Elke Erb (née en 1938) : Pause blanche / Weisse Pause

Qui est Elke Erb ?


Jetant un œil au petit arbre en fleurs,
je vis ses mille blancs silencieux et figés,

comme brillants sur le ciel,
figés, étranges, gardant silence,

puis, en haut dans la chambre
je me suis rappelé

comme dans mon enfance, à la campagne,
de la cuisine je regardais, figée,

par trop tomber, tomber
la neige. Une drogue un peu.

Une attirance. Qui dévore et qui dure.
Un regard immobile

de retour vers le peu familier.
Liberté comme étrangeté, millier,

car sans conteste tout était là figé,
pierres en tas, rond des pommes, orge aux rats.

Toutefois l’œil y gagnait
le maisonnier¹ de la maison…

¹ : Je traduis ainsi, par cet adjectif un peu désuet, hausig, qui semble être une création de l’auteur.


Als ich in das blühende Bäumchen sah,
stand sein Tausendweiß still und starrte,

als prange es vor dem Himmel,
starr und fremd hielt die Stille,

und nachher, oben im Zimmer,
habe ich mich erinnert,

wie ich selbst im Kindesalter
auf dem Land aus der Küche starrte

exzessiv in das Schneien
und Schneien. Ein wenig Droge.

Ein Reiz. Er zehrt und dauert.
Ein unverwandtes Schauen

zurück in das nicht Traute.
Freiheit gleich Fremde gleich Tausend,

denn da starrte ja alles,
Steinrücken, Apfelrund, Graslauf.

Jedoch gewann sich das Auge
das Hausige des Hauses …

(in Gänsesommer [1976])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Kathrin Bach (née en 1988) : vert / grün

Qui est Kathrin Bach ?


par millions des lapins verts et
leur poil empreint comme selle au dos du sol
la terre sellée de poil vert
contraints près à près à faire pré.
entre œil gauche et droit
s’étend verte la teinte qui teint
le blé grimpe au pavot
puis à la mâche des vaches
l’auge à mon visage est pleine de vert
et ce que je perçois clapote
ou gratte de soif.


millionen grüne Kaninchen und
ihre felle wie sattel auf den erdrücken gedrückt
den boden gesattelt mit grünem fell
eins ans andere gezwängt zu feld.
zwischen linkem und rechtem auge
liegt die farbe grün und färbt ab
den weizen hinauf den mohn
bald die klauen der kühe
der trog in meinem gesicht ist grün gefüllt
und was ich vernehme schwappt
oder scharrt durstig


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Johanna Wolff (1858-1953) : En bateau / Im Boot

Qui est Johanna Wolff ?


Parfums de trèfle et de girarde
doux et pressants vont par le sombre.
Ô comme j’aime ces parfums
et comme j’aime cette nuit !

Et posément ma rame glisse
parmi la vague où luit la lune.
Ô comme j’aime cette vague
et comme j’aime cet éclat !

Quand des bleu-sombre profondeurs
avec les souffles, les parfums,
oublis et pertes m’enténèbrent
de leur tendresse délicate
– quand mon esquif glisse sans bruit
parmi la nuit.


Klee und Nachtviolen duften
süß bedrängend durch das Dunkel.
O wie lieb ich diese Düfte
und wie lieb ich diese Nacht!

Und mein Ruder gleitet leise
durch die Wellen mondumflimmert.
O wie lieb ich diese Wellen
und wie lieb ich diesen Glanz!

Wenn aus dunkelblauen Tiefen
mit den Lüften, mit den Düften
ein Vergessen und Verlieren
mich umdämmert weich und sacht
und mein Nachen lautlos gleitet
durch die Nacht.

(in Wanderer wir. Ausgewählte Gedichte. [1939])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Natale Rondinini (1628?-1657) : Je dors, mais point mon cœur


La nuit peut bien couvrir la flamme de mes yeux,
Et vaincre de sommeil leur flambeau lumineux,
Ces yeux que les Amours entourent de décence
Et la Pudeur, la Grâce en sa triple présence :

Accablé de soucis, je ne suis point dispos,
La nuit charge mes yeux d’un repos sans repos,
Et l’apaisant sommeil devra se faire attendre
Tant qu’il ne couchera ma tête et mon cœur tendre¹.

¹ : Le texte imprimé porte sternas (qui impliquerait la présence d’un vocatif dont il n’y a pas trace). J’ai corrigé en sternat, plus satisfaisant pour la syntaxe. Capiti est une forme poétique, pour des raisons de métrique, de l’ablatif de caput.


Nox quamvis oculorum ignes premat atra nitentes,
__Et condant somno lumina victa faces;
Lumina, quae circum casti glomerantur Amores,
__Et Pudor, & triplici Gratia nexa choro:
Nox tamen assiduis lacerat praecordia curis,
__Imperat atque oculis irrequieta quies.
Nec prius obrepet, qui laxet pectora, somnus,
__Quam sternat capiti molle cor ipse meo.

(in Carmina illustium poetarum italorum tome XI, p. 94 [1721])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Kathrin Bach (née en 1988) : Pain / Brot

Qui est Kathrin Bach ?


par bouts jetés par les fenêtres
tentant des mouettes mes cheveux pour leur bec
vitrine et voilà derrière toi les bêtes
leur forme blanche le verre maint oiseau d’envergure
éparpillé sur la pelouse tournant son vol
vers du pain de Hollande émietté par ta main
si je fais de ta lèvre une croûte de pain la croûte
d’une fraîche tranche de pain bis elle mènera vers ma bouche
jusqu’au pain mou sans croûte mâché par une mouette


in stücken aus den fenstern geworfen
die möwen gelockt mein haar ihnen zum fraß
schaufenster und die tiere da hinter dir
ihre weiße fassung das glas mehrere schultern breit
vögel auf dem rasen verteilt richten ihren flug
nach holländischem brot von deiner hand zerbröckelt
mach ich deine lippe zu brotkruste zur kruste
einer frischen scheibe graubrot führ sie mir zum mund
bis das brot ohne kruste ist weich von einer möwe gekaut


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1509-1599) : Retraite de Lygdon, vieux chasseur

Qui est Giorgio Cichino ?


Lygdon te fait le don, Sylvain, de cette pique
dont l’âge, à contre-gré, lui ôte la pratique.
Au temps qu’il fut robuste, il recouvrit souvent
ton cyprès de peaux d’ours et de riches présents.
Souvent avec sa meute il courut dès l’aurore
les forêts où le soir on le voyait encore.
Déclinant, désormais, chargé d’ans, de torpeur,
il tiendra loin du clos les loups et les voleurs.
– Mais protège toujours, ô Divin, sa vieillesse :
Qu’en des bois sûrs ainsi qu’avant son troupeau paisse.


NB : On trouvera, sur ce site, d’autres épigrammes de Giorgio Cichino, traduites par mes soins (et, pour autant que j’en sache, pour la première fois en français), en faisant une recherche sur son nom.


Dedicat haec, Sylvane, tibi venabula Lygdon,
__nam studia invitus deserit illa senex.
Dum solidum fuerat robur, tua saepe cupressus
__ursorum exuvias muneraque ampla tulit.
Saepe canum silvas lustrantem vidit Eous
__agmine, saepe Hesper, jam fugiente die;
nunc satis est, annis fessus tristique senecta,
__si stabulis fures arceat atque lupos.
At tu, dive, senem non umquam mitte tueri,
__per nemora ut tutus pascat, ut ante, greges.

(in Carmina [première publication : 1976])


Cette traductione originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1509-1599) : Amours nocturnes

Qui est Giorgio Cichino ?


Acon immole, ô Nuit, Obscurités muettes,
pour vous ce noir bétail, vous offre des galettes.
Repos qui m’es plus cher que soleil éclatant,
que lumière, et qui seul apaises mon tourment !
Si t’agréent voluptés d’amants, amours secrètes,
quand passionnément les baisers se répètent,
secours-moi, bonne Nuit, vêts-toi d’obscurités,
cependant que je cours devers mes voluptés.


NB : On trouvera, sur ce site, d’autres épigrammes de Giorgio Cichino, traduites par mes soins (et, pour autant que j’en sache, pour la première fois en français), en faisant une recherche sur son nom.


Has nigras tibi, nox, pecudes, tenebraeque silentes,
__mactat Acon vobis, rustica liba ferens.
Carior o solis radiis mihi, carior ipsa
__luce, quies, curis quae data es una meis.
Si te furta juvant Veneris, si gaudia amantum
__dulcia, dum cupide basia utrimque sonant,
affer opem, bona nox, furvis velata tenebris,
__gaudia dum properans ad sua fertur Acon.

(in Carmina [première publication : 1976])


Cette traductione originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

L’œil à l’eau (à propos de « Sèvre – Eaux fortes », de Vincent Dutois)

Claudel expliquait le fleuve par l’ « immense pente », voyait dans ses eaux « le brûlant sang obscur […] le plasma qui travaille et qui détruit, qui charrie et qui façonne¹ ». Qu’il y ait de la pente et de l’humain dans l’eau qui coule, Vincent Dutois ne dit rien d’autre (« Chacun sait où les collines déposent le jeune fleuve : plus bas »), qui suit, en compagnie des hommes et des femmes de ses rives, le cours de la Sèvre niortaise, de sa source à son embouchure, dans un livre petit de volume (comme le veut la collection qui l’accueille), mais d’une belle densité et d’une écriture admirable.

Admirable, en effet, si l’adjectif implique l’œil, s’il en fait l’instrument d’une saisie subjective du monde – fût-il, ce monde, ordinaire et sans histoires : l’art (et le grand art) de Dutois, c’est de voir, au-delà de ce qui ne serait pour le regard commun que banalement pittoresque, cliché de carte postale, immédiateté paysagesque, une profondeur nourrie de culture savante et populaire. Ainsi telle « bouche » de source est-elle « dite à tort d’enfer » ; ainsi « trois femmes en coiffe et dentelles d’ici », posant pour une antique photographie, « jouent[-elles] un rôle de Parques au lavoir » ; ainsi « une théorie existe[-t-elle] : un moine hargneux tout en ascèses, qui aimait les voyages et prenait des noms d’emprunt, rompant un jeûne, but à un endroit du fleuve et s’endormit » : tout cela s’explique du fait que « ce pays a le goût de la fée et du qu’en-dira-t-on ».

Dans ce contexte, tout, de cette lente coulée fluviale, concourt au déploiement d’un imaginaire, le géographe à l’œil perçant qu’on pourrait supposer ne se sentant pas contraint par sa discipline mais ouvert à l’histoire (« locale » et « régionale ») et au souvenir : à ce qui n’est pas directement perceptible, mais qui suppose l’épaisseur invisible du temps et de la mémoire. L’anecdote est partout suscitée par cet itinéraire, elle génère sans trop s’y attarder, brossés par une pupille puissamment visionnaire, de brefs tableautins successifs où l’on nous expose, parmi bien d’autres, des armées « enfouiss[ant], à la hâte, un souverain blessé à mort sous un mille-feuille de concubines omeyyades, d’esclaves, d’armes neuves et d’éléphants de combat », des « moines et tanneurs [qui] descendaient à la même heure sur la berge, où les uns déféquaient et les autres corroyaient », des « hommes hardis saut[ant] sur le dos des monstres marins, qui pullulaient, pour atteindre après une série de bonds des îles imprécises ». Rien, là, qui ne fasse penser au Flaubert de Salammbô, à un Brueghel, à un Jérôme Bosch, voire, dans le procédé du voir suscitant l’invention, au Giono de Noé : de l’écriture, de la peinture, et non des moindres.

Non seulement Dutois voit, l’invisible comme le visible, mais il trouve, en parfait écrivain qu’il est, les mots pour le dire et pour donner à voir : rare qualité de nos jours, il a, dès qu’il s’agit de qualifier, l’adjectif bienvenu, séducteur, celui qui sidère par son exactitude inopinée, qu’il en aille de « petits saules, jaunes et atrocement potomanes », de « truites illégales », de « poissons gras et lippus », de « plantes angéliques qui se mangent en confiserie », de (virgiliens croirait-on) « coteaux ombreux ». Il montre aussi, resserrant, dans une seule et même phrase sèche, économe (d’où l’hiatus est proscrit puisqu’il faut que cela coule, fluide) la scène (vignette, « eau-forte », enluminure ?) compendieusement narrative (on penserait presque au Félix Fénéon des Nouvelles en trois lignes) : « Qui dit monastère dit gorets, animaux à viande et reliefs » ; « Telle tante épaisse, tout en bassin, s’entorse », aussi bien que synthétiquement descriptive où c’est, qui prévaut, le détail, focale mise sur tel élément qu’elle grossit dans un effet de loupe juste à la chute de l’apodose : « L’été, les chevaux à viande, les ânes noirs, le guéent » (précision des qualificatifs ; forte concentration sur « guéer » employé transitivement) ; « une mare d’agrément troublée par des foulques » (toile de fond statique, survenue d’un événement marqué par le rythme et l’allitération) ; « une vallée d’heures plates, de chaussées, de cabanes peintes ou passées au goudron qui toutes ont le verrou symbolique » (plan général, rapproché, très gros plan).

J’en passe, et des meilleurs sans doute : c’est tout le texte qu’on pourrait citer et commenter de la sorte. Car c’est vraiment un homme d’œil, à n’en pas douter, que notre auteur, manipulateur d’une caméra jamais fixe, zoomant, scrupuleux, sur ce que l’œil ordinaire ne voit pas : un peu comme ces « grands abbés, ingénieurs du paysage, qui […] voient loin grâce à dieu ». On ne sait grâce à qui Dutois a su scruter si profondément, si pertinemment, la vallée de la Sèvre et si magistralement la mettre en mots : toujours est-il que nous prenons grand plaisir à l’acuité de son regard comme à sa virtuosité verbale. Claudel, encore lui, parle quelque part  d’une expression lue chez quelque auteur, qu’il a « gardée toute la journée comme un bonbon dans le creux de sa joue » (je ne garantis pas le verbatim, citant de mémoire) : à ce compte, Sèvres – Eaux fortes est un pochon, comme on dit dans le Poitou, de confiseries – nougatine, angélique confite ? – et hamster son lecteur.

¹ : in Pages de prose (1944) et Connaissance de l’Est (1907)

Quatrains du temps du coronavirus


56. Le restaurant :

— … Donc on devra manger masqués, au restaurant,
Quand on aura été déconfinés ? — La faille,
Oui, c’est le masque : il va falloir, des mois durant,
Pour bouffer son bifteck l’aspirer à la paille.


55. Le cri du cœur :

— Ah, comme on s’en retourne, en cette époque amère,
À nos anciens !… — Pardon ? — Oui, j’entends désormais
Tous ces gens confinés crier « mai ! mai ! » « mai ! mai ! » :
J’ignorais qu’ils aimaient à ce point leur grand-mère…


54. Déconfinement :

— Lorsque nous sortirons enfin de notre grotte,
Quel bonheur ce sera de regarder les cieux !
— Si vos cheveux trop longs vous tombent sur les yeux,
Prenez surtout bien garde à marcher dans la crotte.


53. Repas de Pâques

— Vous n’allez pas pouvoir bouffer d’agneau pascal,
LEM, cette année — Eh non ! Mais reclus dans sa piaule,
On a moins faim que soif, plus poisson que chacal :
À défaut de l’agneau, on boira de la gnôle.


52. La fermeture des lieux publics

— Le cimetière aussi est bouclé, confiné,
On ne peut même plus se rendre sur les tombes !
— Normal : car si les morts étaient contaminés
Et mouraient de nouveau, ce serait l’hécatombe.


51. Amende de mer :

— Donc, vous nagiez en mer et narguiez les agents
Quand vous verbalisa, sortant de l’eau limpide,
Un flic homme-grenouille ??? — Oui, c’est un peu rageant,
Mais du coup j’ai payé mon amende en liquide.


50. « Le ciel est par-dessus les toits… »

— Les commandes de vin déferlent dans les drive,
Je l’ai lu dans l’ journal, sur le Figaro live.
— Ben quand t’es confiné, du genre un peu prison,
C’est vrai que le pinard, ça t’ouvre l’horizon…


49. Augmentation du prix des fruits et des légumes :

— Je vais vous prendre, en plus du demi-pamplemousse,
Ce quart d’olive et ce radis pour l’apéro ;
L’ail, c’est combien ? — La tête, elle est à trente euros.
— Très bien, mettez-m’en donc un dixième de gousse.


48. Les séries télévisées de notre enfance :

Avant confinement, vous étiez, LEM, zéro –
Ou le sergent Garcia. Masqué jusqu’aux paupières
Désormais : si en plus vous portiez la rapière,
Vous pourriez quasiment vous prendre pour Zorro.


47. Actualité présidentielle :

— Avez-vous vu Macron, LEM, au Kremlin-Bicêtre,
Avec masque et charlotte ? — Oui, même que peut-être,
Me suis-je imaginé, il est chez son coiffeur,
Et poireaute le temps que prenne sa couleur.


46. Les bancs publics :

— S’asseoir, LEM, sur un banc, désormais, c’est néant :
Marchez, n’escomptez plus poser votre séant.
— Ah, ce coronatruc, ça nous métamorphose,
On va, déconfinés, être musclés du prose.


45. Les pénuries :

— Paraît qu’on va manquer, LEM, de préservatifs…
— Allons donc, il suffit d’être imaginatif,
Avec un peu d’argile, on se fabrique à l’aise
Sur un tour de potier une capote en glaise.


44. Le jogging :

— Le jogging au-dehors n’est plus qu’un souvenir :
Vous faites comment, LEM, pour vous entretenir ?
— Je cours en rond dans le salon de ma tanière :
Même qu’à force, au sol, j’ai creusé une ornière.


43. Sauvegarde des petits métiers :

Pour sauver les dealers dans le Quatre-vingt-treize
Qui, sans sniffeurs de speed, n’ont plus un poil de pèze,
L’actuel gouvernement demande (après audit)
Aux bobos confinés de se remettre au shit.


42. Injonctions ministérielles :

— Le ministre enjoint, LEM, de manger du poisson
Pour aider les pêcheurs… — Aidons-les sans façon !
Langoustes et homards ! En goinfres bénévoles,
Bouffons, si c’est gratuit, turbots, cabillauds, soles !


41. Découvertes archéologiques :

Fouillant à Pompéi, on trouva maints rouleaux
Que l’on a pris d’abord pour des livres antiques.
La crise que l’on vit montre avec à-propos
Qu’il s’agissait en fait de papier hygiénique.


40. Téléconsultation :

— Depuis qu’on est reclus, j’ai des « r » plein la bouche,
Docteur, je vais pour dire un mot et patatras !
J’en dis un autre… — Exemple ? — Eh ben « Gars » devient « Gras »…
— Ça, c’est votre cholestérol qui s’effarouche…


39. Question de géographie :

— Vous êtes confiné, LEM, peinard, à Menton ?
— Voui, à Double… et pas que : tant qu’à faire, à Bougie,
Car il n’y avait plus… — Bougie, en Algérie ?
— (Voui)… de place à Bajoues, même avec du piston.


38. Drame de la myopie :

— Vous avez appelé SOS Amitié ?
— Mal vu le numéro ; j’ai lu : « SAUCE À moitié ».
Alors, considérant ce temps qui nous affame,
J’ai cru qu’ils expliquaient comment manger sa femme.


37. Aménagement des lieux :

— Vous faites des travaux dans votre appartement ?
— Oui, je fais élargir la porte de l’entrée :
Ce sera plus facile, après confinement,
D’en sortir, gros et gras, la taille sinistrée.


36. Système D :

— De masque, on n’a pas, LEM… En êtes-vous furax ?
— Non pas : j’ai activé ma psyché féminine :
Quand je sors je me mets pour blinder mes narines
Contre les postillons dans chacune un Tampax.


35. Chômage technique :

— Paraît qu’à Saint-Denis comme au Bois de Boulogne,
Le tapin meurt de faim par manque de besogne.
— Allons, mourir de faim quand on fait le poireau,
Et qu’on peut tous les jours bouffer du maquereau !


34. Danger de la polysémie :

 — Et donc, vous allez, LEM, cueillir la gariguette ?
— Oui, rien d’extravagant ni même de nouveau,
J’aime depuis toujours les tripes, l’andouillette…
— M’enfin, LEM, ce n’est pas de la fraise de veau !


33. Mode nostalgique :

Nous étions rois jusqu’à mi-mars encore : on a,
En nous ordonnançant de rester en chaumières,
Troqué notre couronne et nos virées princières
Contre un vilain virus appelé corona.


32. « Où tous les vins coulaient« 

Jusque vers les années soixante-dix, on a
Liché du Postillon. « Pas certain que la marque
De ce jaja popu », me fais-je la remarque,
« Eût eu pareil succès du temps du corona. »


31. Jamais content :

— Vous pleurnichez, LEM : mais même confiné
Vous bouffez du rumsteck, lichez des eaux-de-vie,
Un vrai Sardanapale ! — Oui, mais j’aurais envie
De me mettre au régime et d’eau du robinet…


30. Fins passe-temps :

— Ça fait plaisir de voir, LEM, que ça vous amuse
De jouer aux Lego ! Vous faites un bateau ?
Ah non ? Quoi donc alors ? Vous dites ? Un radeau ?
Ah, et précisément : celui de la Méduse ?


29. Substitut du pangolin :

— La soupe au pangolin, c’est très aphrodisiaque,
On a le zizi dur, commac, long comme un bras.
— Je vais te dire un truc : pour te filer la niaque,
Dans ta soupe aux poireaux, mets plutôt du viagra.


28. Statistiques :

— Dix-sept pour cent partis dans l’Orne, les Deux-Sèvres !
— Qui ça ? — Les Parisiens, grands dénigreurs de ploucs.
Eux qu’embêtaient les coqs et qu’asphyxiaient les boucs,
Ils vous embrasseraient un cochon sur les lèvres.


27. Le chouineur :

— Dire qu’en temps normal, je ne ferais rien d’autre
Que ce que je fais là : je glande, je me vautre…
— Pourquoi vous plaindre, alors ? — Ben c’est là que j’ai mal :
Je ferais tout pareil mais ce serait normal.


26. Conseils gouvernementaux :

Macron : « Tirez profit de ce confinement :
Lisez, développez votre esprit de finesse !
— Mais ceux qui sont couillons, mais le bourrin, l’ânesse ?
— Rien ne leur interdit d’être cons, finement ! »


25. Typographie du temps du coronavirus :

— Confiné, vous avez, LEM, bigrement forci !
— Je fais de la muscu, c’est ça qui fait l’Hercule.
— Bof, pour un écrivain… — Ben quoi, c’est comme si
Reclus, je me changeais en lettre MAJUSCULE.


24. La maigre soupe du soir :

— Il nous faudrait, tu vois, les fées de Cendrillon
— Hum ? — Oui, si dans le conte avec une citrouille
Elles font un carrosse : avec notre bouillon
Elles pourraient nous faire un bon kilo d’andouille.


23. La disette menace :

— Adieu, coqs au vin, steaks, plus rien dans le buffet :
La viande se fait rare en ces temps de carence…
— Voui… Reste bien le chat, mais comment le bouffer ?
C’est lui qui sur Facebook assure notre audience.


22. Explication de la métamorphose :

Il suffit d’enlever « ng » à « Pangolin »
Et d’y adjoindre un « s » : pour peu que l’on mélange,
Comme avec un « losange » on fait une « Solange »,
Avec un « Pangolin », on fait du « Sopalin ».


21. Confit-nement :

Confits-nés, nous mangeons bien plus de que raison,
Buvons comme des trous, restons à la maison ;
Et rêvons de passer, quand l’ennui nous oppresse,
Des vacances dodues près de la mer, en Graisse.


20. Les tenues du temps de confinement :

Sortant, ma femme et moi, nous dérouiller un chouille :
Loi de confinement suivie avec rigueur.
Tout ce qu’on a croisé, c’est un homme-grenouille,
Comprenant après coup que c’était un joggeur.


19. Sports d’appartement :

— Quel sport faites-vous, LEM, en temps de pandémie
Pour vous entretenir jambons, croupion, giron ?
— J’ai un rameur d’appart’ et muscle ma momie
En pratiquant dessus le coron’aviron.


18. La traversée de Paris au temps du coronavirus :

Bientôt les restrictions : pain noir, rutabagas,
On souffrira de faim, se tordra de colique,
Tandis que par les rues iront de nuit deux gars
Portant des sacs emplis de papier hygiénique.


17. Phèdre au temps du coronavirus :

— « Je pars, cher Théramène, et quitte le séjour »…
— Ça va être coton, mais essayez toujours,
Foncez chez Amazon, déguisez-vous en livre
Ou en autocuiseur : il paraît qu’on les livre.


16. Promener son animal :

— D’où vient ce labrador que vous promenez, LEM ?
— Je viens de l’acheter. Je me sortais moi-même
Jusqu’à pas plus qu’hier quand les agents m’ont dit
Que sortir les blaireaux venait d’être interdit.


15. Propos d’ivrognes :

— Gaspiller tant d’alcool… Ça me met hors de moi…
Pour se laver les mains… Ça frise l’ineptie !
— Moi, j’ai trouvé le truc : après l’antisepsie
Au gel hydromachin, je me lèche les doigts.


14. L’insecticide idéal :

— Par ces temps de misère, il n’y a plus, ô joie !
Un seul moustique ici, tous ont fichu le camp.
— À cause du virus ? — Oui, indirectement :
Confinés, on boit plus, ça leur fait mal au foie.


13. L’école des femmes :

— Agnès le dit tout net : « C’est une mascarade,
On n’aurait jamais dû faire ci, faire ça. »
— De Molière, l’Agnès ? — Non : celle qui laissa
Les médecins sans test, les soignants masque en rade.


12. Le sport au temps du coronavirus :

Pour avoir fait le tour du pâté de maisons
Nous pouvons dénoncer l’énorme tromperie :
Les mots, dans le quartier, ne sont qu’illusions,
S’il y a du pâté, c’est sans charcuterie.


11. Géographie virale :

— Nous allons tous mourir, tomber comme des mouches,
Comme des pangolins et d’autres bêtes louches !
— Elle est, c’est vrai, la mort, forte pour déboiser
Depuis le corona, y a pas à chinoiser !


10. Sumos en devenir :

Comme au supermarché c’était la bousculade
Pour PQ, sopalin, céleri rémoulade,
Mais pas l’huile, on me dit : « Confinés qu’on sera,
Sans sport, c’est inutile : on aura des corps gras. »


9. Biblique :

Pilate, quand il dit qu’il s’en « lave les mains »,
J’ai comme l’impression qu’il pense aux lendemains :
Et que dans ses placards il redoute et regrette
De n’avoir pas assez de papier de toilette.


8. Question de préférence :

Vrai : la gastronomie est chez moi truc inné,
Même en ce temps de crise âprement mortifère :
Et mon amour de l’Homme est tel que je préfère
Le canard né confit au connard confiné.


7. Pâtisserie prophylactique :

Le président a dit hier au soir au vingt heures
Qu’il nous faudra longtemps rester en nos demeures
« Car nous devons dans Ladurée nous protéger. »
Contre le corona : macarons à manger ?


6. Du bon usage du papier hygiénique :

Si jamais le virus te rendait transparent
Ainsi qu’est aux beaux jours l’eau pure du torrent,
Fais avec ton PQ comme l’Homme invisible :
T’en rubanant le corps, tu seras perceptible.


5. Mesures prophylactiques :

Gel hydroalcoolique : un pastis, sinon rien,
Passé au congélo, pour se laver les mains ;
Pour masque : un bob Ricard posé sur la narine
(Évitez « Petit jaune », à cause de la Chine).


4. De la nécessité d’une bonne prononciation :

Comme cet Espagnol nous criait « pandémie »,
Nous pensâmes devoir préparer des sandwiches :
Aussitôt d’apporter le bocal à corniches,
L’un tranchant le jambon, l’autre le pain de mie.


3. Synonymie prêtant à confusion :

Comme nous déjeunions au Virus couronné,
On nous dit de partir, qu’on était confinés.
— Vrai qu’on est à l’étroit, que j’dis à la taulière,
Allons flâner dehors avec la fourmilière.


2. Papier toilette, leur obsession :

— Mais autant de PQ… ! Que comptez-vous en faire ?
— Je crains de m’ennuyer, confiné… — Quoi, l’ennui ?
— C’est pour rester poli. Je vous aurais bien dit
« Je crains de m’emmerder », mais c’était trop vulgaire.


1. Provisions de bouche :

Comme il restait du porc à notre hypermarché
À défaut de PQ, nous prîmes des saucisses :
L’usage est différent, mais le cochon haché
Vaut mieux que du Lotus pour le bouffer en Suisses.


Ces petits textes sans importance relèvent néanmoins du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom de leur auteur (Lionel-Édouard Martin) soit clairement indiqué.

Giulio Roscio (1550-1591) : Reflets sur l’eau d’une fontaine

Qui est Giulio Roscio ?

Ici repose au sûr, près de chutes chantantes,
La nymphe de ces lieux sous de souples rameaux.
Un roc saille, luisant, des cristallines eaux,
La vasque resplendit de nuances changeantes.

La source s’enrichit grandement du riant,
Charmant reflet que fait sur l’onde la déesse.
Un berger ébahi les contemple en détresse,
Oubliant d’apaiser sa soif dans le courant :

Tant ce cave reflet l’émeut, tant le fascine
Taillée en marbre dur, la figure divine.


NB1 : Je ne peux guère, sur Internet, renvoyer à une biographie de Giulio Roscio : je m’en tiendrai à ce que dit de lui Charles Nodier, qui le qualifie de « bon critique, élégant prosateur, et poète distingué ».
NB2 : Le thème de la fontaine est très fréquent en poésie néo-latine : une recherche sur ce blog en fera trouver de nombreuses occurrences. Celui du reflet ne l’est pas moins en poésie d’inspiration baroque (cf. ce qu’en dit Jean Rousset).

Hic molli indulgens tamno secura quiescit
__Nympha loci ad murmur dulce cadentis aquae.
Eminet in uitreo pellucens amne lapillus,
__Et concha e uario tincta colore micat.
Additur et fonti decus ingens : ipsa sub undis
__Pulchrior arridens reddit imago Deam.
Hic amens, stupidusque haerens miratur utramque
__Oblitus pastor fonte leuare sitim.
Tantum forma mouet uana sub imagine; tantum
__Excisa in duro marmore Diua potest.

(in Lusus pastorales)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.