Anke Glasmacher (née en 1969) : Pater Noster


gargouillant suave
la paroi crache
un être
humain

sur l’autre face
gueule en bois bée
bâfrant au calme
elle se
l’avale


sanft gurgelnd
spuckt die wand
einen menschen
aus

auf der anderen seite
mit aufgesperrtem holzmaul
gemächlich schmatzend
verschluckt sie
ihn

(in Brot und Spiele, elifverlag 2014)

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Michael Hillen (né en 1953) : Purification / Reinigung


« radis. fromage blanc. chou-fleur.
échalotes. chicorée. feta ».
je n’avais pas encore poussé
plus avant le survol de l’article
et je pensais le temps d’allumer
une allumette à van ostaijen,
au mot « poisson »
qui recèle plus de poésie
que tous les poèmes à propos de poissons,
mais il était question d’une femme
qui pour la purification de son
âme affamée ne mangeait que
des aliments de couleur blanche.


›rettich. quark. blumenkohl.
schalotten. chicorée. schafskäse‹.
ich hatte den artikel
noch nicht weiter überflogen
und dachte das anzünden
eines streichholzes lang an van ostaijen,
an das wort ›fisch‹
dem mehr poesie eigen sei
als allen gedichten über fische,
aber es ging um eine frau
die zur reinigung ihrer
verhungernden seele allein
weißfarbene lebensmittel aß

(In Antonia und andere Frauengeschichten. Gedichte, Verlag Traian Pop 2018)

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Adrian Kasnitz (né en 1974) : Rio de la Plata


Au vent froufroutent
tickets de caisse, papier-monnaie
les jupes
______volettent
petits oiseaux
des couples se joignent en couples
dans le parc
_______sur la berge
prière de ne pas cueillir de fleurs
prière de jeter les ordures aux ordures
_______l’eau l’eau
prière de ne pas y toucher


Im Wind rascheln
Kassenbons, Papiergeld
die Röcke
_______flattern
kleine Vögel
Paare treffen sich als Paare
im Park
______am Ufer
Blumen bitte nicht pflücken
Müll bitte zu Müll
_____Wasser, Wasser
bitte nicht anfassen


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Giorgio Anselmo (1459 ?-1528) : L’anti-Narcisse

Qui est Giogio Anselmo ?


Évite la fontaine, au vu de ta figure,
Linus, et les sommets d’où découle une eau pure.
Tel Narcisse jadis – lui par amour de soi –,
T’y mirant tu mourrais – toi par haine de toi.


Cum tu facie tali, Line, ne pete fontem,
_Neu juga qua nitida defluit amnis aqua.
Adspiciens ne te (nimio Narcissus amore
_Ut quondam) ipse odio sic moriare tui.

(in Carmina selecta ex illustribus poetis saeculi decimiquinti et decimisexti [1732] p. 332) 

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Judith Hennemann (née en 1975) : Pour le prochain hiver / Für den nächsten Winter


Sur le déclin de l’été sombre, j’étais
un château de cartes. Il suffisait d’un souffle ultime
pour que je sois partout, fleuve invisible,
gris de jour, voie de tourne. De nuit
le bruit noir, Dieu n’était plus
joueur d’échecs. L’hiver me suivait
et demeurait. Provisoire, négligé,
un assemblage de pigeons pend au ciel.

La ville à présent pleine de chantiers : hâtives
opérations sans anesthésie. Les jours,
chiens blancs aux pattes à motricité globale,
n’arrivent pas dans les angles, mais la nuit,
phalène empêtrée dans la toison luminescente
des réverbères. Ce printemps électrique nous
tient plus au chaud que le feu pascal. Le bois en est
déjà coupé.


Als der dunkle Sommer sich neigte, war ich
ein Kartenhaus. Ein letzter Atem reichte
dann war ich überall, unsichtbarer Fluss,
am Tage grau, eine Abbiegerspur. Nachts
das schwarze Rauschen, Gott war kein
Schachspieler mehr. Der Winter folgte mir
und blieb. Ein Provisorium, nachlässig ab
montierte Tauben hängen im Himmel.

Die Stadt jetzt voller Baustellen: hastige
Operationen ohne Betäubung. Die Tage,
weiße Hunde mit grobmotorischen Pfoten,
reichen nicht in die Winkel, aber die Nacht,
ein Falter verfängt im Lichtfell der Straßen
Laternen. Dieser elektrische Frühling hält
uns wärmer als Osterfeuer. Das Holz ist
bereits geschlagen.

(In Bauplan für etwas anderes, Axel Dielmann Verlag 2016)

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Étienne Forcadel / Stephanus Forcatulus (1519-1578) : Pour Clytie / Ad Clytiam

Qui est Étienne Forcadel ?


Tes présents : m’embrasser et des brassées de fleurs,
Embrassements, brassées, ont les mêmes senteurs.


NB : Le jeu de l’épigramme repose sur la paronomase, en latin, entre suaviola / violas (baisers doux / violettes) qu’il s’agit bien sûr de rendre en français. Le texte original signifie : « Tu m’as donné, de tes lèvres, des baisers, de tes mains, des violettes. Le parfum des baisers est le même que celui des baisers ».

Suaviola et violas labris manibusque dedisti
___Suaviolis odor est qualis et est violis.

(In Stephani Forcatuli jureconsulti epigrammata [1554, p. 10])

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Werner Weimar-Mazur (né en 1955) : médéen / medeal


pour Bela et ses pommiers

tes ancêtres venaient du caucase
terres inconnues à bêtes sauvages
et habitants aux rudes coutumes
tu venais de la mer noire
suivais un traîne-misère de séducteur
l’aidais à barboter dérober
devins de son fait meurtrière
[c’était une autre voulaient nous faire accroire ses descendants]
il t’a laissée tomber
en retour pas un merci
oh si tu avais conservé pour toi la toison d’or
l’avais cachée dans la maison de ton grand-père
dans le buron perdu
juste derrière le col sous les glaciers
où les troupeaux de chèvres et les bergers connaissent seuls le chemin
où les sonneurs de cromornes rivalisent de souffle avec le vent
où les filles lorgnent timides par les fenêtres des huttes
quand passe à cheval un prince étranger
à la recherche d’un vieux secret
où la poétesse chante les roches
le fleuve la mer où s’écoule le fleuve
les poissons qui ne reviennent pas
quand ils ont rencontré la baleine argentée
avec sa lippe-lune
aussi grande et belle que le ciel
au-dessus de la lucarne du château rocheux
tu pourrais être étendue dans un caftan multicolore
au début de l’été sous un tilleul
ton amant embrasserait ton corps de miel
le sang des cerises se mêlerait au tien
oh si tu lui avais au traîne-misère de séducteur
planté dans le cœur la lame à tranchant double des montagnards
la mer noire son sang l’aurait encore assombrie davantage
[mais nul poète pour cela ne n’aurait chantée]


für Bela und ihre Apfelbäume

aus dem kaukasus kamen deine vorfahren
unbekannte gegenden mit wilden tieren
und menschen mit harten bräuchen
vom schwarzen meer kamst du
folgtest einem elenden verführer
halfst ihm stehlen und rauben
wurdest durch ihn zur mörderin
[wollten uns seine nachfahren mit einer anderen weismachen]
fallen ließ er dich
du erhieltest keinen dank
ach hättest du das goldene widderfell für dich behalten
es versteckt in deines großvaters haus
im entlegenen gebirgsstall
gleich hinter der passhöhe unter den gletschern
wo nur die ziegenherden und hirten den weg kennen
wo die krummhörner mit dem wind um die wette blasen
wo die mädchen scheu aus den fenstern der hütten lugen
wenn ein fremder prinz vorüber reitet
auf der suche nach einem alten geheimnis
wo die dichterin die felsen besingt
den fluss das meer in den der fluss fließt
die fische die nicht zurückkehren
wenn sie den silbernen wal getroffen haben
mit seinem mondmund
der so groß und schön ist wie der himmel
über der dachluke der felsenburg
in einem bunten kaftan könntest du liegen
im frühsommer unter einer linde
dein geliebter küsste dir den honig vom leib
das blut der kirschen mischte sich mit deinem
ach hättest du dem elenden verführer
die doppelklinge der bergbewohner ins herz gestoßen
das schwarze meer wäre noch dunkler geworden von seinem blut
[doch kein dichter hätte dich dafür besungen]


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Alida Bremer (née en 1959) : Simone de Beauvoir surfe sur Internet / Simone de Beauvoir surft im Internet


Ma vieillesse ni rides ni taches
Ne la trahissent
Pas plus que la couleur
De mes cheveux attachés hauts
Ma vieillesse seul le doigt la trahit
Dont je me sers pour toucher l’écran froid
Quand j’entre le mot femmes¹

Pour qui tape avec l’index et pas avec le pouce
Ni mode ni cosmétiques ni massages ni fitness
Ni chirurgie plastique
Ne sont d’aucun secours
J’ai toujours eu peur de la vieillesse
Dans ma tombe
Au cimetière Montparnasse
Je surfe à présent souriant à l’entour

C’est un avantage que d’être morte

Je lis qu’il y a des femmes¹
Qui défendent le masculin générique
Je lis qu’il y a des femmes¹
Qui exigent la fin du débat sur le genre
Afin d’éviter
De paraître
Insupportables
Pas femmes
Pas critiques
Pas cool
Je lis qu’il y a des femmes¹
Qui n’a jamais lu mes livres

Femmes fatales¹
Les cascades de vos cheveux épais
Vos chics talons hauts
Vos prix littéraires
Vos interviews télévisées
Vous touchez l’écran
De vos smartphones
Avec vos pouces
Et vous êtes pourtant plus vieilles que moi

Y a-t-il un problème ? Et en quoi consiste-t-il ? Y a-t-il des femmes ?

¹ : en français dans le texte.

Mein Alter verraten
Weder Falten noch Flecken
Und auch nicht die Farbe
Meiner hochgesteckten Frisur
Mein Alter verrät nur der Finger
Mit dem ich die kalte Fläche berühre
Wenn ich das Wort Femmes eingebe

Wer mit dem Zeigefinger und nicht mit dem Daumen tippt
Kann weder von Mode, Kosmetik, Massagen, Fitnessstudios
Noch von der plastischen Chirurgie
Gerettet werden
Immer schon habe ich mich vor dem Alter gefürchtet
In meinem Grab
Auf dem Cimetière Montparnasse
Surfe ich nun lächelnd herum

Es ist vorteilhaft tot zu sein

Ich lese von den Femmes
Die das generische Maskulinum verteidigen
Ich lese von den Femmes
Die ein Ende der Genderdebatte fordern
Damit sie nicht
Lästig
Unweiblich
Unkritisch
Uncool
Erscheinen
Ich lese von den Femmes
Die meine Bücher nie gelesen haben

Femmes Fatales
Die Wasserfälle ihrer dichten Haare
Ihre schicken High Heels
Ihre Literaturpreise
Ihre Fernsehinterviews
Sie berühren die Oberflächen
Ihre Smartphones
Mit den Daumen
Und sind dennoch älter als ich

Gibt es überhaupt ein Problem? Und worin besteht es? Gibt es überhaupt Frauen?


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Renate Schmidgall (née en 1955) : Ma chambre est la réplique / Mein Zimmer gleicht


Ma chambre est la réplique d’un champ de bataille :
J’ai regardé dans le passé où

Oncle Tolja mangeait des melons au sel,
où la mer bruissait dans le coquillage.

J’ai pris part à des combats à l’étranger.
J’ai traversé avec la troupe à cheval

la Volhynie. Sur la table
on voit encore les marques des sabots.


Mein Zimmer gleicht einem Schlachtfeld:
Ich habe in die Vergangenheit geschaut, wo

Onkel Tolja Zuckermelonen mit Salz aß,
wo in der Muschel das Meer rauschte.

Ich war in fremde Kämpfe verwickelt.
Ich bin mit der Reiterarmee durch

Wolhynien gezogen. Auf dem Tisch
sieht man noch die Hufspuren.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Louise Glück (née en 1943) : L’iris sauvage / The wild iris


À la fin de ma souffrance
il y eut une porte.

Écoute-moi bien : de ce que tu nommes mort
je me souviens.

En haut, bruits, branches de pin mouvantes.
Puis rien. Le soleil faible
papillota sur l’aire sèche.

C’est terrible de survivre
sous forme de conscience
enterrée en terre sombre.

Puis vint le terme : ce que tu crains, d’être
une âme et incapable
de parler, finissant brusquement, la terre dure
ployant un peu. Et ce que je pris pour
des oiseaux dardant des arbustes bas.

Toi sans souvenir
du passage venant de l’autre monde
je pouvais, te dis-je, reparler : tout ce qui
revient de l’oubli revient
pour avoir une voix :

du centre de ma vie vint
une fontaine puissante, ombres
bleu sombre sur azur d’eau marine.


At the end of my suffering
there was a door.

Hear me out: that which you call death
I remember.

Overhead, noises, branches of the pine shifting.
Then nothing. The weak sun
flickered over the dry surface.

It is terrible to survive
as consciousness
buried in the dark earth.

Then it was over: that which you fear, being
a soul and unable
to speak, ending abruptly, the stiff earth
bending a little. And what I took to be
birds darting in low shrubs.

You who do not remember
passage from the other world
I tell you I could speak again: whatever
returns from oblivion returns
to find a voice:

from the center of my life came
a great fountain, deep blue
shadows on azure seawater.

(in The wild iris [1992])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.