Perse (34-62 après JC) : contre ceux qui s’épilent (Satires, IV, 33-41)

[…] Mais tu lézardes, oint, t’ensoleillant le derme :
Un quidam près de toi, te coudoyant, d’un ferme
Crachat conspue les mœurs, et ceux qui leurs parties
Désherbent pour montrer au peuple un vit flétri.
Tu peignes à tes joues du poil bien parfumé :
Pourquoi à ton bas-ventre un charançon rasé ?
Cinq lutteurs auraient beau s’acharner sur tes herbes
Et tes fesses embues, à coups de pince acerbe :
Pas même une charrue n’y aurait de succès… […]

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

At si unctus cesses, et figas in cute solem,
Est prope te ignotus, cubito qui tangat, et acre
Despuat in mores, penemque arcanaque lumbi
Runcantem, populo marcentes pandere vulvas.
Tu cum maxillis balanatum gausape pectas,
Inguinibus quare detonsus gurgulio exstat?
Quinque palæstritæ licet hæc plantaria vellant,
Elixasque nates labefactent forcipe adunca,
Non tamen ista felix ullo mansuescit aratro.

Luis Cernuda (1902-1963) : Rivages de l’amour / Orillas del amor

Comme une voile sur la mer
condense cette ardeur bleuâtre qui s’élève
jusqu’aux étoiles à venir,
faite échelle de flots
par où des pieds divins descendent dans l’abîme,
ainsi ta forme-même
ange, démon, rêve du rêve d’un amour
condense en moi l’ardeur qui jadis élevait
jusques aux nuages ses flots mélancoliques.

Éprouvant encor les forces de cette ardeur,
moi, le très amoureux,
sur les rivages de l’amour,
invisible à toute lumière
définitivement mort ou vivant,
je contemple ses flots et voudrais ne noyer,
éperdu du désir
de descendre, tels ces anges par l’échelle d’écume,
jusques au fond du même amour que nul homme n’a vu.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Como una vela sobre el mar
resume ese azulado afán que se levanta
hasta las estrellas futuras,
hecho escala de olas
por donde pies divinos descienden al abismo,
también tu forma misma,
ángel, demonio, sueño de un amor soñado,
resume en mí un afán que en otro tiempo levantaba
hasta las nubes sus olas melancólicas.

Sintiendo todavía los pulsos de ese afán,
yo, el más enamorado,
en las orillas del amor,
sin que una luz me vea
definitivamente muerto o vivo,
contemplo sus olas y quisiera anegarme,
deseando perdidamente
descender, como los ángeles aquellos por la escala de espuma,
hasta el fondo del mismo amor que ningún hombre ha visto.

(in Donde habite el olvido, 1931)

Ricardo Paseyro, 1925-2009 : La mort / La Muerte

En cet instant précis que la belle saison
revient et vêt le temps d’une lueur d’oubli,
ah, si jamais la mort s’avançait pas à pas
voilée d’un masque dans l’illusion de l’air !
Si délaissant les créatures étourdies
elle tournait avec lenteur vers moi ses yeux
adoucis par la grâce et profondément vides,
avec elle j’irais m’avançant pas à pas,
de tout mon être, évanoui dans les splendeurs,
comme celui qui se libère d’un trop plein.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

En este instante en que la primavera
vuelve y viste de luz de olvido el tiempo,
¡si llegara la muerte paso a paso
enmascarada en la ilusión del aire!
Si desde las criaturas distraídas
tornase lentamente a mí los ojos
suaves de gracia y hondos de vacío,
yo me fuera con ella paso a paso,
total, desvanecido en esplendores,
como quien se deshace de tan pleno.

(in Mortal amor de la batalla,1965)

Catulle, Poèmes, V : Vivons, ma Lesbie, vivons et aimons / Vivamus mea Lesbia, atque amemus

Le texte en latin, avec scansion (hendécasyllabe) :

Vivons, ma Lesbie, vivons et aimons :
Et quelque sourcil qu’un grave barbon
Fronce devant nous, battons-en nous l’œil !
Tout soleil renaît au nocturne deuil :
Mais quand ont péri nos lumières brèves
Il nous faut dormir la grand-nuit sans trêve.

Je veux de baisers des mille et des cents,
Puis encore mille et encore cent
Puis mille de suite et puis encor cent.
Alors ces baisers, ces mille et ces mille,
Brouillons-en le tout, perdons-en le fil :
Un méchant pourrait un sort nous jeter
S’il savait le tout de tous nos baisers.


Vivamus mea Lesbia, atque amemus,
rumoresque senum severiorum
omnes unius aestimemus assis!
soles occidere et redire possunt:
nobis cum semel occidit brevis lux,
nox est perpetua una dormienda.
da mi basia mille, deinde centum,
dein mille altera, dein secunda centum,
deinde usque altera mille, deinde centum.
dein, cum milia multa fecerimus,
conturbabimus illa, ne sciamus,
aut ne quis malus invidere possit,
cum tantum sciat esse basiorum.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Horace : Le Printemps (Solvitur acris hiems, in Odes, I,4)

Dénoué, l’âpre hiver : printemps, brise, à nouveau,
___Bateaux à sec affloués au palan,
Hors l’étable, bétail ! croquant, loin du fourneau !
___Les prés ne sont plus niellés de blanc.

Déjà Vénus mène ses chœurs ; lune au zénith,
___Unies aux Nymphes, les Grâces jocondes
Alternent leurs brisés ; Vulcain – ce feu ! – visite
___Le Cyclope en ses fonderies profondes.

C’est le temps, crâne pur, de te sacrer de feuilles
___Ou des fleurs semées parmi le dégel.
C’est le temps d’immoler au Faune dans les breuils –
___Suivant ses penchants – chevrette ou agnelle.

La pâle mort d’un même pied détruit manoirs
___Et taudis ; bienheureux Sextius, va :
La vie si brève nous dénie tout long espoir.
___Déjà la nuit te presse, et l’au-delà ;

Voici où gîte la Faucheuse : à l’arrivée,
___Finis banquets, vins bus à l’aveuglette,
Le tendre Lycidan : fini, pour l’heure aimé
___Des jouvenceaux – et bientôt des grisettes.


Solvitur acris hiems grata vice veris et Favoni
___trahuntque siccas machinae carinas
ac neque iam stabulis gaudet pecus aut arator igni
___nec prata canis albicant pruinis.

Jam Cytherea choros ducit Venus imminente luna
___junctaeque Nymphis Gratiae decentes
alterno terram quatiunt pede, dum gravis Cyclopum
___Volcanus ardens visit officinas.

Nunc decet aut viridi nitidum caput impedire myrto
___aut flore, terrae quem ferunt solutae,
nunc et in umbrosis Fauno decet immolare lucis,
___seu poscat agna sive malit haedo.

Pallida Mors aequo pulsat pede pauperum tabernas
___regumque turris. O beate Sexti,
vitae summa brevis spem nos vetat inchoare longam;
___Jam te premet nox fabulaeque Manes_________

Et domus exilis Plutonia; quo simul mearis,
___nec regna vini sortiere talis
nec tenerum Lycidan mirabere, quo calet juventus
___nunc omnis et mox virgines tepebunt.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres odes d'Horace sur ce blog :

Federico García Lorca : Sonnet (Largo espectro de plata conmovida)

Spectre considérable agité d’argenture
la brise de la nuit venue dans un soupir
d’une main grise ouvrit mon ancienne blessure
et puis s’en fut ; m’allait emplissant le désir.

Meurtrissure d’amour qui me donnera vie
sang jamais épuisé, source de clarté pure.
Fissure où Philomène amuïe de tout cri
aura forêt, douleur et câlines ramures.

Quelle douce rumeur s’empare de ma tête !
Je me tiendrai tout près de cette fleur discrète
où d’âme dépourvue ta vénusté louvoie.

Et l’eau des rus errants se teindra de doré
tandis que coulera mon sang dans les sous-bois
empreints d’odeurs et de mouillure de l’orée.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Largo espectro de plata conmovida
el viento de la noche suspirando
abrió con mano gris mi vieja herida
y se alejó; yo estaba deseando.

Llaga de amor que me dará la vida
perpetua sangre y pura luz brotando.
Grieta en que Filomena enmudecida
tendrá bosque, dolor y nido blando.

¡Ay qué dulce rumor en mi cabeza!
Me tenderé junto a la flor sencilla
donde flota sin alma tu belleza.

Y el agua errante se pondrá amarilla,
mientras corre mi sangre en la maleza
olorosa y mojada de la orilla.

(in Canciones [1921-1924])

Federico García Lorca : Je prononce ton nom / Yo pronuncio tu nombre

Je prononce ton nom
Pendant les nuits obscures,
Lorsque les astres viennent
S’abreuver à la lune
Et que dorment les branches
Des frondaisons cachées.
Et je me sens miné
D’amour et de musique.
Folle montre qui chante
De vieilles heures mortes  !

Je prononce ton nom
Dans cette nuit obscure
Et ton nom me paraît
Plus lointain que jamais.
Plus lointain que toutes les étoiles
Et plus dolent que la pluie docile.

T’aimerai-je comme hier
De nouveau ? Quelle faute
Mon cœur a-t-il commise ?
Si se lève la brume,
Quel autre amour m’attend ?
Sera-t-il calme et pur ?
Que ne peuvent mes doigts
Ah ! effeuiller la lune !

(Grenade, 10 novembre 1919)

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Yo pronuncio tu nombre
En las noches oscuras
Cuando vienen los astros
A beber en la luna
Y duermen los ramajes
De las frondas ocultas.
Y yo me siento hueco
De pasión y de música.
Loco reloj que canta
Muertas horas antiguas.

Yo pronuncio tu nombre,
En esta noche oscura,
Y tu nombre me suena
Más lejano que nunca.
Más lejano que todas las estrellas
Y más doliente que la mansa lluvia.

¿Te querré como entonces
Alguna vez? ¿Qué culpa
Tiene mi corazón?
Si la niebla se esfuma
¿Qué otra pasión me espera?
¿Será tranquila y pura?
¡¡Si mis dedos pudieran
Deshojar a la luna!!

(Granada, 10 de noviembre de 1919)

Douglas Dunn (1942) : Musique de loch / Loch music

J’écoute un enregistrement de Bach
Se faire l’écho des rythmes d’un loch.
À travers brune et libellules qui se mêlent
Se pose une musique sur mes prunelles
Jusqu’à me faire entendre la vie des bruyères,
Les pierres enfouies, les ombreux conifères,
Et ce que j’entends, c’est ce que je vois,
La divinité d’un soir estival.
Je ne suis plus ce soir administré
Mais je sens ma vie comme transportée
Par-delà le royaume où je suis à demeure
Vers des extrémités qui me sont personnelles,
Tandis qu’à mon poignet, mon pouls surexcité
Énumère le sang de qui m’est étranger.
Les arbres embrumés, mouvants, clament le sens
De la vue dégagée de toute intelligence ;
L’intellect de l’eau me fait l’exposé
D’une physique et riche vérité.
Je ne nourris rien avec les étoiles,
Ni les minéraux, tandis que j’étale
Un éparpillement de lavis tremblotants
Aussi légers que cendre contre vent.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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I listen as recorded Bach
Restates the rhythms of a loch.
Through blends of dusk and dragonflies
A music settles on my eyes
Until I hear the living moors,
Sunk stones and shadowed conifers,
And what I hear is what I see,
A summer night’s divinity.
And I am not administered
Tonight, but feel my life transferred
Beyond the realm of where I am
Into a personal extreme,
As on my wrist, my eager pulse
Counts out the blood of someone else.
Mist-moving trees proclaim a sense
Of sight without intelligence;
The intellects of water teach
A truth that’s physical and rich.
I nourish nothing with the stars,
With minerals, as I disperse,
A scattering of quavered wash
As light against the wind as ash.

(in New Selected Poems 1964-2000 [Faber, 2003])

Georg Trakl (1887-1914) : Toussaint / Allerseelen (in Poésies complètes)

Qui est Georg Trakl ?

Les dames, les messieurs, affligés compagnons,
Recouvrent aujourd’hui de fleurs bleues, écarlates,
Les tombes éclaircies timidement d’un ton :
Œuvrant face à la mort en pauvres automates.

Oh, qu’ils semblent ici humbles et angoissés,
Tels des ombres campées derrière des haies noires.
L’autan sonne des pleurs des enfants jamais nés,
Et on voit des lueurs quitter leur trajectoire.

Les soupirs des amants gagnent les frondaisons,
Tandis que là pourrit la mère avec sa fille.
La ronde des vivants semble une illusion,
Qu’au soir venu le vent drôlement éparpille.

Leur vie : un tel fatras empli d’afflictions !
Mon Dieu, prends en pitié la femme et sa souffrance,
Cette absence d’espoir, ces lamentations !
Dans le ciel étoilé, seul, muet, l’on s’avance.


Die Männlein, Weiblein, traurige Gesellen,
Sie streuen heute Blumen blau und rot
Auf ihre Grüfte, die sich zag erhellen.
Sie tun wie arme Puppen vor dem Tod.

O! wie sie hier voll Angst und Demut scheinen,
Wie Schatten hinter schwarzen Büschen stehn.
Im Herbstwind klagt der Ungebornen Weinen,
Auch sieht man Lichter in die Irre gehn.

Das Seufzen Liebender haucht in Gezweigen
Und dort verwest die Mutter mit dem Kind.
Unwirklich scheinet der Lebendigen Reigen
Und wunderlich zerstreut im Abendwind.

Ihr Leben ist so wirr, voll trüber Plagen.
Erbarm’ dich Gott der Frauen Höll’ und Qual,
Und dieser hoffnungslosen Todesklagen.
Einsame wandeln still im Sternensaal.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Catulle (Poèmes, III) : Déploration du moineau de Lesbie / Fletus passeris Lesbiae

Il s’agit d’un des poèmes parmi les plus connus de Catulle. J’ai tenté, dans la présente traduction, de demeurer au plus près du texte latin, et respecté, chaque fois que la versification française me le rendait possible, de conserver les nombreuses répétitions originelles, qui donnent à cette courte élégie sa si sincère tonalité, à mille lieues de toute rhétorique. 

Vénus et tous les Cupidons, pleurez,
Et vous, adorateurs de vénusté :
Il est mort, le moineau de ma chérie,
Le moineau, le plaisir de ma chérie,
Plus aimé d’elle que ses propres yeux,
L’oiseau de miel qui la connaissait mieux
Que le bambin ne fait de sa maman !
– Et de sa gorge à peine s’éloignant,
Près d’elle, çà, là, de sautiller,
Daignant pour elle seule pépier…
Voici qu’il va, par ténébreux chemin,
Là d’où personne, dit-on, ne revient…
Malheur à vous, ténèbres de malheur
Qui dévorez les plus humbles splendeurs :
Vous m’avez pris le plus beau des moineaux !
Fait de malheur, pauvre petit moineau !
– Par ta faute, les yeux de ma chérie
De gros pleurs et de rouge sont meurtris. 

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Lugete, o Veneres Cupidinesque,
et quantum est hominum venustiorum:
passer mortuus est meae puellae,
passer, deliciae meae puellae,
quem plus illa oculis suis amabat.
nam mellitus erat suamque norat
ipsam tam bene quam puella matrem,
nec sese a gremio illius mouebat,
sed circumsiliens modo huc modo illuc
ad solam dominam usque pipiabat.
qui nunc it per iter tenebricosum
illuc, unde negant redire quemquam.
at vobis male sit, malae tenebrae
Orci, quae omnia bella devoratis:
tam bellum mihi passerem abstulistis
o factum male! o miselle passer!
tua nunc opera meae puellae
flendo turgiduli rubent ocelli.