Martial (40-104 ap. J.-C.) : Ersatz


― L’ami Sotadès qui risque sa tête !
― C’est au tribunal qu’on lui fait sa fête ?
― Non, mais c’est fini pour lui de bander,
Alors Sotadès s’est mis à lécher…


Un certain monsieur Simon traduisait comme ci-dessous en 1819.
Comme eût dit mon regretté professeur, le cher Henri Bardon,
« Dieu qu’en termes galants… »


Periclitatur capite Sotades noster.
reum putatis esse Sotaden? non est.
arrigere desît posse Sotades: lingit.

(in Epigrammaton liber VI, 26)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Hugo von Hofmannsthal (1874-1929) : Ton visage / Dein Antlitz

Qui est Hugo von Hofmannsthal ?

Tout entier ton visage était comble de rêves.
Je me tus, t’observant, tressaillant sans un mot.
Comme tout me revint ! D’avoir livré déjà
Autrefois tout mon être, au long de vieilles nuits,

À la lune, au vallon que j’avais trop aimé,
Où sur les coteaux nus, les arbres, çà et là,
Malingres se dressaient ‒ et dans leurs intervalles
Allaient, bas et petits, les nuages de brume ;

Le fleuve laissait bruire au milieu du silence
Toujours fraîches, toujours étrangères, les eaux
D’une blancheur d’argent ‒ comme tout me revint !

Comme tout me revint ! Car à toutes ces choses
Ainsi qu’à leur beauté ‒ qui ne fut point féconde ‒
J’avais entier livré mon être, en grand désir
Comme à présent de regarder ta chevelure
Ainsi que cet éclat transperçant tes paupières.


Dein Antlitz war mit Träumen ganz beladen.
Ich schwieg und sah dich an mit stummem Beben.
Wie stieg das auf! Daß ich mich einmal schon
In frühern Nächten völlig hingegeben

Dem Mond und dem zuviel geliebten Tal,
Wo auf den leeren Hängen auseinander
Die magern Bäume standen und dazwischen
Die niedern kleinen Nebelwolken gingen

Und durch die Stille hin die immer frischen
Und immer fremden silberweißen Wasser
Der Fluß hinrauschen ließ – wie stieg das auf!

Wie stieg das auf! Denn allen diesen Dingen
Und ihrer Schönheit – die unfruchtbar war –
Hingab ich mich in großer Sehnsucht ganz,
Wie jetzt für das Anschaun von deinem Haar
Und zwischen deinen Lidern diesen Glanz!


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Andrew Marvell (1624-1678) : La rosée / Ros


Vois à l’aube tomber la perle de rosée
‒ Venant d’un sein de rose elle humecte les roses ‒
Et les fleurs se dresser, troublées, cherchant à plaire,
Lutter pour l’attirer chacune en ses pétales.
‒ Mais elle, envisageant la voûte paternelle,
Méprise le seuil peint de ces nouveaux asiles,
Et recluse dans l’orbe éclatant de sa forme,
Mime autant qu’elle peut l’eau de l’orbe éthéré.
Sa noblesse fait fi de la pourpre odorante,
À son souple trajet pèse peu son pas chaste.
Mais en de longs regards fixant le ciel lointain,
Son éclat se consume, elle pend, amoureuse,
S’afflige, et de douleur muée en douleur pure,
S’affaiblit tel un pleur mouillant des joues de rose.
Tremblant de peur devant son nid qui branle, inquiète,
Elle s’enfuit, quand l’air se meut sous le zéphyr :
Comme s’épeure aussi l’innocente fillette
Rentrant de nuit chez soi sans être accompagnée,
Ainsi le vent hérisse en l’agitant la goutte
Qui craint pour sa pudeur de tout son être vierge,
Tant qu’un rayon clément n’évapore sa course
Et qu’à soi le soleil, son père, ne l’attraie.

Telle est, pût-on l’y voir, parmi l’humaine fleur,
L’âme en son long séjour où elle est exilée,
Qui, pensant aux festins du ciel originel,
Écarte les hanaps et la pourpre des couches.
Goutte de la sainte Onde, éclat du Feu pérenne,
Que ne charme habit rouge ou parfum de Saba,
Mais qui, recluse au sein de sa propre lumière,
Converge, sinueuse, en des cercles infimes
Et suivant en esprit la courbe des grands dieux,
Fait un globe étoilé de son orbe restreint.
Close sur son emprunt de la forme opposite,
Dressant ses flancs partout, elle se ferme au monde,
Mais en son rond miroir boit les rayons, parée,
Et s’ouvre en sa splendeur au jour qui l’enveloppe.
L’œil aux dieux : rutilante, obscure, l’œil au sol,
En son mépris du reste et son amour du ciel,
D’un bond ‒ voulant partir d’ici rapidement ‒
Pleinement libérée, en route pour les cieux,
Tendant sa course en l’air, tout entière sphérique,
Elle pointe tout droit, traçant un chemin prompt.
La manne ainsi, couvrant les tables bienheureuses,
Joncha le sol désert, étincelle glacée :
Glacée au sol, mais le Soleil, bon, l’absorbant,
Aux astres d’où tombée, elle revint plus pure.


Cernis ut Eio descendat Gemmula Roris,
__Inque Rosas roseo transfluat orta sinu.
Sollicita Flores stant ambitione supini,
__Et certant foliis pellicuisse suis.
Illa tamen patriae lustrans fastigia Sphaerae,
__Negligit hospitii limina picta novi.
Inque sui nitido conclusa voluminis orbe,
__Exprimit aetherei qua licet Orbis aquas.
En ut odoratum spernat generosior Ostrum,
__Vixque premat casto mollia strata pede.
Suspicit at longis distantem obtutibus Axem,
__Inde & languenti lumine pendet amans,
Tristis, & in liquidum mutata dolore dolorem,
__Marcet, uti roseis Lachryma fusa Genis.
Ut pavet, & motum tremit irrequieta Cubile,
__Et quoties Zephyro fluctuat Aura, fugit .
Qualis inexpertam subeat formido Puellam,
__Sicubi nocte redit incomitata domum.
Sic & in horridulas agitatur Gutta procellas,
__Dum prae virgineo cuncta pudore timet.
Donec oberrantem Radio clemente vaporet,
__Inque jubar reducem Sol genitale trahat.

Talis, in humano si possit flore videri,
__Exul ubi longas Mens agit usque moras;
Haec quoque natalis meditans convivia Coeli,
__Evertit Calices, purpureosque Thoros.
Fontis stilla sacri, Lucis scintilla perennis,
__Non capitur Tyria veste, vapore Sabae.
Tota sed in proprii secedens luminis Arcem,
__Colligit in Gyros se sinuosa breves.
Magnorumque sequens animo convexa Deorum,
__Sydereum parvo fingit in Orbe Globum.
Quam bene in adversae modulum contracta figurae
__Oppositum Mundo claudit ubique latus.
Sed bibit in speculum radios ornata rotundum;
__Et circumfuso splendet aperta Die.
Qua Superos spectat rutilans, obscurior infra;
__Caetera dedignans, ardet amore Poli.
Subsilit, hinc agili Poscens discedere motu,
__Undique coelesti cincta soluta Viae.
Totaque in aereos extenditur orbita cursus;
__Hinc punctim carpens, mobile stringit iter.
Haud aliter Mensis exundans Manna beatis
__Deserto jacuit Stilla gelata Solo:
Stilla gelata Solo, sed Solibus hausta benignis,
__Ad sua qua cecidit purior Astra redit.

(in Works of Andrew Marvell in two volumes, London, 1772, p. 163 et sq.)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

« Crois-tu que la ville ourle au point de ton impact… »


Crois-tu que la ville ourle au point de ton impact
ses cycles de parole et que pierre où bâtir
l’à-peu près du murmure (offerte à fleur de fleuve)
tu troues le cours des mots ourdis dans les jardins ?

Bêche en main pour le chou, la courge ou l’artichaut,
pas d’écho de ton nom dans la garenne fouie
ni plus haut sur la place où beuglent les bestiaux
– rien non plus pour troubler le babil des souillardes.

Ta voix ricoche sur l’écorce de l’eau sourde,
pas d’autre barde ici que la barque au licou
mufle annelé piaffant cularde sur son ru(t);

Et si la rivière ouvre à l’occasion la bouche,
c’est pour gober tout crû la goûteuse hirondelle,
sans remous au pourtour de la proie qu’elle engouffre.

(© LEM 28 août 1996)

 

Clair de lune


Nous avons dormi toute cette lune
l’un dans les bras de l’autre,
les murs ont épelé nos prénoms au passage –

et nous fûmes dociles
à la déclivité
quand nos peaux confondues
glissèrent des miroirs,

libérant notre argile à l’appel de la terre.

(© LEM 2010)

 

« Quel éveil pour la pierre endormie de tes reins ? »


Quel éveil pour la pierre
endormie de tes reins ?
Mes lèvres ou mes paumes
sinueusement claires
sur la nuit de ta peau,
faisant chemin,
posant lumière
sur ton sol familier, tes sentiers, tes collines,
ouvrant ta terre au feu ?

– aurore en pluie
glissant sur ton argile :
au toucher de tes feuilles,
à leur branle fluide,
tes lombes mouleront la forme d’un oiseau :
une nichée de cailles
dans l’épaisseur des chaumes
fluant à son envol en source de duvet –
gourde offerte à ma bouche
d’arpenteur assoiffé…

(© LEM 2011)

 

Toutes chambres apprennent…


Toutes chambres apprennent
à chanter la peau nue
au rythme de nos veines
et prennent leur envol
vers une île perdue,

l’abondance des graines
guide l’aile sonore
– et nous aurons vécu
dans le creux des miroirs
plus de deux vies humaines

revêtues de lumière
pour connaître la mue
dans l’île solitaire,
de deux ne faisant qu’une
même île corallienne.

(© LEM 6 janvier 2013)

 

Nous irons sous l’écorce…


Nous irons sous l’écorce avec le sang de l’arbre
nichant dans le feuillage en attendant que passe,
haleté par la mer, un nuage : 

épousant son chemin de souffle et de vapeur,
nous quêterons les feux pour le simple repère,
survolerons l’amer sans y faire d’escale,
gréés tous deux d’essor et de plume vivante,
sans regret de la branche et sans regret du sol : 

l’air nu pour unique demeure,
l’os léger de l’oiseau pour unique ossature.

(© LEM 6 janvier 2012)

 

L’éternité dans la Gartempe


‒ Tu verras, le néant c’est néant, sous la terre
il n’y a rien, que de la terre et des licoches,
tessons gaulois, romains, gallo-romains,
c’est tout néant et compagnie, rien qui remue,
fouette le sang, le muscle y perd son élastique…

‒ Je n’y veux rien qu’une rivière,
moi, sans barque ou pêcheur à cuissardes,
ou le nocher, le passeur d’âmes
guignant de son œil à glaucome
une île potentielle entourée par des joncs,
des gens, des ombres, on reconnaît quand on approche
celle arrachée à la Gartempe
(elle a saigné de l’avorton),
avec son saule thaumaturge, on en soignait
verrues, vieillards en nage et les chaleurs des bêtes :

envie de cette éternité fluviale,

d’y être carpe ou nénuphar
quitte à gésir dans un carnier.

(© LEM 1er juillet 2017)

 

Maria Luise Weissmann (1899-1929) : Le Mourant / Der Sterbende


Mes limites se sont effondrées, me voici
Hors de toute mesure entièrement offert,
Et en profonde et fraternelle confiance
Les choses éloignées respirent en moi-même,
Et vont me recouvrant de leur proximité.
Ô rigide enveloppe, ô séparation,
Qui à la fin s’échappe ainsi qu’un rêve lourd !
Que je sache à présent : dès lors le soir tombe,
Il entre en mes tréfonds comme dans les forêts.


Die Grenzen fallen ab von mir, ich ward
Ganz unermeßlich Hingegebener.
Und so mir tief und brüderlich vertraut
Atmen in mir die fernen Dinge
Und decken mich mit aller Nähe zu.
Oh starre Hülle Abgeschiedenheit,
Die endlich wie ein schwerer Traum entglitt!
Daß ich nun weiß: wenn dann der Abend fällt,
Bricht er in mich so tief wie in die Wälder ein.

(in Das frühe Fest, 1922)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.