Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.
Je suis l’arbre que l’on a sacrifié quand trop peu fructifère
j’ai été abattu tel un signe de vent doux
j’ai été mis à bas et mes os semés loin jonchent le bois
Seul les voit le soleil qui sans hâte sans à-coups s’acharne à les blanchir1
1 : Le texte allemand dit littéralement : les rend / lentement progressivement constamment blancs. Je ne suis pas sûr que pour garder la souplesse de l’original une traduction française ne doive pas transposer syntaxiquement ces adverbes, légers en allemand mais très lourds en français.
Ich bin der Baum den man geopfert als er zuwenig Früchte trug
Ich ward geschlachtet als ein Zeichen milden Winds
Ich bin gefällt und meine Knochen liegen weit verstreut im Wald
Allein die Sonne sieht auf sie und bleicht sie langsam mählich stetig weiss
(in Weisse Salamander, 2020)
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.
De livre en livre, on lit la poésie de Jean-Jacques Marimbert pour l’étonnement qu’elle suscite, pour sa façon d’être chaque fois « ni tout à fait la même ni tout à fait une autre » et de nous faire croire qu’on la saisit enfin quand elle est insaisissable. C’est qu’elle demande qu’on s’y penche pour, au-delà des thèmes qu’elle déploie, familiers au lecteur (la mer, les oiseaux, le ciel…), en comprendre la texture, évolutive au fil des recueils (de son écriture, Marimbert dit « qu’elle bouge » – à juste titre). Celle de L’Herbe folle, qui vient de paraître aux éditions du Cygne, laisse en un premier temps l’impression d’une prose conceptuelle (beaucoup de références à la philosophie), suivie, exécutée legato, strictement découpée, pour chaque poème, en systèmes de 16 vers partagés en quatre strophes de 6, 2, 6, 2 vers, comme un patron formel qui s’imposerait visuellement au lecteur autant qu’au poète en tant que forme où couler-mouler sa parole et en contrôler le flux. Toutefois, si l’œil la constate, c’est à l’oreille, surtout, que la poésie se fait entendre, par le rythme récurrent des vers (autour de l’octosyllabe mais sans obstination, comme rubato dans le phrasé) et surtout par un très subtil jeu d’échos et de rimes internes, comme on peut en juger dans ce court extrait :
[…] Les chevaux courent sur la plage. Le sable à l’eau mêlé fait de l’œil une oreille, la mer est dans un coquillage.
Il en va d’un chant, pleinement fluide et modulé, loin de certaines écritures contemporaines hachées, heurtées, et rejetées, semble-t-il, par l’auteur :
Une phrase saucissonnée, ou un empilage de mots banals brisent mon échine
revenir aux choses dites simples badigeonnées de platitude. Agiter le mot poésie de sa saveur le prive,
de la force de Villon
Si on ne peut pas réduire le livre à une seule réflexion sur la poésie, c’est bien quand même sur l’écriture réfléchie qu’il se focalise. Il y est question d’une méthode, de chemins parcourus sans projet, dont résulte le poème ; sans toutefois d’excès théoriques, le moi du poète, son équilibre, étant la cible de cette entreprise existentielle :
Avancer à tâtons, quel bonheur, quand je ne sais pas où je vais
De brouillon en brouillon, je vais sans but, pour découvrir ce qui sera censé m’éclairer, une fois là. Où, quand, je ne sais. L’action est tragique ou n’est pas. S’écrit un journal,
sans queue ni tête.
Sans queue ni tête ? Rien n’est moins sûr, dès lors que c’est de la sorte que s’examine, dans cette logique d’exploration par le langage,
l’abyssale énigme du sens
qui mène à s’interroger sur celui de la vie :
Vivre, n’est autre que sans ailes voler, chercher au sol chemin croisant le tien
quitte à puiser, pour tâcher d’en saisir le mystère, au plus creux de soi, dans une enfance obsédante, car
Accueillir le présent n’est pas donné, sauf naïveté de la naissance
– cela sans compter que
[…] les fleurs, même fanées, retiennent l’origine.
Il s’agit donc de revenir à ce
fond de soi [où] est l’enfant immobile, recroquevillé au milieu du vide, abandonné
où se distingue dans toute sa précision, telle une sorte de scène originelle, le souvenir très prégnant d’un accident :
Ce chien à la langue étalée sur l’asphalte mouillé, à la fin d’une averse de mai, tu n’as pu le chasser de ta vie. Tout s’est passé si vite, une flaque dans la cour, préau déserté. Ta première leçon
de mort, de vie accidentée.
Ici la terre, dans toute sa poignante cruauté ; ailleurs, la mémoire mène à la mer dont la surface dissimule ce gouffre, cet abîme, inquiétant sans doute, où pourtant
batifolent mille reflets chantants, sars tigrés et soles enfouies, rougets pétales de mer et daurades royales
Il me semble que l’univers de Marimbert s’organise, parmi d’autres systèmes, suivant un principe de verticalité : il y a les tréfonds du souvenir, de la vie telle que vécue, qui s’impose comme thématique ; il y a l’instant présent, la perception immédiate, comme celle de cette tourterelle presque invisible dans le fouillis des cyprès, laissant à comprendre que
le corps, clos sur lui-même, […] n’est rien sans l’appel du cerf-volant
et couronnant le tout, se trouve ce que le poète nomme l’enfant-ciel (merveille de l’expression !) dans le poème intitulé Mastaba, ou dans l’aplomb de cette très belle évocation marine :
La mer est l’écrin des nuages, inaccessible fluidité. Au-delà reflété par les hauts fonds et que le soleil dessine, rayons célestes, traquant le poisson du sens.
C’est cette verticalité que le poète inspecte, celle du modeste brin d’herbe qui donne son titre au recueil, de
l’herbe aimée [qui] chante la vie
et qui
face au soleil, lanc[e] les bras griffés, avanc[e] dans la mémoire de vies inconnues et familières.
Doit-on souligner qu’il s’agit là d’une poésie d’une rare beauté, très singulière dans son expression, peu sensible (et c’est tant mieux) aux canons des esthétiques contemporaines ? Il faut lire, relire, cette Herbe folle, s’en imprégner, prêter oreille et corps à ce chant original où s’exprime et s’affirme aujourd’hui toute la maturité talentueuse de Jean-Jacques Marimbert.
Un des poèmes latins des plus connus, et des plus traduits. La syntaxe en est aussi floue que la métrique : on peut comprendre, au vers 3, « quae » comme sujet de « abibis » et de « dabis » ou comme adjectif interrogatif se rapportant à « loca », de même qu’au vers 4, « pallidula rigida nudula » peuvent se rapporter à « animula » comme à « loca » : d’où les deux propositions de traduction suivantes, l’une interrogative et plus inquiète (où va peut-être ma préférence) et l’autre exclamative. D’autre part, je renonce à rendre les diminutifs qui, s’ils sonnent juste en latin, ne le font pas, me semble-t-il et quoi qu’en veuille Ronsard, en français.
Petite âme folâtre et tendre, Hôte du corps et son amie, Où maintenant dois-tu te rendre Livide, austère et démunie, Et de tes rires te déprendre ?
*
Petite âme folâtre et tendre, Hôte et compagne de mon corps, Qui maintenant t’en vas descendre En l’âpre blême et nu décor Et de tes rires te déprendre !
Animula vagula blandula Hospes comesque corporis Quae nunc abibis in loca Pallidula rigida nudula Nec ut soles dabis jocos
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.
Le vent mouvant les cimes pourpres : Souffle de Dieu qui va et vient. Le bourg noir face au bois se dresse ; Trois ombres jonchent les labours.
Un chiche soir, profond et calme : Ce que le val délivre aux humbles. Un salut grave, en salle et clos, Va mettre un terme à la journée.
Pieux et sombre un timbre d’orgue. Marie y trône en robe bleue, Berce en sa main son enfançon. La nuit est étoilée et longue.
Der Wind, der purpurne Wipfel bewegt, Ist Gottes Odem, der kommt und geht. Das schwarze Dorf vorm Wald aufsteht; Drei Schatten sind über den Acker gelegt.
Kärglich dämmert unten und still Den Bescheidenen das Tal. Grüßt ein Ernstes in Garten und Saal, Das den Tag beenden will,
Fromm und dunkel ein Orgelklang. Marie thront dort im blauen Gewand Und wiegt ihr Kindlein in der Hand. Die Nacht ist sternenklar und lang.
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.
Mère pluie, multiple, immesurée, choyant sur friche, sur champ, forêt, toiture, taudis bas, haute tour, eau qui plonges, laves tout, plus ample que cités, plus douce qu’entre filles, plus vaste que campagnes, qui calmes, rappelles : reviens-nous, enseigne à nos âmes inquiètes en ta chute incessante à choir, à être ami, sentir jusqu’aux tréfonds, à pénétrer, guérir, à adoucir les mers.
Mother rain, manifold, measureless, falling on fallow, on field and forest, on house-roof, low hovel, high tower, downwelling waters all-washing, wider than cities, softer than sisterhood, vaster than countrysides, calming, recalling: return to us, teaching our troubled souls in your ceaseless descent to fall, to be fellow, to feel to the root, to sink in, to heal, to sweeten the seas.
(in So Far So Good [Copper Canyon Press, 2018])
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.
Cet arbre qui, par l’Orient À mon jardin fut confié, Livre en sa feuille un sens latent Qui réjouit l’initié :
Est-ce un unique être vivant, Qui en soi-même s’est scindé, Ou sont-ils deux qui s’élisant Nous font saisir leur unité ?
J’ai pour résoudre ces problèmes, Trouvé ce sens, judicieux : Ne sens-tu pas dans mes poèmes Que je suis Un en étant deux ?
Dieses Baums Blatt, der von Osten Meinem Garten anvertraut, Giebt geheimen Sinn zu kosten, Wie’s den Wissenden erbaut,
Ist es Ein lebendig Wesen, Das sich in sich selbst getrennt? Sind es zwei, die sich erlesen, Daß man sie als Eines kennt?
Solche Frage zu erwiedern, Fand ich wohl den rechten Sinn, Fühlst du nicht an meinen Liedern, Daß ich Eins und doppelt bin?
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.
Sur les branches souvent percent des boules rouges, Qu’un long tomber de neige enneige, doux et noir. Le prêtre donne au mort son accompagnement. Les nuits ont fait le plein de fêtes costumées.
Sur le bourg alors vole une embrouille de freux ; Il y a, merveilleux, des contes dans des livres. Les cheveux d’un vieillard flottent à la fenêtre. Des démons font des pas parmi l’âme malade.
La fontaine a gelé dans la cour. Choient dans l’ombre Des escaliers en ruine et il souffle du vent Au travers de vieux puits, qui ont été comblés. Du givre, le palais goûte la forte épice.
Oft tauchen rote Kugeln aus Geästen, Die langer Schneefall sanft und schwarz verschneit. Der Priester gibt dem Toten das Geleit. Die Nächte sind erfüllt von Maskenfesten.
Dann streichen übers Dorf zerzauste Krähen; In Büchern stehen Märchen wunderbar. Ans Fenster flattert eines Greisen Haar. Dämonen durch die kranke Seele gehen.
Der Brunnen friert im Hof. Im Dunkel stürzen Verfallne Stiegen und es weht ein Wind Durch alte Schächte, die verschüttet sind. Der Gaumen schmeckt des Frostes starke Würzen.
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.