière¹,
ah, l’heureuse saison !
Une tigelle cherche à joindre la lumière
sortant d’un trou de ver fait dans la frondaison.

Il y aura bientôt balançoire par-ci,
il y aura bientôt, et par-là, balançoire.
Cela me remettrait presque dans la mémoire
celui que j’ai été, et que plus je ne suis…

¹ : L’allemand parle de « copeau », de « bout de bois ». J’assume de traduire par « sapinière » pour la rime et en référence à l’expression (qui certes ajoute au sens du texte initial) « sentir le sapin ».

Es lenzet auch auf unserm Span,
o selige Epoche!
Ein Hälmlein will zum Lichte nahn
aus einem Astwurmloche.

Es schaukelt bald im Winde hin
und schaukelt bald drin her.
Mir ist beinah, ich wäre wer,
der ich doch nicht mehr bin..

(in Galgenlieder [1905])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Friedrich Nietzsche (1844-1900) : Au Mistral : chant pour danser / An den Mistral : ein Tanzlied

Qui est Friedrich Nietzsche ?

Mistral, ô vent chasse-nuages,
Tueur de peines, fourbit-ciel,
Toi le brameur, comme je t’aime !
Ne sommes-nous les premiers dons
D’un même sein, 
d’un même sort
Les éternels déterminés ?

Sur le rocheux glissant chemin
Je cours ici, dansant, vers toi,
Dansant, comme tu siffles, chantes :
Toi qui sans rames ni navire,
De Liberté frère très libre,
Bondis dessus les mers sauvages.

M’éveillant, oyant ton appel,
J’ai couru vers les creux de roches,
Vers la mer et sa paroi fauve.
Salut ! Déjà pareil aux clairs
Adamantins flots des torrents,
Vainqueur, tu venais des montagnes.

Dessus la plate aire du ciel,
J’ai vu tes montures courir,
J’ai vu le char qui te transporte,
J’ai vu jaillir ta propre main
Quand sur le dos de tes montures
Tel un éclair, le fouet frappe, ‒

Je t’ai vu sauter de ton char,
Et t’élancer plus vivement,
Je t’ai vu, court comme une flèche,
Tout droit plonger dedans l’abîme, ‒
Comme un rai d’or qui sur les roses
Se rue à la première aurore.

Danse à présent sur mille dos,
Dos de la vague, vague fourbe ‒
Salut, forgeur de danses neuves !
Dansons, et de mille manières,
Libre ‒ soit appelé notre art,
Et gai ‒ le soit notre savoir !

Subtilisons à chaque fleur
Sa floraison pour notre gloire
Et deux feuilles pour la couronne !
Dansons comme des troubadours
Entre les saints et les catins,
Entre le monde et Dieu, dansons !

Qui point ne danse avec les vents,
Qu’il s’enveloppe de bandages,
Vieillard infirme, emmailloté,
Les papelards et leurs pareils,
Dadais gommeux, oies de vertu,
Oust, hors de notre paradis !

Poussons la poussière des rues
Vers les malades, vers leur nez,
Chassons la tourbe des malades !
Débarrassons toutes les côtes
Du souffle des poitrines maigres,
Et des regards sans énergie !

Faisons la chasse aux trouble-cieux,
Aux souille-monde, aux pousse-nues,
Éclaircissons le paradis !
Bramons… esprit de tous les libres
Esprits, tous deux avec toi brame
Tel un orage mon bonheur.

‒ Et pour pérenniser un tel
Bonheur, prends ce qu’il en subsiste,
Prends ma couronne et jette-la
Plus haut, plus loin, dans le plus large,
Et échelant le haut du ciel,
Accroche-la dans les étoiles !


Mistral-Wind, du Wolken-Jäger,
Trübsal-Mörder, Himmels-Feger,
Brausender, wie lieb’ ich dich!
Sind wir Zwei nicht Eines Schoosses
Erstlingsgabe, Eines Looses
Vorbestimmte ewiglich?

Hier auf glatten Felsenwegen
Lauf’ ich tanzend dir entgegen,
Tanzend, wie du pfeifst und singst:
Der du ohne Schiff und Ruder
Als der Freiheit freister Bruder
Ueber wilde Meere springst.

Kaum erwacht, hört’ ich dein Rufen,
Stürmte zu den Felsenstufen,
Hin zur gelben Wand am Meer.
Heil! da kamst du schon gleich hellen
Diamantnen Stromesschnellen
Sieghaft von den Bergen her.

Auf den ebnen Himmels-Tennen
Sah ich deine Rosse rennen,
Sah den Wagen, der dich trägt,
Sah die Hand dir selber zücken,
Wenn sie auf der Rosse Rücken
Blitzesgleich die Geissel schlägt, –

Sah dich aus dem Wagen springen,
Schneller dich hinabzuschwingen,
Sah dich wie zum Pfeil verkürzt
Senkrecht in die Tiefe stossen, –
Wie ein Goldstrahl durch die Rosen
Erster Morgenröthen stürzt.

Tanze nun auf tausend Rücken,
Wellen-Rücken, Wellen-Tücken –
Heil, wer neue Tänze schafft!
Tanzen wir in tausend Weisen,
Frei – sei unsre Kunst geheissen,
Fröhlich – unsre Wissenschaft!

Raffen wir von jeder Blume
Eine Blüthe uns zum Ruhme
Und zwei Blätter noch zum Kranz!
Tanzen wir gleich Troubadouren
Zwischen Heiligen und Huren,
Zwischen Gott und Welt den Tanz!

Wer nicht tanzen kann mit Winden,
Wer sich wickeln muss mit Binden,
Angebunden, Krüppel-Greis,
Wer da gleicht den Heuchel-Hänsen,
Ehren-Tölpeln, Tugend-Gänsen,
Fort aus unsrem Paradeis!

Wirbeln wir den Staub der Strassen
Allen Kranken in die Nasen,
Scheuchen wir die Kranken-Brut!
Lösen wir die ganze Küste
Von dem Odem dürrer Brüste,
Von den Augen ohne Muth!

Jagen wir die Himmels-Trüber,
Welten-Schwärzer, Wolken-Schieber,
Hellen wir das Himmelreich!
Brausen wir … oh aller freien
Geister Geist, mit dir zu Zweien
Braust mein Glück dem Sturme gleich. –

– Und dass ewig das Gedächtniss
Solchen Glücks, nimm sein Vermächtniss,
Nimm den Kranz hier mit hinauf!
Wirf ihn höher, ferner, weiter,
Stürm’ empor die Himmelsleiter,
Häng ihn – an den Sternen auf!

(in Die fröhliche Wissenschaft / Le  Gai Savoir [1887] )


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Christian Morgenstern (1871-1914) : Le mouton de lune / Das Mondschaf

Qui est Christian Morgenstern ?

Le mouton de lune est dans un grand parc.
Il l’attend, l’attend, la tonte totale.
Le mouton de lune.

Le mouton de lune arrache un brin d’herbe
puis repart chez lui dessus son alpage.
Le mouton de lune.

Le mouton de lune en rêve se parle :
« C’est, de l’univers, moi l’espace noir. »
Le mouton de lune.

Le mouton de lune au matin gît mort.
Son cadavre est blanc, le soleil est rouge.
Le mouton de lune.


Das Mondschaf steht auf weiter Flur.
Es harrt und harrt der großen Schur.
Das Mondschaf.

Das Mondschaf rupft sich einen Halm
und geht dann heim auf seine Alm.
Das Mondschaf.

Das Mondschaf spricht zu sich im Traum:
»Ich bin des Weltalls dunkler Raum.«
Das Mondschaf.

Das Mondschaf liegt am Morgen tot.
Sein Leib ist weiß, die Sonn ist rot.
Das Mondschaf.

(in Galgenlieder [1905])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Les cadences du printemps

 

Tends l’oreille, entends qu’œuvrent les premiers
râteaux : de nouveau, l’humaine cadence
sur le sol en force, avant-printanier
calme et retenu. Ce qui là s’avance

te paraît goûteux. Paraît de retour,
tel du neuf, ce qui, à tant de reprises,
pour toi s’en revint. Espéré toujours,
par toi jamais pris. Mais tu fus sa prise.

C’est d’un brun futur que, sortant d’hiver,
paraissent le soir les feuilles du chêne.
Des souffles parfois font signe dans l’air.

Noirs sont les buissons. Mais l’engrais en tas
jonche de son noir plus sombre la plaine.
Plus jeune se fait l’heure qui s’en va


Schon, horch, hörst du der ersten Harken
Arbeit; wieder den menschlichen Takt
in der verhaltenen Stille der starken
Vorfrühlingserde. Unabgeschmackt

scheint dir das Kommende. Jenes so oft
dir schon Gekommene scheint dir zu kommen
wieder wie Neues. Immer erhofft,
nahmst du es niemals. Es hat dich genommen.

Selbst die Blätter durchwinterter Eichen
scheinen im Abend ein künftiges Braun.
Manchmal geben sich Lüfte ein Zeichen.

Schwarz sind die Sträucher. Doch Haufen von Dünger
lagern als satteres Schwarz in den Au’n.
Jede Stunde, die hingeht, wird jünger.

(in Die Sonette an Orpheus [II, 25] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Vois les fleurs / Siehe die Blumen

 

Vois les fleurs, elles sont au terrestre fidèles,
on leur prête un destin sur le bord du destin, ‒
mais qui sait ! se faner : le regretteraient-elles
que ce serait à nous que leur regret revient.

Tout veut voler. Et nous, partout, sur tout, à poses
pesantes de poser, ravis de pesanteur ;
Ô quels maîtres minants sommes-nous pour les choses,
qui font de l’éternelle enfance leur bonheur.

Qui les prendrait dans son sommeil, dans son profond,
son intime sommeil, ô qu’il s’allègerait,
nouveau dans le jour neuf, né des communs tréfonds.

Ou il demeurerait, peut-être : elles, fleuries,
loueraient le converti, et il égalerait
toutes les calmes sœurs sous le vent des prairies.


Siehe die Blumen, diese dem Irdischen treuen,
denen wir Schicksal vom Rande des Schicksals leihn, –
aber wer weiß es! Wenn sie ihr Welken bereuen,
ist es an uns, ihre Reue zu sein.

Alles will schweben. Da gehn wir umher wie Beschwerer,
legen auf alles uns selbst, vom Gewichte entzückt;
o was sind wir den Dingen für zehrende Lehrer,
weil ihnen ewige Kindheit glückt.

Nähme sie einer ins innige Schlafen und schliefe
tief mit den Dingen –: o wie käme er leicht,
anders zum anderen Tag, aus der gemeinsamen Tiefe.

Oder er bliebe vielleicht; und sie blühten und priesen
ihn, den Bekehrten, der nun den Ihrigen gleicht,
allen den stillen Geschwistern im Winde der Wiesen.

(in Die Sonette an Orpheus [II, 14] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Fleurs / Blumen

 

Fleurs, parentes enfin des mains qui vous disposent
(de virginales mains, jadis comme à présent)
au jardin, sur la table où elles vous déposent,
bord à bord, affaiblies et blessées doucement

dans l’attente de l’eau qui d’un commencement
de mort vous sauvera encore ‒, soulevées
une nouvelle fois par les pôles fluants
de doigts sensibles, plus jaloux qu’en vos pensées

de ne point altérer votre délicatesse,
quand dans l’eau de nouveau, fraîchissant sous l’apport,
vous épanchez un chaud, de même qu’à confesse,

de vierge ayant péché, trouble faute lassante,
pour vous avoir cueillies, comme dans un rapport
qui la lierait à vous, de nouveau, florissante.


Blumen, ihr schließlich den ordnenden Händen verwandte,
(Händen der Mädchen von einst und jetzt),
die auf dem Gartentisch oft von Kante zu Kante
lagen, ermattet und sanft verletzt,

wartend des Wassers, das sie noch einmal erhole
aus dem begonnenen Tod –, und nun
wieder erhobene zwischen die strömenden Pole
fühlender Finger, die wohlzutun

mehr noch vermögen, als ihr ahntet, ihr leichten,
wenn ihr euch wiederfandet im Krug,
langsam erkühlend und Warmes der Mädchen, wie Beichten,

von euch gebend, wie trübe ermüdende Sünden,
die das Gepflücktsein beging, als Bezug
wieder zu ihnen, die sich euch blühend verbünden.

(in Die Sonette an Orpheus [II, 7] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La licorne / Ein Horn

 

Ô c’est là l’animal qui n’a pas d’existence.
Ils n’en savaient, eux, rien, et l’avaient en tout cas
‒ son allure, son cou, la façon de son pas ‒
aimé, jusqu’au regard, calme et plein de brillance.

Certes, il n’était pas. Pourtant, comme on l’aimait,
il devint pure bête. Il avait de l’espace,
et dans l’espace clair, pour lui gardé, levait
la tête avec aisance en laissant peu de place

au besoin d’exister. Nul grain pour l’animal,
continûment nourri de la faculté d’être.
Et elle lui donna une puissance telle

qu’il lui crût une corne, unicorne, au frontal.
S’approchant d’une vierge il vint, tout blanc, paraître ‒
et fut dans le miroir d’argent et fut en elle.


O dieses ist das Tier, das es nicht giebt.
Sie wußtens nicht und habens jeden Falls
– sein Wandeln, seine Haltung, seinen Hals,
bis in des stillen Blickes Licht – geliebt.

Zwar war es nicht. Doch weil sie’s liebten, ward
ein reines Tier. Sie ließen immer Raum.
Und in dem Raume, klar und ausgespart,
erhob es leicht sein Haupt und brauchte kaum

zu sein. Sie nährten es mit keinem Korn,
nur immer mit der Möglichkeit, es sei.
Und die gab solche Stärke an das Tier,

daß es aus sich ein Stirnhorn trieb. Ein Horn.
Zu einer Jungfrau kam es weiß herbei –
und war im Silber-Spiegel und in ihr.

(in Die Sonette an Orpheus [II, 4] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Miroirs / Spiegel

 

Miroirs : nul n’a jamais, parmi les érudits,
dit encor votre essence.
Vous, qu’on dirait comblées de purs trous de tamis,
du temps intermittences.

Vous les dissipateurs du salon vide, encore ‒,
à la brune, lointains, pareils à des forêts…
Et le lustre pénètre, ainsi qu’un seize-cors
vos mondes sans accès.

Vous êtes quelquefois tout emplis de peintures.
Certaines, croirait-on, se sont glissées en vous ‒,
d’autres : craintifs, de les exclure.

Restera la plus belle, attendant que s’immisce
jusqu’en ses chastes joues, dissous,
le lumineux Narcisse.


Spiegel: noch nie hat man wissend beschrieben,
was ihr in euerem Wesen seid.
Ihr, wie mit lauter Löchern von Sieben
erfüllten Zwischenräume der Zeit.

Ihr, noch des leeren Saales Verschwender –,
wenn es dämmert, wie Wälder weit …
Und der Lüster geht wie ein Sechzehn-Ender
durch eure Unbetretbarkeit.

Manchmal seid ihr voll Malerei.
Einige scheinen in euch gegangen –,
andere schicktet ihr scheu vorbei.

Aber die Schönste wird bleiben, bis
drüben in ihre enthaltenen Wangen
eindrang der klare gelöste Narziß.

(in Die Sonette an Orpheus [II, 3] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.