Girolamo Balbi (1450-1535) : À une fille sans cœur

© Hendrik Kerstens

© Hendrik Kerstens

Tu n’as donc pas pitié, perfide, d’un mourant ?
Il n’est donc pas de dieu blessé pour t’émouvoir ?
Cruelle, et plus cruelle, oh oui ! que l’ourse dure,
Et plus dure que fer, et plus dure que pierre.
Tu surpasses silex, acier, fauve, en rudesse,
Et je te crois du marbre en ta dure poitrine.
Non, n’étaient pas humains les parents qui t’on faite,
Mais loup, lionne atroce en son dur trou de roche,
Tu es née dans les bois, nourrie de lait sauvage,
Le sein qu’on te donna était d’une tigresse.
Jamais, cruelle, émue, par de si grands tourments,
Calme ton méchant cœur en me faisant souffrir.
J’éprouve autant de maux qu’au ciel il brille d’astres,
Qu’il est en l’air d’oiseaux, qu’il est d’eaux dans le fleuve.
Si quelqu’un veut un jour fâcheusement connaître
Toutes douleurs et maux en tous genres : qu’il aime !


Ces mains, cheveux, ce cou, ces épaules laiteuses,
Ces yeux, étoile double en demeure éthérée !
Ô cette voix, ces mœurs pudiques distinguées !
Front, lèvres égalant les premières des roses !
Vous ma perte, voyez périr un pauvre amant.
Voyez-moi, je me meurs ; voyez-moi, je me meurs,
Je meurs ! Que mon corps soit linceulé par la fille,
Que le marbre engravé porte telle épitaphe :
« Ci-gît Jérôme, mort en ses tendres années,
Cause de son trépas fut Petra l’insensible. »


Comme attire l’aimant le fer dur, rigoureux,
Je suis, en précipice, attiré par tes yeux.


Nullane te pietas morientis, perfida, tangit ?
Nulla movent animum numina laesa tuum ?
Crudelis, duris multo crudelior ursis,
durior et ferro, durior et lapide.
Saevitia vincis silices, adamanta, ferasque ?
Ut reor, in duro pectore marmor habes.
Non, non humani te progenuere parentes,
sed lupus, aut dura rupe leaena ferox ;
et genita in silvis, nutritaque lacte ferino,
et tibi quae tribuit ubera, tigris erat.
Crudelis, tantos numquam miserata labores,
nunc satia nostris pectora saeva malis.
Tot mala nam patior, quot caelo sidera fulgent,
aethera quot volucres, quot vehit amnis aquas.
Si quis erit, cunctos misera qui mente dolores,
et genus omne mali noscere poscat, amet. 


O manus, o crines, o colla, o lactea cervix,
O oculi aethereae sidera bina domus!
O vox, o mores sine rusticitate pudici!
O frons, o primis aemula labra rosis;
Perditis heu miserum, periturum cernite amantem.
Cernite me morior: cernite me, morior
Heu morior! puella cingatur veste cadaver,
Et referant tales marmora scripta sonos;
Hic jacet extinctus teneris Hieronymus annis
Dura causa fuit aspera Petra necis. 


Attrahit ut ferri magnetica gemma rigorem :
Luminibus praeceps sic trahor ipse tuis.

(in Opera poetica, oratoria ac politico-moralia, 1791-1792)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Girolamo Balbi sur ce blog :

Hermann Hesse (1877-1962) : Étape / Stufe

Vanitas (Adam Bernaert, 1665)

Vanitas (Adam Bernaert, 1665)

Toute fleur fane et l’âge abat toute jeunesse :
La vie, à chaque étape, également fleurit,
Toute vertu fleurit, toute sagesse aussi,
À leur heure ‒ et ne faut qu’elles n’aient point de cesse.
Le cœur doit être prêt, dès que la vie l’appelle,
À faire ses adieux, à tout recommencer,
Afin qu’avec bravoure et sans rien regretter,
Il se donne à quelque autre accointance nouvelle :
Il est un sortilège en tout commencement,
Et qui nous aide à vivre en nous prémunissant.

Il faut de lieu en lieu gaiment nous transporter,
Ne dépendre d’aucun comme d’une patrie,
L’univers ne veut pas être geôle étrécie,
Mais nous grandir à chaque étape, et exalter.
Dès que nous nous sentons dans notre intimité
Et chez nous quelque part, l’atonie s’envisage ;
Seul celui qui est prêt au départ, au voyage,
Échappe à l’habitude et n’en est hébété.

Peut-être serons-nous, à l’heure de la mort,
Vers quelques nouveaux lieux envoyés, galopins !
La vie et son appel n’auront jamais de fin.
Allons, mon cœur, allons, prends congé, du ressort !


Wie jede Blüte welkt und jede Jugend
Dem Alter weicht, blüht jede Lebensstufe,
Blüht jede Weisheit auch und jede Tugend
Zu ihrer Zeit und darf nicht ewig dauern.
Es muß das Herz bei jedem Lebensrufe
Bereit zum Abschied sein und Neubeginne,
Um sich in Tapferkeit und ohne Trauern
In andre, neue Bindungen zu geben.
Und jedem Anfang wohnt ein Zauber inne,
Der uns beschützt und der uns hilft, zu leben.

Wir sollen heiter Raum um Raum durchschreiten,
An keinem wie an einer Heimat hängen,
Der Weltgeist will nicht fesseln uns und engen,
Er will uns Stuf’ um Stufe heben, weiten.
Kaum sind wir heimisch einem Lebenskreise
Und traulich eingewohnt, so droht Erschlaffen,
Nur wer bereit zu Aufbruch ist und Reise,
Mag lähmender Gewöhnung sich entraffen.

Es wird vielleicht auch noch die Todesstunde
Uns neuen Räumen jung entgegen senden,
Des Lebens Ruf an uns wird niemals enden…
Wohlan denn, Herz, nimm Abschied und gesunde!

(in Stufen, 1941)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Hermann Hesse (1877-1962) : Feuille morte / Welkes Blatt

Feuilles mortes (Friedrich Olivier, 1817)

Feuilles mortes (Friedrich Olivier, 1817)

Toute fleur veut se faire fruit,
Et tout matin devenir soir,
Sur terre, tout est provisoire,
Tout se transforme, et tout s’enfuit.

De même veut le bel été
Scruter automne et marcescence.
Feuille, fais halte et patience,
Quand le vent veut loin t’emporter.

Joue à ton jeu, sans bastion,
Laisse advenir tranquillement,
Laisse te décrocher le vent
Et te conduire à la maison.


Jede Blüte will zur Frucht,
Jeder Morgen Abend werden,
Ewiges ist nicht auf Erden
Als der Wandel, als die Flucht.

Auch der schönste Sommer will
Einmal Herbst und Welke spüren.
Halte, Blatt, geduldig still,
Wenn der Wind dich will entführen.

Spiel dein Spiel und wehr dich nicht,
Laß es still geschehen.
Laß vom Winde, der dich bricht,
Dich nach Hause wehen.

(in Stufen, 1941)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres poèmes de Hermann Hesse sur ce blog :

Alexandre Neckam (1157-1217) : Le miroir

 

Jacob de Gheyn (1603)

Jacob de Gheyn (1603)

 

Le miroir, tant qu’il est intact, renvoie un reflet unique à qui, seul, s’y regarde. Que le verre se brise : autant de brisures, autant de reflets. De même, dans les Saintes Écritures : autant d’expositions, autant de reflets d’intelligences. Mais, chose admirable : retirons le tain sous-tendant le verre : il n’est plus de reflet pour qui s’y regarde. Retirons de même l’arrière-plan de la foi, on ne se voit plus clairement dans les Saintes Écritures. Par tain, on peut entendre péché. Ainsi, dans le miroir des Saintes Écritures, se voit-on moins nettement, si on ne s’avoue pécheur – qui dit ne pas avoir péché s’égare, il n’est plus en lui-même de vérité.

*

Si on se regarde dans un miroir concave, on se voit à l’envers ; dans un miroir plat, convexe, on se voit à l’endroit. Quelle explication à ce phénomène ?

*

La pupille, de fort peu de matière, est elle aussi miroir, on s’y voit quand on y regarde. Chez l’homme, trois jours avant la mort, la pupille, de claire, devient opaque, et ces trois jours durant, qu’on y regarde on ne s’y voit plus.

*

D’évidence, le reflet renvoyé par le miroir est à l’accord de celui qu’il reflète. Au rieur, il rit ; si on pleure quand on s’y regarde, le reflet pleure aussi. L’âme est ainsi le miroir de son Créateur, elle doit compatir à la passion du Christ, et se réjouir avec Lui de Sa résurrection et de Sa joie. Il nous faut, suivant les divers moments, assumer divers visages, sans jamais nous départir du visage de qui fait route vers Jérusalem.

*

Homme ! que, prospère et flatteuse, la fortune te sourie, que t’applaudisse la faveur populaire : souviens-toi de ta fragilité. Si tu es beau, bien fait, garde-toi d’être, comme Narcisse, le jouet de ta propre beauté. Crois-m’en, ton corps ne va pas, comme celui de Narcisse, devenir fleur ‒ mais cendre. Si tu veux observer le miroir exact de ta condition : observe le crâne d’un mort décomposé, retourné en poussière. À l’infirmerie, scrute le visage de ton frère qui s’apprête à mourir, et imagine tes derniers instants. Que ton frère qui se meurt soit ton miroir – où tu te reconnaisses.


Dum integrum est speculum, unica uno solo inspiciente resultat imago ; frangatur in plures vitrum, quot sunt ibi fractiones, tot resultabunt imagines. Sic et in Sacra Scriptura, quot sunt expositiones, totidem relucent intelligentiae. Sed, mira res ! substrahe plumbum suppositum vitro, jam nulla resultabit imago inspicientis. Subtrahe et fundamentum fidei, jam teipsum in Sacra Scriptura non videbis dilucide. Potest et per plumbum intelligi peccatum. In speculo igitur Sacrae Scripturae minus limpide teipsum cernes, nisi te esse peccatorem fatearis. Si enim dixerimus quia pecatum non habemus, nos ipsos seducimus, et veritas in nobis non est.

In speculo concavo videtur inspicientis imago eversa, in plano et convexo recta. Quis rationem super hoc sufficientem assignabit ?
Pupilla etiam quae pusilla est substantia speculum est, in quo imago hominis inspicientis relucet. Triduo autem ante obitum hominis adeo jam obtenebratur claritas pupillae, ut in ea per tres dies imago inspicientis non resultet.

Conformare se videtur imago resultans in speculo ei cujus est imago. Ridenti arridet, et dum flet inspiciens flere videtur imago. Anima igitur speculum est sui conditoris, et Christo patienti compati debet, resurgenti et gaudenti congaudere. Secundum diversitatem igitur temporum diversae facies sunt assumendae, dummodo semper habeamus faciem euntium in Hierusalem.

Arridet tibi, o homo, blandientis fortunae prosperitas, applaudet tibi favor popularis, fragilitatis tuae memor sis. Venustate elegantis formae praeditus es, vide ne cum Narcisso propria forma deludaris. Crede mihi, non mutabitur corpus tuum cum Narcisso in florem, sed in cinerem. Vis igitur expressum conditionis tuae speculum intueri, intuere testam capitis hominis jam putrefacti et in pulverem redacti. Vultum fratris tui in infirmaria in fata cedentis diligenter inspice, et memorare novissima tua. Frater moriens sit speculum tuum, in hoc teipsum agnoscas.

(in De naturis rerum libri II ,Livre II, chapitre 154 )


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Alexandre Neckam sur ce blog :

Alexandre Neckam (1157-1217) : Small is beautiful

 

Naissance d'Eve (peinture murale de l’église Saint Pierre de Moutiers-en-Puisaye)

Naissance d’Eve (peinture murale de l’église Saint-Pierre de Moutiers-en-Puisaye)

Neckam fait le point sur son travail de poète encyclopédiste :
il vient d’exposer les grands phénomènes qui régissent l’univers ;
il va expliquer maintenant ce qu’il en est des petits.

[…] J’ai tâché d’aplanir les choses compliquées,
Vainquant le difficile et l’enclosant en vers.
Il me faut maintenant magnifier l’infime :
Le saule s’associe au cèdre indestructible,
Le cyprès, sans dédain, protège l’arbre à fruits,
Et la montagne altière est proche des vallées.

Tel l’oiseau qui, lassé de voler haut dans l’air,
Retourne au sol : vaillant, vers le bas je me tourne.
La sagesse, en l’infime, œuvre et montre ses forces :
Le plus de vie se trouve en de petites choses,
Témoins : moût de moutarde, et myrrhe, fusain, poivre,
Le ciron minuscule et fauteur de disputes,
‒ Guère plus gros qu’un point, provoquant l’ennemi,
Il enlève, vainqueur, lui-même sa victime.
Le gland cache racine et tronc, liège, écorce,
Branches, feuillées, ramure à la cime de l’arbre,
Inclut, par l’étonnant pouvoir de la nature,
Tant de glands, de hêtraies, de rouvres et de bois !
Le vaste toit du hêtre ombreux, qui se fait chambre,
Tityre, où t’allonger*… est inclus dans un gland.
Si le hêtre en entier est inclus dans le gland,
Dans le gland tout entier, c’est là un vieux débat,
Vieux débat, toujours neuf, toujours à titiller
L’intellect, et toujours puissamment titillant.

Observons que d’un grain, ce sont plusieurs qui naissent
‒ Cette force, on l’appelle Hécate ou bien Rhéa.
Comme on sait, quelquefois, sept corps sont enfermés,
Et qui ont forme humaine, en la même semence.
Ajoutons une femme, entière, dans la côte
Du premier homme : un corps, avec tant de morceaux !
Donc dans un morceau d’homme une hommasse était close,
‒ Moins, mettons, le morceau qu’enforcit la raison…

* Neckam reprend ici un des vers les plus célèbres des Bucoliques de Virgile.

Aspera sermoni plano servire coegi,
Et clausi victor ardua lege metri.
Jam fas esse puto magnis subvectere parva,
Stantibus est cedris associata salix.
Protegit et frutices non indignata cupressus,
Mons celsus valli proximus esse solet.
Instar avis quae post sublimem fessa volatum
Tellurem repetit, haud piger ima peto.
In minimis probat exercens sapientia vires,
Nam parvis virtus maxima rebus inest.
Myrrha, siler, piper hoc docet, et contrita sinapis,
Siroque tam modico corpore bella movens.
Vix puncto major congressu provocat hostem,
Et praedam victor subvehit ipse suam.
Glande latent radix, stipes, cum subere cortex,
Rami cum foliis, et coma summa tenens.
Glande etiam claudit naturae mira potestas
Tot glandes, fagos, robora tanta, nemus.
Umbrosum patulae fagi tegmen, recubanti
Quod tibi dat thalamos, Tityre, glande latet.
Sed numquid fagum totam sub glande latere
Tota censebis, ecce querela vetus.
Ecce querela vetus, semper nova, semper acutos
Sollicitans, semper sollicitare potens.

Cerne quod ex uno nascuntur plurima grana ;
Hinc Ops, aut Hecate, dicitur esse Rhea.
Septem, nota loquor, humanae corpora formae
Uno nonnunquam semine clausa latent.
Adde quod in costa protoplasti, respice tantum
Partes corporeas, femina tota fuit.
Sic in parte viri, quamvis tamen excipe partem
Quae ratione viget, clausa virago fuit.

(in De laudibus divinae sapientiae, IV, vers 394-425)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Alexandre Neckam (1157-1217) : Émulation du ciel et de la terre

 

Église de Saint-Pierre (Brocas, 40420) : voûte étoilée

Église de Saint-Pierre (Brocas, 40420) : voûte étoilée

Tout l’art de Neckam, poète de son temps : pensée sinuant parmi les mots
savamment répétés (une orchestration de miroirs), système d’émulations (aemulationes),
au sens donné au terme par Michel Foucault, confèrent au poème sa cohérence interne
de même que pareille cohérence est donnée par le Créateur à l’univers. 

La main du Tout-Puissant orna d’astres le ciel
‒ Je le vois qui s’amuse à disposer les astres.
Ciel et monstres ? ‒ Voici des constellations :
Serpent et Scorpion, Ourse, Lion, sont astres.
Jaloux, tu es Serpent ; Perfide : scorpion,
Féroce, tu es Ours ; Colérique : lion.
Renonce au vieux péché, deviens astre brillant
– La main de Dieu se plaît à ces métamorphoses.
Les prairies, étoilées, se confrontent au ciel,
La terre entre en concours, s’orne d’étoiles propres.
La nature, enhardie, se confronte à soi-même,
Enseigne aux fleurs comment égaler les étoiles,
Heureuse de pouvoir, vaincue ou vainquant, vaincre,
Et de plier genou devant son créateur.


Caelum sideribus ornavit dextra potentis,
___Sidera disponens ludere visa mihi.
Quid caelo et monstris ? varias ibi cerne figuras,
___Sidera sunt anguis, scorpius, ursa, leo.
Anguis es invidia, vel scorpio proditione,
___Ursus saevitia, sive tumore leo.
Sidus eris fulgens, veteres si deseris actus ;
___Dextrae divinae morphosis ista placet.
En stellata volunt caelo contendere prata,
___Ornatur stellis aemula terra suis.
Audet naturae virtus contendere secum,
___Dum flores stellis aequiparare studet.
Victa sed et victrix gaudet se vincere posse,
___Auctori flexo poplite grata suo.

(in De laudibus divinae sapientiae, IV, vers 368-381)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Alexandre Neckam (1157-1217) : Poire et vin

chardin poire noix verre de vin

Deux façons – Queneau peut-être n’est pas si loin, ou Ponge – d’approcher stylistiquement la poire, l’approche du contenu demeurant celle de la médecine médiévale :

Poire poétique :

Le vin fait de la poire un fruit de grand plaisir
Qui consommée sans vin d’ordinaire est malsaine.
Car la chaleur du vin tempère sa froideur,
Cette même froideur qui épaissit l’humeur.
— Oui, mais sa dureté qui la rend indigeste ?
— La subtile action de Bacchus l’amollit.
Fruits mous : à jeun ; fruits durs : à la fin du repas,
Pour qu’ils puissent peser sur les mets ingérés.


Poire encyclopédique :

On déplore souvent que la poire soit malsaine si elle n’est cuite au vin. C’est que la poire est dure de chair, difficile à digérer, et froide de nature. Aussi, si, après avoir mangé des poires, on boit de l’eau froide, leur froideur s’en voit-elle accrue, laquelle embarrasse la digestion : de là viennent les humeurs crues, épaisses, sources de maintes maladies. Il faut les consommer avec du vin, pour que la chaleur du vin tempère leur froideur. À noter : tout fruit mou, tel que cerise, mûre, raisin, même la pomme et les fruits de son espèce, doivent être consommés à jeun, non en fin de repas. Du fait de leur nature aisément putrescibles, ils se gâtent rapidement et se transforment en fèces. La poire et le coing, quant à eux, qui, pris en fin de repas, amollissent sous leur presse, étant lourds, la nourriture ingérée, pris en début de repas constipent.


At pira laetitiae potus gratissima reddit,
Quae, si non dentur vina, nocere solent.
Nempe calor vini moderatur frigiditate
Illorum, per quam grossior humor adest.
Rursum durities digestivae nocet, at quid ?
Bacchi subtilis actio solvit eam.
Jejuno fructus molles, post prandia duri
Dentur, tunc etenim pondere sumpta premunt.

(in De laudibus divinae sapientiae)


Solet quaeri quare nociva sint pira, nisi vino conficiantur. Pira quidem sunt durae substantiae, et digestioni repugnantia, et frigidae complexionis. Si itaque post esum pirorum aqua frigida sumatur, augmentabitur eorum frigiditas, quae repugnat virtuti digestivae, unde crudi et grossi generantur humores, ex quibus multae nascuntur aegritudines. Ideo accipi debent cum vino, ut caliditate vini temperetur eorum frigiditas. Et notandum quia omne fructus molles, ut cerasa, mora, uvae, et etiam poma, et hujusmodi, jejuno stomacho debent exhiberi, et non post cibum. Facile enim propter habilitatem suam putrefiunt, et cito corumpuntur, et in fumum resolvuntur. Pira vero et coctana, quae post cibum sumpta laxant ponderositate sua, ante cibum constipant.

(in De naturis rerum)


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D'autres textes d'Alexandre Neckam sur ce blog :
 Sur le thème de la médecine médiévale : 

Andrea Navagero (1483-1529) : Les yeux d’Hyelle

Boticelli-madone

Je n’ai, Soleil et Nuit, de vous plus rien à faire,
Nuit, jour, ce n’est plus vous qui me les dispensez.
Le soleil peut, en feu, sur son char à crins d’or,
Émerger du giron de la mer d’Orient,
La nuit noire étaler ses muettes ténèbres :
C’est Hyelle qui donne à mes yeux nuit et jour.
Quand elle me soustrait de ses yeux radieux,
La nuit, même de jour, ténébreuse m’accable,
Mais quand elle m’attrait de ses yeux radieux,
M’éblouit, fût-ce au plein de la nuit, le jour clair.


Nil tecum mihi jam, Phoebe, est, nil nox, mihi tecum :
A vobis non est noxve diesve mihi.
Quantum ad me, ut libet auricomo sol igneus axe
Exeat Eoae Tethyos a gremio ;
Et libet, inducat tacitas nox atra tenebras :
Fert mihi noctem oculis, fert mihi Hyella diem.
Nam quoties a me nitidos avertit ocellos,
Ipsa in luce etiam nox tenebrosa premit.
At quoties in me nitidos convertit ocellos,
Candida et in media fit mihi nocte dies.

(in Andreae Naugerii opera omnia [1754]  pp. 190-191)


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D'autres textes d'Andrea Navagero sur ce blog :

 

Andrea Navagero (1483-1529) : Quel bonheur de rêver !

Morphée Pierre-Narcisse Guérin

Béni, Songe, sois-tu, toi qui, la nuit d’hier,
____M’apportas de si grandes joies !
Puisse le souverain des dieux qui sont au ciel
____M’avoir, t’en tirant, destiné
L’annonce d’un futur qui sera ‒ les mortels
____Souvent en sont destinataires.
Tu me mis ‒ qui plus sourde est que mer sous l’orage,
____Qui fière ignore mes prières ‒
Néère sous les yeux, facile et prodiguant
____De soi-même mille baisers,
Des baisers bien plus doux que le miel de l’Hymette,
____Et plus suaves que nectar.
Béni sois-tu, dieu Songe, oh oui ! si plus souvent
____Tu me procures ces bontés :
Je serai plus heureux que tous les dieux du ciel,
____Je vaudrai le grand Jupiter.
‒ Mais toi, fuis où tu veux, malapprise, et t’arrache,
____T’arrache à mes embrassements !
Si ce songe souvent revient me visiter,
____Sans le vouloir, tu seras mienne ;
Tu pourras t’afficher inflexible et cruelle,
____Douce et facile tu seras.


Beate somne, nocte qui hesterna mihi
____Tot attulisti gaudia,
Utinam deorum rector ille caelitum
____Te e coetu eorum miserit,
Quae saepius mortalibus vera assolent
____Mitti futuri nuntia.
Tu, quae furenti surdior freto meas
____Superba contemnit preces,
Facilem Neaeram praebuisti: quin mihi
____Mille obtulit sponte oscula,
Oscula, quae Hymetti dulciora sint favis,
____Quae suaviora nectare.
Vere beate somne, quod si saepius
____His, dive, me afficias bonis,
Felicior caelestibus deis ero,
____Summo nec inferior Iove.
At tu, proterva, quolibet fuge, eripe
____Complexibus te te meis:
Si somnus iste me frequens reviserit,
____Tenebo te, invitam licet.
Quin dura sis, sis quamlibet ferox: eris
____Et mitis, et facilis tamen.

(in Andreae Naugerii opera omnia [1754]  pp. 184-185)


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Giovanni Battista Giraldi (1504-1574) : Les feux de l’amour

cupidon-poussin

Supplique à Cupidon

Tu dardes tant de traits, de feux, jeune effronté,
Que terre, pôles, mer, tout brûle, est dévasté.
‒ Ces flèches et ces feux, qui donc te les fournit,
Dont tu dardes mon cœur de jour comme de nuit ?

Endurant tant de feux, tant de flèches, je crois
Que, cruel Cupidon, tu ne rages qu’en moi.
Modère ton ardeur : accrue, sans me toucher,
Ton ire visera… ma cendre et mon bûcher.


Double peine amoureuse

Tes yeux, chère Lesbie, m’embrasent à ce point
Que je brûle sans trêve, hélas, sous leur ardeur !
Mais, tourment de mon cœur, cette tienne rigueur
Fait qu’en pleurs incessants se liquéfie mon sein.
Je me consume en flamme, et fonds en eau pour toi :
Tu me fais donc périr, à toi seule, deux fois.


Combustion amoureuse

Tu me tues de tels traits, me brûles de tels feux,
Quand par ton nom, Lesbie, à peine te connais-je :
Quelles flèches, quels feux, Lesbie, endurerai-je
Si tu tournes vers moi l’astre clair de tes yeux ?
– Je ne serai qu’un feu, qu’un brasier, devenu
De l’homme que j’étais, poussière et vent ténu.


Cum tot tela, Puer, jactes, totque, improbe, flammas,
Igne fretum ut flagres, terra polusque tuo,
Spicula quis tibi tot, quis tot tibi suggerit ignes,
Quot corde in nostro nocte dieque jacis ?

Ipse faces cum tot patiar, tot spicula, credo,
In me unum quod nunc saeve Cupido furis.
Parcius ure, precor. Nam si produxeris iras,
Non me, sed cineres, et mea busta petes.


Sic me blanda tui succendunt, Lesbia, ocelli,
Ut miser ardenti concremer usque face.
Tot rursus rigor iste tuus sub pectore luctus,
Cit mihi, ut assiduas cor fluat in lacrimas.
Sic flamma per te exuror, sic solvor in undas,
Sic geminae sola es tu mihi causa necis.


Si tot me jaculis figis, totque ignibus uris,
Nomine vix solo Lesbia nota mihi :
Quos ignes patiar, quae spicula, Lesbia, si in me
Convertas oculos, sidera clara, tuos,
Ignis ero totus, totus comburar, eroque
Qui modo vir fueram, pulvis et aura levis.

(in Cynthii Ioannis Baptistae Gyraldi Ferrariensis Poematia, 1544, p. 161)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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