Cornelius Gallus (69 – 26 av. J. C.) : Deux courtes (et charmantes) épigrammes amoureuses

Petite, souris-tu, ton regard étincelle,
Un murmure inconnu palpite sur tes lèvres :
Vite, dénoue ta bouche et donne-moi tes mots !

*

Ta gorge embaume la cannelle,
Tout ton être n’est que délice.
Couvre ton sein, dont m’est supplice
La neige rayonnante et belle !
Vois-moi, cruelle, qui languis :
M’abandonner, mort à demi !


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Subrides si, virgo, faces jacularis ocellis,
Et tua nescio quo murmure labra sonant ;
Cur non ora mihi jamdudum in verba resolvis ?

*

Sinus expansa profert cinnarna:
Undique surgunt ex te deliciæ.
Conde papillas, quæ me sauciant
Candore et luxu nivei pectoris.
Sæva, non cernis quantum ego langueo?
Sic me destituis jam semimortuum?


Du même auteur sur ce blog :

 A Lydie / Ad Lydiam

Giovanni Pontano (1429-1503) : Malheurs d’amants / De qualitate amantum

Malheur : aimer sans voir jamais ce qu’on désire,
Plus grand malheur : aimer, voir, mais ne pas toucher,
Et comble de malheur : aimer, voir et toucher
Sans toucher comme on veut, et de cela souffrir.
– C’est un homme averti, qui parle, et malheureux.
Qui n’éprouve, au rebours, que des facilités
Est pour sûr un amant de la race des dieux."


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Miser, qui amat, videtque quod cupit nunquam ;
magis miser, qui amat videtque, nec tangit ;
miserrimus, qui amat videtque tangitque,
nec tangit, ut vult, nec sibi gerit morem.
Expertus hanc sententiam miser dico.
At cui tot insunt commoda ac facultates,
diis is est profecto amans adaequandus.

(in Parthenopaeus sive Amorum libri duo (1455-58] I, 13)


D'autres textes de Pontano sur ce blog :

Nativité cinquante et quelques : articles et recensions

cvt_Nativite-cinquante-et-quelques-Lionel-Edouard-Mart_158

Petit florilège :
Une certaine part du monde reste source d’émerveillement : il y a du franciscain en Lionel-Edouard Martin, qu’émeut ces petites choses qu’on ne voit plus, ce léger frissonnement de la nature, cette lointaine et ancestrale odeur de terre, de pain et de vin. L’espèce d’incursion médiévale qu’est Nativité cinquante et quelques en apporte une preuve nouvelle : des choses les plus simples on peut écrire la plus grande littérature. (Marc Villemain)


Un récit choral magistral . Martin happe son lectorat dès les premiers mots et distille une petite musique entêtante que l’on pressent très rapidement funeste . (Gildas)


Lionel Edouard Martin excelle à nous plonger dans cette féerie dont il garde assurément la nostalgie, son style à la syntaxe épurée, au vocabulaire ancré dans la terre est une pure merveille dont on ne se lasse pas. (Pierre-Vincent Guitard)


Un roman absolu et de droit divin. (Grégory Mion)


Une écriture floconneuse, qui s’agrippe, se colle sur vous, fondant lentement en myriade de phrases et de mots, cognant vos sens, vos perceptions. Des lexèmes qui vous chavirent, ébranlent vos émotions. Une histoire simpliste qui défile devant vos yeux, pénètrent vos pores, infuse en vous, lentement au rythme d’une errance fleurant le pain chaud, la France rurale, celle des croyances, de la souffrance issue du labeur et de la terre, houée, sillonnée à coup de herse. Lionel-Édouard Martin nous présente une crèche vivante,  une regardure de cette société des années cinquante, une galerie de personnages qui va du rebouteux au médecin de ville plus féru de Balzac que de médication. Un monde en bourrèlement, en évaporation, point par le modernisme, l’isolement et d’où émane un relent de Parque. Cette nativité captivante, surprenante, douloureuse, mortifère, nous plonge au cœur des empiriques, des gentilités en déréliction, que l’homme exhume en cas de désespoir, d’impuissance. (Yggdrasil)


Lionel-Edouard Martin a une écriture gourmande (les pages 45,46 font saliver), une prose bienheureuse, simple mais pas simpliste pour un sou, riche, colorée, sensible. Les racines le retiennent à ce pays. Il y a du Giono, du Fallet, du Chabrol dans cet homme. J’ai lu ce conte en dégustant chaque page, chaque mot jusqu’à une fin que je ne vous dévoilerai pas. Un très, très bon moment de lecture. (Zazy)


Voilà un livre rare et beau. Rare par son thème et sa langue. Beau par sa présentation. Une couverture bleu nuit étoilée et un arbre éclairé comme par la lune. Cet arbre ressemble aussi à des algues sous-marines. Ciel et profondeurs donc. [...] J’ai beaucoup d’admiration pour ce texte. Pour la force d’imagination qu’il révèle. Pour son caractère suggestif et poétique. Pour son style surtout. Sensuel, inventif, souvent proche de l’expression orale. Avec des variations de rythmes. On entendrait presque un accent local. (Anna Potocka)


Un style pur, désossé, il n’y a pas de couenne, pas de gras. C’est une écriture magnifique, c’est superbe. (Lydie Zannini)


Dans Nativité cinquante et quelques, on se promène entre Dickens, Maupassant, Giono et Henri Pourrat. Et dans une nuit de Noël transfigurée. Tous les éléments sont réunis, de l’étoile du berger jusqu’à l’Enfant Jésus en passant par les Rois Mages, la Vierge, l’âne et le bœuf. Mais bien que reconnaissables, ses éléments sont métamorphosés, déplacés et bousculés pour composer une délicate et sombre crèche païenne. On sera également touché par un style de l’auteur que nous connaissions moins. Les longues séquences de L-E. Martin qui savent travailler et penser la langue qu’elles déploient sous nos yeux sont ici digérées en phrases brèves, assénées comme dans le souffle court d’un marcheur pressé qui avance dans la neige. (Fiolof)


C’est en décrivant les faits et gestes coutumiers, puis en esquissant ce qui transparaît des silences et de la vie intérieure de ceux auxquels il s’attache, que Lionel-Édouard Martin parvient à entrer au cœur d’une réalité qui allie simplicité et profondeur. Il le fait avec discrétion et empathie. Le temps d’un roman habité par des êtres qui ne se résignent jamais. (Jacques Josse)


Phrase simple et brillante, auréole jolie qui coiffe ce bon roman – mais on devrait plutôt postposer l’adjectif et écrire "roman bon"  –  car on ne peut se contenter, dans le cas de Nativité cinquante et quelques de réduire l’épithète à l’unique signification de "qui est bien fait". "Bon" est ici à prendre dans toute sa belle ampleur : "bon" dont les synonymes sont "généreux" et "humain". Tout gorgé de symboles, cet ouvrage est aussi la géniale dissection des miracles quotidiens ; un regard bienveillant à l’éclat nostalgique posé sur les petites choses et sur les petites gens. Savoureuse est la langue, pétrie avec justesse dans une tendre vigueur ; une langue qui ramène à la terre, qui croque les racines, qui possède la rondeur charnue de la châtaigne mais aussi le piquant de sa bogue. Un livre comme un voyage au bout d’une nuit noire et magnétique comme un aimant, nuit qui semble souveraine mais qui ne parviendra pas cependant à étouffer le triomphe d’une certaine forme de lumière. (Céline Righi)

Giovanni Pontano (1429-1503) : Amour et colère / ad Cinnamam

Lorsque l’amour me pousse à médire de toi,
Je veux mourir si je n’en souffre, Cinnama :
J’en souffre, mais l’amour est tel, qui m’incinère,
Que je meurs si ne dis ce que veut la colère.

J’en suis vite puni : à peine ai-je parlé
Que tout à coup me vient une peine à pleurer,
Honteux d’avoir blessé de mots mon amie chère,
Et je sens, malheureux, fondre en pleurs ma colère.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Cum me cogit amor quicquam maledicere de te,
dispeream, si non, Cinnama, discrucior ;
discrucior, verum tanto succendor amore,
ut peream, si non, quae velit ira, loquor.

Poena tamen praesto est ; nam vix dum lingua locuta est,
cum mihi fit subito flebile cordolium,
paenitet et caram dictis laesisse puellam,
ac misero in lacrimas vertitur ira mihi.

(in Parthenopaeus sive Amores [1457], I, 21)


D'autres textes de Pontano sur ce blog :

Giovanni Pontano (1429-1503) : Les marjolaines de Bathylla/ ad Bathyllam de amaraco colenda

Prends soin des tendres marjolaines, Bathylla,
Arrose-les souvent, garde-les bien humides,
Arrange, de tes doigts, leurs sommités éparses
Et fais-les retomber pour en étendre l’ombre :
Amusement qui agrémente ta fenêtre,
Et rare apaisement d’un vieillard amoureux !
Te regardant donner tes soins à ton courtil,
Tailler les sommités, et comprimer les tiges
En faisceaux dans ta paume apte à toutes pratiques,
Il admire tes doigts, il contemple tes yeux,
Et de tout son pauvre être à tes seins adhérant,
Brûle en mourant de froid, meurt de froid en brûlant,
Malheureux d’un côté, et d’un autre – content.
Abeilles fortunées, qui voletant autour
De la potée prospère, et butinant les fleurs
Déposent leur pollen – autant que ton labeur –
À l’abri de leur ruche et en font un nectar !
Ô vous qui réclamez le fleurant miel d’Attique
Et de l’Hybla, dites adieu au miel d’Hymette
Et de l’Hybla, car c’est le miel de Bathylla
Qu’il vous faut réclamer plutôt. Pouah, l’Hybla, pouah
Montagnes de l’Attique et liqueur de Palerme :
Allez, et réclamez le miel de Bathylla.

NB1 : Dans l’Antiquité, les miels de l’Hymette (montagne de l’Attique, en Grèce) et de l’Hybla (montagne de Sicile) jouissaient de la meilleure réputation.

NB2 : Pontano joue ici visiblement sur les mots, et il n’est pas difficile de trouver un sens obscène à ce qui, de prime abord, paraît être un charmant tableautin domestique.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Et mollem cole amaracon, Bathylla,
Et multo madidam fove liquore,
Et sparsas digitis comas repone,
Atque illas patulam reflecte in umbram,
Lusum et delicias tuae fenestrae,
Et rarum cupidi senis levamen.
Dum te prospicit hortulos colentem,
Tondentemque comas, simulque ramos
In conum docili manu prementem,
Miratur digitos, stupetque ocellos,
Et totus miser haeret in papillis,
Frigensque aestuat, aestuansque friget,
Infelix simul et simul beatus.
Felices sed apes, nemus beatum
Quae circumvolitant leguntque flores,
Et rorem simul et tuos labores
In tectis relinunt, liquantque nectar.
O qui Mopsopii liquoris auram
Hyblae et quaeritis, et valere Hymetum
Hyblam et dicite, mel bathyllianum
Ipsi quaerite. Sordet Hybla, sordet
Vertex atticus, et liquor Panhormi:
Ite, et quaerite mel bathyllianum.

(in Hendecasyllabi seu Baiarum libri [1490-1500], I, 14)


D'autres textes de Pontano sur ce blog :

Giovanni Pontano (1429-1503) : pour Hermione, afin qu’elle couvre sa poitrine / ad Hermionem ut papillas contegat

Que ce soit clair : couvre-moi ces seins blancs,
Cesse de faire enrager tes amants.
Moi, qu’une froide vieillesse engourdit,
Tu m’excites, m’enflammes, diablerie !
Que ce soit clair : couvre-moi ces seins blancs,
Cache ton buste en te le corsetant.
Arbore-t-on une gorge de lait,
Des seins, sans vêtement pour les voiler ?
Que veux-tu dire ? « Embrasse-moi les seins,
Bécote-moi ce buste bel et plein ! » ?
Que veux-tu dire ? « Touche, touche, presse ! » ?
Où as-tu vu que seins nus l’on paraisse,
Et que le buste nu l’on se promène ?
Ça veut dire : « Tu veux, tu veux ? j’amène »,
C’est appeler à l’amour tes amants.
Aussi : soit tu me caches ces seins blancs,
Et me corsètes décemment ce buste,
Soit, dessus, vieux ou pas, je leur fonds, juste
À la façon qu’agirait un jeune homme.
– Hermione, tes seins peuvent, en somme,
Faire œuvrer en jeune homme… un vieux croûton !


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Praedico, tege candidas papillas
nec quaeras rabiem ciere amantum.
Me, quem frigida congelat senecta,
irritas male calfacisque: quare,
praedico, tege candidas papillas
et pectus strophio tegente vela.
Nam quid lacteolos sinus et ipsas
prae te fers sine linteo papillas?
An vis dicere: "Basia papillas
et pectus nitidum suaviare?"
Vis num dicere: "Tange, tange, tracta?"
Tene incedere nudulis papillis?
Nudo pectore tene deambulare?
Hoc est dicere: "Posce, posce, trado",
hoc est ad venerem vocare amantes.
Quare, aut contege candidas papillas
et pectus strophio decente vesti,
aut, senex licet, involabo in illas,
ut possim juvenis tibi videri.
Tithonum, Hermione, tuae papillae
possunt ad juvenis vocare munus.

(in Hendecasyllabi seu Baiarum libri [1490-1500], I, 4)


D'autres textes de Pontano sur ce blog :

Martial / Marcus Valerius Martialis (40 – 104 [?]) : Épigrammes

L’abeille dans l’ambre

Claire et close au secret de cette goutte d’ambre,
L’abeille semble incluse en son propre nectar.
Sa récompense est à hauteur de sa besogne,
Et l’on croirait qu’elle a voulu mourir ainsi.


 La chasteté de Thaïs

Personne du peuple et dans toute la ville
Ne se targuerait d’avoir baisé Thaïs
(Maint pourtant la désire et l’en requiert).
– Thaïs est si chaste ? – Non pas, elle suce.


 Le zizi de Papile

Si long est ton zizi, Papile, et long ton nez
Qu’à chaque bandaison tu peux te le flairer.


 Les maris de Galla

Tu épousas, Galla, de six à sept tarlouzes
Dont te plaisaient cheveux et barbe bien peignés ;
Puis éprouvant leurs reins et leur pine pareille
Au cuir mouillé (ta main lassée de la raidir),
Tu désertas l’hymen eunuque et maris mous.
Tu retombes pourtant dans ces mêmes amours…
Cherche qui n’ait au bec que mâles d’anciens temps,
Un hirsute, un farouche, un plouc, un dur à cuire :
On trouve ; mais la horde a aussi ses tarlouzes :
Difficile, Galla, d’épouser un vrai mec…


Et latet et lucet Phaethontide condita gutta,
Ut videatur apis nectare clusa suo.
Dignum tantorum pretium tulit illa laborum:
Credibile est ipsam sic voluisse mori.


Non est in populo nec urbe tota
a se Thaida qui probet fututam,
cum multi cupiant rogentque multi.
Tam casta est, rogo, Thais? Immo fellat.


Mentula tam magna est, tantus tibi, Papile, nasus
Ut possis, quoties arrigis, olfacere.


Jam sex aut septem nupsisti, Galla, cinaedis,
dum coma te nimium pexaque barba iuvat;
deinde experta latus mandidoque simillima loro
inguina nec lassa stare coacta manu,
deseris imbelles thalamos mollemque maritum,
rursus et in similes decidis usque toros.
Quaere aliquem Curios semper Fabiosque loquentem,
hirsutum et dura rusticitate trucem:
invenies; sed habet tristis quoque turba cinaedos:
difficile est vero nubere, Galla, viro.

(in Epigrammatum libri IV [32 ; 85), VI [36], VII [58])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Une autre épigramme 
de Martial sur ce blog :

Porcius Licinus (vers – 100 av. J.-C. ?) : l’amour incendiaire

Vous qui gardez moutons, agneaux (leurs doux petits !)
Vous demandez du feu ? – Du feu ? Venez, j’en suis !
J’incendie les forêts si j’y touche du doigt,
J’enflamme les troupeaux, et tout ce que je vois…


Custodes ovium tenerae propaginis, agnum,
quaeritis ignem? ite huc. Quaeritis? ignis homo est.
Si digito attigero, incendam silvam simul omnem,
omne pecus flamma est omnia qua video.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


D'autres épigrammes de la même époque 
et sur le même thème sur ce blog :
Valerius Aedituus (fin IIe siècle  – début Ier siècle av. J. C.)
Sulpicia (1er siècle avant JC) :

Natif du cancer : à propos de "Ma mère est lamentable", de Julien Boutonnier (éditions publie.net)

cover-boutonnierÀ l’origine de ce qui m’apparaît, dans son registre propre et original (celui de la poésie narrative), un des plus beaux, puissants textes, et profonds, que j’aie lus depuis bien longtemps, se trouve cette « énigme » (le terme est employé) posée d’emblée (l’extrait est tiré du premier paragraphe) : « Un songe m’a visité. Il s’appelle ·RêvedeNewYork. […] Il m’explique que ma mère était lamentable, qu’elle n’était pas du tout mère, qu’elle ne disait jamais rien»  (c’est moi qui souligne).

Ma mère est lamentable : c’est le titre du livre ; en quoi ma mère est-elle lamentable ? c’est là l’énigme qu’il va falloir résoudre, et qui repose sur le langage sans doute travaillé par le rêve (le « songe », comme l’appelle joliment Boutonnier).

Résoudre l’« énigme », c’est aller là où l’énigme peut être résolue, et le rêve aide un peu à la localisation : c’est aller « là où se trouve ma mère », et le « là où », c’est le « cimetière de Mazamet », dans le Tarn. Partir d’où l’on est pour se rendre à Mazamet, par la route (il y a des photos prises, on parle de son itinéraire : « j’ai fixé le revenir dans la vitesse et l’ivresse / du formol vers l’orage ma fressure a chanté ») : faire chemin vers l’origine du songe et de la vie (la mère), vers le bouton[nier] originel (« nombril brille mon nom / brille mon nombril /brille mon nom ») ; c’est de là que va surgir le livre : « Il y a le voyage à Mazamet qui s’intitule Ma mère est lamentable, où je me concentre sur trois phrases. » L’écriture comme conséquence, donc, de ce qui, à mesure qu’on avance dans le livre comme on va sur la route, apparaît comme une re-naissance.

Re-naissance, oui. Parce qu’on ne vit pas impunément avec soi-même ni avec les autres dès lors qu’on est le fils d’une mère telle que la vôtre, laquelle a beau jeu de vous interroger sur votre naissance comme elle vous ferait réciter votre leçon (ou mieux sans doute : votre catéchisme) : « Mon enfant, de quelles entrailles es-tu issu ? / Je suis l’enfant de ton crabe. Ta plaie, maman. / elle a regardé ses fleurs noires, ailleurs, dans le cancer ». La mort, oui, est passée par là, qui empreint votre enfance et votre adolescence — la mort stigmatisante d’une mère dont on garde en mémoire les derniers instants comme autant de blessures : « Mère Meurt Heurt / M___ M______ H____ / aime aime c’est un bout d’échelle il faut dire les choses maintenant // combien je déteste / ah ! / ta souffrance Mère //combien je déteste / ah ! / ta cancéreuse présence de merde // combien je déteste / ah ! /nos au revoir /ratés / moi seul dans le hall devant fleurs et toi dans l’ambulance // et puis / PLUS JAMAIS NOUS / MAMAN ! »

Votre enfance et votre adolescence ? — Pas que, la hantise est aussi celle de l’homme adulte, que la morte persécute, poursuit de sa présence/absence, qu’elle pénètre jusque dans ses tréfonds — car il est, cet adulte, la chair d’une chair cancéreuse : « tu crois entendre la voix de ta femme le soir dans le salon tu te trompes tu n’as pas de vie hors la tombe ton sang grouille de morts tes orbites sont creuses où la cadavéreuse dicte ses strophes et patati et patata – merde ! » Qu’il est fils du cancer, Boutonnier ne cesse de le répéter, de se le répéter, quand il s’interroge sur celui qu’il est, revenant constamment à la même réponse, formulée différemment selon l’âpreté poétique dont elle s’imprègne et la façon dont elle travaille, martèle, le corps sonore des mots : « tu es la greffe hurlante sur la cancéreuse / l’appendice souriant aux séraphiques métastases » ; « Tu es fils de l’amertume / de la tumeur faite mère / tu es la fibre malade / qui fait mourir les m_m_ns » ;  « je n’ai pas vu ton calvaire je l’ai vécu dans toi comme un organe comme un pancréas un rein un intestin j’ai vécu ta mort sans savoir la mort sans savoir les métastases de l’intérieur de ton ventre j’ai baigné dans la maladie les chimios les vomissements j’ai perdu les cheveux ma peau a gonflé a senti mauvais j’ai vécu dans l’ordre de ta souffrance dans les pores empuantis de ta mort tu m’as emporté avec toi petit organe obéissant fixé rougeoyant docile »

Lourd héritage, on le constate, dont participe la voix supposée de la mère (« Ô M_r_ / tu m’as légué l’orage et la confusion / et ta voix qui ne retentit pas au seuil du mourir / elle viole ma parole assassinée avant que de se concevoir »), voix dure à entendre, difficilement soutenable (même pour le lecteur), comme par exemple dans ce dialogue nécessairement fictif où l’enfant est appelé à mourir pour que la mère puisse elle aussi mourir, pleinement mourir : « Mon enfant, je ne t’aime pas / Je suis nuit à moi-même / Amante du crabe / Comment serais-je ton jour ? / Meurs mon enfant / Il faut mourir maintenant / Laisse-moi, que je vaque à ma mort ». Mère pudique, pourtant, telle qu’on se la rappelle : « elle n’a rien dit sa maladie sa mort à venir seuls ses yeux l’ont dit ses yeux terriblement l’ont dit je n’ai pas vu les phrases entières de désespoir essentialisé qui irradiaient des soleils tristes de ses yeux », telle qu’affluent d’elle les souvenirs à mesure que l’on gagne ce cimetière clos de murs et planté de cyprès, où l’on pressent, à défaut peut-être de la résolution de l’énigme originelle, la possibilité d’une délivrance et d’une métamorphose : « J’avais à perdre ce désespoir fou qui m’enracinait dans la rage et l’expression du cri. J’avais à me perdre. J’étais prêt à changer.  »

Délivrance magnifiquement exprimée, orchestrée, devrais-je dire (qu’on lise donc à voix haute ces pages d’anthologie…), dans les derniers très courts chapitres où la prose poétique, dense et splendide, prend le pas sur les vers du début, comme si l’écriture fragmentaire, hachée par la douleur du ressenti (et qui donne alors plein sens au retour à la ligne) s’apaisait pour prendre forme de continuum, scandant la re-naissance au rythme de la sérénité recouvrée et de l’épanouissement d’un souffle moins fébrile : « Et mon corps a trouvé le déséquilibre adéquat. L’espace s’est déplié au fur et à mesure. J’ai senti la distance s’engouffrer dans mes pores. Le chemin du long cri m’a trouvé. Le mur a longé mon haleine. J’ai guetté le premier cri, la vibration des cordes vocales à la source de toute affection. Le cimetière a soufflé dans les bronches des vivants. La mort a ouvert les yeux du vivant. J’ai manqué de tout. J’ai senti l’avenir couler dans mes artères. J’ai senti la lumière au loin sur le flanc des collines, le rire tranchant du jour au travers des feuilles. J’ai senti les mousses humides au nord de l’espoir. »

C’est ainsi, par ce parcours de double mort (mère et fils) et de re-naissance que l’on devient celui qu’on est : si l’énigme initiale n’est pas résolue au terme de l’écrit de Boutonnier (elle l’est toutefois dans un tweet cité en dernière page, adressé à l’auteur, et dans lequel est rappelé le sens premier de « lamentable ») — c’est ainsi, donc, que se révèle une vocation de poète, et d’un poète aux accents d’un Orphée contemporain : « Oui ma mère, tu as déposé le poème dans ma voix. Ton silence de presque morte, ton silence du cancer flamboyant, ton silence dans tes yeux qui rampent encore, je les vois parfois, sur le bleu sans saison là-haut, ton silence a giclé vers mon souffle. J’ai reçu ta bouche close et triste dans ma gorge ouverte et de femme. Ta bouche c’est une fleur dans mes poumons, qui noircit les inspirs. Et depuis j’erre muet dans les plaines parmi les naufragés, parmi les boues, les marbres et les morts. J’erre et viens vers toi mon amour. Je viens depuis la rive et mon cri mort je lui tiens la main. »

Premier texte publié, je crois, d’un auteur à suivre : si tout est, dans Ma mère est lamentable, d’une impressionnante maîtrise d’écriture, le plus impressionnant, s’il y a des degrés dans l’impression, me paraît cette écriture en prose dont j’ai donné de larges extraits. Vers la fin de sa vie, Chardonne n’avait cesse de le redire : la poésie est dans la prose, pas dans les vers (entre autres : « Toute prose française est faite pour être écoutée, faite pour la voix — mais lue avec l’oreille (il s’agit d’une sonorité intérieure, l’œil qui écoute. [...] Pour moi, toute poésie est dans la prose, oui, vraiment. » [in Ce que je voulais vous dire aujourd'hui, p. 25]), considérant même que cette façon d’écrire caractérisait les écrivains charentais (dont il était bien sûr). Je doute que Julien Boutonnier nous vienne des Charentes (je le crois toulousain) : toujours est-il qu’il sait donner raison au vieux natif de Barbezieux. J’attends pour ma part avec impatience de pouvoir l’entendre de nouveau — non, mieux que de pouvoir l’entendre : de pouvoir l’écouter — avec l’espoir, mais empli de certitude, qu’il saura garder cette voix dont la mélodie inaugurale et fracassante se révèle celle d’un maître.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 25 autres abonnés