Baudri de Bourgueil (vers 1050-1130) : deux épitaphes (Otto, Osanna)

gisant_enfant

Gisant d’enfant (XIIe siècle ?)


Épitaphe du petit Otto

Petite urne et sur l’urne une pierre de peu
Se révèlent l’abri de bien peu de matière.
S’il se peut qu’aient durci des os aussi peu vieux
Les os d’un jeune enfant sont là, sous cette pierre.

Tout juste l’enfant né, le voici qui renaît :
Il put à peine vivre, et dut mourir bientôt.
On lui donna ce nom, comme la mort venait,
Qui paraît en ces mots : CI-GÎT LE JEUNE OTTO.


Épitaphe d’Osanna, morte en couches

Veux-tu, lecteur, savoir, qui je fus, qui je suis ?
Je suis née demoiselle, et cendre me voici.
Fidèle à mon mari comme à mes rejetons,
Je mourus accouchant d’un dixième poupon,

Poupon qui ne naquit comme on naît d’ordinaire :
De sa mère incisée, l’enfant se vit extraire
‒ Fut raison de ma mort celle d’être épousée.
J’étais femme de maire, Osanna prénommée.

Mais à quoi bon honneurs, biens, nombreux rejetons ?
Sois, Christ, en ma faveur, sois pour moi ma maison.


Urna brevis modicusque lapis superadditus urnae
signant materiam quod foveant modicam.
Quod premit iste lapis pueri sunt ossa tenelli,
si tamen una satis duruit ossa dies.
Paene fuit natus puer hic simul atque renatus ;
vivere vix potuit moxque mori meruit.
Quod tamen imposuit nomen properantia mortis
his pateat signis : Otto puer jacet hic.


Lector, quid fuerim, quid sim, si forte requiris,
nata puella fui ; sum modo facta cinis.
Conjugio favi tantummodo prolis amore.
Occubui decimum dum parerem puerum.
Nec puer antiquo nascendi nascitur usu :
caesa matre quidem filius extrahitur.
Causaque nubendi mihi causa fuit moriendi.
Consulis uxor ego, nomen Osanna mihi.
Sed quid honor, quid opes, quid prolis copia prodest ?
Christe, mihi prosis ; tu mihi mansio sis.


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

La poule et le couteau (à propos de Tess et Raoul précédé de Breuilles, de Cécile Delalandre, aux éditions du Bateau ivre)

Tess et RaoulOn est, face à certains textes comme une poule devant un couteau – mais pas n’importe quel eustache : le beau canif à manche de nacre et à la lame aussi futée qu’affûtée, sans, ciselé dessus, le gros sabot, mais plutôt la fine mouche – et qu’on présume à miel. Il est là devant vous, le fleuron de la coutellerie de noble origine, qui brille de mille éclats (de rire, s’il faut le préciser), ouvert au grand soleil, et on est là, soi, qui se demande comment on pourrait bien l’attraper par la queue pour le montrer, devenu tout à coup souris verte, à ces messieurs et dames – difficulté de la critique, face à l’atypicité de certains beaux livres.

Tess et Raoul précédé de Breuilles, de la chère Cécile Delalandre, c’est un peu le précieux canif égaré sur la pelouse des mornes plaines estampillées littérature contemporaine, et toi, lecteur, tu fais la poule ‒ forcément de luxe, un certain faste se révélant contagieux dès qu’il est stylistique.

C’est que, placé sous les auspices d’Henri Michaux, le livre s’ouvre par un paragraphe de cet acabit, qui n’est pas, on en conviendra, l’incipit de n’importe quel ouvrage :

C’est en Octobre, mois choyé des sorciers et des anges gardiens, que je parcourus le long tunnel de la muqueuse avant que ne se déchire l’isthme qui jusqu’alors me reliait à sa chair. C’est là que naquit l’ombilic, seul comme une cicatrice. (p. 15)

Pour une naissance, c’est une sacrée naissance : celle d’une voix ‒ je ne dis pas d’une narratrice : ça raconte certes, mais là n’est pas l’intérêt principal du texte, plus poème en prose (mettons narratif) que roman ou nouvelle(s) ‒, voix qui ne va cesser, tout au long d’une centaine de pages, d’y aller de ses métaphores et comparaisons de haute saveur et de couleur non moindre :

Les poings du ciel, rouges comme un babybel (p. 20) ; Ces feux follets bleutés déculottent mon attention (p. 23) ; l’eau brune où mes yeux sans bouées vont noyer leur regard (p. 24) ; etc.

et de tirer les feux d’artifices de ses jeux verbaux, plus proches du toro de fuego que de la petite fusée pétaradant dans le ciel noir ‒ un des principes de cette écriture jubilatoire étant de prendre le mot au mot :

Derrière ma nuque, un vieux chêne agitait ses chatons en miaulant une saudade (p. 27) ; Les chiens et les loups s[e] léchaient sur un tapis de ciel dont l’exquise veloutine venait frôler la peau de notre promenade (p. 35) ; J’aime le crépuscule et ses promesses de couchant qui me laissent courbée sur le livre de mes heures. Je passe mes nuits à peindre les enluminures de mes insomnies sous les draps de ma retirance… […] Et puis quand vient l’aurore, mon verbe devenu miniature se fond sous les paupières de mon sommeil gras (p. 55)

Je dis bien jubilation verbale : Cécile Delalandre a ce talent d’écrire comme personne, me semble-t-il, n’écrit aujourd’hui, de créer par les mots ‒ matière, non pas outils, de son écriture ‒ un univers d’une irréalité toute poétique. Ses procédés vivants rappellent un peu ceux d’un Max Jacob, d’un Michaux sans doute, voire d’un Jean-Pierre Verheggen : rien de naïf, en tout cas, ni de spontané, ni d’artificiel pour autant, dans cette rhétorique (au sens d’art d’écrire) délectable où se révèle en sourdine une belle érudition littéraire, nourrie de lectures ‒ Ponge, Rimbaud, Céline… ‒ rappelées en clin d’œil, voire convoquées et allègrement pastichées (cf. Voyage au bout de la sève, p. 29) tout au long d’une prose truffée d’alexandrins (magnifiques) de facture rigoureusement classique :

mon aube azur d’outrème aux écorces de bleu, mon phénix au corps feu qui rue dans mon sang fauve (p. 53)

ou parfois volontairement plus approximatifs (abandon des « e » muets, mais respect marqué d’un rythme aisément reconnaissable) avec recours à un système de rimes qui vient théâtraliser cette splendide prose à dire :

Soudain sur mon pavé, on cogne à ma croisée. C’est la main d’une femme qui a heurté la mienne en brisant tout à coup mon voile de cérumen et mon idée a fui entre les barbelés (p. 55)

On rit, on sourit, on s’émerveille devant cette aptitude, comme le dit peu ou prou Guillevic dans un de ses poèmes les plus célèbres, à « tirer parti des mots », à écrire une littérature qui ne résulte pas d’une simple activité de rédaction mais d’écriture : preuve, s’il en fallait, qu’une oeuvre belle peut être drôle, et que l’humour, dès qu’il est fin, n’est pas l’ennemi de l’esthétique – et encore moins de la poésie. Tess et Raoul, «monstre étrange » s’il en est dans le concert actuel (pas mal cacophonique) de la littérature, nous rappelle qu’il existe un plaisir de et à la langue : la tirer dévoile mieux ses papilles gustatives, croyez bien que Cécile Delalandre ne se prive pas de lui faire prendre l’air.

Baudri de Bourgueil (vers 1050-1130) : quatre épitaphes pour le même jeune Alexandre

épitaphe

Pierre tombale


― I ―

La mort avait donné tant à pleurer au monde !
Elle vient de donner à pleurer plus encore !
Car Alexandre est mort, le plus beau des garçons,
Le mieux fait, succombant bien avant qu’à son heure !

À peine était-il homme ‒ il n’avait pas vingt ans ‒
Quand se flétrit la rose, ah ! qu’il était ‒ superbe !
Il était né à Tours ; clerc ; doué de grands dons :
Rose rouge naguère, à présent cendre et boue.

S’il fut, jeune et si beau, mené à quelques fautes,
Dieu, sois-lui indulgent : c’est toi qui le fis tel.


― II ―

J’ai pour bien des tombeaux écrit des épitaphes :
Sur nulle autre épitaphe autant n’ai-je pleuré.
Alexandre ci-gît, de chacun regretté,
Et des siens plus que tout, la fleur de la jeunesse !
Supérieur en charme à la jeunesse belle
Comme la rose au nard, la violette au jonc.
‒ Mais on a vu fléchir le cou du malheureux :
Ainsi passe le lys privé de ses rejets…

Le pleure le clergé de Tours comme le pleurent
Tous ceux qui ont pitié de son âge si tendre.


― III ―

Tout ce que la nature avait de plus charmant,
Elle en avait pourvu Alexandre à l’envi,
Pouvant bien, à bon droit, le pourvoir de tous charmes
‒ Mais voici qu’il est mort, que cendre il gît ici.

À peine venait-il d’atteindre dix-neuf ans
Quand la mort l’enleva comme elle enlève tout.
Vile gloire d’un corps superbe ‒ et qui pourrit !
Sois-lui, Dieu, indulgent, s’il a démérité.


― IV ―

Toi qui presses le pas vers l’entrée de ce temple :
Fais halte pour savoir qui gît sous cette pierre.
Le corps ici couché, c’est celui d’Alexandre
Dont la rare beauté ressortait de ce monde.

Parmi les jeunes gens, tel l’astre qui attrait,
Il plaisait au clergé comme il plaisait au peuple.
Alors qu’il approchait de ses deux fois dix ans,
La force du soleil, tendre fleur ! l’a flétri.

Toi qui, lisant ces mots, compatiras au mort,
Prie Dieu qu’il ait pitié de ce tendre jeune homme. 


Fletus innumeros cum mors ingesserit orbi,
fletus majores ingerit ipsa modo.
Alexander enim, juvenum specialis honestas,
intempestiva morte gravatus obit.

Nondum bis denos adolescens vixerat annos,
cum rosa formosa marcuit a quod erat.
Canonicus Turonensis erat puer indolis altae ;
flos olim roseus nunc cinis est luteus.

Sique sibi maculas species attraxit et aetas,
tu tamen indulge, rex utriusque dator.


Cum titulos multis dederit mea cura sepulchris,
nullum flebilius quam dedit hunc titulum.
Alexander enim, luctus generaliter orbi
praecipueque suis, flos juvenum, jacet hic,
cujus plus juvenum cedebat forma decori
quam saliunca rosae, quam cytisus violae.
Tandem defuncti sic marcida colla videres
tamquam stirpitibus lilia trunca suis.

Hunc plorat clerus Turonensis, plorat et omnis
aetati quisquis compatitur tenerae.


Quicquid majoris potuit natura decoris,
illud Alexandro contulerat pariter.
Contuleritque licet quaecumque decora putantur,
mortuus attamen est ; ecce cinis jacet hic.
Supra quindenos vix quattuor attigit annos,
illi cum pariter omnia mors rapuit.
En fetet vilis speciosae gloria carnis ;
at, Deus, indulge quod male promeruit.


Qui properus properas praesentis ad atria templi,
sta, si nosse cupis quem tegit iste lapis.
Hic Alexandri cujusdam gleba quiescit,
quem mundo species unica praetulerat.
Hic, inter juvenes quasi conspectissima stella,
gratus erat clero, gratus erat populo.
Hic, cum bis denis vel circiter esset in annis,
tactus sole gravi flos tener occubuit.
Qui legis hos apices, si compateris cinerato,
dic orans : « Tenero parce, Deus, puero ».


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Ausone (309/310-394/395 ap. J.-C.) : Poissons de la Moselle

poissons2


[…] Parmi le sable herbeux luit l’écailleux CHABOT
Dont la chair est si tendre, et qui, bourré d’arêtes,
Doit être consommé, pêché, dans les six heures ;
Et, le corps constellé de points pourpres : la TRUITE ;
La LOCHE n’a de dard pointu qui puisse nuire,
L’OMBRE, vive, fuit l’œil de sa nage rapide.

Rudoyé par la Sarre en ses gorges tortues
Dont six piliers rocheux font gronder l’embouchure,
Lorsque tu as gagné ce plus fameux cours d’eau,
Tu peux, BARBEAU, nager, plus libre et à ton aise ;
Meilleur quand tu es vieux, toi seul peux te louer
Parmi tout ce qui vit, d’arriver au grand âge.

Sans t’oublier, SAUMON à chair pourpre, éclatante,
Que des coups ondoyants de queue large ramènent
Du milieu de l’abîme aux ondes supérieures,
L’élan caché mouvant le calme plan des eaux.
Poitrine cuirassée d’écailles, hure lisse,
Figurant au menu des tables à grand choix,
Tu peux, sans te corrompre, attendre fort longtemps.
On reconnaît ta tête à ses taches, ton vaste
Ventre chaloupe, mou, sous le poids de sa graisse.

Et toi qu’en Illyrie, dans l’Ister aux deux noms,
Trahie par de l’écume on capture, MOSTELLE !
Remontant vers nos flots, pour que ne soit privée
D’un hôte si connu la Moselle aux eaux larges.
Peinte par la nature, et de quelles couleurs !
Points noirs en haut du dos, cerclés de jaune orange ;
Corps gluant recouvert d’une teinte d’azur ;
Grasse jusqu’à mi-corps ; mais la peau, à la suite,
Jusqu’au bout de la queue, se fait sèche et rugueuse.

Je te dirai aussi, PERCHE, régal des tables,
Qui vaux poisson de mer parmi tous ceux d’eau douce,
Sans peine équivalant ‒ seule ‒ au rouget barbé :
Car point fade de goût, ta chair, ferme, est unie
Par parties séparées par les seules arêtes.

Plaisamment surnommé Lucius en latin,
L’hôte des lacs, péril des grenouilles criardes,
Le BROCHET tient les creux noircis d’ulve et de boue ;
N’étant pas de ces mets qu’on recherche à nos tables,
Il bout dans les relents des gargots enfumés.

Qui ne connaît ce plat du peuple qu’est la TANCHE
Verte, et l’ABLETTE, proie des hameçons d’enfants,
L’ALOSE, mets vulgaire, et qui crépite au gril ?
Et toi, ni l’un ni l’autre, entre les deux espèces,
Pas encore saumon mais plus truite, ambigue 
TRUITE DE MER, qu’on pêche à mi-âge des deux ?
Et je ne t’oublie pas parmi tant de poissons, 
GOUJON n’excédant point deux paumes sans les pouces,
Gras, rond, mais plus boulot avant que tu ne pondes,
Barbé comme est, goujon, le barbeau bien en barbe.

Je te chante à ton tour, bête d’eau, gros SILURE,
Dont tout l’être semble oint de l’huile d’Athéna,
Dauphin des fleuves, crois-je : allant, puissant, dans l’eau,
Peinant à dérouler le long flux de ton corps
Que lassent les bas-fonds et l’ulve des rivières.
Frayant dans le courant tes voies calmes, tu charmes
Vertes berges, foison des poissons bleu d’azur,
Ondes pures ; le flot bouillonne et sort du lit
Du fleuve, et sur les bords court une ultime houle.
‒ Telle, dans le profond Atlantique, poussée
Par le vent ou son propre élan vers le rivage,
La baleine, fendant la mer, l’épand : d’énormes vagues
Sourdent, les monts voisins tremblent pour leurs sommets.
Mais loin d’être un fléau, ici, dans la Moselle,
La baleine est gentille, et fait honneur au fleuve.


[…] Squameus herbosas capito inter lucet harenas
viscere praetenero, fartim congestus aristis,
nec duraturus post bina trihoria mensis;
purpureisque salar stellatus tergora guttis,
et nullo spinae nociturus acumine rhedo,
effugiensque oculos celeri levis umbra natatu.
Tuque per obliqui fauces vexate Saravi,
qua bis terna fremunt scopulosis ostia pilis,
cum defluxisti famae maioris in amnem,
liberior laxos exerces, barbe, natatus:
tu melior peiore aevo, tibi contigit omni
spirantum ex numero non inlaudata senectus.
Nec te puniceo rutilantem viscere, salmo,
transierim, latae cuius vaga verbera caudae
gurgite de medio summas referuntur in undas,
occultus placido cum proditur aequore pulsus.
Tu loricato squamosus pectore, frontem
lubricus et dubiae facturus fercula cenae,
tempora longarum fers incorrupte morarum,
praesignis maculis capitis, cui prodiga nutat
alvus opimatoque fluens abdomine venter.
Quaeque per Illyricum, per stagna binominis Histri,
spumarum indiciis caperis, mustela, natantum
in nostrum subvecta fretum, ne lata Mosellae
flumina tam celebri defraudarentur alumno.
Quis te naturae pinxit color! Atra superne
puncta notant tergum, qua lutea circuit iris,
lubrica caeruleus perducit tergora fucus :
corporis ad medium fartim pinguescis, at illinc
usque sub extremam squalet cutis arida caudam.
Nec te, delicias mensarum, perca, silebo,
amnigenos inter pisces dignande marinis,
solus puniceis facilis contendere mullis:
nam neque gustus iners, solidoque in corpore partes
segmentis coeunt, sed dissociantur aristis.
Hic etiam Latio risus praenomine, cultor
stagnorum, querulis vis infestissima ranis,
lucius, obscuras ulva caenoque lacunas
obsidet. Hic nullos mensarum lectus ad usus
fervet fumosis olido nidore popinis.
Quis non et virides, vulgi solacia, tincas
norit et alburnos, praedam puerilibus hamis,
stridentesque focis, obsonia plebis, alausas,
teque inter species geminas neutrumque et utrumque,
qui nec dum salmo nec iam salar, ambiguusque
amborum medio, sario, intercepte sub aevo?
Tu quoque flumineas inter memorande cohortes, 
gobio, non geminis maior sine pollice palmis,
praepinguis, teres, ovipara congestior alvo,
propexique iubas imitatus, gobio, barbi.
Nunc, pecus aequoreum, celebrabere, magne silure,
quem velut Actaeo perductum tergora olivo
amnicolam delphina reor: sic per freta magnum
laberis et longi vix corporis agmina solvis
aut brevibus defensa vadis aut fluminis ulvis.
At cum tranquillos moliris in amne meatus,
te virides ripae, te caerulea turba natantum,
te liquidae mirantur aquae: diffunditur alveo
aestus et extremi procurrunt margine fluctus.
Talis Atlantiaco quondam balaena profundo
cum vento motuve suo telluris ad oras
pellitur, exclusum fundit mare, magnaque surgunt
aequora vicinique timent decrescere montes.
Hic tamen, hic nostrae mitis balaena Mosellae
exitio procul est magnusque honor additus amni.

(in La Moselle, vers 85 à 149)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Ausone (309/310-394/395 ap. J.-C.) : Épigrammes

Écho (Alexandre Cabanel, 1874)

Écho (Alexandre Cabanel, 1874)


La nymphe Écho s’adresse à un peintre

« Tu cherches en vain, peintre, à me représenter
Guignant une déesse inconnue de tes yeux.
Fille de bouche et d’air, mère d’un signe vide,
Je délivre des sons dépourvus de tout sens.

Rendant l’ultime accent de mourantes paroles,
Je suis en m’en jouant des mots autres que miens.
J’habite ton oreille où je pénètre Écho :
Peins un bruit, si tu veux me peindre à mon image. »


À Galla, vieille fille qui vieillit 

Je te disais « Galla, l’on vieillit, le temps passe,
Joue des reins ! L’on blanchit à jouer les rosières. »
Mais rien ; l’âge est venu sans que tu le remarques,
Tu ne peux rattraper des jours qui ne sont plus.

À présent tu te plains de tes « non » d’autrefois
Et de n’être plus belle ainsi que tu le fus.
Baisons toujours, goûtons ces joies fanées : j’aurai
Non pas ce que je veux, mais ce que je voulais.


À Galla : je m’en vais, mais je reste

« Je m’en vais, mais sans moi ‒ car sans toi. Je ne suis
Tout, Galla, qu’avec toi, de toi-même étant part.
Je m’en vais pour moitié, et de cette moitié
Je m’en vais amoindri ‒ pour vivre en double lieu.

Car où que je m’en aille, avec toi je serai,
N’emportant qu’une part de moi-même, et minime.
D’un moi, me voici deux : mais j’emmène la moindre
Part de moi, te laissant des deux parts la plus grande.

‒ Je serai, de retour, tout à toi, nulle part
Ne venant se soustraire à ta mainmise. Adieu. »


Supplique de Marc à Vénus

― J’aime une qui me hait, je hais l’autre qui m’aime.
Fais-nous, belle Vénus, sortir de cette embrouille !
― C’est facile : inversons vos penchants amoureux :
Haine ici, amour là.
___________________― Je vais souffrir encore !

― Tu veux aimer les deux ?
________________________― Si les deux m’aiment, oui !

― La balle est dans ton camp : pour être aimé, Marc, aime.


Un lièvre happé par un chien de mer

Comme un lièvre courait sur la plage en Sicile
Il fut, fuyant les chiens, pris par un chien de mer.
« Tout conspire, fit-il, terre et mer, à ma perte :
Peut-être aussi le ciel, si quelque chien s’y trouve. »


Méditation sur une épitaphe illisible

Un certain Lucius ; une lettre suivie
De deux points, qui fait « L » le prénom, toute seule.
Suit un M gravé ‒ crois-je, on ne voit pas tout l’M,
Car il en manque un bout, la pierre étant brisée.

Qui donc, quel Marius, Marcius, Metellus,
Ici gît ? Nul indice un peu sûr ne l’indique.
Ici gît l’alphabet, arraché, mutilé,
Toute chose a péri dans le chaos des signes.

S’étonner de la mort, quand les tombes succombent,
Et que meurent aussi les pierres et les noms ?


Vane, quid affectas faciem mihi ponere, pictor,
ignotamque oculis sollicitare deam?
Aeris et linguae sum filia, mater inanis
indicii, vocem quae sine mente gero.

Extremos pereunte modos a fine reducens
ludificata sequor verba aliena meis.
Auribus in vestris habito penetrabilis Echo:
et si vis similem pingere, pinge sonum.


Dicebam tibi: «Galla, senescimus. Effugit aetas.
Utere rene tuo: casta puella anus est».
Sprevisti: obrepsit non intellecta senectus
nec revocare potes qui periere dies.

Nunc piget et quereris, quod non aut ista voluntas
tunc fuit aut non est nunc ea forma tibi.
Da tamen amplexus oblitaque gaudia iunge;
da: fruar etsi non quod volo, quod volui.


Vado, sed sine me ; quia te sine : nec, nisi tecum,
Totus ero ; pars cum sim altera, Galla, tui.
Vado tamen, sed dimidius : vado minor ipso
Dimidio : nec me jam locus unus habet.

Nam tecum fere totus ero, quocumque recedam.
Pars veniet mecum quantulacumque mei.
Separor unus ego : sed partem sumo minorem
Ipse mei ; tecum pars mea major abit.

Si redeam, tibi totus ero : pars nulla vacabit,
Quae mox non redeat in tua jura. Vale.


«Hanc amo quae me odit, contra hanc quae me amat odi.
Compone inter nos si potes alma Venus».
«Perfacile id faciam: mores mutabo et amores.
Oderit haec, amet haec». «Rursus idem patiar».
«Vis ambas ut ames»? «Si diligat utraque, vellem».
«Hoc tibi tu praesta, Marce; ut ameris, ama».


Trinacrii quondam currentem in litoris ora
ante canes leporem caeruleus rapuit.
At lepus: «In me omnis terrae pelagique rapina est,
forsitan et caeli, si canis astra tenet».


Lucius una quidem, geminis sed dissita punctis
Littera: praenomen sic L nota sola facit.
Post M incisum est: puto sic M non tota videtur.
Dissiluit saxi fragmine laesus apex.

Nec quisquam, Marius, seu Marcius, anne Metellus
Hic iaceat, certis noverit indiciis.
Truncatis convulsa iacent elementa figuris,
Omnia confusis interiere notis.

Miremur periisse homines? monumenta fatiscunt,
Mors etiam saxis, nominibusque venit.


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Philip Larkin (1922-1985) : Aubade

Tout le jour au travail, et presque ivre la nuit.
Je marche à l’aube, scrutateur d’un noir sans bruit.
Viendra le temps que les rideaux vont s’éclaircir.
Je vois pour l’heure, tel qu’il est, là, le réel :
Mort éternelle, et tout un jour qui va venir,
Abolissant toute pensée mise à part celle
Des comment, quand et où moi-même je mourrai.
Vain questionnement : pourtant l’anxiété
______De mourir, d’être mort,
M’incite à tenir bon, à m’effrayer encore.

Tête vide au regard. Non qu’on soit repentant
– Le bien qu’on n’a pas fait, l’amour exclus, le temps
Passé à ne rien faire – ou se sente piteux :
La vie souvent requiert longtemps pour s’épurer
De ses mauvais débuts, et parfois ne le peut ;
Mais à jamais le vide et son entièreté,
L’extinction certaine où nous sommes conduits,
Où nous perdre à jamais. Et n’être plus ici,
______Ni en nul autre endroit
Bientôt ; rien de plus vrai, ni plus digne d’effroi.

Singulière façon, que rien ne peut chasser,
De connaître la peur. La religion essaie,
Vaste brocart, et musical, mangé aux mites
– Nous ne mourrons jamais, veut-elle faire accroire,
Et l’argument trompeur : « nul être de logique
Peut-il rien craindre qu’il ne sentira », sans voir
Que c’est cela que nous craignons – ni vue, ni bruit,
Ni toucher, ni odeur, ni goût, pensées enfuies,
______Plus d’amour, plus de lien,
L’anesthésie dont personne ne revient.

Cela demeure ainsi en bord de vision,
Petite image floue, mal cadrée, droit frisson
Freinant tous nos élans, nous laissant indécis.
Bien des choses n’adviennent jamais : celle-là, si,
Et sa réalisation provoque rage
Et dévorante peur, quand nous sommes otages
Sans personne et sans vin. Courage rien ne vaut :
C’est n’effrayer autrui. Et l’intrépidité
______N’extrait pas du caveau.
La mort est même, déplorée ou supportée.

Lentement le jour croît, et prend forme l’espace.
Vérité de placard : tout ce que nous savons,
Et avons toujours su – sans parade, qu’on sache,
Et ne pouvant l’admettre. Un pan fera faux bond.
Les téléphones se contractent pour sonner
Dans des bureaux fermés, et tout le compliqué
Et frivole univers que nous louons s’éveille.
Le ciel est blanc couleur de glaise, sans soleil,
______Il faut se mettre à l’œuvre.
Les facteurs vont de seuil en seuil, tels des docteurs.


I work all day, and get half-drunk at night.
Waking at four to soundless dark, I stare.
In time the curtain-edges will grow light.
Till then I see what’s really always there:
Unresting death, a whole day nearer now,
Making all thought impossible but how
And where and when I shall myself die.
Arid interrogation: yet the dread
____Of dying, and being dead,
Flashes afresh to hold and horrify.

The mind blanks at the glare. Not in remorse
– The good not done, the love not given, time
Torn off unused – nor wretchedly because
An only life can take so long to climb
Clear of its wrong beginnings, and may never;
But at the total emptiness for ever,
The sure extinction that we travel to
And shall be lost in always. Not to be here,
____Not to be anywhere,
And soon; nothing more terrible, nothing more true.

This is a special way of being afraid
No trick dispels. Religion used to try,
That vast moth-eaten musical brocade
Created to pretend we never die,
And specious stuff that says No rational being
Can fear a thing it will not feel, not seeing
That this is what we fear – no sight, no sound,
No touch or taste or smell, nothing to think with,
____Nothing to love or link with,
The anaesthetic from which none come round.

And so it stays just on the edge of vision,
A small unfocused blur, a standing chill
That slows each impulse down to indecision.
Most things may never happen: this one will,
And realisation of it rages out
In furnace-fear when we are caught without
People or drink. Courage is no good:
It means not scaring others. Being brave
____Lets no one off the grave.
Death is no different whined at than withstood.

Slowly light strengthens, and the room takes shape.
It stands plain as a wardrobe, what we know,
Have always known, know that we can’t escape,
Yet can’t accept. One side will have to go.
Meanwhile telephones crouch, getting ready to ring
In locked-up offices, and all the uncaring
Intricate rented world begins to rouse.
The sky is white as clay, with no sun.
____Work has to be done.
Postmen like doctors go from house to house.

(in Times Literary Supplement, 23 décembre 1977)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Richard Crashaw (1613 [?]-1649) : Poèmes sacrés

Détail de mise au tombeau (église Saint-Martin, Arc-en-Barrois, 1673)

Détail de mise au tombeau (église Saint-Martin, Arc-en-Barrois, 1673)


Les larmes du Christ pendant sa Passion

Peux-tu, douleur cruelle ! aussi mouiller ces yeux ?
Oh qu’indûment ces joues sont creusées par cette onde !
Oh, c’est moi, moi, qui dois plutôt pleurer tes larmes,
Faire mienne toute eau qui pour toi se répand.

Quoi ? moi, pleurer pour toi tes larmes ? Bon Jésus,
Que ne puis-je pour moi déjà pleurer les miennes !
– Pleurer mes larmes ? Non ! Les tiennes ! Le pourrais-je,
Je ne pourrais dès lors ne pas pleurer mes larmes.

Pleurer les tiennes, c’est pleurer les miennes. Christ,
Même tienne, ta larme est mienne : j’en suis cause.


Annonce de la Nativité aux pasteurs 

Si grandes joies t’envoie, t’envoie, mon bon Tityre,
Le rutilant jeune homme aux ailes sidérales ;
Si grandes joies vers toi se portent, bon Veilleur,
Que tu crois en veillant que tu ne veilles pas !

Lui que le ciel voulut révéler aux pasteurs,
Fut-il pasteur ? agneau ? Il fut pasteur, agneau.
Si Dieu se fait pasteur, qui ne se veut agneau ?
Qui ne se veut pasteur, si Dieu se fait agneau ?


Un orage – l’Esprit saint descend sur le poète

Quel orage bénin meut l’averse dorée ?
Quelle claire bourrasque anime la pluie douce ?
– J’ai compris. Cet orage a certe éteint mon feu,
Mais cet orage en moi suscite un feu semblable.

Heureux orage, et souvenant ! qui n’a voulu
Que de lui durement je persiste à me plaindre !
Est-ce bien ! – Nulle autre eau ne pourrait égaler
Ce qu’exhalé du ciel la terre vient d’offrir.


Variante du précédent

Vite, vos cœurs ! Il pleut des vendanges célestes,
Des hauteurs de l’éther roule la sainte grappe.
Trop heureux qui s’abreuve à ces moûts délectables,
Et voit le clair hiver en son sein toucher terme !

Sous l’astre nectaré la tête radie ! Vive,
La couronne se plaît aux cheveux pleins de roses !
Qui ne s’enivre, ô Dieux ? L’ivresse aux invités
Pour assurer leur pas prodigue les flambeaux.


Méditation sur les blessures du Christ en croix

Sangs du front et des flancs et des mains et des pieds !
Ô fleuves évidents coulant de source pourpre !

Aller comme jadis à pied pour nous sauver ?
Non, mais nager, nager, prendre pied dans ses fleuves.

Main clouée : bonne dextre, ah, clouée, donne eau sainte,
Et donnant, d’elle-même en donnant se libère.

Ô flanc torrentiel ! Sort-il plus fort torrent
Du Nil précipitant ses flots en cataractes ?

Des gouttes par milliers, par milliers tombent, tombent
Du front : dure pudeur empourprant le visage !

De cette pluie de sang fleurit, mouillée, l’épine
Espérant muer vite en une fraîche rose.

Tout cheveu lit moelleux se fait au fleuve étroit, 
Ainsi qu’un ruisselet de ce rouge océan.

Ô très vivantes eaux dans les précieux fleuves !
Dire source de vie n’eut jamais plus de sens.


Autre méditation sur le même thème

Que j’appelle tes plaies œil ou bouche : pour sûr
Il est des yeux partout, il est partout des bouches.
Les bouches ! florissant sous le rose des lèvres !
Les yeux ! tout humectés de pleurs impitoyables !

Toi qui as, Madeleine, au saint pied prodigué
Pleurs, baisers : le saint pied – vois ! – te paie de retour :
Une bouche est au pied, qui te rend tes baisers,
Et il s’y trouve un œil pour te rendre tes pleurs.


Résurrection du Seigneur

Tu nais ! et avec toi, roi de gloire, ton monde
Naît avec toi, sortant du tombeau virginal.
La nature avec toi se hâte de renaître,
Et le monde, nouveau, connaît nouvelle vie.
Tout prend vie de ta vie, ô Soleil nourricier :
Car plus rien, sauf la mort, n’est forcé de mourir.
Ni la mort n’est forcée : pour gésir en ta tombe,
La mort, même la mort, ô Christ, voudra mourir.


Devant le sépulcre du Christ, le jour de la résurrection

Mon âme, adore aussi ton Phénix et ses cendres,
Toi aussi, porte-lui tes funestes offrandes :
Si tu n’as de parfums ni d’amome odorant,
De ces baumes offerts par Marie-Madeleine,
Tu as mieux que parfums, et tu as mieux qu’amome :
Le tendre diamant d’une petite larme.

Ce n’est pas rien ; en vain n’a pleuré Madeleine,
Madeleine a perçu la valeur de ses larmes.
La tête du Seigneur, qu’elle frottait d’amome,
En avait éprouvé de l’envie pour ses pieds.
À l’heure que son sein ressue de tant de baumes,
Elle puise en ses yeux le gros de ses offrandes.

Christ, les larmes te siéent ; il leur sied d’arroser
L’aube comme le jour de la vie éternelle.

 


In lacrymas Christi patientis

Saeve dolor ! potes hoc ? oculos quoque perpluis istos?
O quam non meritas haec arat unda genas !
O lacrymas ego flere tuas, ego dignior istud,
Quod tibi cumque cadit roris, habere meum.
Siccine ? me tibi flere tuas ? ah, mi bone Jesu,
Si possem lacrymas vel mihi flere meas !
Flere meas ? immo immo tuas. Hoc si modo possem :
Non possem lacrymas non ego flere meas.
Flere tuas est flere meas. Tua lacryma, Christe,
Est mea. Vel lacryma est si tua, causa mea est.


In natales Domini Pastoribus nuntiatos

Ad te sydereis, ad te, Bone Tityre, pennis
Purpureus juvenis gaudia tanta vehit.
O bene te vigilem, cui gaudia tanta feruntur,
Ut neque dum vigilas, te vigilare putes.

Quem sic monstrari voluit pastoribus aether,
Pastor, an Agnus erat ? Pastor, & Agnus erat.
Ipse Deus cum Pastor erit, quis non erit agnus ?
Quis non pastor erit, cum Deus Agnus erit ?


In descensum Spiritus Sancti

Quae vehit auratos nubes dulcissima nimbos ?
Quis mitem pluviam lucidus imber agit ?
Agnosco. nostros haec nubes abstulit ignes :
Haec nubes in nos jam redit igne pari.

O nubem gratam, & memorem ! quae noluit ultra
Tam saeve de se nos potuisse queri !
O bene ! namque alio non posset rore rependi,
Caelo exhalatum quod modo terra dedit.


In spiritus sancti descensum

Ferte sinus, ô ferte : cadit vindemia coeli ;
Sanctaque ab aethereis volvitur uva jugis.
Felices nimium, queis tam bona musta bibuntur ;
In quorum gremium lucida pergit hyems !

En caput ! en ut nectareo micat & micat astro !
Gaudet & in roseis viva corona comis !
Illis (o Superi ! quis sic neget ebrius esse ?)
Illis, ne titubent, dant sua vina faces.


In vulnera Dei pendentis (1)

Frontis, lateris, manuumque pedumque cruores !
quae purpureo flumina fonte patent !

In nostram (ut quondam) pes non valet ire salutem,
Sed natat ; in fluviis (ah !) natat ille suis.

Fixa manus ; dat fixa pios bona dextera rores
Donat, & in donum solvitur ipsa suum.

O latus, o torrens ! quis enim torrentior exit
Nilus, ubi pronis praecipitatur aquis ?

Mille et mille simul cadit et cadit undique guttis
Frons : viden ut saevus purpuret ora pudor ?

Spinae hoc irriguae florent crudeliter imbre
Inque novas sperant protinus ire rosas.

Quisque capillus it exiguo tener alveus amne,
Hoc quasi de rubro rivulus oceano.

O nimium vivae pretiosis amnibus undae
Fons vitae nunquam verior ille fuit.


In vulnera pendentis Domini (2)

Sive oculos, sive ora vocem tua vulnera; certe
Undique sunt ora (heu!) undique sunt oculi.
Ecce ora ! o nimium roseis florentia labris !
Ecce oculi! saevis ah madidi lacrymis!

Magdala, quae lacrymas solita es, quae basia sacro
Ferre pedi, sacro de pede sume vices.
Ora pedi sua sunt, tua quo tibi basia reddat:
Quo reddat lacrymas scilicet est oculus.


In resurrectionem Domini

Nasceris, en! tecumque tuus (Rex auree) mundus,
Tecum virgineo nascitur e tumulo.
Tecum in natales properat natura secundos,
Atque novam vitam te novus orbis habet.
Ex vita (Sol alme) tua vitam omnia sumunt:
Nil certe, nisi mors, cogitur inde mori.
At certe neque mors : nempe ut queat illa sepulchro
(Christe) tuo condi, mors volet ipsa mori.


In die resurrectionis dominicae venit ad sepulchrum Magdalena ferens aromata

Quin et tu quoque busta tui Phoenicis adora;
Tu quoque fer tristes, mens mea, delicias.
Si nec aromata sunt, nec quod tibi fragrat amomum;
Qualis Magdalina est messis odora manu.
Est quod aromatibus praestat, quod praestat amomo:
Haec tibi mollicula, haec gemmea lacrymula.

Et lacryma est aliquid: neque frustra Magdala flevit:
Sentiit haec, lacrymas non nihil esse suas
His illa, et tunc cum Domini caput iret amomo,
Invidiam capitis fecerat esse pedes.
Nunc quoque cum sinus huic tanto sub aromate sudet,
Plus capit ex oculis, quo litet, illa suis.

Christe, decent lacrymae: decet isto rore rigari
Vitae hoc aeternum* mane tuumque diem.

(in The Delights of the Muses [1646])

* Malgré la leçon de toutes les éditions consultées, je lirais plutôt aeternae, plus cohérent avec le sens et congruent à la scansion du vers.

Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Girolamo Fracastoro (1478-1553) : scènes rustiques

intérieur paysan

Visite à la ferme (Brueghel l’Ancien, 1597)


Bois, champs, sont détrempés par les sources limpides ;
Calme, entre lauriers verts, myrtes, va s’écoulant
Dans le fleuve qui luit le proche lac de Garde.
Autour du feu : servants, servantes s’égosillent,
Le frichti mijotant dans le cuivre qui chante ;
Les flammes, crépitant, brûlent d’énormes rouvre,
Suspendues au plafond, pendent grappes et pommes,
Châtaignes – en hauteur – et cabrette éventrée.
L’hiver, la nuit : les bœufs, gagnant l’étable haute.
Femme, homme, tout ensemble, et toute la jeunesse
Œuvrent à la veillée : on termine l’ouvrage,
Tresse le panier souple en osier d’Amérie
– Cependant qu’une vieille, attrapant de la laine,
Tourne le fuseau rond de son pouce qui tremble,
Et trompe sa vue basse en contant des fadaises.

*

La pluie cloître au matin les paysans robustes,
On tue la truie bouffie qu’ont engraissée les glands.
Demeure en joie ! la mère est aux boudins, mêlant
Le neigeux gras de porc à des morceaux de hure,
À la pourpre du sang le lait couleur de neige ;
Met des grains de fenouil et de sarriette sèche,
Puis, saupoudrant de sel, embosse les boyaux.

*

La nuit vient, et repues aux toits rentrent les chèvres.
Devant : le bouc, à barbe autoritaire,  aux cornes
Recourbées, aux longs poils pendant d’un corps puant,
Puis la jeune Upilion, cuirassée de lainages,
Qui pousse – en le triquant – le reste du troupeau.
La vieille mère, au coin du feu braisant des choux,
Portant le seau, trait aux pis lourds le lait tout frais.
Le paysan a récolté l’olive grasse,
Pendant ce temps ; chez lui, à la brune, est rentré
Le robuste bouvier : dans l’énorme amas d’orne,
De hêtre, de rondins de chêne, le feu brûle.
Les flammes montent, gaies, s’étalent, resplendissent.


At nemora et liquidis manantia fontibus arva,
Et placidus myrteta inter laurosque virentes
Vicinus nitido Benacus labitur amne.
At focus et circum pueri vernaeque canentes
Dum cena undanti coquitur silvestris aeno
Grandiaque exurunt crepitantes robora flammae,
Suspensae e summis pendent laquearibus uvae,
Malaque castaneaeque et passo fistula ventre,
Hiberna de nocte boum stabula alta petuntur.
Una omnes matresque virique omnisque iuventus
Insomnem exercent noctem: pars pensa fatigat,
Pars texit teneros Amerino vimine qualos;
Atque anus hic aliqua interea, dum vellera carpit
Et teretem tremulo propellit pollice fusum,
Languentes oculos fabella fallit inani.

*

Mane domi validos pluvia ut conclusit agrestes,
Caeditur iliceo distenta sagimine porca.
Laeta domus, tum sollicita in farcimine mater,
Pingue suis niveum, et dissecti frusta cerebri,
Et niveum lac purpureo cum sanguine miscet,
Tum semen marathri , atquc arentis gramina thymbrae
Adjicit, et coli insperso sale concava complet.

*

Nox venit, et pastae redeunt ad tecta capellae.
Prae caper it, cui barba jubat, cui cornua pendent
Intorta, et grandes olido de corpore setae.
Pone gregem reliquum compellit arundine virgo
Upilio , multo armantur cui baltea fuso,
At mater longaeva, igni dum brassica fervet,
Mulctra effert, gravidoque recens lac ubere mulget.
Rusticus interea pinguis collector olivae,
Interea et validus prima de nocte bubulcus
Advenere domum : congesta tum focus orno
Ingenti, aut fago, vel fragmine roboris, ardet.
Tolluntur laetae flammae, lateque relucent.

(in Carmina illustrium poetarum italorum tome 5 [Florence, 1720] pp. 109, 113 et 114)


Sur cette même thématique
(et entre autres) sur ce blog :
D'autres textes de Girolamo 
Fracastoro sur ce blog :

Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

 

Vincenzo da Filicaja (1642-1707) : Huit lamentations sur la mort de la grande-duchesse de Toscane

chêne Courbet

Le Chêne de Flagey (G. Courbet, 1864)


Derniers feux du latin baroque : ces huit déplorations ont été écrites en 1694
à la suite de la mort de Victoria Della Rovere (1622-1694) grande-duchesse de Toscane. 

— 1 —

De milliers de trophées, d’exploits jadis altière,
Et se haussant du chef parmi les hautes brises,
Belle yeuse, immense, auguste, à Jupiter étrusque
Vouée, amie de Jupiter de Tyrrhénée,
Qui couvrait terre et mer de son royal ombrage,
Tenant la paix publique à son tronc appuyée :

Ô douleur ! la voici, dessouchée des tréfonds
Vaincue par son fardeau, qui s’oppresse et les siens.
Mais chutant de son haut, de sa ruine elle ombre
Mainte ruine en tas. – Rapporte l’arbre droit,
Passant, à l’arbre chu : l’arbre droit s’écroula
Soudain, mais s’écroula pour plus droit se tenir.

— 2 —

Las ! nous mourons deux fois, il n’est point assez d’une :
La mort s’entend d’abord, plus tard elle se voit.
– Que dis-je ! c’est périr, Princesse, et repérir,
Que de ne pas mourir avant l’heure avec toi.

Nommer cela « désastre » ? et appeler « plaie » cette
Immense plaie de l’âme, et « douleur » la douleur ?
Impuissance des mots ! termes sans force ! ô que
Souvent ce qui est grand n’a le nom qui lui sied !

Tu te meurs, la douleur démesurée franchit
Ses bornes, et stupeur est ce qui fut douleur.
– Nous nous tairons donc morts en notre mort ; si quelque
Voix parle, ce sera la voix de notre mort.

— 3 —

Où donc vont tant de pleurs ? Jusques à quand, Douleur,
Donner à la douleur, l’en pressant, libre cours ?
L’Étrurie a pleuré presque toutes ses larmes :
Croit-elle donc, hélas, n’avoir assez gémi ?
On célèbre à leur jour dans les pleurs les obsèques,
– Il faut dire les pleurs, dire l’affliction.

Mais quel foudre a détruit espoir, salut public,
Combien la chute d’une opprime d’habitants,
Quel modèle aux rois manque, au royaume quel chef,
Quelle mère, au palais quel pilier – qui dira ?
Las, pleurons moins, pensons à ce qu’il faut pleurer !
Que de deuils ce seul deuil porte dans son ampleur !

— 4 —

Avec la piété revient l’affliction :
Ce cortège pieux convoque mots et larmes.
Qui se fie à son règne, à sa haute fortune,
Ou nie que la grandeur soit précaire : Princesse,
Qu’il t’avise, tombant du comble de ton règne
Et tombant de si haut que le dire est ardu.

Mais tu tombes ; les dons éminents de ton cœur
Ont en vain protégé, en rangs serrés, tes flancs.
Te voici donc vaincue ! Verte et belle vieillesse
Qui a franchi sans mal quatorze olympiades
– La mort semblait avoir avec toi fait accord
Que jamais ne mourrait nulle part de ton être…

Tu meurs âgée ; mais meurs âgée aux yeux de qui ?
– Car qui ne te dirait née tard, et tôt partie ?

— 5 —

Prendre, hélas, une part de nous, nous laisser l’autre ?
Rends-nous, Mort, cette part, ou prends-nous la seconde.
Ou spectatrice étant de ce spectacle, vois
Quelle pompe affligée entoure ton triomphe.

Sagesse et Piété, cheveux défaits chacune,
Triste chacune, en pleurs, et privées de leur lustre,
Justice et Force d’âme, ô pleureuses sans gages,
Demi-mortes, ci, là, gémissent devant l’urne.

Peut-être gémis-tu toi-même, et t’incrimines :
Mais que le chef est beau dont tu viens t’accuser !
Madame est sans vie ? Non, mais la vie sans Madame
– Et n’eusses-tu sévi qu’elle fût moins vivante.

— 6 —

Comme entre les nuées l’éclair, sous le ciel pauvre,
Enténèbre en fuyant le chemin qu’il parcourt :
Ton clair passage laisse, en cette nuit, Victoire,
Le ciel étrusque se couvrir d’une ombre triste.
Et comme s’apâlit l’éclat noir de la foudre,
Brûlent funestes, noirs, ces ternes luminaires.

Or donc : t’enveloppant dans ta propre lumière,
– Peut-on voir le soleil sans secours du soleil ? –,
Qu’à nous ton feu te montre ; et comme voit la nef
Par delà le détroit de nouveaux astres naître,
Nais par-delà la mort, nouvel astre ! Naguère
A brillé ton regard : brille d’âme et d’esprit.

— 7 —

Lamentation de la mer tyrrhénienne 

« Las, j’ai vu, je suis morte ! Ô Mort, qu’ai-je de toi,
Qu’ai-je de vous, mes yeux, qu’ai-je démérité ?
J’ai vu périr ma Dame – Ah, que ne suis-je aveugle,
Que ne puis-je à ces yeux nullement me fier !

Je m’écorche, et mes flots ; et comme l’on peut voir
Sur un bris de miroir un visage en entier,
En tout lieu que mon eau, brisée, m’offre un miroir,
S’y reflètent les traits de ma Dame perdue.

Las, tous ces pleurs de deuil ! – Par trois fois des deux pieds
La Thétis de Toscane a frappé l’eau profonde. »

— 8 —

Adresse à la mer adriatique

Sourds et loin de tes eaux, trop sourde Adriatique,
Écoute ta misère, et plains ta destinée.
Car l’Arno vous annonce, au Métaure et à toi,
Grand malheur et grand deuil – l’Alpe en vain s’interpose.

La Dame de Toscane, annonce-t-il, est morte
Elle dont le renom l’eût fait croire immortelle.
Qu’on frappe un de ses bouts, l’autre bout du bois tremble :
Qu’on frappe une des mers d’Italie, l’autre souffre.

Ah, souffrez toutes deux ; même lieu de souffrir ;
Le Soleil en deux mers voudrait naître et mourir.


— I —

Haeccine mille olim spoliis titulisque suberba,
Atque auras tendens verticem in aetherias,
Puchra, ingens, augusta, Jovi sacra Quercus Etrusco
Haeccine Thyrrheno Quercus amica Jovi,
Quae mare, quae terras texit regalibus umbris,
Et cujus trunco publica nixa quies,

Proh dolor ! haec, ima dudum a radice revulsa
Pondere victa suo est, seque suosque premit.
Lapsa tamen sublimis adhuc, umbramque ruinis
Tot simul aggestis ipsa ruina facit.
Stantem, hospes, lapsae confer : stetit illa repente
Casura ; ut staret firmius, haec cecidit.

— II —

Bis miseri occidimus ; nec mors satis omnibus una est
Auribus appulsa est prima, secunda oculis.
Immo, cum, Princeps, iterumque iterumque perire
Tecum ipsi ante obitum non semel occidimus.

Et clades isthaec dicenda ? et plaga vocatur
Haec ingens animi plaga, dolorque dolor ?
O segnes voces, ignavaque nomina, et o quam
Impar saepe sibi grandia nomen habent !

Te moriente, dolor sua trans pomoeria fertur
Improbus ; et stupor est qui dolor ante fuit.
Nostra ergo exanimes in morte silebimus ; et vox
Si qua sonet, nostrae vox ea mortis erit.

— III —

Quo tot se lacrimae vertent ? et quousque dolori,
Imperiose dabis libera vela dolor ?
Ipsos paene oculos efflevit Etruria ; nec dum
Visa sibi infelix est gemuisse satis ?
Dicta dies lacrimis funebrem instaurat honorem
Et fari lacrimas, maestitiamque jubet.

Sed quali attritae sint fulmine, spesque salusque
Publica : quot populos una ruina premat :
Qua reges norma, qua matre, ac principe regnum,
Quo careat fulcro regia, quis referat ?
Heu quam flere minus miserum, quam flenda referre,
Quotque unum hoc ingens funera funus habet !

— IV —

Instaurat pietas moerorem, in jusque vocari
Et verba, et lacrimas haec pia pompa jubet.
Quicumque aut regno, fortunae aut fidit adultae,
Atque negat fragili grandia stare loco,
Te videat, Princeps ; cadis alto a culmine regni,
Nec parvae est molis dicere, quanta cadas.

Sed cadis ; atque tutum tot jam, velut agmine facto,
Celsae animi dotes frustra obiere latus.
Sed tamen victa es et viridis ac pulchra senectus
Bis septem evasit sospes olympiadas.
Ac tecum potuit mors transegisse videri,
Cum moritura tui portio nulla foret.

Jam longaeva peris ; sed cui longaeva peristi ?
Quis non sero ortam dicat, obisse cito ?

— V —

Heu quid nostri adimis partem, partemque relinquis ?
Vel redde alterutram, mors, vel utramque adime.
Vel de spectaculo spectatrix facta triumphi
Pompa sit ista tui quam truculenta, vide.

Hinc sophia, hinc pietas, convulsis crinibus ambae,
Moestae ambae, ac lacrimis, illuvieque graves :
Justitia hinc, virtusque animi ceu Praeficae ad urnam
Nullo emptae pretio, seminecesque gemunt.

Forsan et ipsa gemes, teque ipsa fatebere sontem,
Sed quam pulchra ream te modo culpa facit !
Non vita Princeps caruit, sed Principe vita ;
Si non saevisses, viveret illa minus.

— VI —

Ut nubes inter fulgur sub paupere Caelo
Dum fugit, emensum jam tenebrescit iter :
Clara per hanc noctem sic dum, Victoria, transis,
Etruscum hoc Caelum tristior umbra tegit.
Fulminis utque atrum pallet jubar: haud secus atrae,
Infaustaeque ardent hae sine luce faces.

Ergo agedum (namque ipsa tuo te lumine velas,
Spectarique nequit Sol nisi Solis ope)
Te nitor ostendat nobis tuus ; ac nova oriri
Trans Abylam, et Calpen ceu videt astra ratis ;
Sic oriare novum trans mortem sidus ; et olim
Si nituisti oculis ; menti, animoque nite.

— VII —

Me miseram ! vidi et perii ? Quid, mors, ego de te,
De vobis, oculi, tam male quid merui ?
Vidi obitum Dominae ; atque utinam vel caeca fuissem,
Vel foret hisce oculis non ita certa fides !

Hinc me, undasque meas lacero ; ac vel ut ora videri
Quolibet in speculi fragmine tota queunt ;
Sic ubicumque mihi speculum fracta unda ministrat
Jacturae faciem conscipit ipsa meae.

Et heu me miseram, sic fata efflevit, et imum
Ter pede Tusca aequor pressit utroque Thetis.

— VIII —

Surge, undisque tuis longe, Adria, surdior, audi,
Quam sis infelix ac tua fata dole.
Grande Metauro Arnus, tibi grande, et utrique dolendum
Frustra interposita nuntiat Alpe malum.

Nuntiat extinctam, cui Tuscia servit, et quam,
Si famae credas, interiisse neges.
Ac ceu parte una trabs icta, utrimque tremiscit,
Icto uno Italiae sic mari, utrumque dolet.

Nempe dolete ambo, par causa utrique dolendi est,
Sol gemino hic voluit nasci et obire mari.

(in Opere di Vicenzio (sic) da Filicaja Senatore Ferentino  [1817] tomo secondo, pp. 33-36)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Vincenzo da Filicaja (1642-1707) : Sur la mort de son fils

Iseppo da Porto avec son fils Adriano (Véronèse, 1556)

Détail de Iseppo da Porto avec son fils Adriano (Véronèse, 1556)


La plaie ouverte craint la paume bienveillante
Du médecin ; bientôt, voici qu’elle l’endure
Puis qu’elle la recherche, et qu’elle la réclame.
– Mais il ne m’est, à moi, rien de tel arrivé.

J’ai eu jadis deux fils, dont l’un est disparu :
À peine ai-je pleuré, portant avec constance
Son deuil ; la fraîche plaie que mon âme éprouvait
S’est révélée facile et souple aux médecins.

Mais (qui aurait jamais pensé pareille chose ?),
Quatre hivers ont passé, voici la cicatrice
Tout juste refermée, rouverte… La douleur,
Telle le flot battant le rivage batave,

Flue-t-elle et reflue-t-elle ? – ou dirai-je plutôt
Que c’est là le travers du grand âge, qui jauge
Plus justement le mal, et, sot, presque se flatte
De trouver à nos maux certaine dignité…

– Mais où veut en venir cette douleur hostile,
Cette plainte honteuse, et vaine, en venir où ?
S’il faut plainte et douleur, hélas ! pourquoi, pourquoi,
Ne sentir la douleur de ma propre douleur,

Et ne me plaindre pas de ma plainte ? Bonheur !
Importune douleur, fais silence et sois calme.
Je ne suis plus un père, et j’acclame mon deuil,
Et j’acclame la mort, et m’acclame moi-même.

Résister au vouloir de Dieu ? Loin, loin de moi !
À lui seul tout honneur, et devant son autel,
Je lui offre mes biens et le fils qui me reste,
Et m’immole, victime et sacrificateur.


Crudi vulneris est manus amicas
Formidare medentium, pati mox,
Dein ultro petere ac rogare. Verum
Mihi nil simile accidit. Duobus
Olim e filiis ademptus alter
Vix flevi, et patienter orbitatem
Tuli ; et plaga animi recens medenti
Mollem praebuit, obviamque se se.
At (qui tale aliquid putasset unquam ?)
Quartae post hiemis fugam cicatrix
Pene obducta ecruduit. Dolorne
Undae instar Batavam rigantis oram
Fluit nunc, refluitque nunc ? Senectae
An dicam hoc vitium mala aestimantis
Plus aequo, et fatue superbientis
Malorum prope dignitate quadam ?
Sed quorsum dolor iste perduellis ?
Vana haec et petulans querela quorsum ?
Si queri est opus et dolere, quid non,
Heu quid non doleo meum dolorem,
Querelasque meas queror ? bene actum est.
Importune dolor sile, quiesce.
Jam Patrem exuo ; grator orbitati,
Grator morti etiam, et mihi ipse grator.
Mene obsistere Numini ? absit, absit.
Illi soli honor ; illius ad aram
Natum sponte superstitem, measque
Res, meque immolo victima et sacerdos.

(in Opere di Vicenzio (sic) da Filicaja Senatore Ferentino  [1817] tomo secondo, p. 18)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.