Luis Cernuda (1902-1963) : Rivages de l’amour / Orillas del amor

Comme une voile sur la mer
condense cette ardeur bleuâtre qui s’élève
jusqu’aux étoiles à venir,
faite échelle de flots
par où des pieds divins descendent dans l’abîme,
ainsi ta forme-même
ange, démon, rêve du rêve d’un amour
condense en moi l’ardeur qui jadis élevait
jusques aux nuages ses flots mélancoliques.

Éprouvant encor les forces de cette ardeur,
moi, le très amoureux,
sur les rivages de l’amour,
invisible à toute lumière
définitivement mort ou vivant,
je contemple ses flots et voudrais ne noyer,
éperdu du désir
de descendre, tels ces anges par l’échelle d’écume,
jusques au fond du même amour que nul homme n’a vu.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Como una vela sobre el mar
resume ese azulado afán que se levanta
hasta las estrellas futuras,
hecho escala de olas
por donde pies divinos descienden al abismo,
también tu forma misma,
ángel, demonio, sueño de un amor soñado,
resume en mí un afán que en otro tiempo levantaba
hasta las nubes sus olas melancólicas.

Sintiendo todavía los pulsos de ese afán,
yo, el más enamorado,
en las orillas del amor,
sin que una luz me vea
definitivamente muerto o vivo,
contemplo sus olas y quisiera anegarme,
deseando perdidamente
descender, como los ángeles aquellos por la escala de espuma,
hasta el fondo del mismo amor que ningún hombre ha visto.

(in Donde habite el olvido, 1931)

Ricardo Paseyro, 1925-2009 : La mort / La Muerte

En cet instant précis que la belle saison
revient et vêt le temps d’une lueur d’oubli,
ah, si jamais la mort s’avançait pas à pas
voilée d’un masque dans l’illusion de l’air !
Si délaissant les créatures étourdies
elle tournait avec lenteur vers moi ses yeux
adoucis par la grâce et profondément vides,
avec elle j’irais m’avançant pas à pas,
de tout mon être, évanoui dans les splendeurs,
comme celui qui se libère d’un trop plein.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

En este instante en que la primavera
vuelve y viste de luz de olvido el tiempo,
¡si llegara la muerte paso a paso
enmascarada en la ilusión del aire!
Si desde las criaturas distraídas
tornase lentamente a mí los ojos
suaves de gracia y hondos de vacío,
yo me fuera con ella paso a paso,
total, desvanecido en esplendores,
como quien se deshace de tan pleno.

(in Mortal amor de la batalla,1965)

Catulle, Poèmes, V : Vivons, ma Lesbie, vivons et aimons / Vivamus mea Lesbia, atque amemus

Le texte en latin, avec scansion (hendécasyllabe) :

Vivons, ma Lesbie, vivons et aimons :
Et quelque sourcil qu’un grave barbon
Fronce devant nous, battons-en nous l’œil !
Tout soleil renaît au nocturne deuil :
Mais quand ont péri nos lumières brèves
Il nous faut dormir la grand-nuit sans trêve.

Je veux de baisers des mille et des cents,
Puis encore mille et encore cent
Puis mille de suite et puis encor cent.
Alors ces baisers, ces mille et ces mille,
Brouillons-en le tout, perdons-en le fil :
Un méchant pourrait un sort nous jeter
S’il savait le tout de tous nos baisers.


Vivamus mea Lesbia, atque amemus,
rumoresque senum severiorum
omnes unius aestimemus assis!
soles occidere et redire possunt:
nobis cum semel occidit brevis lux,
nox est perpetua una dormienda.
da mi basia mille, deinde centum,
dein mille altera, dein secunda centum,
deinde usque altera mille, deinde centum.
dein, cum milia multa fecerimus,
conturbabimus illa, ne sciamus,
aut ne quis malus invidere possit,
cum tantum sciat esse basiorum.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Horace : Le Printemps (Solvitur acris hiems, in Odes, I,4)

Dénoué, l’âpre hiver : printemps, brise, à nouveau,
___Bateaux à sec affloués au palan,
Hors l’étable, bétail ! croquant, loin du fourneau !
___Les prés ne sont plus niellés de blanc.

Déjà Vénus mène ses chœurs ; lune au zénith,
___Unies aux Nymphes, les Grâces jocondes
Alternent leurs brisés ; Vulcain – ce feu ! – visite
___Le Cyclope en ses fonderies profondes.

C’est le temps, crâne pur, de te sacrer de feuilles
___Ou des fleurs semées parmi le dégel.
C’est le temps d’immoler au Faune dans les breuils –
___Suivant ses penchants – chevrette ou agnelle.

La pâle mort d’un même pied détruit manoirs
___Et taudis ; bienheureux Sextius, va :
La vie si brève nous dénie tout long espoir.
___Déjà la nuit te presse, et l’au-delà ;

Voici où gîte la Faucheuse : à l’arrivée,
___Finis banquets, vins bus à l’aveuglette,
Le tendre Lycidan : fini, pour l’heure aimé
___Des jouvenceaux – et bientôt des grisettes.


Solvitur acris hiems grata vice veris et Favoni
___trahuntque siccas machinae carinas
ac neque iam stabulis gaudet pecus aut arator igni
___nec prata canis albicant pruinis.

Jam Cytherea choros ducit Venus imminente luna
___junctaeque Nymphis Gratiae decentes
alterno terram quatiunt pede, dum gravis Cyclopum
___Volcanus ardens visit officinas.

Nunc decet aut viridi nitidum caput impedire myrto
___aut flore, terrae quem ferunt solutae,
nunc et in umbrosis Fauno decet immolare lucis,
___seu poscat agna sive malit haedo.

Pallida Mors aequo pulsat pede pauperum tabernas
___regumque turris. O beate Sexti,
vitae summa brevis spem nos vetat inchoare longam;
___Jam te premet nox fabulaeque Manes_________

Et domus exilis Plutonia; quo simul mearis,
___nec regna vini sortiere talis
nec tenerum Lycidan mirabere, quo calet juventus
___nunc omnis et mox virgines tepebunt.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres odes d'Horace sur ce blog :

Federico García Lorca : Sonnet (Largo espectro de plata conmovida)

Spectre considérable agité d’argenture
la brise de la nuit venue dans un soupir
d’une main grise ouvrit mon ancienne blessure
et puis s’en fut ; m’allait emplissant le désir.

Meurtrissure d’amour qui me donnera vie
sang jamais épuisé, source de clarté pure.
Fissure où Philomène amuïe de tout cri
aura forêt, douleur et câlines ramures.

Quelle douce rumeur s’empare de ma tête !
Je me tiendrai tout près de cette fleur discrète
où d’âme dépourvue ta vénusté louvoie.

Et l’eau des rus errants se teindra de doré
tandis que coulera mon sang dans les sous-bois
empreints d’odeurs et de mouillure de l’orée.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Largo espectro de plata conmovida
el viento de la noche suspirando
abrió con mano gris mi vieja herida
y se alejó; yo estaba deseando.

Llaga de amor que me dará la vida
perpetua sangre y pura luz brotando.
Grieta en que Filomena enmudecida
tendrá bosque, dolor y nido blando.

¡Ay qué dulce rumor en mi cabeza!
Me tenderé junto a la flor sencilla
donde flota sin alma tu belleza.

Y el agua errante se pondrá amarilla,
mientras corre mi sangre en la maleza
olorosa y mojada de la orilla.

(in Canciones [1921-1924])

Un très beau retour de lecture (sur Facebook) d’Avènement des ponts par Claire Laloyaux.

Le recueil de Lionel-Edouard Martin saute d’un espace à l’autre en tentant de se faire rejoindre les ponts que le parcours professionnel et affectif (le poète insiste sur l’adjectif) de LEM lui a fait franchir entre les terres d’Europe et des Antilles, et entre les langues. Car plus que sédimentées, les langues qui se côtoient dans ses poèmes sont cimentées par un même désir de « Tout-Monde », expression empruntée à Edouard Glissant, auquel LEM rend hommage dans un texte presque manifeste, mais enrichie peut-être d’une dimension plus poétique et rythmique que réellement politique insufflée par le poète.

Les textes oscillent ainsi entre deux tonalités, deux tensions, dont l’une paraîtra au lecteur moins attentif plus évidente, plus insistante, et appellera une lecture plus automnale. La présence des morts, dès le poème in-augural d’après un tableau d’Otto Dix, parcourt l’ensemble du recueil à tel point que les morts parcourent autant la page que les mots en une paronomase certes attendue mais pleinement justifiée ici par LEM. Ce « quelque chose noir », ces morts qui remontent de leur tombeau et sortent de l’oubli, fait d’Avènement des ponts une étrange « hanthologie », recollection et remembrance des morts, dans toute la polysémie de ces quasi synonymes – car les morts se reforment aussi en arbres tortueux et squelettiques, à l’image du vieux beau mythe de Philémon et Baucis, changés en arbres à leur mort pour continuer de veiller sur leur temple et de préserver leur nom.

Il y a dans ce recueil comme un transvasement des morts, ceux du Poitou natal, les humbles travailleurs, ceux des Antilles, les oubliés des francophones de la Métropole, ceux de la lointaine Antiquité, figée dans un marbre devenu intraduisible pour les vivants car trop enferrée dans une langue et une culture devenues pesamment classiques. Les morts nous disent leur souvenir et leur tâches laborieuses, tel ce laboureur devenu faucheur – forcément –, dans l’entre-deux d’une langue qui, façonnée de mille autres, bâtit un pont, en bâtit des dizaines d’autres entre ces îles-poèmes, devenus îles-morts dans tel long poème.

Car les poèmes sont évidemment des tombeaux, et la sédimentation de l’élément terrestre, si prégnant dans la fange des mots transformés en terreau et argile, se mélange à l’élément aqueux (l’eau saumâtre, l’océan, la pluie), peut-être plus insistant à mesure que s’affirme le désir de lier les terres de voyages au souvenir des morts, ranimés dans la langue. Un poème de Pierre Jean Jouve placé en épigraphe ne disait pas, du reste, autre chose : « Les morts ne se séparent pas de notre sphère / […] ils veillent / A la rencontre de nous-même et du divers / Qui est le Même. »

Si Anaïs ou les Gravières disait la mort moderne, banale, poitevine, d’une jeune fille et la disparition d’une jeune femme aimée, Avènement des ponts rassemble tous les morts en un recueil qui tient moins du chant choral, comme l’initiait en partie le journaliste esseulé du roman, que d’une épopée des hommes de peu, des hommes de rien, des oubliés d’une histoire qui n’a retenu que les victorieux et un ordre factice. LEM, sans verser toutefois dans l’idéologique, redit de sa langue heurtée les vieilles traditions et les vieux mythes étouffés par la force apollinienne. C’est qu’il croit davantage aux rituels dionysiaques, au « Grand Tout » (Pan) et à leurs éloignés parents retrouvés dans les Antilles, à Haïti en particulier (le vaudou), qu’aux religions et langues policées dont fait partie le français, « tout bien léché qu’il puisse sembler aujourd’hui », qui n’a plus le souvenir de la richesse de la francophonie, qu’est venu chercher par-delà les mers le poète.

A la langue d’écriture maîtrisée de bout en bout, enrichie de botanique et d’un vocabulaire agraire qu’on croirait tout droit sorti des traités latins (Caton l’Ancien, Varron et bien sûr Virgile), aujourd’hui tout juste bons à introduire l’exercice de la version, s’ajoute une Babel des langues, et même un babil, si l’on songe à la sublime Enfance d’Horace. Que la langue devienne la possibilité de redonner à cette danse des morts un nom et une histoire, parfois griffonnés sur la « voix de pierre », c’est une évidence une fois qu’est saisie la dimension regénératrice de la langue – c’est là la deuxième tonalité qui contredit le macabre.

Mais une deuxième strate complète cette revivescence des morts enfouis dans la bourbe, sous la pluie, dans les mémoires trouées : celle d’une écriture hantée par des langues ou des idiomes jugés mineurs, illégitimes. Ce sont ces langues mortes, intraduisibles car résistant aux philologues, telles l’étrusque, se dérobant au sens mais fascinantes de par cette résistance même ; ce sont celles réputées vulgaires car trop peu nobles, trop peu seyantes à un futur poète, Horace, mais qu’il entend pourtant de la bouche de sa nourrice, osque ou latin rural, et plus tard créole dans un autre espace-temps ; c’est aussi ce babil de l’enfance, parler d’un poète en devenir qui ne puisera pas que dans ses échecs amoureux pour écrire ses Odes.

Ainsi se comprend la réécriture de la célèbre invocation à la rose de Mallarmé dans le poème qui donne son nom au recueil : « Car tel est le langage qu’il compose le monde en gravitations. Que je dise rose, et la rose hale les vents dociles, le sable oublie les heures pour nouer dans la pierre en bourgeons de gypse : parce que je dis rose, et que rose est éclos sur le jour, qu’il aimante dans sa sphère le réel mobile et l’harmonie en mouvements d’insectes, ayant souci de ruche. » Non plus rose « l’absente de tous bouquets » mais rose réinscrite dans le « rude univers » et rendant aux morts et au feuilleté des langues toute leur présence.

Federico García Lorca : Je prononce ton nom / Yo pronuncio tu nombre

Je prononce ton nom
Pendant les nuits obscures,
Lorsque les astres viennent
S’abreuver à la lune
Et que dorment les branches
Des frondaisons cachées.
Et je me sens miné
D’amour et de musique.
Folle montre qui chante
De vieilles heures mortes  !

Je prononce ton nom
Dans cette nuit obscure
Et ton nom me paraît
Plus lointain que jamais.
Plus lointain que toutes les étoiles
Et plus dolent que la pluie docile.

T’aimerai-je comme hier
De nouveau ? Quelle faute
Mon cœur a-t-il commise ?
Si se lève la brume,
Quel autre amour m’attend ?
Sera-t-il calme et pur ?
Que ne peuvent mes doigts
Ah ! effeuiller la lune !

(Grenade, 10 novembre 1919)

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Yo pronuncio tu nombre
En las noches oscuras
Cuando vienen los astros
A beber en la luna
Y duermen los ramajes
De las frondas ocultas.
Y yo me siento hueco
De pasión y de música.
Loco reloj que canta
Muertas horas antiguas.

Yo pronuncio tu nombre,
En esta noche oscura,
Y tu nombre me suena
Más lejano que nunca.
Más lejano que todas las estrellas
Y más doliente que la mansa lluvia.

¿Te querré como entonces
Alguna vez? ¿Qué culpa
Tiene mi corazón?
Si la niebla se esfuma
¿Qué otra pasión me espera?
¿Será tranquila y pura?
¡¡Si mis dedos pudieran
Deshojar a la luna!!

(Granada, 10 de noviembre de 1919)

Douglas Dunn (1942) : Musique de loch / Loch music

J’écoute un enregistrement de Bach
Se faire l’écho des rythmes d’un loch.
À travers brune et libellules qui se mêlent
Se pose une musique sur mes prunelles
Jusqu’à me faire entendre la vie des bruyères,
Les pierres enfouies, les ombreux conifères,
Et ce que j’entends, c’est ce que je vois,
La divinité d’un soir estival.
Je ne suis plus ce soir administré
Mais je sens ma vie comme transportée
Par-delà le royaume où je suis à demeure
Vers des extrémités qui me sont personnelles,
Tandis qu’à mon poignet, mon pouls surexcité
Énumère le sang de qui m’est étranger.
Les arbres embrumés, mouvants, clament le sens
De la vue dégagée de toute intelligence ;
L’intellect de l’eau me fait l’exposé
D’une physique et riche vérité.
Je ne nourris rien avec les étoiles,
Ni les minéraux, tandis que j’étale
Un éparpillement de lavis tremblotants
Aussi légers que cendre contre vent.

***

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

I listen as recorded Bach
Restates the rhythms of a loch.
Through blends of dusk and dragonflies
A music settles on my eyes
Until I hear the living moors,
Sunk stones and shadowed conifers,
And what I hear is what I see,
A summer night’s divinity.
And I am not administered
Tonight, but feel my life transferred
Beyond the realm of where I am
Into a personal extreme,
As on my wrist, my eager pulse
Counts out the blood of someone else.
Mist-moving trees proclaim a sense
Of sight without intelligence;
The intellects of water teach
A truth that’s physical and rich.
I nourish nothing with the stars,
With minerals, as I disperse,
A scattering of quavered wash
As light against the wind as ash.

(in New Selected Poems 1964-2000 [Faber, 2003])

Aturrus

Ce texte est paru
dans le centième numéro
(Lumières du Sud-Ouest)
de la revue bordelaise Le Festin.

Ma belle-mère venait de mourir. Deuil épais dans la villa posée à fleur de Pau, banlieue rupine, en marge des premiers maïs murmurant verts vers les Pyrénées. Gilles, mon beau-père, ce matin-là (juillet, jour de semaine) : on pourrait monter jusqu’au Pic du Midi se changer les idées, puisqu’il fait beau, beth ceu de Pau ; et fredonne un peu triste : et la chanson, je ne la connaissais pas,
Beth ceu de Pau
Quan te tournereï bede
ah mais c’est Marcel Amont qui chantait ça dans les années soixante ; Amont, d’ailleurs, c’est une incitation à la montagne, et on trouvera en haut de quoi nous sustenter, avaler quelque chose, le restaurant est ouvert tous les jours en saison.

D’abord, la route est assez plate, puis elle relève la tête, observant le ciel – ainsi font les vaches quand le temps tourne à l’aigre, dressant avec angoisse le mufle vers les nuages et beuglant ; mais une route quand même gaie, sous le bon frêle soleil, et qui délivre à perte de vue les vert et bleu, comme une mer frisant loin devant, dégagée, sans écume.

Après Tarbes s’entame la côte longeant l’Adour ; et ces noms de cours d’eau, fait Gilles, sont vieux comme le monde, même les Romains n’ont pas pu les changer : ça crée la géographie millefeuilles, faite de lieux superposés, parce qu’Adour, ça vient d’un très ancien aturrus, qui donne en France Eure, Orne, Ourcq, en Espagne Tarazona, Tossa de Mar, etc. Comme quoi, le Béarn, hein, ça condense espace et temps, et rouler contre ce bout de gave c’est amonter les millénaires et les lignées de ces bouches mâchouillant ce vieux mot d’aturrus qu’on mastique ailleurs aussi, et qui donne alors d’autres termes ; et si on les pose, tous ces mots, sur aturrus comme des petits enfants sur le ventre de leur mère, ça représente une flopée de plaines, collines, montagnes, de rivières et de fleuves, de villes et de villages, tout ça sur le pic. On ne se figure pas : mais là nous allons dans un paysage en quatre dimensions (si on ajoute aux trois le temps), et c’est comme si on remontait aux sources du langage, vers aturrus – à cause que iturri, en basque, ça veut dire source, justement, et qu’on se trouve, au Pic du Midi, presqu’aux sources de l’Adour.

Plus haut le ciel n’est plus bleu mais gris, pris dans une brume qui va s’épaississant ; rien d’uniforme, toutefois, des bancs, plutôt, qu’on traverse et qui s’estompent, et on est dans le bleu, puis on est dans le gris, et la roche, en ce pays minéral, est grise aussi, qui affleure parmi les prairies d’alpage où paissent brebis, rares bovins. En voiture, on ne peut aller plus avant, parking, donc, et voici que nous foulons, seuls, un chemin de terre ; pas d’autres marcheurs – que, solitaires, nous.

Dans la brume, d’abord on n’a rien perçu, juste une odeur sucrée nous titillait les narines, d’abord vague, puis plus nette à mesure, et on se dit peut-être une de ces plantes avec lesquelles on élabore les liqueurs, Izarra verte ou jaune tant c’est à la fois doux et fort ? Puis sortant du brouillard – d’un coup : grand bleu sur le vert d’un vaste pré muré bas, poneys pâturant la bruyère : et cet essaim gigantesque et barbare d’oiseaux larges, là-bas, rugueux, aigus – vautours lents, clapant dans l’air comme drapeaux à la bise, charognant un poulain mort : on voyait sa carcasse dans l’herbe et de là levait l’odeur animée de guêpes et de frelons.

Médusés, face au ballet funèbre, fascinés par ce festin brouillon d’ailes, de becs et de chairs noires ; et j’ai murmuré quelque chose d’emphatique, genre « La voici, la source de tout langage » – et ça n’avait guère de sens, l’Adour prenant bien plus à l’est dans la montagne. « On ne sort finalement pas de la mort, qu’on soit en bas, qu’on soit en haut ; même, quand on monte, c’est un peu plus atroce. Beth ceu de Pau ? On dit « bleu », « vert », on devrait dire « noir », plutôt. Midi trompeur, là : nuit, minuit, sans lune. »

—  On a dû, les mots, les inventer pour ça : pour contrer les vautours ; d’ailleurs iturri, aturrus, Adour, vautour, c’est un même bruit, non ?…

Plus envie de cime : nous avons rebroussé chemin, avalant gravement vers la plaine. Le temps s’était couvert, il a plu sur Tarbes, il a plu sur Pau, la lourde pluie rapace ; et les maïs frémirent noirs tout au long du retour.

© Lionel-Edouard Martin 2009