Catulle, XVI : contre Aurelius et Furius / ad Aurelium et Furium

Je vous enculerai, vous sucerez ma queue,
Tarlouze d’Aurélius, et toi, Furius, pédé :
Vous avez lu mes vers, assez pour vous fonder
À me croire impudique : ils sont licencieux.
Un poète bien sûr doit être chaste et pieux,
Mais pourquoi faudrait-il que le soient ses poèmes ?
Eux sont plus amusants – et plus jolis, quand même ! –
S’ils défient la pudeur et sont licencieux,
Et s’ils ont le pouvoir d’exciter de picots
Certes pas le blanc bec, mais l’adulte poilu
Ankylosé de reins qui le tiennent perclus !
Vous deux, pour avoir lu mon « milliers de bécots »*,
Vous me jugez à peine mâle ou juste un peu ?
– Je vous enculerai, vous sucerez ma queue.

* : allusion à un célèbre poème de Catulle.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Pedicabo ego vos et irrumabo,
Aureli pathice et cinaede Furi,
qui me ex versiculis meis putastis,
quod sunt molliculi, parum pudicum.
Nam castum esse decet pium poetam
ipsum, versiculos nihil necesse est;
qui tum denique habent salem ac leporem,
si sunt molliculi ac parum pudici,
et quod pruriat incitare possunt,
non dico pueris, sed his pilosis
qui duros nequeunt mouere lumbos.
Vos, quod milia multa basiorum
legistis, male me marem putatis?
pedicabo ego uos et irrumabo.

Catulle, XXXIII : contre les Vibennius, père et fils

Prince des rapineurs en bains-douches, tonton
Vibennius et toi, son pédé de fiston
(Car si la main du père est culottée de crasse,
Le fils a quant à lui le cul plutôt vorace) :
Mais fichez donc le camp sous de tristes tropiques !
Dès lors que les larcins du père sont connus
De chacun, et du fils le popotin velu,
Pour en tirer des sous, désormais, c’est bernique !

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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O furum optime balneariorum
Vibenni pater et cinaede fili
(nam dextra pater inquinatiore,
culo filius est voraciore),
cur non exilium malasque in oras
itis? quandoquidem patris rapinae
notae sunt populo, et natis pilosas,
fili, non potes asse venditare.

Perse (34-62 ap. JC) : la lecture publique (Satires, I, 12-21)

Que faire ? J’ai la rate explosée de fous rires :
Prose ou vers, on se claquemure pour écrire
Ce toc où s’asphyxient les plus amples poumons.
Face au public, coiffé, portant nouveau veston
Et chevalière blanche ainsi qu’aux jours de fête,
On lit, juché bien haut, déliée la luette
D’un coup de gargarisme, et l’œil comme en orgasme.
Et là, sans retenue, la voix pleine de spasmes,
L’élite a le frisson si quelque vers s’arrime
À sa croupe fouillée du va-et-vient des rimes.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Quid faciam? sed sum petulanti splene cachinno.
Scribimus inclusi, numeros ille, hic pede liber,
Grande aliquid, quod pulmo anime prælargus anhelet.
Scilicet hæc populo, pexusque, togaque recenti,
Et natalitia tandem cum sardonyche albus,
Sede leges celsa, liquido quum plasmate guttur
Mobile collueris, patranti fractus ocello.
Hic neque more probo videas, neque voce serena,
Ingentes trepidare Titos, quum carmina lumbum
Intrant, et tremulo scalpuntur ubi intima versu.

Malcolm Lowry (1909-1957) : Pas de route calme / No still path

Hélas, aucune route calme dans mon âme,
– Je suis mauvais –, aucune dans mes souvenirs ;
Aucune que ne tienne ou la goule ou le diable,
Où mes amours touchent des ailes et soupirent,
L’empruntant pour entrer en silence où le rêve
A sa place embrasée de fruits d’or, de clarté
Qui nimbe le visage irradié sans trêve
De l’amour – l’amour-même – et troue l’obscurité.

Il n’y a pas de route, aucune route, non
Sauf celle peut-être où va l’abstraction,
Où monte le précepte, où la métaphysique
S’écroule, où, délaissés, les principes claudiquent.
Aucune route, non, mais comme un fleuve en crue
Où se noyant, traînées, des formes gesticulent.


Alas, there is no still path in my soul,
I being evil, none of memory;
No path, untenanted by fiend or ghoul,
Where those I have loved best touch wings and sigh,
And passing enter silently the place
Of dream, illumined by bright fruit, and light,
That circles from the always brightest face
Of love itself, and dissipates the night.

There is no path, there is no path at all,
Unless perhaps where abstract things have gone
And precepts rise and metaphysics fall,
And principles abandoned stumble on.
No path, but as it were a river in spate
Where drowning forms, downswept, gesticulate.

(in Selected Poems of Malcolm Lowry, City Lights Books, San Francisco, 1962)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Nelly Sachs (1891-1970) : Dos tourné je t’attends / Abgewandt warte ich auf dich

Dos tourné
je t’attends
bien loin des vivants tu séjournes
ou près d’eux.

Dos tourné
je t’attends
car point n’ont les libérés
par le nœud de mélancolie
à se voir retenus
ni couronnés
de la couronne en poussière d’étoile –

l’amour est une plante de sable
qui dans le feu sert
et n’est pas dévorée –

Dos tourné
je t’attends –

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Abgewandt
warte ich auf dich
weit fort von den Lebenden weilst du
oder nahe.

Abgewandt
warte ich auf dich
denn nicht dürfen Freigelassene
mit Schlingen der Sehnsucht
eingefangen werden
noch gekrönt
mit der Krone aus Planetenstaub –

die Liebe ist eine Sandpflanze
die im Feuer dient
und nicht verzehrt wird –

Abgewandt
wartet sie auf dich –

(in Flucht und Verwandlung, 1958)

Gabriela Mistral (1889-1957) : L’Amour qui se tait / El amor que calla

Si je te haïssais, j’exprimerais ma haine
en parlant, péremptoire et pleine d’assurance ;
oui, mais je t’aime et mon amour n’a confiance
aucune en la si obscure parole humaine.

Tu le désirerais criant et qui fulmine,
mais s’élevant de si profond il a rompu
le cours de son torrent qui brûle, et disparu,
avant d’aller en gorge et d’aller en poitrine.

Je suis de même qu’un étang près du débord
et je te parais être un inerte jet d’eau.
La raison ? Ma douleur incapable de mots,
bien plus atroce que la marche vers la mort !

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Si yo te odiara, mi odio te daría
en las palabras, rotundo y seguro;
pero te amo y mi amor no se confía
a este hablar de los hombres, tan oscuro.

Tú lo quisieras vuelto en alarido,
y viene de tan hondo que ha deshecho
su quemante raudal, desfallecido,
antes de la garganta, antes del pecho.

Estoy lo mismo que estanque colmado
y te parezco un surtidor inerte.
¡Todo por mi callar atribulado
que es más atroz que el entrar en la muerte!

(in Desolación [1922])

Perse (34-62 après JC) : contre ceux qui s’épilent (Satires, IV, 33-41)

[…] Mais tu lézardes, oint, t’ensoleillant le derme :
Un quidam près de toi, te coudoyant, d’un ferme
Crachat conspue les mœurs, et ceux qui leurs parties
Désherbent pour montrer au peuple un vit flétri.
Tu peignes à tes joues du poil bien parfumé :
Pourquoi à ton bas-ventre un charançon rasé ?
Cinq lutteurs auraient beau s’acharner sur tes herbes
Et tes fesses embues, à coups de pince acerbe :
Pas même une charrue n’y aurait de succès… […]

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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At si unctus cesses, et figas in cute solem,
Est prope te ignotus, cubito qui tangat, et acre
Despuat in mores, penemque arcanaque lumbi
Runcantem, populo marcentes pandere vulvas.
Tu cum maxillis balanatum gausape pectas,
Inguinibus quare detonsus gurgulio exstat?
Quinque palæstritæ licet hæc plantaria vellant,
Elixasque nates labefactent forcipe adunca,
Non tamen ista felix ullo mansuescit aratro.

Luis Cernuda (1902-1963) : Rivages de l’amour / Orillas del amor

Comme une voile sur la mer
condense cette ardeur bleuâtre qui s’élève
jusqu’aux étoiles à venir,
faite échelle de flots
par où des pieds divins descendent dans l’abîme,
ainsi ta forme-même
ange, démon, rêve du rêve d’un amour
condense en moi l’ardeur qui jadis élevait
jusques aux nuages ses flots mélancoliques.

Éprouvant encor les forces de cette ardeur,
moi, le très amoureux,
sur les rivages de l’amour,
invisible à toute lumière
définitivement mort ou vivant,
je contemple ses flots et voudrais ne noyer,
éperdu du désir
de descendre, tels ces anges par l’échelle d’écume,
jusques au fond du même amour que nul homme n’a vu.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Como una vela sobre el mar
resume ese azulado afán que se levanta
hasta las estrellas futuras,
hecho escala de olas
por donde pies divinos descienden al abismo,
también tu forma misma,
ángel, demonio, sueño de un amor soñado,
resume en mí un afán que en otro tiempo levantaba
hasta las nubes sus olas melancólicas.

Sintiendo todavía los pulsos de ese afán,
yo, el más enamorado,
en las orillas del amor,
sin que una luz me vea
definitivamente muerto o vivo,
contemplo sus olas y quisiera anegarme,
deseando perdidamente
descender, como los ángeles aquellos por la escala de espuma,
hasta el fondo del mismo amor que ningún hombre ha visto.

(in Donde habite el olvido, 1931)

Ricardo Paseyro, 1925-2009 : La mort / La Muerte

En cet instant précis que la belle saison
revient et vêt le temps d’une lueur d’oubli,
ah, si jamais la mort s’avançait pas à pas
voilée d’un masque dans l’illusion de l’air !
Si délaissant les créatures étourdies
elle tournait avec lenteur vers moi ses yeux
adoucis par la grâce et profondément vides,
avec elle j’irais m’avançant pas à pas,
de tout mon être, évanoui dans les splendeurs,
comme celui qui se libère d’un trop plein.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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En este instante en que la primavera
vuelve y viste de luz de olvido el tiempo,
¡si llegara la muerte paso a paso
enmascarada en la ilusión del aire!
Si desde las criaturas distraídas
tornase lentamente a mí los ojos
suaves de gracia y hondos de vacío,
yo me fuera con ella paso a paso,
total, desvanecido en esplendores,
como quien se deshace de tan pleno.

(in Mortal amor de la batalla,1965)

Catulle, Poèmes, V : Vivons, ma Lesbie, vivons et aimons / Vivamus mea Lesbia, atque amemus

Le texte en latin, avec scansion (hendécasyllabe) :

Vivons, ma Lesbie, vivons et aimons :
Et quelque sourcil qu’un grave barbon
Fronce devant nous, battons-en nous l’œil !
Tout soleil renaît au nocturne deuil :
Mais quand ont péri nos lumières brèves
Il nous faut dormir la grand-nuit sans trêve.

Je veux de baisers des mille et des cents,
Puis encore mille et encore cent
Puis mille de suite et puis encor cent.
Alors ces baisers, ces mille et ces mille,
Brouillons-en le tout, perdons-en le fil :
Un méchant pourrait un sort nous jeter
S’il savait le tout de tous nos baisers.


Vivamus mea Lesbia, atque amemus,
rumoresque senum severiorum
omnes unius aestimemus assis!
soles occidere et redire possunt:
nobis cum semel occidit brevis lux,
nox est perpetua una dormienda.
da mi basia mille, deinde centum,
dein mille altera, dein secunda centum,
deinde usque altera mille, deinde centum.
dein, cum milia multa fecerimus,
conturbabimus illa, ne sciamus,
aut ne quis malus invidere possit,
cum tantum sciat esse basiorum.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.