Ovide, L’Art d’aimer, livre I : Bacchus et Cupidon sont du banquet

[…] Tables mises, banquets, offrent d’autres approches,
Tu peux, outre les vins, y chercher ton bonheur.
Là, souvent, allongés, tenues dans ses bras tendres,
L’Amour serre, empourpré, les cornes de Bacchus.
L’aile mouillée de vin, humectée, Cupidon
Ne bouge plus du lieu qui le tient, lourd, captif.
– Mais voici qu’il secoue ses plumes imbibées
Et porte atteinte aux cœurs éclaboussés d’amour.
Le vin prépare l’âme, et la pourvoit d’ardeurs,
Il emporte en ses flots les tourments, qu’il dissipe.
C’est le moment qu’on rit ; le pauvre prend courage ;
Douleurs, tourments s’en vont, et les fronts se dérident.
Sous la simplicité – si rare à notre époque –,
Les cœurs s’ouvrent – le dieu leur fait tomber le masque.
Là, souvent, le tendron captive le jeune homme :
Car Vénus dans le vin, c’est du feu dans le feu. […]


[…] Dant etiam positis aditum convivia mensis:
Est aliquid praeter vina, quod inde petas.
Saepe illic positi teneris adducta lacertis
Purpureus Bacchi cornua pressit Amor:
Vinaque cum bibulas sparsere Cupidinis alas,
Permanet et capto stat gravis ille loco.
Ille quidem pennas velociter excutit udas:
Sed tamen et spargi pectus amore nocet.
Vina parant animos faciuntque caloribus aptos:
Cura fugit multo diluiturque mero.
Tunc veniunt risus, tum pauper cornua sumit,
Tum dolor et curae rugaque frontis abit.
Tunc aperit mentes aevo rarissima nostro
Simplicitas, artes excutiente deo.
Illic saepe animos iuvenum rapuere puellae,
Et Venus in vinis ignis in igne fuit. […]

(in Art d’aimer, livre 1 [vers 229-244])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Ovide sur ce blog :

 

Properce (47 [?]-16 [?]av. J.-C.) : À son amie qui s’ivrogne

[…] Tu n’entends pas, laissant voler mes mots, – déjà,
Icare et ses bovins poussent les astres lents.
Blasée, tu bois : la nuit décline, sans te rompre.
Ta main lance les dés, n’est pas encore lasse.
– Ah, maudit soit, qui fit, le premier, du vin pur,
Et qui, de ce nectar, gâcha les bonnes eaux !
Toi qu’à raison tua le colon de Cécrops,
Icare, tu connais l’amer bouquet du pampre ;
Tu péris par le vin, Centaure Eurytion,
Toi, Polyphème aussi – par celui d’Ismara.
Le vin tue la beauté, le vin gâche la vie,
Le vin fait méconnaître à l’amie son amant.
– Mais non : les flots de vin ne t’ont en rien changée !
Bois, tu es belle – à toi, le vin ne fait pas tort –,
Quand, tombant, ta couronne en ta coupe s’incline,
Et que tu lis mes vers d’une voix caressante.
Que versé, le falerne à flots baigne ta table,
Qu’il écume, suave, en ton verre doré !
Mais nulle femme n’aime à être seule au lit :
L’amour vous fait chercher une certaine chose.
L’on brûle, aimant, d’un feu plus vif pour les absents :
L’homme assidu pâtit d’une longue habitude.


Non audis et verba sinis mea ludere, cum iam
flectant Icarii sidera tarda boves.
lenta bibis: mediae nequeunt te frangere noctes.
an nondum est talos mittere lassa manus?
a pereat, quicumque meracas repperit uvas
corrupitque bonas nectare primus aquas!
Icare, Cecropiis merito iugulate colonis,
pampineus nosti quam sit amarus odor!
tuque o Eurytion vino Centaure peristi,
nec non Ismario tu, Polypheme, mero.
vino forma perit, vino corrumpitur aetas,
vino saepe suum nescit amica virum.
me miserum, ut multo nihil es[t] mutata Lyaeo!
iam bibe: formosa es: nil tibi vina nocent,
cum tua praependent demissae in pocula sertae,
et mea deducta carmina voce legis.
largius effuso madeat tibi mensa Falerno,
spumet et aurato mollius in calice.
nulla tamen lecto recipit se sola libenter:
est quiddam, quod vos quaerere cogat Amor.
semper in absentis felicior aestus amantis:
elevat assiduos copia longa viros.

(in Élégies, livre II, 23b )


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Tibulle (54 [?]-19 av. J.-C.) : Viens, radieux Bacchus

Viens, radieux Bacchus – que la vigne te soit
Toujours mystique, et ceint de lierre soit ton crâne :
Pareillement malade, emporte ma douleur.
L’amour se voit souvent par tes dons terrassé.
Emplis de flots de vin, jeune échanson, les coupes,
Et, ta main s’inclinant, verse-moi du falerne.
Soucis, mauvaise troupe, au loin ! calvaire, au loin :
Qu’ailé de neige, ici, resplendisse Apollon !
Appuyez, vous au moins, doux amis, mon propos,
Nul de vous ne répugne à m’emboîter le pas
– Que, si l’un se refuse aux doux assauts du vin,
Sa bien aimée le trompe et couvre sa traitrise.
Ce dieu fait l’âme riche, il abat l’orgueilleux
Qu’il soumet aux arrêts de la femme qu’il aime ;
Tigresses d’Arménie, par lui lionnes fauves
Sont vaincues, et les cœurs farouches sont fléchis.
Force – et plus ! – de l’Amour ! Mais demandez Bacchus
Et ses dons – qui de vous se plaît aux coupes vides ?
L’accord est mutuel, et Liber n’est point torve
Pour qui lui rend un culte et aux vins guillerets.
L’encolère par trop le trop d’austérité :
Qui craint l’encoléré grand dieu : qu’il boive donc. […]


Candide Liber, ades – sic sit tibi mystica uitis
semper, sic hedera tempora uincta feras –
aufer et, ipse, meum, pariter medicande, dolorem:
saepe tuo cecidit munere uictus amor.
Care puer, madeant generoso pocula baccho,
et nobis prona funde Falerna manu.
Ite procul durum curae genus, ite labores;
fulserit hic niueis Delius alitibus.
Vos modo proposito dulces faueatis amici,
neue neget quisquam me duce se comitem,
aut si quis uini certamen mite recusat,
fallat eum tecto cara puella dolo.
Ille facit dites animos deus, ille ferocem
contundit et dominae misit in arbitrium,
Armenias tigres et fuluas ille leaenas
uicit et indomitis mollia corda dedit.
Haec Amor et maiora ualet; sed poscite Bacchi
munera: quem uestrum pocula sicca iuuant?
Conuenit ex aequo nec toruus Liber in illis
qui se quique una uina iocosa colunt,
nunc uenit iratus nimium nimiumque seueris:
qui timet irati numina magna, bibat. […]

(in Élégies, livre III, 6, vers 1-22 )


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Alexandre Neckam (1157-1217) : Éloge de Bacchus

Je te reviens Bacchus, et te loue volontiers,
Sans appréhension prodiguant ta louange.
Heureuse Thèbes, crois-je – elle t’a mis au monde !
Tu primeras toujours sur Hercule ton frère.
Je place Sémélé avant Alcmène, qui
Voulut être ta mère – et Jupiter ton père.
Tu sus instruire l’Inde à cultiver la vigne ;
Thèbes sous ta conduite a été protégée.
Les rois t’ont fui, vainqueur de l’Inde, en temps de guerre,
Te venant librement lorsque règne la paix.

Bacchus, repos heureux des hommes, joie, plaisir,
Secours incontestable et salut savoureux,
Doux réconfort des dieux, délectable puissance,
Bacchus, père de joie et fleuron de la table,
Tu égaies plaisamment de plaisante chaleur
Les corps froids, plaisamment réchauffant tous leurs membres.
Bonne est Cérès, flanquée du joyeux Lyaeus !
Mais c’est lui le plus grand : dieu il est, déesse elle.

Veille à l’intégrité, pampre, des généreux
Fruits ; le Génie te loue pour ta besogne utile.
Car l’ample écu réchauffe et protège les grappes,
En contenant, Eurus, tes contournants assauts.
L’effeuillage ouvre au chaud, à la rosée, les grappes
Qu’il mûrit – Bacchus œuvre ainsi à nos délices.
L’eau dilate, le chaud monte et gagne le haut :
Tout ainsi croît, qu’enjoint la puissante Nature.
Ainsi le cep étend ses rameaux – et l’amour
Inné les entrelace en accord de tendresse.
Le sarment fait son fier sous son faix de bourgeons
Précieux, pour la joie du digne corps des dieux.
Les dieux exultent quand Bacchus vient enrichir
Leur table ; de ses dons, les déités s’enchantent.
La céleste assemblée bruit de joyeux échos
Quand, abondant, le vin de joie récrée les dieux. […]


Rursus, Bacche, tuas laudes describo libenter
Nec uereor laudis prodigus esse tuae.
Censeo felices Thebas, quae te genuere;
Fratre tuo semper Hercule maior eris.
Alchmene Semelen prepono. Quid? Tua mater
Atque tuus uoluit Iupiter esse pater.
Vt colerent uites, Indos prudens docuisti;
Vrbs quoque Thebarum te duce tuta fuit.
Indorum domitor, reges in Marte fugasti;
Allicis ingenue tempore pacis eos.

Bacche, quies hominum gratissima, laeta uoluptas,
Certum solamen, deliciosa salus,
Blandum lenimen superum, iucunda potestas,
Bacche, decus mensae, laetitiaeque pater,
Artus infrigidas placide, placidoque calore
Laetificas ; placide singula membra foues.
Grata Ceres laeto si sit sociata Lyaeo;
Maior hic est cum sit hic deus, illa dea.

Pampine, uulneribus confers custos generosi
Fructus; te genius utile laudat opus.
Ampla quidem facies uuas fouet atque tuetur.
Expicit insidias ambitus, Eure, tuas.
Parte fenestrata calor intrans decoquit uuas
Aut ros, quo Bacchi deliciantur opes.
Humor dilatat, surgit calor alta petendo;
Sic Natura potens crescere cuncta iubet.
Sic propago suos ramos extendit amorque
Innatus blando federe nectit eos.
Palmes honoratur oneratus tam precioso
Germine, quo superum gaudet honesta cohors.
Exultant superi, cum Bacchus ditat eorum
Mensas; numina sunt munere laeta suo.
Curia celestis laeto clamore resultat,
Cum superos recreat copia laeta meri. […]

(in Alexandri Neckam, Svppletio Defectvvm. Carmina Minora, cura et studio Peter Hochgürtel, Turnhout, Brepols, 2008, pp. 197 et sq.)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Alexandre Neckam sur ce blog :

 

Alexandre Neckam (1157-1217) : Éloge de la vigne et du vin

Voici Bacchus le montagnard mène-Dryades,
Aux tempes couronnées de sarments et de pampres.
Mère de toute joie, la fière et noble vigne
Prime sur toute plante, ainsi que sur tout arbre.
Elle donne le vin : délicieux présent
De la nature, il plaît au ciel comme sur terre.
Pampre, sarment, tendron, les grappes, le verjus,
Présentent quantité de bienfaits naturels.
La vigne donne vie, car le vin, c’est la vie ;
Donnant, gardant santé : liqueur délicieuse !
Le vin, s’il est présent, rehausse un gai festin,
On apprécie d’abord sa couleur, puis son goût.


En Bacchus, coetus Dryadum dux, collis amator,
Palmite pampineo tempora cinctus adest.
Matris laetitiae, generosae gloria vitis,
Herbis praecellit arboribusque simul.
Haec generat vinum, naturae deliciosum
Munus, quod superis terrigenisque placet.
Pampinus et palmes, et turio, botrus, agresta,
Innatae multum commoditatis habent.
Vitis dat vitam, quia vinum vita ; salutem
Et das et servas, deliciose liquor.
Laetam nobilitat mensam praesentia vini,
Quod placidum reddunt, hinc color, inde sapor.

(in De laudibus divinae sapientiae)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Alexandre Neckam sur ce blog :

 

Alexandre Neckam (1157-1217) : Petit bestiaire

Le héron :

Prédicteur de la pluie, le héron fuit forêts,
Marais, étangs – ses nids –, pour gagner l’empyrée.
Le ciel et l’air pour aire, il erre dans les nues
Errant tant qu’à grande erre il n’est rôti tout crû.
Il est prisé des grands pour son goût délectable,
Plus délectable oiseau peine à parer leur table.

NB : Ce sixain est fondé, en latin, sur un jeu de mots portant sur ardea (le héron), mis en rapport étymologique avec ardeo (je brûle) et arduus (haut). Pour tâcher de le rendre en français, j’ai pris sur moi de rapprocher, en français, héron de errer, air, etc., et de trahir consciemment le sens pour mieux respecter le processus créatif du poète.

Le becfigue :

Bien qu’il tire son nom de la fameuse figue,
Le raisin est un mets friand pour le becfigue :
S’il préfère à la figue, et de loin !, le raisin,
On eût dû, de raisin, le nommer « becraisin ».
– Mais quoi ! L’humus à l’homme a bien donné son nom,
Or, son esprit domine, et nourrit son limon.

La seiche :

La seiche, comme on sait, n’est munie que d’un os
De la forme, dit-on d’un pas très grand bateau.
Quand rage la tempête où l’horreur s’accumule,
Elle s’agrippe aux rocs avec ses tentacules.
Froidissant l’estomac, il faut boire dessus,
Dès que mangée, du vin de puissante vertu.

La raie :

De blêmes maladies la raie fameuse est mine
Si on ne la consomme avecque du vin blanc.
À défaut y supplée Cérès, bonne maman :
Quand le frère est absent, la sœur fait bonne mine.
Mais quoi ? Goûtant chair ferme et plaisante saveur,
Je me fie à moi-même, et plus qu’à mon docteur.

Le congre :

Le congre congrue bien à des repas superbes,
L’habile cuisinier l’apprête avec des herbes.

L’oursin :

L’emportant en douceur sur le rayon de miel,
Tu fleuris à l’étroit d’un corps, oursin, bien fait.
Pour résister aux coups de la forte tempête,
Tu portes dans ta bouche un poids précis de lest,
Et ce caillou te guide en mer enflée d’orages
– Tu traînes, ô stupeur, ton guide dans ta bouche !
Le marin prévoyant charge ainsi son bateau
Afin que ni les flots, ni les vents ne le freinent.


Ardea praedicit imbres, quia stagna, paludes,
Silvas cum nidis deserit, alta petens.
Ardet adire Jovem, petit ardua, nubibus ardet,
Ardet ne citius ardeat assa cocus.
Judicio procerum grati solet esse sparis ;
Vix horum mensas gratior ornat avis.

 

Quamvis ficedulae det nomen gloria ficus,
Uva tamen cibus deliciosus ei.
Sed cum ficu sit multo pretiosior uva,
Debuerat nomen uva dedisse tibi.
Sed qui ? Humus nomen homini dedit, et tamen ipsum
Corpus praedominans spiritus intus alit.

Siccam vix uno munitam novimus osse,
Quod formam modicae fertur habere ratis.
Cum furor exagitat plenas horrore procellas,
Fimbriolis haeret rupibus illa suis.
Infrigidat stomachum, si non virtute potentis
Bacchi confestim subveniatur ei.

Pallentes generat famosa ragadia morbos,
Si non est albo succiduata mero.
Sed tamen alma Ceres defectum supplet Iacchi ;
Frater abest, facies grata sororis erit.
Sed quid ? dum solidam carnem gratumque saporem
Perpendo, medico quam mihi credo minus.

Divitibus mensis congrus bene congruit, ipsum,
Herbis servatum praeparat arte cocus.

Vincis, echine, favum mellis dulcedine magna ;
Corporis exigui calliditate viges.
Insultu validae ne concutiare procellae,
Libramen certi ponderis ore geris.
Te regit in tumido pelagi fervore lapillus,
Miror rectorem tu vehis ore tuum.
Sic bene prospiciens sibi navim nauta saburrat,
Ne fluctus vel vis aeris obstet ei.

(in De Laudibus divinae sapientiae)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes d'Alexandre Neckam sur ce blog :

 

 

Martial / Marcus Valerius Martialis (40-104 [?]) : Gare aux mélanges !

Qu’aimes-tu mélanger, Tucca, du vieux falerne*
Au vin mis en tonneau sur le mont Vatican* ?
Quel si grand bien t’ont fait les rouges de taverne,
Ou que t’ont fait de mal les rouges les plus grands ?
Tue-nous, mais, assassin !, que le falerne vive,
Et que le campanie* ne soit intoxiqué !
Mettons qu’aient mérité de mourir tes convives :
De pareils flacons, eux, ne l’ont pas mérité.

* : Falerne et (vin de) campanie comptaient parmi les meilleurs crus de l’Italie antique ; les vins récoltés sur les coteaux du Vatican étaient, quant à eux, de qualité médiocre.

Quid te, Tucca, iuuat uetulo miscere Falerno
in Vaticanis condita musta cadis?
Quid tantum fecere boni tibi pessima uina?
aut quid fecerunt optima uina mali?
De nobis facile est, scelus est iugulare Falernum
et dare Campano toxica saeua mero.
Conuiuae meruere tui fortasse perire:
amphora non meruit tam pretiosa mori.

(Epigrammaton liber I, 18)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Anthologie latine (Antiquité) : Vénus et Bacchus, c’est du pareil au même.

Ne te laisse asservir par Vénus ni Bacchus,
Car Vénus et le vin mêmement sont nuisibles.
Si Vénus nous épuise, un excès de boisson
Ruine notre maintien, nous coupe les jarrets.
L’amour aveugle pousse à dire des secrets :
L’ivresse, en sa folie, divulgue des mystères.
Cupidon, le cruel !, souvent cause des guerres ;
Souvent, pareillement, Bacchus appelle aux armes.
Vénus a perdu Troie dans une guerre horrible,
En un puissant combat, toi, Bacchus, les Lapithes.
– En somme, ils font tous deux déraisonner les hommes,
Et bannissent pudeur, droiture, anxiété.
Entrave donc Vénus, à Bacchus mets des chaînes :
Nul des deux ne te nuise avec ce qu’il t’apporte.
Le vin calme la soif, mère Vénus nous sert
À faire des enfants : ne franchis point ces bornes.


Nec Veneris nec tu Bacchi tenearis amore;
Vno namque modo uina Venusque nocent.
Vt Venus eneruat uires, sic copia Bacchi
Et temptat gressus debilitatque pedes.
Multos caecus amor cogit secreta fateri:
Arcanum demens detegit ebrietas.
Bellum saepe ciet ferus exitiale Cupido:
Saepe manus itidem Bacchus ad arma uocat.
Perdidit horrendo Troiam Venus improba bello:
At Lapithas bello perdis, lacche, graui.
Denique cum mentes hominum furiauit uterque,
Et pudor et probitas et metus omnis abest.
Conpedibus Venerem, uinclis constringe Lyaeum,
Ne te muneribus laedat uterque suis.
Vina sitim sedent, natis Venus alma creandis
Seruiat: hos fines transiluisse nocet.

(in Poetae latini minores, éd. Baehrens, volume III [1881])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Anthologie latine (Antiquité) : Qui suis-je ? Deux énigmes définissant le vin.

– 1 –

Fils unique, je nais de fort nombreuses mères,
Et né, ne laisse en vie aucun de mes parents.
Je meurtris en naissant mes multiples mamans :
Entier est le pouvoir que leur mort me confère.
Si je ne fais jamais de mal à qui me hait,
Je ne rends son pareil à qui m’aime à l’excès.

– 2 –

Je viens vêtu au monde, ayant plus d’une mère,
Et je n’ai point de corps étant sans vêtements.
Je porte dans mon ventre, en naissant, mes parents,
Et reviens à la vie en vivant sous la terre.
Et tiré pour les grands, ne puis m’amplifier,
De nature amenant la tête dans les pieds.


Innumeris ego nascor de matribus unus,
Et genitus nullum uiuum relinquo parentum.
Multae me nascente subportant uulnera matres,
Quarum mors mihi est potestas data per omnes.
Laedere non possum, me si quis oderit, umquam,
Et iniqua meo reddo quoque satis amanti.

Multiplici veste natus de matre producor
Nec habere corpus possum, si vestem amitto .
Meos, unde nascor , in ventre fero parentes ;
Vivo nam sepultus, vitam et inde resumo.
Superis eductus nec umquam crescere possum,
Dum natura caput facit succedere plantis.

(in Poetae latini minores, éd. Baehrens, volume III [1881])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Francesco Franchini (1500-1559) : 8 variations sur un grain de beauté

– 1 –

Près de son menton pâle a la superbe Himère
Un grain de beauté, grain qui sied à son minois.
Ni tache ou de ces grains connus, d’un noir de poix :
Non, l’on dirait un astre au ciel, une lumière.
Aussi m’est-il, ce grain, l’étoile lucifère,
Et toi m’es-tu l’Aurore, ô ma déesse, Himère.

– 2 –

Je ne sais qui du peuple, Himère, avait moqué
Le beau grain de beauté que tu as au visage.
En riant : « N’a de sel, de charme ne dégage,
Dit Amour, un minois sans son grain de beauté. »

– 3 –

Mais ton grain de beauté, qu’il est charmant, Himère,
Ce grain que la nature a mis sur ton visage !
Pour le même y avoir, les belles font usage,
– Et toutes ! –, sur leurs joues, du feu comme du fer,
Peinant pour ajouter le charme à la beauté :
Qui n’est en vrai jolie l’est par habileté.

– 4 –

J’embrassais ma Chérie ; mais laissant son visage,
Je pressais de baisers son grain, dans un suçon.
Au creux du grain, furtif, Amour avait sa cache :
Amour, pompé, dûment me cuit, le sauvageon !

– 5 –

Défaut d’autrui, charmant chez toi, ma belle Himère :
La Grâce est dans ton grain, et Vénus notre mère.

– 6 –

Qui prétend que ce grain dépare ton minois,
S’abuse et n’en connaît, Himère, point les charmes :
C’est de ce grain qu’Amour lui-même, en tapinois,
Pour blesser les grands dieux leur décoche ses armes.

– 7 –

Comme il allait à pied croisant un jour Himère,
Cet enjôleur d’Amour crut qu’elle était sa mère.
La beauté de sa mère est sans grain de beauté :
Sa mère point ne vit, mais son identité.
Penaud, de s’exclamer : « Tu as je ne sais quoi,
Himère, en plus que n’a ma mère en son minois. »

– 8 –

Himère allant au temple adorer l’éternel,
Apollon, dans le ciel, aperçoit son visage.
Allure et forme : il bée, visage de la belle !
Chaleur ! – Voici le dieu qui de nouveau s’embrase.
Pallas, Vénus, Junon : il leur va présenter
Ce visage mortel où le charme irradie.
« Cédez, dit-il, cédez à ce grain de beauté :
Himère en beauté vaut plus que vous réunies.


Non procul a mento niveo pulcherrima Himera
Naevum habet, et pulchro naevus in ore decet,
Nec macula est, picea insignis nigredine naevus,
Sed lumen, tamquam sidus in arce Jovis:
Lucifer est igitur merito mihi naevus Himerae :
Tuque Aurora mihi, tu mihi Himera Dea es.

Nescio quis de plebe hominum damnarat, Himera,
Quem pulchrum naevum vidit in ore tuum.
Irridens, salis esse nihil , nihil esse leporis
In facie naevo quae caret, inquit Amor.

Iste tuus quam sit tibi naevus, Himera, decori,
Accipe: sponte sua naevus in ore tuo est:
Ut similem vero naevum ferat, omnis adurit
Igne sibi, et ferro culta puella genas:
Cumque labore gravi curant decus addere formae.
Quae specie vera non nitet, arte nitet.

Oscula libaram dominae : verum ore relicto
Haerabam et naevo basia pressa dabam:
In naevo furtivus amor fruticante latebat,
Hínc merito torret me ferus haustus Amor.

Quod vitio est aliis, tibi, candida Himera, decori,
In naevo Charis est, et Venus alma tuo.

Qui naevum mendam esse tuo contendit in ore,
Fallitur, et naevi nescit, Himera , decus
Ipse tuo, cum vult magnis dare vulnera Divis,
Quo latet e naevo spicula torquet Amor.

Obvius in terris cum sese ferret Himerae
Blandus Amor, matrem credidit esse suam:
Cum tamen e naevo quo matris forma carebat,
Non matrem, matri sed vidit esse parem :
« Ore meae », maerens exclamat, « Himera, parentis,
Nescio quid facies haec tua majus habet. »

Tarpeii sacra templa Jovis mea Himera petebat,
Illius e caelo Cynthius ora videt.
Incessum et formam miratus, et ora puellae,
Aestuat, atque novo carpitur igne Deus.
Palladaque et Venerem et Junonem convenit, utque his
Mortali ostendit, quod decus ore nitet :
« Cedite, ait, facie naevoque insignis Himera,
Cedite, tres superat pulchrior una Deas. »

(in Francisci Francini cosentini poetae elegantissimi poemata [1558] pp. 220-222)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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