Chant de désenchanté : à propos de Nos guerres indiennes de Benoît Jeantet (éd. publie.net)

jeantet-slideLa poésie narrative est, d’évidence, à l’origine de la poésie d’Europe et d’ailleurs sans doute aussi : qu’on prenne l’Iliade et l’Odyssée, l’Énéide, la Chanson de Roland et jusqu’à Saint John Perse, sans compter les plus contemporains ; auxquels appartient Benoît Jeantet, qui, en homme modeste à l’ego diffus (ne se demande-t-il pas si le gros sel, ça se dilue aussi vite que le narcissisme dans le grand bain brûlant de la vie ?) tiquerait si on lui assénait, d’emblée, comme à son corps défendant, qu’il est poète. Or il est poète assurément, parce que les signes ne manquent pas qui l’établissent poète, et à belle voix, dans le concert des courts de souffle actuels et rocailleux des bronches.

*

C’est dire qu’il raconte en chantant, Jeantet, et qu’il sait raconter et chanter ; qu’il vous trousse sur deux pages la courte, simple, histoire, comme on fait quand on sait faire, sans trop en dire, laissant à l’imagination l’espace où gambader – comme quand il évoque, et c’est magnifique, cette femme sans nom, cette Elle, dont il dit que

c’est souvent qu’on la voit descendre au bord de la rivière où personne ne va plus jamais. Pas que ce sente la charogne. Non. La mélancolie de la nature. Plutôt. Mais à force d’être la seule à encore y descendre, les gens ont fini par croire qu’à moins d’aimer ça, respirer la tristesse désolée qu’elle y apporte, qu’à moins de vouloir se remplir les poumons de l’odeur violente du malheur, voilà, plus aucune raison d’y aller.

Densité singulière du dire, qui suggère sans dévoiler, dit sans dire, qui ne pose pas même les jalons d’un dénouement : qui dit sans dire, avec retenue, sans gros sabots ni trompettes ou tambours. On sent l’homme à vif, derrière cette économie de bon aloi qui n’est pas vraiment celle de la nouvelle mais plutôt celle du poème en prose comme l’entendent un Baudelaire, un Max Jacob, on sent le pudique hypersensible – ne parle-t-il pas du cœur et de

ses élans incertains. [De] ses ruades de Mustang sauvage prompt à se cabrer aux premières caresses du vent sur la grande prairie de sauge ?

l’hypersensible, et le sans illusion, ou guère,

qui juste écoute le bruit que ça fait l’existence quand elle s’en va en morceaux comme une matière pourrie

à qui l’on n’en conte plus, parce qu’il n’est pas dupe, et qu’il chante, désenchanté, quelque chose comme un Toi qui entres ici, abandonne toute espérance, sachant bien que l’enfer n’est pas sous terre, mais, parmi d’autres lieux encore,  dans ces

jardins où le bien pourrait facilement se mêler au mal. Le haut mal des petits fantômes dont les désirs ne sauraient s’assouplir qu’en s’accouplant avec des lunes rousses. Alors on souffle la lanterne. Temps de s’ouvrir les veines pour voir couler un sang plus épais.

*

On voit dans ce dernier exemple comment fonctionne la poésie de Jeantet – toute poésie fonctionne, comme les lys rimbaldiens, encore faut-il en trouver le ressort. Ressort ou rebond, mais l’effet est le même, qui a l’écho pour origine et ce qu’on nomme bien à tort jeux de mots, ou sur les mots : parce qu’il n’en va certes pas d’un jeu mais d’une nécessité d’appel, d’une progression du texte par la paronomase, l’homophonie, la parophonie (comme ci-dessus s’assouplir [où l’on attendrait, d’ailleurs, s’accomplir] et s’accoupler ou comme ici : La lune c’est pire. C’est cette fille de Perse un peu vampire qui parviendra toujours à faire passer le feu glacé de son regard pour une invite au grand voyage) ; parce qu’il en va d’une ligne mélodique qui se cherche pour faire sens et cadrer l’ensemble du texte, d’un frêle bruit, eût écrit Leiris, qui, par la musique qu’il développe en s’amplifiant, crée, même chez le plus dubitatif des poètes à cet égard, une harmonie, fût-elle ce cliquetis d’armes auquel se réduirait, comme il l’écrit, sa prose la plus douce.

Que cela cliquète à l’occasion, mettons – même ça déglingue la phrase, parfois, lui donnant on sait quoi d’archaïque (plutôt que d’oral) dans sa tournure, quand l’ordre syntaxique est bouleversé : 

De nombreux printemps elle pourrait encore s’offrir. S’accorder. Et des hommes pour ne faire qu’un avec elle, beaucoup il y en aurait. […] alors c’est longuement qu’on l’écoutait.

– même, la trame rythmique est fréquemment brisée par l’incursion de mots-phrases, ou de phrases très courtes, elliptiques, qui ralentissent le flux verbal, pèsent, posent un instant les termes employés, comme pour en garantir l’adéquation à la pensée chantée :

Plus tard, me suis souvenu que le fils de l’épicier sentait la soupe. C’est pas qu’il en mangeait. Non. N’en mangeait pas. Jamais. Pour faire plaisir à sa mère qu’il sentait ça. Était sympa. Et puis ses rires, ça faisait chaud.

Mais le plus souvent, c’est quand même fourrure, douceur et compagnie, quelque chose d’une tendresse (le mot revient en leitmotiv) pour l’oreille comme d’une caresse pour la main : ainsi quand on parle de Tout un champ d’opposums possible ou qu’on nous fait joliment savoir que Les forêts font des proies faciles.

Bien plus que simples et vains jeux de mots : une quête de l’harmonie (Une ligne de chant un peu maladroite sur laquelle une jolie mélodie finirait par venir prendre appui) comme principe scriptural – il en va d’une exigence existentielle, tant s’y mêlent, s’y amalgament, les affects les plus intimes :

Ce que c’est devenu à présent sa vie ? Toujours quelque chose de gris. Toujours. C’est peut-être que lui, au lieu de foncer tête baissée, sans jamais se retourner, quelque chose en chemin l’aura retardé. C’est peut-être qu’il a voulu trouver la mélodie. De quoi, qui sait, concilier un jour sa douleur avec l’amour. (C’est moi qui souligne)

Ce sont là, je crois, quelques-uns des principaux aspects à retenir de la leçon d’écriture poétique que Jeantet nous propose, et qui, s’ils n’ont rien de révélations, méritent toutefois d’être rappelés, haut et fort : que dans un texte forme et fond interagissent en profondeur et constamment sans que l’un ait le pas sur l’autre ; que l’appel des mots se révèle bien plus fécond, plus esthétique, que la planification a priori des textes ; que, pour avancer, la flûte est en fin de compte bien plus utile que la boussole.

*

A-t-il, Jeantet, mesuré avec Guillevic (Le Chant, éditions Gallimard, 1990) que Le chant a une manière bien à lui / d’ouvrir des blessures enchanteresses ? ou ces/ses blessures, n’a-t-il pas plutôt trouvé à les refermer par le chant ? Il n’est pas besoin d’avoir grand flair, me semble-t-il, pour sentir que ce recueil, dans sa pudeur et sa mélancolie, relève d’une sorte de catharsis, d’une purgation, par la recherche d’harmonie, de tout ce qui sinon relèverait d’un chaos sentimental et mémoriel auquel Jeantet donne forme, et forme heureuse.
C’est à lire, parce que la méthode nous parle, même si jamais elle n’est clairement explicitée.
Et c’est à lire, tout bonnement, parce que c’est beau.


Nos guerres indiennes, par Benoit Jeantet, aux éditions publie.net

La revue Chiendents consacre à votre serviteur sa dernière livraison

La revue Chiendents (aux éditions du Petit Véhicule) me fait le grand honneur de me consacrer son 59e numéro (décembre 2014). On y lit, entre autres, petits papiers et témoignages de Marc Villemain, de Dominique Panchèvre, Bergère Marc, et Grégory Mion, ainsi qu’un entretien donné à Frédéric Fiolof.

chiendents

 

Martial / Marcus Valerius Martialis (40 – 104 [?]) : Épigrammes 2

Un conseil : fuis les coups fourrés de Grande Pute,
Ô Gallus, plus léger que conques de Cythère !
Tu comptes sur ton cul ? – L’époux n’est pas culbute,
Et ne fait que deux trucs : il suce, ou se fait mettre.


Tu n’as souvent qu’un sou dans tout ton réticule
Et plus usé, Hyllus, que le trou de ton cul :
En verra la couleur ni boulanger ni queux
Mais qui sera nanti d’une imposante queue.
Ton pauvre ventre voit ton cul faire bombance :
Misère ! il meurt de faim ; l’autre s’emplit la panse.


Hyllus, mon gars, tu fous la femme d’un soldat,
Et de peine ne crains que ce qu’on fait aux gars.
Malheur à toi ! Jouant, seras castré ! – Tu dis :
« C’est pas permis ! » Tes faits, Hyllus, ils sont permis ?


Subdola famosae moneo fuge retia moechae,
levior o conchis, Galle, Cytheriacis.
Confidis natibus? Non est pedico maritus;
quae faciat duo sunt: irrumat aut futuit.


Unus saepe tibi tota denarius arca
cum sit et hic culo tritior, Hylle, tuo,
non tamen hunc pistor, non auferet hunc tibi copo,
sed si quis nimio pene superbus erit.
Infelix venter spectat convivia culi,
et semper miser hic esurit, ille vorat.


Uxorem armati futuis, Puer Hylle, tribuni,
supplicium tantum dum puerile times.
Vae tibi! dum ludis, castrabere. Jam mihi dices
‘Non licet hoc’. Quid? tu quod facis, Hylle, licet?


(in Epigrammatum libri II [47 ; 51 ; 60])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres épigrammes 
de Martial sur ce blog :

Des rencontres cet automne, autour de « Nativité cinquante et quelques » et de « Mousseline et ses doubles »

En novembre, en Poitou-Charente,
dans le cadre de l’opération Les auteurs se font une toile ! :

 

Capture 1


En décembre à Paris :

 

Rencontre avec LEM 3

Mousseline et ses doubles dans Transfuge de ce mois

Transfuge 2

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Sur Mousseline et ses doubles, un très bel article — et d’une pleine page — signé de Sophie Pujas dans la livraison de novembre du magazine culturel Transfuge : « Une saga familiale au XXe siècle, de racines paysannes à la conquête de la capitale. Le projet pourrait sembler désuet ou étriqué. Il est ample, subtil, passionnant, par la grâce de la plume puissante de Lionel-Édouard Martin ».

Mousseline et ses doubles lu/vu par Anne Bolenne (sur Babelio)

MARTIN-Mousseline-1re-90x141« Vers midi partout cette odeur de bougeoir, on mangeait de la lumière » : et voilà, je suis partie dans le roman. Immédiatement, j’ai envie de me plonger dans la lecture de Mousseline et ses doubles. Je sais que j’aime déjà les mots – pas l’histoire, non, les mots du roman. L’écriture de Lionel-Édouard Martin, je la reçois comme une force, de plein fouet. Quelque chose qui est de l’ordre du rythme, du son. C’est beau, les mots s’enroulent, se nouent se dénouent, s’agrippent, se tordent, se déchirent, happent, montent, descendent, crescendo, decrescendo, se cristallisent, s’immobilisent, s’enracinent puis reprennent leur route, leur course, parlent, se taisent, s’écoutent même dans le silence.

« Tu n’as pas bien dormi, le silence est un silence que tu ne connais pas. Les silences ne sont pas tous les mêmes: c’est un silence, ici, de voitures et de machines, de foules, jamais complet, tandis que chez toi, c’est un silence de bête. » Il y a, chez l’auteur, une appréhension subtile des théories, des sensations, de la génération qui l’a précédé, et j’ai envie de dire que j’ai abordé la méthode de l’écrivain (et je prends le risque d’être dans l’erreur du monde du lecteur) comme celle des peintres ou des musiciens pour faire le portrait (multiple) de Mousseline (Mousseline, Marielle, Marie).

Des portraits de mots ?

Des portraits de femmes ?

Le portrait d’une femme comme l’auteur sait si bien le faire (je pense aussi à La Vieille aux buissons de roses, à Anaïs ou les gravières). Des noms inventés, des êtres de fiction ? Mousseline offre généreusement au portraitiste sa personne bien incarnée pour l’aider à mettre en pleine lumière l’indéchiffrable continent des femmes qui n’a pas fini de mettre en émoi le continent des hommes. Toutes forment cette chaîne d’êtres singuliers qui ont mis en situation un homme, un écrivain parmi les femmes, la femme.

Je détourne volontiers la citation de Simone de Beauvoir, « On ne naît pas homme, on le devient… » Par quel chemin, par quelles voies semées d’amour, de rêveries, d’embûches, un homme est-il devenu homme, un homme est-il devenu écrivain ? – Et cet homme-écrivain, et cet écrivain-homme c’est Michel, Michel et son double.

*

Une histoire triste, des obstacles à franchir par l’enfant promis à sa carrière d’homme. La profondeur, la musique, le corps viscéral, la belle singularité de l’écriture de Lionel-Édouard Martin, m’entraînent toujours vers cette magie de la lecture, une lecture de transport, à cette capacité étrange que possèdent certains livres de nous faire voyager sur une barque et suivre une rivière ou une machine à explorer le temps. Un autre espace et un autre temps, dans un autre paysage, dans une autre langue. Je pense ici à cette citation de Proust : « En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage d’un écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que sans le livre il n’eût peut-être pas vu en soi-même. » Les cinq sens sont stimulés tour à tour selon les chapitres qui nous font vivre l’expérience, les désirs (conscients ou inconscients) du corps. Le livre s’offre au lecteur dans une juste et touchante dimension sensible.

Mousseline est une écorce, Michel un arbre. Le lecteur ramène la vie sous l’écorce. La lecture en est la sève. Mousseline n’est pas double, elle est multiple ! Trois M, Marielle, Mousseline, Marie Une trinité : Marie, Joseph, Michel.

Il n’y a donc pas besoin d’être savant pour lire, il faut sentir les mots quand ils vous appellent, vous emportent : c’est cela, la lecture d’un beau livre.

Sincèrement, je pense que Mousseline, à travers le contact et la pulsation des phrases de « Michel », découvre ou retrouve charnellement quelque chose de lui, et plus précisément de son expérience du monde.

Ma petite touche, ma petite note (atonale) : j’ai eu le sentiment que Mousseline et ses doubles était un roman écrit pour les femmes.

Anne Bolenne est peintre.
(posté sur Babelio)

Hölderlin, Friedrich (1770-1843) : Socrate et Alcibiade

Pourquoi toujours à ce jeune homme, saint Socrate,
……Rends-tu honneur ? Ne connais-tu rien de plus grand ?
…………Pourquoi d’un œil énamouré
………………Le regarder comme les dieux ?

Qui pense au plus profond aime le plus vivant ;
……Fleur de l’âge comprend qui regarde le monde,
…………Et à la fin souvent se penchent
………………Les sages sur ce qui est beau.


Warum huldigest du, heiliger Sokrates,
……Diesem Jünglinge stets? kennest du Größers nicht?
…………Warum siehet mit Liebe,
………………Wie auf Götter, dein Aug´ auf ihn?“

Wer das Tiefste gedacht, liebt das Lebendigste,
……Hohe Jugend versteht, wer in die Welt geblickt,
…………Und es neigen die Weisen
………………Oft am Ende zu Schönem sich.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Mousseline et ses doubles (éd. du Sonneur) est en librairie

Bannière Mousseline

Ce qu’en dit Marc Villemain sur son blog : « […] une écriture à nulle autre pareille, où les à-coups de la respiration viennent se nicher dans une phrase de grande amplitude, où la justesse du mot et la suggestivité de la syntaxe donnent aux images tous leurs échos, toutes leurs résonances, et où s’entend le rythme ténu mais obsédant d’une gorge qui palpite, d’une voix qui, pour énoncer précisément, n’est jamais loin de trembler. L’écriture romanesque de Lionel-Edouard Martin, dont on sait que la poésie occupe la moitié de l’œuvre, n’aura peut-être jamais été aussi évocatrice ; populaire et savant, d’une composition dont la minutie n’altère jamais l’intensité de personnages très touchants, ce drame de l’amour en témoigne de manière aussi sensible que magistrale. »

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