Aitzema, Foppe van / Foppius Scheltonius Azema (1580-1637) : Poèmes de jeunesse

Dis, quelle bonne idée t’enseigne, ma chérie,
À ainsi me darder des lèvres arrondies,
Et m’offrir en anneau ta bouche tendrelette ?
Personne ne pourrait donner plus rondelette
Embrassade ou pour moi de pareille valeur :
Ils peuvent bien chercher en tous lieux, barbouilleurs
Et artistes venus de l’univers entier :
Nos âmes, c’est ici qu’ensemble sont liées,
Qu’on cesse d’invoquer qui délire à la lyre !
Tes pleins et déliés, puisses-tu les unir
À mes lèvres, afin que de vagabonder
Loin de nous notre esprit n’ait point la liberté.
– Et ainsi nous vivrons, comblés, et nous mourrons.

(enregistrement du texte latin ci-dessous)

*

Cela t’amuse, Bandia, d’avoir joué
Aux bécots secs ? – tu n’y es pas habituée –
Et de ta dextre interposée
De fuir de plus profonds baisers ?

Embrasse-moi  avec originalité :
À pleine langue ; et que ma bouche pénétrée
Me fasse comme un jus sucré
Ou comme ambroisie saliver !

Après cela : de Jupiter que les godets
Ou ce qu’il peut offrir de plus sophistiqué
Me soit fadeur : mais m’enivrer,
Oh oui ! de ta liqueur miellée !

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Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.
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Dic, quae mens bona te docet, puella,
Nobis orbiculare sic labella,
Et dare annulum ab ore vinnulillo ?
Quo nemo queat aut rotundiorem,
Aut aeque mihi comparare carum :
Quamvis convolet undiquaque pictor,
Omnesque artifices ab orbe toto,
Hinc vinclum est animae utriusque nostrae.
Cedant qui fidium invocant fidelem.
Compara mihi flexuosa nostris
Labellis tua, sic ut evagandi
Non sit spiritui foras potestas ;
Et sic vivere, sic mori juvabit.

*

An usque siccis, Blandia, te juvat
Lusisse labris dissimilem tui ?
Et dexterae interjectione
Intimius fugere osculillum ?

Non usitatum da mihi basium
Natante lingua, quae mihi in abditum
Oris penetrat mustulillam, et
Ambrosiam faciat salivam.

Prae qua Tonantis vel calicem Jovis,
Aut si quid isto sit sapientius,
Libare nolim : Quin pocillo
Mulsiplui imbris inebria me ?

(in Poemata juvenilia [1605])

Agostino Favoriti (1624-1682) / Augustinus Favoritus : Fruits factices modelés dans la cire / De Pomis ex cera a fabre fictis

Ces fruits forcent, créés par quelque paume experte,
L’envie de la nature et celle d’y croquer.
Si parfaits, fraise rouge et raisins bigarrés,
Si parfaits,  tranches de pastèque et figue verte,
Pommes jurées tirées de la main du cueilleur,
Châtaignes dans leur bogue, et pruinés pruneaux !
– Que si des raisins peints trompèrent des oiseaux :
Ils pourraient bien, ces fruits, tromper leur créateur.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Naturae invidiam, desideriumque palato
Ista movent docta poma creta manu.
Tam bene fraga rubent cum versicoloribus uvis,
Tam bene cum pepone ficus hiante viret.
Perfica jurares modo lecta ex arbore mala,
Prunaque cum hirsutis cerea castaneis.
Qui memores uvam volucres quae picta fefellit ?
Auctorem haec possunt fallere poma suum.

(in Septem illustrium virorum poemata [1672])

Andreas Dactius / Andrea Dazzi (1475-1548) : Entre frimousse et conduite / De amicae vultu et moribus

J’aime et je hais, et je ne puis ne pas aimer
Ce que je hais, mais à l’inverse je ne puis
Tenir en haine ce que j’aime : c’est ainsi
Que mon amour se voit de haine mâtiné,
Que ma haine du fait de mon amour s’émousse,
Tandis que mon amour se voit souillé de haine.
Je te l’avoue : je hais ta conduite incertaine,
Mais à l’inverse, je t’adore – et ta frimousse.

Pour que ces apories cessent de me ronger,
De conduite ou frimousse il te faudrait changer.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Odi et amo : et nequeo non illud amare, quod odi,
Rursus habere odio, non nequeo quod amo,
Sic odio miscetur amor, mulcetur amore
Sic odium, atque odio sic maculatur amor.
Te fateor, moresque tuos mutabilis odi;
Depereo rursus te faciemque tuam.
Magna titi, toties ne me contraria laedant,
Immutent mores numina, vel faciem.

(in Andreae Dactii patricii et academici florentini poemata [1549])

Amalteo, Giovanni Baptista (1525-1573) / Johannes Baptista Amaltheus : Tombeau du poète Tryphon Bentio / de Tryphone

Autels sur ton tombeau, et cyprès conifères :
Reçois mes dons, Tryphon, du profond des Enfers.
Vénérable vieillard : que le sol qui recèle
Tes cendres soit fleuri de pavots éternels.
Que l’arrose Vénus d’amome syrien,
Que l’abeille l’embue de miel sicilien.
Pour plaire après sa mort au poète sacré :
Que chante un proche oiseau dans un bois ombragé,
Et que le ru qui te berçait de son murmure,
Au rythme de ses eaux, les rêves te procure.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Stant arae, stant coniferae ad tua busta cupressi ;
Tu mea ab inferiis accipe dona Tryphon.
Sic venerande senex, tua quae complectitur ossa,
Floreat aeternis terra papaveribus.
Sic Venus Assyrio tumulos irroret amomo,
Atque Hyblaea tibi munera libet apis.
Neve sacro desit vati post fata voluptas,
Proxima ab umbroso cantet avis nemore.
Et qui te blando mulcebat murmure rivus,
Nunc etiam argutis somnia portet aquis.

(in Trium fratrum Amaltheorum Hieronymi, Johannis Baptistae et Cornelii Carmina [1627])

* * *

Une autre épigramme de Giovanni Baptista Amalteo sur ce blog :

et des épigrammes de son frère aîné  Girolamo Amalteo (1507 – 1574) :

Amalteo, Giovanni Baptista (1525-1573) / Amaltheus, Johannes Baptista : Prilla / in Prilla

Quand flâne ma Prilla dans ses féconds jardins,
Je me voudrais vermeille rose fraîche éclose !
Car mollement cueilli de virginale main,
J’irais fleurir sa tresse où l’ambroisie repose,
– Ou ses seins, parfumant leurs mamelons rosés,
Partout me diffusant en muettes délices.
Si la couronne d’Ariane fut posée
Au firmament, et le trésor de Bérénice :
Peut-être, l’œil ravi, quelqu’un – lorsqu’en désastre
Je quitterai mon corps, fanés tous mes pétales –,
Me voyant luire au ciel, brillant parmi les astres,
Dira-t-il qu’ont aussi leur rose les étoiles.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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O ego dum nitidos errat mea Prilla per hortos,
Quam vellem rutilae flos novus esse rosae!
Qui seu virgineo decerptus molliter ungue,
Ornarem ambrosiae florida serta comae :
Sive sinum, et roseas perfunderem odore papillas,
Afferrem tacitas undique blanditias.
Gnosiaque ut quondam stellis illata corona est,
Et Beronicaei verticis exuviae :
Sic jam aliquis forsan felici lumine, cum me
Linqueret aridulis forma cadens foliis,
Observans caelo fulgentem, astrisque micantem,
Diceret ipsa suam sidera habere rosam.

(in Trium fratrum Amaltheorum Hieronymi, Johannis Baptistae et Cornelii Carmina [1627])

* * *

Une autre épigramme de Giovanni Baptista Amalteo sur ce blog :

et des épigrammes de son frère aîné  Girolamo Amalteo (1507 – 1574) :

Girolamo Angeriano / Hieronymus Angerianus (1470-1535) : A propos de lui-même / De se ipso

Touchant du plectre ma cithare, je chantais
Seul aux portes, dans la nuit tue, de mon aimée.
J’entendis une voix. Elle disait : « Amant,
Que tu es sot ! Les mots d’aigreur s’en vont au vent. »
« Qu’importent mes propos, lui fis-je, l’affligé
Voit ses maux en parlant bien souvent s’alléger.
Adressés à moi seul, en sont destinataires
Les astres : s’ils sont sourds, j’implorerai les pierres,
Les vents, et les nuages noirs, et ce seuil-même
Qui me bannit : ce sont mots de douleur – car j’aime. »

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Dum canerem et citharam pulsarem pectine solus,
Solus apud dominae, nocte silente, fores,
Audivi, fateor, vocem. sic dixit: « amator,
Stultus es. in ventos irrita verba fluunt. »
Respondi « nil esse loquor quodcumque, sed aegrum
Saepe iuvat poenas promere voce suas.
Haec mihi, non aliis refero. sint sidera testes,
Et, si surda manent sidera, saxa precor,
Et ventos, nubesque atras, et limina, quae me
Excludunt: sunt haec verba doloris; amo. »

(in Erotopaegnion [1512])

Girolamo Angeriano / Hieronymus Angerianus (1470-1535) : L’Amour / De Amore

« Le premier qui peignit l’Amour en tendre enfant
Manqua de connaissance et de discernement.
Un enfant ne saurait surpasser Pan, dompter
La mer, la terre et l’air, et toute immensité.
Est-il aveugle ? Non, ses armes sont des dards :
Mouche fait-on, sans faire mouche du regard ?
Il ne fend pas l’éther de ses ailes nocives :
Dès qu’à nous agriffé, jamais il ne s’esquive.
Je ne le vois pas nu : lui qui dépouille dieux
Et hommes, comment donc serait-il loqueteux ? »
– À ces mots, Célie rit, me dit : envisages-
Tu de peindre l’Amour ? Mire et peins mon visage !

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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In tabula primus tenerum qui pinxit Amorem,
Ingenio et docta non fuit ille manu.
Non puer est qui Pana potest superare fretumque
Qui domat et terras, aera, quique polos.
Non caecum dicam: pungentibus utitur armis,
Et quicumque ferit, num sine luce ferit?
Non findit latum pernicibus aethera pennis;
Sic nunquam a nostro corpore fixus abit.
Non mihi nudus erit: spoliat qui membra deorum
Quique hominum, nunquid veste carebit inops?
Dum loquor id, ridens inquit mihi Caelia, « Amorem
Pingere vis? Vultus aspice! pinge meos. »

(in Erotopaegnion [1512])

Girolamo Angeriano / Hieronymus Angerianus (1470-1535) : Le chant de Célie / De Caeliae cantu

Quelle joie : j’entendis mon amie qui chantait,
Quelle joie ! Et pour moi, quel spectacle c’était !
Contre son col fluait sa libre chevelure,
Nul fard ne corrigeait l’éclat de sa figure.
L’en trouvai mieux ornée, plus belle et ciselée :
Elle eût pu de sa voix émouvoir un galet.
Les joies ne durent qu’un moment : tournant soudain
Les yeux, elle me voit, et d’être vue se plaint.
M’apostrophant, chant tu, elle pose sa lyre,
Troublée – pauvre de moi ! –, me tance et se retire.
Délaissé, malheureux, pantelant, je m’affaisse,
Bats de l’œil – je suis mort. S’en revient ma maîtresse :
Sitôt perçus les os de mon corps consumé,
Les glane – et sans convoi, me voici inhumé.
L’impie grava sans pleurs sur moi ce vers fluet :
« Un amoureux, par une douce voix tué. »

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Gaudebam, audivi dominam cum voce canentem,
Gaudebam. qualis tunc mihi, qualis erat!
Ex humeris nullo fluitabant ordine crines,
Et nulla nitidus stabat ab arte color.
Tunc mage compta mihi, mage tunc formosa decensque
Visa fuit; poterat saxa movere sono.
Sed, quia nulla diu firmantur gaudia, volvit
Forte oculos, videor, visa repente dolet.
Lingua ciens cantum silet, et sua plectra recondit.
Turbatur, misero multa minatur, abit.
Deseror infelix, avulso corde, cadoque,
Acclinans oculos mortuus. illa redit.
Ilico ut aspexit consumpti corporis ossa,
Colligit et nullo funere condit humi.
Impia, nil maerens, haud plenum carmen ibidem
Inscripsit, dulci hic voce peremptus amans.

(in Erotopaegnion [1512])

Girolamo Angeriano / Hieronymus Angerianus (1470-1535) : Célie / de Caelia

Voulant tester nos liens de constance et d’amour,
Je t’ai mandé mon cœur : il n’est point de retour.
Si doux est ton logis que seule ta maison
Lui sied – qu’il est heureux d’habiter ton giron.

J’ai mandé un soupir s’informer de mon cœur :
Il est allé, venu, mais chez toi fait demeure.
« Où est mon cœur ? » Il n’en sait rien ; muet, s’en tient
À d’un souffle attiser le feu lourd en mon sein.

À mes questions : « Que fait mon cœur ? Que fait Célie ? »
Pas de réponse, et me laissant inerte : il fuit.
– Mon âme t’envoyant, si je ne la recouvre :
Qu’aussitôt, malheureux, de terre on me recouvre.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Ut scirem quanto sim tecum junctus amore
Atque fide, misi cor tibi. non rediit.
Hospitium praedulce tuum. non amplius optat
Hos artus; gremio gaudet adesse tuo.
Post, gemitum ejeci, qui cordis nuntius esset.
Illum etiam, est quamquam saepe reversus, habes.
Nescit ubi sit cor, nec novit dicere; solum
Spirat, et exusti pectoris auget onus.
Illi saepe loquor, « quid agit mea Caelia? quid cor? »
Nil referens, linquit corpus inane, fugit.
At nunc mitto animam, quae si non ipsa redibit,
Protinus infelix hac tumulabor humo.

(in Erotopaegnion [1512])

Girolamo Angeriano / Hieronymus Angerianus (1470-1535) : La poignée de neige / De Caeliae nive

Transi, j’allais – quand, me voyant : par jeu, Nadège
Me jeta au visage une poignée de neige.
– De neige ? Mais que non ! C’était comme un brasier
De petit bois, qu’une bourrasque eût attisé.
Je brûlai, malheureux. Par quel miracle peut
Se révéler parmi la neige un trait de feu
Capable d’embraser jusqu’aux plus lourdes nues
Et la plaine des eaux par la glace tenues ?
– Dépends ton arc, Amour,  et dépose ta flamme,
Si tel est ton pouvoir : brûler de gel une âme.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Transibam, frigens. vidit me Caelia, risit,
Et mea compressam iecit in ora nivem.
Non nix illa fuit, rapido sed qualis ab Euro
Arentes calamos urere flamma solet.
Tunc arsi infelix. sunt haec miracula? possunt
In media fieri flammea tela nive?
Credo equidem, densas potuisset adurere nubes,
Cumque pruiniferis aequora fluminibus.
Pone arcum; pudeat te flammas ferre Cupido.
Hoc numen verum, hoc: corda cremare gelu.

(in Erotopaegnion [1512 ])