Perse (34-62 ap. JC) : la lecture publique (Satires, I, 12-21)

Que faire ? J’ai la rate explosée de fous rires :
Prose ou vers, on se claquemure pour écrire
Ce toc où s’asphyxient les plus amples poumons.
Face au public, coiffé, portant nouveau veston
Et chevalière blanche ainsi qu’aux jours de fête,
On lit, juché bien haut, déliée la luette
D’un coup de gargarisme, et l’œil comme en orgasme.
Et là, sans retenue, la voix pleine de spasmes,
L’élite a le frisson si quelque vers s’arrime
À sa croupe fouillée du va-et-vient des rimes.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Quid faciam? sed sum petulanti splene cachinno.
Scribimus inclusi, numeros ille, hic pede liber,
Grande aliquid, quod pulmo anime prælargus anhelet.
Scilicet hæc populo, pexusque, togaque recenti,
Et natalitia tandem cum sardonyche albus,
Sede leges celsa, liquido quum plasmate guttur
Mobile collueris, patranti fractus ocello.
Hic neque more probo videas, neque voce serena,
Ingentes trepidare Titos, quum carmina lumbum
Intrant, et tremulo scalpuntur ubi intima versu.

La Vieille au buisson de roses lue par Claire Laloyaux (sur Facebook)

C’est encore avec un éblouissement renouvelé que j’ai lu cet autre roman de Lionel-Edouard Martin. Durant ma lecture, l’incompréhension s’est parfois mêlée à l’admiration car que je ne comprends toujours pas pourquoi cet auteur semble, au fond, encore si peu présent dans les mémoires des lecteurs, lui qui les creuse tant, les mémoires, pourtant, au travers d’une langue si pleine des sujets qui la parlent. A l’exemple de ce poète qui sert ses pairs en les traduisant avec rythme, et souvent avec humour s’agissant des poètes latins — ce qui me rappelle combien l’école avait pu leur façonner un masque austère —, il resterait encore à faire connaître ce rare styliste à tous ceux qui seraient encore sensibles à ce que la langue nous dit des solitudes humaines et des liens impromptus qui se tissent entre une vieille femme et un chien errant, puant, à la recherche d’un genou sur lequel poser son museau.

Car si le style de Lionel-Edouard Martin est flamboyant, presque étonnant en une époque qui a fait de l’écriture blanche une platitude, en cela bien éloignée des « ripés » sur lesquels s’époumonent les personnages et qui s’apparentent aux heurts de la syntaxe, le flamboiement du style et sa richesse lexicale, qui emporte plus qu’elle ne fait froncer les sourcils, évitent pour autant l’emphase et servent la pudeur de l’intrigue, ramassée en quelques mots ou presque car là n’est jamais l’essentiel. Il devient difficile, ensuite, d’écrire sur un tel texte sans céder à la tentation d’un mauvais lyrisme et d’échapper à un vague sentiment de honte, voire d’illégitimité, à prétendre en restituer une lecture.

Mais essayons quand même. Le roman suit alternativement trois personnages, une vieille, un peu bigote, un peu folle aux dires des rumeurs et des diagnostics psychiatriques ; un chien qu’elle appellera Diurc car la vieille a la passion des mouillures (tandis que je peine encore à les appliquer dans mon apprentissage solitaire du polonais, langue qui les affectionne tout particulièrement) ; enfin, un marquis, Olivier de Cruid, marquis de lui-même, comme l’écrit malicieusement LEM, facétieux quand il décrit la passion de l’érudition de son personnage, comme si, par là, il regardait avec une distance amusée sa propre passion de la linguistique comparée et des bouts de latin que l’on a gardé en mémoire quand la modernité a cherché à les oublier.

Des bouts de latin, bouts rimés, assonancés, hexamètres puis alexandrins français, l’auteur en parsème son texte, et alors que rien ne les annonçait, des étymologies surgissent au beau milieu d’un discours fleuri du marquis ou d’une prière fiévreuse de la vieille. Je n’ai pu m’empêcher de repenser à ces pages de vocabulaire latin que les khâgneux apprennent et surnomment, là encore malicieusement, pour amoindrir la douleur de la mémorisation, le « petit Martin », du nom de son auteur. Ce qui constitue pourtant le « petit Martin » de ce présent roman, ce ne sont pas des listes vite indigestes, faute d’être remises en contexte, mais bien plutôt un assemblage d’idiomes qui, à force d’être rythmés, prennent sens et contexte dans l’unité resserrée d’un petit village poitevin, M*, et d’un vague château moins décrit que le domaine alentour, plus touffu encore que le discours du marquis, et plus épineux que les roses du buisson de la vieille.

Ce n’est pas ici Horace, cher à l’auteur, qui hante ces pages : Virgile le dépasse et délivre peut-être une des clés du roman par son vers fameux pour son hypallage, « Ibant obscuri sola sub nocte per umbram ». Il n’est pas innocent qu’il soit tiré du livre VI de l’Enéide car ce chant est celui de la catabase, de la descente aux enfers d’Enée. Et de catabase il est peut-être aussi question dans La Vieille au buisson de roses. Ou, du moins, d’une traversée, d’une brutale révélation que connaîtront au moins deux des personnages, le marquis et la vieille.

Le premier la connaîtra lorsqu’il se décidera à enfin sortir de son domaine et affronter un vieux monde endormi duquel il s’était éloigné pour l’érudition. Après un trajet laborieux dans une voiture d’une autre époque, un passage au café du coin où il se pique peut-être de n’être pas suffisamment salué comme aristocrate par les habitués, le marquis arpente le village, gravit la pente puis tombe sur un arbre qui lui délivrera, croit-il, une vérité sur l’origine des langues. Moment d’épiphanie, comme se plaisent à les repérer les exégètes, la contemplation de l’arbre me rappelle ces brusques arrêts devant une nature qui échappe à jamais à l’homme dans certains films de Tarkovski, de Béla Tarr ou même dans les drames médiévaux de Bergman, films qui eux aussi se soustraient à toute mise en intrigue pour laisser parler un temps qui s’écoule inexorablement et une parlure que ne comprennent pas les profanes — je tisserais presque un parallèle entre la vieille qui se met à crier dans l’église à en faire rougir les autres paroissiennes et l’émouvant Valuska de La Mélancolie de la résistancequi reste incompris des autres habitués du bar lorsqu’il les oblige à former avec lui une étrange danse cosmique afin de restaurer, peut-être, une unité perdue.

Mais les parallèles pourraient encore se multiplier sans que rien soit vraiment dit de ce qui fait l’incroyable force du roman de Lionel-Edouard Martin. Reste de ce moment de brusque révélation pour le marquis qui, en même temps que de lui faire relire sa vie et sa recherche herdérienne, le fatigue tellement qu’il en meurt, l’impression d’avoir touché au cœur du secret des langues. Le magnolia contemplé par le marquis devient « l’arbre-cerveau », celui revêtu de la blanche tunique des anges, celui qui lui chuchote enfin tous les idiomes qu’il croyait perdus.

C’est toutefois la vieille qui les avait saisis avant lui, elle qui, pourtant, n’avait jamais approché les langues autrement que par le sensitif. Si la science réduira son don à des hallucinations auditives, le poète, lui, en tire une poésie et une cosmologie où hommes, bêtes et plantes communiquent, recomposent une origine des langues commune à tous les vivants. La crise de la vieille dans l’église à la Noël, précédée d’une montée difficile la nuit tombée, le ventre vide et gargouillant, pour rejoindre les croyants, était la première manifestation d’une prise de conscience, chez la vieille, en ses entrailles, de ce dont la langue est faite, de chair pétrie et mise en rythme. Et bien sûr la venue du chien, qu’elle recueillera, version burlesque et en même temps héroï-comique de la naissance du Christ, sans qu’il y tienne du plus bas blasphème, scelle cette traversée dans le langage.

Il n’est alors pas surprenant que ce qui s’apparente à un voyage mouvementé soit dit dans une langue qui elle-même cahote et confirme les intuitions de Meschonnic sur la poésie comme forme où « le discours tout entier est porté à l’état de subjectivité », comme « parabole du sujet ». D’un côté, le marquis dit mépriser les monosyllabes, trop vulgaires sans doute, tandis que de l’autre, chez la vieille, aidée par les aboiements de son Diurc, les monosyllabes sont préférés lorsqu’ils modulent un chant, dans un latin « qui pue », car il reste hermétique, ou dans des instants de glossolalie. C’est que le rythme se glisse dans des corps particuliers et redonne à la langue toute sa polysémie, à la fois langue apprise à l’école, transmise en héritage, soudure d’un peuple, voire d’un village seul, et langue-organe qui se gonfle de toutes les richesses des vocables au point de littéralement étouffer celui qui s’en enorgueillit. Bien terrifié est celui qui craint d’avoir la langue coupée, comme le petit Canetti au début de sa Langue sauvée (Die gerettete Zunge) car porteur d’un secret.

Alors il faut la sauver, cette langue, et la chanter, en restituer toute la tessiture, ce que fait la vieille sans même s’en rendre compte. Le sauvetage est tel que la vieille s’effondre dans sa cour, se vide, fait ses besoins, car ce qui lui est tombé dessus, non pas de simples pétales de rose, et qui attire inexplicablement le marquis, est d’un poids trop lourd pour cette fragile carcasse : la langue se déverse, se délie, fait dire par la bouche de cette sibylle — le début du chant VI n’est pas loin — une partie de sa force d’attraction. Transposée dans les terres de la Gartempe, la force prophétique devient quasi mystique et transforme les ombres que traverse cette trinité profane en anges à atteindre, à apercevoir à travers un quotidien qui ressemble fort à tels romans de Giono (il n’y a qu’à songer aux repas où l’on arrache voracement la viande, peut-être la saucisse, dans un intérieur sombre et pierreux).

La quête des personnages, qui commença par l’arrivée d’un chien, bâtard depuis des générations, s’achève brutalement par des corps qui tressautent, que l’on sent vivre en dehors d’eux-mêmes, puis qui s’arrêtent de bouger, exténués. Tout aussi brutalement, la révélation, le sursaut, la surrection, se dira en des expressions céliniennes, « Comment ça m’est venu. Comme ça. », ce « comme ça » est cette intuition éprouvée par la vieille et formulée avec des balbutiements par le marquis, « cette évidence que le langage c’est ça : cette matière angélique ». La matière angélique a relié les êtres et les choses, fait des pétales de rose des langues de feu, redonné au sensitif toute sa densité, même au fond du gosier brûlant et puant d’un chien. Quand l’unité perdue s’est reformée dans l’espace d’un texte composé en tableaux comme un retable, alors le mystère peut s’évanouir des êtres qui l’ont entrevu. Le marquis de Cruid, dans un éclair de lucidité, nous dit ainsi à l’issue de sa Passion, « Maintenant j’ai compris, maintenant je peux mourir ». Et nous, nous pouvons méditer sur ce Verbe entraperçu, cette origine des langues qui s’est ouverte timidement comme la dernière rose du buisson.

Malcolm Lowry (1909-1957) : Pas de route calme / No still path

Hélas, aucune route calme dans mon âme,
– Je suis mauvais –, aucune dans mes souvenirs ;
Aucune que ne tienne ou la goule ou le diable,
Où mes amours touchent des ailes et soupirent,
L’empruntant pour entrer en silence où le rêve
A sa place embrasée de fruits d’or, de clarté
Qui nimbe le visage irradié sans trêve
De l’amour – l’amour-même – et troue l’obscurité.

Il n’y a pas de route, aucune route, non
Sauf celle peut-être où va l’abstraction,
Où monte le précepte, où la métaphysique
S’écroule, où, délaissés, les principes claudiquent.
Aucune route, non, mais comme un fleuve en crue
Où se noyant, traînées, des formes gesticulent.


Alas, there is no still path in my soul,
I being evil, none of memory;
No path, untenanted by fiend or ghoul,
Where those I have loved best touch wings and sigh,
And passing enter silently the place
Of dream, illumined by bright fruit, and light,
That circles from the always brightest face
Of love itself, and dissipates the night.

There is no path, there is no path at all,
Unless perhaps where abstract things have gone
And precepts rise and metaphysics fall,
And principles abandoned stumble on.
No path, but as it were a river in spate
Where drowning forms, downswept, gesticulate.

(in Selected Poems of Malcolm Lowry, City Lights Books, San Francisco, 1962)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Nelly Sachs (1891-1970) : Dos tourné je t’attends / Abgewandt warte ich auf dich

Dos tourné
je t’attends
bien loin des vivants tu séjournes
ou près d’eux.

Dos tourné
je t’attends
car point n’ont les libérés
par le nœud de mélancolie
à se voir retenus
ni couronnés
de la couronne en poussière d’étoile –

l’amour est une plante de sable
qui dans le feu sert
et n’est pas dévorée –

Dos tourné
je t’attends –

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Abgewandt
warte ich auf dich
weit fort von den Lebenden weilst du
oder nahe.

Abgewandt
warte ich auf dich
denn nicht dürfen Freigelassene
mit Schlingen der Sehnsucht
eingefangen werden
noch gekrönt
mit der Krone aus Planetenstaub –

die Liebe ist eine Sandpflanze
die im Feuer dient
und nicht verzehrt wird –

Abgewandt
wartet sie auf dich –

(in Flucht und Verwandlung, 1958)

Gabriela Mistral (1889-1957) : L’Amour qui se tait / El amor que calla

Si je te haïssais, j’exprimerais ma haine
en parlant, péremptoire et pleine d’assurance ;
oui, mais je t’aime et mon amour n’a confiance
aucune en la si obscure parole humaine.

Tu le désirerais criant et qui fulmine,
mais s’élevant de si profond il a rompu
le cours de son torrent qui brûle, et disparu,
avant d’aller en gorge et d’aller en poitrine.

Je suis de même qu’un étang près du débord
et je te parais être un inerte jet d’eau.
La raison ? Ma douleur incapable de mots,
bien plus atroce que la marche vers la mort !

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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Si yo te odiara, mi odio te daría
en las palabras, rotundo y seguro;
pero te amo y mi amor no se confía
a este hablar de los hombres, tan oscuro.

Tú lo quisieras vuelto en alarido,
y viene de tan hondo que ha deshecho
su quemante raudal, desfallecido,
antes de la garganta, antes del pecho.

Estoy lo mismo que estanque colmado
y te parezco un surtidor inerte.
¡Todo por mi callar atribulado
que es más atroz que el entrar en la muerte!

(in Desolación [1922])

Perse (34-62 après JC) : contre ceux qui s’épilent (Satires, IV, 33-41)

[…] Mais tu lézardes, oint, t’ensoleillant le derme :
Un quidam près de toi, te coudoyant, d’un ferme
Crachat conspue les mœurs, et ceux qui leurs parties
Désherbent pour montrer au peuple un vit flétri.
Tu peignes à tes joues du poil bien parfumé :
Pourquoi à ton bas-ventre un charançon rasé ?
Cinq lutteurs auraient beau s’acharner sur tes herbes
Et tes fesses embues, à coups de pince acerbe :
Pas même une charrue n’y aurait de succès… […]

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

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At si unctus cesses, et figas in cute solem,
Est prope te ignotus, cubito qui tangat, et acre
Despuat in mores, penemque arcanaque lumbi
Runcantem, populo marcentes pandere vulvas.
Tu cum maxillis balanatum gausape pectas,
Inguinibus quare detonsus gurgulio exstat?
Quinque palæstritæ licet hæc plantaria vellant,
Elixasque nates labefactent forcipe adunca,
Non tamen ista felix ullo mansuescit aratro.