Nicolò D’Arco (1479-1546) pasticheur burlesque de Catulle

Comme beaucoup de ses contemporains,
Nicolò D'Arco a lu Catulle.
Ses écrits en témoignent,
comme cette Fête de la saint-Martin,
dans laquelle il pastiche sur un ton burlesque 
un des poèmes les plus connus de son modèle.
  • Texte de D’Arco :

C’est la saint-Martin : adieu, les mordants
Tracas ! Mon garçon, apporte des cruches
En nombre, d’abord ; et puis de grands verres ;
Apporte un cuveau, que de vin d’ivresse
Nous humections tous, ivres, notre tête !
Sers-nous, par Bacchus ! du vin de garnache* :
De canons, pour moi : mille, puis deux cents ;
Un plein, pour Cotta, pichet de falerne.
Verse cent canons, puis cent à la suite ;
Cent autres encore, et deux cents, puis mille :
Ayant beaucoup bu, bu plus que beaucoup,
Plus que tout cela, nous irons dormir.
– Mais toi, mon garçon, rappelle-toi bien
De ne piper mot : car nous envierait
Quiconque saurait que nous avons bu
Combien de falerne ! et deux cents canons,
Mille fois deux cents ! canons de garnache* !

*: Il s’agit selon toute vraisemblance de vin de la région de Vernazza, en Ligurie. 
  • Texte de Catulle (dans ma traduction) :

Vivons, ma Lesbie, vivons et aimons :
Et quelque sourcil qu’un grave barbon
Fronce devant nous, battons-en nous l’œil !
Tout soleil renaît au nocturne deuil :
Mais quand ont péri nos lumières brèves
Il nous faut dormir la grand-nuit sans trêve.

Je veux de baisers des mille et des cents,
Puis encore mille et encore cent
Puis mille de suite et puis encor cent.
Alors ces baisers, ces mille et ces mille,
Brouillons-en le tout, perdons-en le fil :
Un méchant pourrait un sort nous jeter
S’il savait le tout de tous nos baisers.


  • Texte de D’Arco :

Martinalia sunt : valete, curae
mordaces ! Puer, huc cados frequentes
inger, dein cyathos capaciores ;
huc affer pateram, ebriosum ut omnes
tingamus caput ebrio Liaeo.
Fer Vernatiolum Thyonianum :
mero millia vasa, mi ducenta ;
cottae plena diota sit Falerno ;
da centum altera vasa, deinde centum ;
da centum altera : da ducenta, mille,
ut quum multa biberimus superque
potaverimus illa, dormiamus.
Tu verum interea, puer, memento
nulli dicere, ne invidere possit
quisquam quum sciat amphoras Falerni
et Vernatioli ducenta vasa
et potasse ducenties ducenta.

(in Nicolai Archii Comitis Numerorum libri IV [1762] p. 205)

  • Texte de Catulle :

Vivamus mea Lesbia, atque amemus,
rumoresque senum severiorum
omnes unius aestimemus assis!
soles occidere et redire possunt:
nobis cum semel occidit brevis lux,
nox est perpetua una dormienda.
da mi basia mille, deinde centum,
dein mille altera, dein secunda centum,
deinde usque altera mille, deinde centum.
dein, cum milia multa fecerimus,
conturbabimus illa, ne sciamus,
aut ne quis malus invidere possit,
cum tantum sciat esse basiorum.


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Nicolò D’Arco (1479-1546) : D’une langue à d’autres : traduire D’Arco-Pétrarque en français

Nicolò D'Arco a traduit plusieurs poèmes
de Pétrarque (1304-1374) en vers latins.
Je donne, de deux de ces traductions, 
mes propres traductions en vers français, 
jouant d'échos à travers siècles.

— 1 —

Dis-moi, je t’en prie, petit Cupidon,
Qui t’a procuré ce fauve métal
Pour faire à ma Belle une chevelure
Où chaque cheveu est un filet d’or ?
Qui donc t’a fourni de roses vermeilles,
De tendres gelées cueillies avec elles,
Pour faire deux joues de belle harmonie ?
Qui a récolté, dans la mer des Indes,
Perles et corail pour en façonner
Magistralement bouche vertueuse
Et mignonnes dents, sources de beautés
Et de propos doux mêlés d’amertume ?
Et ses yeux brillants, de quel soleil donc
Les as-tu tirés ? – ses yeux si cruels
(Supplice étonnant pour ceux-là qui l’aiment !),
Instillant la joie avec la douleur,
Ramenant la vie avec le trépas ?

— 2 —

Si ce n’est de l’amour, que sens-je donc ? Mais si
C’est de l’amour : qu’il est, mon amour, chose neuve !
Bonne ? – Mais perdre, hélas, si méchamment qui aime ?
Mauvaise ? – Mais mêler amertume et douceur ?
Si malgré moi je brûle, à quoi bon ces soupirs ?
Mais si c’est de moi-même, où puisé-je ces larmes ?
Une douce amertume habite un cœur d’amant,
Cela, pareillement, nous déplaît et nous plaît.


— 1 —

  • Sonnet originel de Pétrarque :

Onde tolse Amor l’oro, et di qual vena,
per far due trecce bionde? e ’n quali spine
colse le rose, e ’n qual piaggia le brine
tenere et fresche, et die’ lor polso et lena?

onde le perle, in ch’ei frange et affrena
dolci parole, honeste et pellegrine?
onde tante bellezze, et sí divine,
di quella fronte, piú che ’l ciel serena?

Da quali angeli mosse, et di qual spera,
quel celeste cantar che mi disface
sí che m’avanza omai da disfar poco?

Di qual sol nacque l’alma luce altera
di que’ belli occhi ond’io ò guerra et pace,
che mi cuocono il cor in ghiaccio e ’n fuoco?

  • Traduction latine de D’Arco :

Amabo, mihi dic, puer Cupido,
quis flavum tibi praebuit metallum
ut nostrae faceres comam puellae
atque una aureolos suos capillos ?
Servavit tibi quis rosas rubentes
colligens teneras simul pruinas,
utrasque ut faceres genas decentes ?
Quis gemmas niveas coralliumque
Indo ex aequore legit, ut pudicum
os et denticulos manu magistra
formares, quibus exeunt lepores
una et dulcia verba mixta amaris ?
Quo sole hos nitidos suos ocellos
duxisti : heu nimium malos ocellos,
qui miris cruciant modis amantes
et dant laetitiam et simul dolorem
et vitam simul et necem reportant ?

(in Nicolai Archii Comitis Numerorum libri IV [1762] pp. 257-8)


— 2 —

  • Sonnet originel de Pétrarque :

S’amor non è, che dunque è quel ch’io sento?
Ma s’egli è amor, perdio, che cosa et quale?
Se bona, onde l’effecto aspro mortale?
Se ria, onde sí dolce ogni tormento?

5S’a mia voglia ardo, onde ’l pianto e lamento?
S’a mal mio grado, il lamentar che vale?
O viva morte, o dilectoso male,
come puoi tanto in me, s’io no ’l consento?

Et s’io ’l consento, a gran torto mi doglio.
10Fra sí contrari vènti in frale barca
mi trovo in alto mar senza governo,

sí lieve di saver, d’error sí carca
ch’i’ medesmo non so quel ch’io mi voglio,
et tremo a mezza state, ardendo il verno

  • Traduction latine de D’Arco :

Si non est amor hic, ergo quid sentio ? Sed si
est amor hic, quae res est nova noster amor ?
Si bona, me miserum cur sic male perdit amantem ?
Si mala, cur dulci miscet amara joco ?
Ardeo si invitus, nihil haec suspiria prosunt :
sed si sponte uror, unde mihi hae lacrimae ?
Dulcis amarities animis versatur amantum :
illud idem nobis displicet atque placet.

(in Nicolai Archii Comitis Numerorum libri IV [1762] pp. 258-9)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Nicolò D’Arco (1479-1546) : Trois épigrammes bachiques

Épigramme votive 1 :

Burmatus, vigneron, t’offre, Bacchus, ces grappes,
Et de ce vin nouveau qu’il verse en tes patères,
Et prie que le raisin foulé dans son pressoir
Lui embrouille la langue et lui rompe les jambes.

Épigramme votive 2 :

Ces raisins frais tranchés du sarment, Sylvius
Te les offre, Bacchus, en l’automne pampré,
Priant qu’à pleine cuve écume sa vendange
Et qu’à pleine futaille il lui coule du vin.
Embrochez, paysans, sur du coudre ce bouc
Et louangez Bacchus dans le respect du rite :
Que du divin nectar il emplisse nos caves,
Et que de ses bienfaits soient pleines toutes choses.

La vendange de baisers :

Pourquoi, garçons, vous plaisez-vous,
À enivrer les jolies filles ?
Que peut, de plaisir, volupté,
En retirer la fille tendre ?
Des baisers, trois coups de languette !
Par le cou se tenir l’un l’autre !
Caresser leurs tétinets beaux !
Imiter les pigeons de Chypre,
Plus lascifs que moineaux d’avril !
S’étreindre, s’échauffer l’un l’autre
– La forte étreinte pour modèle
Dont l’arbre est ceinturé de lierre !
Car c’est la loi des fêtes ivres
Que soit plus dense que tous pampres
Cette vendange de baisers.


Vinitor hos tibi Bumastus dat, Bacche, racemos
Et libans pateris dat nova musta tuis
Et rogat ut calcata suo vindemia praelo
Illius linguam vinciat atque pedes.

Has modo decerptas ex palmite Sylvius uvas
Pampineo autumno dat tibi, Bacche pater,
Et rogat ut pleno spumet vindemia lynthre
Atque illi musto dolia plena fluant.
Agricolae, hunc hircum verubus torrete colurnis
Et Baccho laudes dicite rite suas,
Impleat ut nostras divino nectare cellas
Et sint plena suis omnia muneribus.

Quid vos tinguere Bacchico liquore
Formosas, iuvenes, iuvat puellas?
Quae solatia deinde, quae voluptas
Aut hinc quid tenerae ferunt puellae?
Ite in basia lingulis trisulcis,
Per colla utraque mutuis lacertis;
Pertractate papillulas venustas;
Cyprias imitamini columbas
Vernis passeribus salatiores.
Amplexus date, mutuo fovete
Amplexumque hederam simul tenacem
Quae circumligat arbores referte:
Nam lex hoc madidi iubet Lyaei,
Ut sit densior omnibus racemis
Haec vindemia basiationum.

(in Nicolai Archii Comitis Numerorum libri IV [1762])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Marcus Aurelius Olympius Nemesianus (?) (IIIe siècle ap. J.-C.) : Les toutes premières vendanges

NB : On ne sait trop qui est l'auteur
de cet églogue, peut-être Titus Calpurnius Siculus,
plus sûrement Marcus Aurelius Olympius Nemesianus.

[…] Le pampre, tout d’abord, montre les riches grappes :
Et les Satyres béent face aux feuilles, aux fruits
De Lyaeus* ; le dieu** : « Coupez les raisins mûrs,
Satyres, et foulez, garçons, ces baies nouvelles. »
Sitôt dit, les voici qui coupent les raisins,
Les chargent en paniers, promptement les écrasent
Sur une roche creuse : et la vendange bout
Tout en haut des coteaux, l’on piétine les grappes.
Le moût pourpre éclabousse et rougit les poitrines.
Chaque satyre prend, troupe enjouée, pour coupe
Ce que le sort présente, et il en fait usage.
L’un tient un pot ; l’un boit dans une corne courbe ;
L’un, mains creusées, se fait des coupes de ses paumes ;
L’un, penché boit au bac, puise, en clappant des lèvres,
Le moût ; l’autre en emplit des cymbales sonores ;
Tel recueille, ployé, le jus de la pressée :
Mais ivres, la liqueur rejaillit de leurs bouches
Et coule en écumant sur leurs bras, leurs poitrines.
Tout est jeu, tout est chant, tout est danse effrénée. […]

*: Un des très nombreux surnoms de Bacchus ; ici, c’est un équivalent de « vigne ». ;
**: Il s’agit de Bacchus.


[…] Tum primum laetas ostendit pampinus uuas:
Mirantur Satyri frondes et poma Lyaei.
Tum deus, « о Satyri, maturos carpite foetus,
Dixit, et ignotos, pueri, calcate racemos. »
Vix haec ediderat, decerpunt uitibus uuas,
Et portant calathis, celerique elidere planta
Concaua saxa super properant: uindemia feruet
Collibus in summis, crebro pede rumpitur uua,
Rubraque purpureo sparguntur pectora musto.
Tum Satyri, lasciua cohors, sibi pocula quisque
Obvia corripiunt : quod fors dedit, arripit usus.
Cantharon hic retinet, cornu bibit alter adunco,
Concauat ille manus, palmasque in pocula uertit:
Pronus at ille lacu bibit, et crepitantibus haurit
Musta labris, alius uocalia cymbala mergit,
Atque alius latices pressis resupinus ab uvis
Excipit: at potis saliens liquor ore resultat,
Spumens inque humeros et pectora defluit humor.
Omnia ludus habet, cantusque, chorique licentes. […]

(in Églogues, Églogue X, vers 37-55)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Marcantonio Flaminio (1498-1550) : la santé par le vin.

O vin léger, ambré, vin doux
Comme le nectar ! Vin des dieux,
Secours de ma fuyante vie !
Tu primes la liqueur d’Ausone*
Et tous remèdes salvateurs
Du découvreur des médecines.
J’avais, gisant, mal au côté ;
À demi mort ; fièvre brûlante
– Feu de fournaise –, et vers le dur
Seuil du trépas m’acheminais,
Quand, fluant en mon corps languide,
Tu soulages mon mal, liqueur
Céleste, et me rends la vie ! Docte
Damian**, ton vin et ta vigne,
Maman de mon ambré mignon,
J’en dirai de bien jolies choses
Tant que j’aurai de vie ; priant
Assidûment tous les ans Dieu
Que vent ni pluie ni sécheresse,
Grêle ou voleur hardi, ne lèse
La maman de l’ambré mignon.

*: Le vin chanté par le poète Ausone, né à Bordeaux ;
**: Damianus Damianius était un « docte » médecin sicilien.

О Vinum tenue, aureum, suave,
Instar nectaris ! o merum Deorum,
Vitae praesidium meae fugacis !
Cedant Paeonii tibi liquores,
Et quicquid remedii salubrioris
Ostendit medicae repertor artis.
Jacebant lateris dolore membra
Semimortua ; febris aestuabat
Ut fornacibus ignis, ipse plantas
Leti limina dura transferebam,
Cum tu languidulos fluens in artus,
Caelestis liquor, et levas dolorem,
Et vitam mihi reddis. Ergo, docte
Damiane, tuum merum, tuamque
Vineam aureoli mei parentem
Dulci carmine concinam, recepta
Vita dum superat mihi ; et rogabo
Votis assiduis Deum quotannis,
Ne venti, pluviaeve, siccitasve
Aut vis grandinis, improbive fures
Laedant aureoli mei parentem.

(in Marci Antonii, Joannis Antonii et Gabrielis Flaminiorum Carmina [1743] liber sextus, carmen LIX, p. 195)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Ignjat Đurđević [dit aussi Ignazio Giorgi] (1675-1737) : Fontaine prenant sa source dans un tombeau

Tu nais de ce vers quoi tout se hâte et il n’est
Source plus justement qu’on dit intarissable.
Vive issue de la mort, tu lies naissance et fin,
Et ne crains pas la mort qui t’a donné le jour.

Froide – rien d’étonnant, tu cours sur des corps froids –
Et pure – le trépas lave toute souillure –,
Procyon ni, naissant, l’été fort ne t’assèchent
– Les astres bien plutôt redoutent ta naissance.

Passant, lave l’orgueil de ton front dans cette eau,
Et ton front s’empreindra de ces termes : « Je meurs
De vivre, et vis de mort ; pareillement tu vis
Pour ne plus vivre, et meurs pour ne plus être mort. »


Omnia quo properant, tu nasceris inde, nec ulla
Iustius hoc nomen lympha perennis habet.
Viva e morte venis, finem coniungis et ortum,
Nec mortem metuis, quae tibi facta parens.
Et gelida, haud mirum, gelidos si transilis artus,
Pura es, nam sordes tergere fata solent.
Non Procyon, non te validi Canis hauriet ortus,
Formidant ortus nam magis astra tuos.
Quisquis ades, tali tumidum caput ablue lympha,
Dogmata nam capiti suggeret ista tuo:
Dat mihi vita necem, mors vitam; te quoque certum est
Vivere, ne vivas, ne moriare, mori.

(in Poetici lusus varii [1700] épigramme 82)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Jules-César Scaliger (1484-1558) : La possession bachique

Sur le plan poétique, Scaliger père est précédé 
d'une fâcheuse réputation : 
ses vers latins seraient médiocres. 
Cet extrait prétend montrer l'inverse, 
et que sur un thème éculé, 
notre auteur sait fait preuve 
d'une grande invention verbale et rythmique,
 que j'ai tenté de rendre en français.

[…] Mais d’où vient que mon cœur bat, trépide, en furie ?
Porté, emporté, las – rapt vers la grotte vide.
Quel est donc ce cortège ? Et qui pousse à aller ?
Thyas* et Edonis* ululant bacchanales :
Mimallon* la Boit-vin, dans sa flûte à deux branches,
Et tremblant-vrombissant, rauque le Pied-bouc souffle
Dans les cornes ravies au veau meuglant sa mort
– Pourpre s’enfle la bouche, et l’œil se gonfle rouge.
L’agile lierre noir coiffe les ronds corymbes,
Le thyrse sans fin tourne en mains porte-couleuvres,
Dévastant les abris des bêtes qui se terrent.
La solitude tremble, et les bois crient d’oiseaux.
Mais où est le Sauteur** leste à jambes de bouc,
Luperque** joue-roseaux, l’avisé suit-danseurs,
Pan, siffleur d’airs nouveaux sur ses pipeaux stridents ?
Sur ses neuf chalumeaux, il sonne pour le Maître.
Le bon vieux Thiasote***, assis sur l’âne courbe,
T’appelle, satyrant, titubant des tontaines
Doigt crispé, crac-cric-crac, sur les crotales creux.  […]

*: Thyas, Edonis, Mimallon sont des synonymes de Bacchantes ;
**: Sauteur, Luperque, désignent le dieu Pan, joueur de syrinx ;

***: « le bon vieux Thiasote » (= Bacchant) est Silène.

[…] Subitus sed unde mi corda furor trepida quatit ?
Feror, auferor, fatigor : vacua in specua rapit.
Comitatus iste, quisnam ? Quis ad hoc iter adigit ?
Thyas hinc, et hinc Edonis trieterias ululat :
ubi tibias Mimallon bifores meribibula,
ubi rapta mugienti sua funera vitulo
Tremibomboraucus inflat duo cornua capripes.
Rubicunda bucca turget : rubidus tumet oculus.
Nigra flexicrus corymbi comat orbibus hedera.
Manus inquieta thyrsum colubrigerula rotat,
latitantium ferarum populans domicilia.
Fremit orba solitudo, nemora avia reboant.
Sed ubi levem relinquo Salium caprifemorem,
calamicinem Lupercum, subidum choretisequam,
sibi Pana flantem acutis nova sibila tubulis ?
Sonat ille sic novenis ab arundinibus herum.
Thiasota blande pando residens pecore senex,
Tityrisca vis vocat te, teretismata titubans,
Crepericrepante crispans cava tympana digito. […]

(in Julii Caesaris Scaligeri Poemata in duas partes divisa [1574], pp. 192-3, « In Bacchum galliambus »  vers 104-122)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Vinzenz Heidecker (Vincentius Opsopoeus) ( ?-1539) : Portraits d’ivrognes en bêtes

Dans son long poème De arte bibendi (L'Art de boire) 
Vincentius Opsopoeus évoque, au livre deux, 
les mauvais buveurs et buveuses, 
auxquel[le]s il prête des traits d'animaux. 
Le tableau qui suit évoque 
assez facilement ceux de Jérôme Bosch.

[…] Mais quel ignoble amas, quel grand nombre de bêtes,
Et dont l’aspect traduit la vie intérieure !
Mêlées, on les voit rire ensemble, à rires larges,
On les entend crier, toutes, à cris discords.
– Mais ailleurs, les brebis, rendant gorge, vomissent,
Ivres, du vin, prouvant leur ingénuité ;
Les chiens ravalent vite – et en vain – leur ordure,
Et vautrées à plein dos dans la fange, les truies
Vomissent d’effrayants serpents, des lézards verts
– Ah, je veux bien mourir, si ces vers sont un jeu !
On voit vaches et veaux vomir crapauds, cigales,
Et vomir des bijoux à des boucs octipèdes ;
Plus loin : des livres, l’âne ; et l’ours : épées, gourdins ;
Souris et chats : c’est là ce que vomit le loup.
Les singes font des sauts irrévérencieux,
Portant pour la plupart des couronnes de fleurs ;
Près des autres assis, les ours font du carnage,
La conjuration des loups est déchaînée.
Rage et fureur aidant, les coups sont réciproques
– On dirait deux armées combattant durement.
Mais au bout du jardin, sur la gauche qu’on voit,
Sur l’allée mal famée, par les petites portes,
Dans la boue, le vomi, les corps mêlés des bêtes,
Hideux, sont étendus, et dorment pêle-mêle.
Les uns sont accablés de plaies, d’autres de vin,
On dirait un amas de morts de male mort.
D’un sommeil agité, certains sortent sans force,
Retournent aux orgies d’une marche rapide ;
D’autres, ayant visage humain, mais recouverts
De peaux de bêtes, vont, sobres, aux portillons :
Ils quittent le jardin d’un pas mal assuré,
Et titubent en foule, infirmes de leurs membres. […]


[…] At quae multiplicum confusio foeda ferarum !
Quae vitae facies interioris erat !
Nam mixtim patulis visae sunt rictibus una
Omnes discordi vociferare sono.
Ex alia sed parte vomunt de gutture vinum
Vinosae indicium simplicitatis oves.
Quae egessere canes eadem mox frustra resorbent
In caeno volvunt dum sua terga sues,
Serpentesque vomunt diros, viridesque lacertas,
Dispeream si e carmine ludo meo.
Vaccas et vitulos, ranas vomere atque cicadas
Vidisses, gemmas octipedesque capros.
Porro asini libros, enses cum fustibus ursi,
Mures et cattos evomuere lupi.
Indecores saltus exercent cercopitheci,
Quorum pars maior florea serta gerunt.
Nec procul altemis laniant sedentibus ursi,
Et furiunt multa seditione lupi.
Quos furor et rabies in mutua vulnera trudunt,
Ceu geminas acies quae fera bella gerunt.
Parte sed in laeva qua cernitur exitus horti,
Et via per modicas non bene trita fores
In caeno in vomitu mixtorum foeda animantum,
Corpora confuso strata sopore jacent,
Partim vulneribus, partim quoque saucia vino,
Tanquam caesorum mortua turba foret.
Quorum pars surgit discusso languida somno
Et repetit celeri lustra priora pede.
Pars nacta humanam faciem, sed pelle ferina
Tecta, petit tenues sobria facta fores,
Hortoque egreditur pedibus male firma, graduque
Incerto, membris mutïla turba suis. […]

(in De arte bibendi libri tres [1536], livre deux, vers 191-222)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Marc-Antoine Muret (1526-1585) : C’est Bacchus qui fait le poète !

C’est Bacchus qui est cause et soutien du poète,
C’est Bacchus qui remue le génie du poète ;
Et sur les neufs tendrons, c’est Bacchus qui l’emporte,
__Meilleur que Phébus, de plus grand pouvoir.

Quiconque aura humé trois coupes par trois fois
D’un falerne moelleux, sentira que s’enflamme
Son âme sous l’effet de la fureur divine
__Et qu’en jaillira quelque poésie.

Ainsi vécut gaiment, jadis, Anacréon,
Les tempes couronnées de pampres verdoyants,
Et Ennius ainsi, gorge avinée toujours,
__Donnait libre cours à ses poésies.

Ceux qui ont du plaisir à boire de l’eau fraîche,
Sont les auteurs de vers glacés, qui ne traversent
Pas les âges. Viens donc, rivalisons tous deux
__À coups, Nicolas, de cyathes pleins.

Tous deux nous écrirons, la gorge bien rincée,
Des vers qu’admireront nos lointains descendants ;
Quel doux supplice es-tu, Lyaeus, quel repos
__Certain pour un cœur que tout alourdit !

En notre impéritie, mais quelles coupes donc
Nous cherchons-nous d’une eau jacasse ? De quel mont
Rêvons-nous donc, bifide et doublement pointu ?
__À quelle Hippocrène aspirons-nous, fous ?

La voici l’Hippocrène, et seule sa liqueur
A le pouvoir de rendre enchanteur le poète.
Fais-moi donc cette grâce, et rends-moi la pareille :
__Car je te salue, levant un cyathe.


Bacchus poetas et facit et fovet ;
Bacchus poetarum ingenia excitat;
_Bacchus novem praestat puellis,
_Et melior potiorque Phoebo est.

Ter terna quisquis pocula sumserit
Dulcis Falerni, sentiet hic sibi
_Calere divino furore
_Carmina ad ejicienda mentem.

Sic laetus olim vixit Anacreon, 
Cinctus virenti tempora pampino,
_Sic Ennius semper madenti
_Gutture carmina funditabat.

Algentis at quos potus aquae juvat,
Frigent eorum carmina, nec ferunt
_Aetatem. Ades mecumque plenis
_His cyathis, Nicolae, certa.

Miranda seris carmina posteris
Uterque loto gutture concinet;
_O dulce tormentum, o gravatis
_Certa quies animis, Lyaee!

Quaenam, imperiti, pocula quaerimus
Vocalis undae? quod bifidi duplex
_Montis cacumen somniamus?
_Quam petimus, fatui, Hippocrenen?

Haec Hippocrene est: unius hic liquor
Vates stupendos efficere evalet.
_En, par pari gratus repende,
_Hoc ego te cyatho saluto !

(in M. Antonii Mureti Opera, Volume 3 [1729],  p. 225)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Francesco Forzoni Accolti (1674-1708) : Scènes de vendanges

[…] L’Automne sort du sol sa tête porte-grappes
Et Pomone, prodigue, épanche sa puissance.
Déjà, le raisin doux pend aux pampres des vignes,
– Tes dons radient, Bacchus, en leur maturité.

Sans attendre, déjà bons gars et demoiselles,
Les mères et les brus, formant joyeuse troupe,
Retranchent à l’envi les raisins du bois tendre,
Les paniers peints chatoient des fruits de Bromius*.

L’un s’est coiffé de lierre, un autre de corymbes,
On plaisante, joyeux, on se parle à mots lestes ;
Le bel Amyntas mime un ballet de satyres ;
Damètre aux cheveux blonds les mêle de raisin.

Tityre et Lycidas, des tambourins en paume,
Courent partout ; la flûte et l’airain creux résonnent,
Tandis que la vendange écume à pleines lèvres,
Et que d’un pied vaillant Mopse presse le moût. […]

* : Il s’agit d’un des très nombreux surnoms de Bacchus.

[…] Uviferum Pater Autumnus caput exerit arvis,
Et pomona suas prodiga fundit opes.
Pampineis pendent jam dulces vitibus uvae,
Et matura nitent munera, Bacche, tua.
Haud mora : jam faciles pueri, innuptaeque puellae,
Matresque, et passim laeta caterva nurus,
Certatim e teneris decerpunt vitibus uvas,
Fructibus et Bromii picta canistra nitent.
Ille hedera crines praecingitur, ille corymbis,
Hic fundit laetis libera verba jocis,
Saltantes Satyros imitatur pulcher Amyntas,
Dametrae fulvas implicat uva comas.
Tityrus et Lycidas subductis tympana palmis
Percurrunt ; calamis, concavaque aera sonant.
Ergo dum plenis spumat vindemia labris,
Et Mopsus forti cum pede musta premit. […]

(in Carmina illustrium poetarum italorum, tome 4  [1719] pages 446-7)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

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