Catulle (84-54 av. J.-C.) : Chaudasse de cambuse ! (poème 37)

Castor et Pollux portant le pileus


Chaudasse de cambuse ! ‒ Et vous, les cambusiers
‒ C’est la neuvième après « Aux frères à bonnets » ‒,
Vous croyez-vous donc seuls à avoir une pine,
Et seuls autorisés à fourrer de belettes 
Tout ce qu’on peut trouver ‒ les autres, c’est des boucs ?
Ou croyez-vous qu’assis les uns contre les autres,
À cent, deux cents couillons, je n’aurais pas le cran
D’entuber coup sur coup vos deux cents culs-de-plomb ?
Croyez, mais croyez donc ! ‒ Je vais vendre la mèche,
Charbonner le devant de toute la cambuse :
Car ma belette à moi, qui a fui mes serrages,
« Plus aimée que jamais nulle autre ne sera »*,
Et pour qui j’ai mené de si rudes batailles,
Y crèche. « Bonnes gens », vous êtes, et « heureux »,
« Tous vous l’aimez » : de fait, vous n’êtes qu’une bande
D’infâmes bons à rien, de coureurs de ruelles.
‒ Et toi surtout, seul fils, au milieu des tignasses,
De la Celtibérie qui abonde en lapins,
Egnatius, « bel homme » à la barbe touffue,
Et aux dents récurées à l’urine ibérique.

* Citation, de forme légèrement différente, d’un autre poème (8, vers 5) de Catulle. 

Salax taberna uosque contubernales,
a pilleatis nona fratribus pila,
solis putatis esse mentulas uobis,
solis licere, quidquid est puellarum,
confutuere et putare ceteros hircos?
an, continenter quod sedetis insulsi
centum an ducenti, non putatis ausurum
me una ducentos irrumare sessores?
atqui putate: namque totius uobis
frontem tabernae scipionibus scribam.
puella nam mi, quae meo sinu fugit,
amata tantum quantum amabitur nulla,
pro qua mihi sunt magna bella pugnata,
consedit istic. hanc boni beatique
omnes amatis, et quidem, quod indignum est,
omnes pusilli et semitarii moechi;
tu praeter omnes une de capillatis,
cuniculosae Celtiberiae fili,
Egnati. opaca quem bonum facit barba
et dens Hibera defricatus urina.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : La question du dentifrice (poème 39)

Mannekenpis


Parce qu’Egnatius a les dents blanches,
Il rit à tout propos. Quelque orateur
Veut-il au tribunal faire pleurer ?
Il rit ; en deuil, au bûcher d’un bon fils
Unique, et qui laisse une mère en pleurs,
Il rit. Sur tous sujets et en tout lieu,
Et quoi qu’il fasse : il rit ‒ c’est à coup sûr
Un maniaque inélégant, un rustre.
Mon bon Egnatius, je vais te dire :
Fusses-tu de Sabine ou de Tibur,
Gras Ombrien ou bien obèse Étrusque,
Lanuvien hâlé et de bons crocs,
Ou Transpadan (pour ajouter les miens),
Ou de tout peuple à dentifrice propre,
Je proscrirais qu’à tout propos tu ries
‒ Le rire bête, il n’est rien de plus bête.
Mais tu es Celtibère : en tes contrées
Ce que l’on pisse, on s’en frotte au matin
Les dents ‒ c’est la coutume ‒ et les gencives ;
Donc, si tes dents brillent autant, c’est dire
Si tu t’es fait de sacrés gargarismes !


Egnatius, quod candidos habet dentes,
renidet usque quaque. si ad rei uentum est
subsellium, cum orator excitat fletum,
renidet ille; si ad pii rogum fili
lugetur, orba cum flet unicum mater,
renidet ille. quidquid est, ubicumque est,
quodcumque agit, renidet: hunc habet morbum,
neque elegantem, ut arbitror, neque urbanum.
quare monendum est te mihi, bone Egnati.
si urbanus esses aut Sabinus aut Tiburs
aut pinguis Vmber aut obesus Etruscus
aut Lanuuinus ater atque dentatus
aut Transpadanus, ut meos quoque attingam,
aut quilubet, qui puriter lauit dentes,
tamen renidere usque quaque te nollem:
nam risu inepto res ineptior nulla est.
nunc Celtiber es: Celtiberia in terra,
quod quisque minxit, hoc sibi solet mane
dentem atque russam defricare gingiuam,
ut quo iste uester expolitior dens est,
hoc te amplius bibisse praedicet loti.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : La jeune fille et la pomme (poème 65)

Jeune fille pleurant la mort de son-oiseau(Greuze,1759)


Une douleur sans fin m’accable, et les tourments
Me tiennent, Hortalus, loin des savantes vierges,
Mon âme est impuissante à donner les doux fruits
Des Muses, tant les maux sont grands qui la remuent.

Il y a peu, mon frère a trempé ses pieds pâles
Dans le courant des eaux profondes du Léthé :
Sur les bords de Rhété, les parages de Troie,
L’arrachant à nos yeux, ont consumé ses forces.

Je parlerai, sans plus, frère, jamais t’entendre,
Ni plus jamais te voir, toi que j’aime plus fort
Que la vie ? ‒ Sois-en sûr, je t’aimerai sans fin,
Chantant sans fin ta mort en des vers affligés,
Comme ceux que Procné chantait sous l’ombre dense
Des bois, pleurant le sort et le meurtre d’Itys.

Malgré ces crève-cœurs, Hortalus, je t’envoie
Ces vers où j’ai suivi l’héritier de Battus.
‒ Ne crois pas que tes mots, vainement confiés
À l’errance des vents, me soient sortis du cœur
Comme la pomme*, don furtif d’un amoureux
S’échappe du giron de la chaste fillette
Qui ne sait plus l’avoir, pauvrette, dans sa robe,
Et qui, maman venant, se lève ‒ le fruit tombe
Et cascade, emporté, rapide, vers le sol :
Le rouge de la faute attriste son visage.

* C’était le présent que se faisaient traditionnellement les amoureux, qui lui donnaient le sens, très explicite, de notre actuel croquer la pomme.

Etsi me assiduo confectum cura dolore
sevocat a doctis, Ortale, virginibus,
nec potis est dulcis Musarum expromere fetus
mens animi, tantis fluctuat ipsa malis–
namque mei nuper Lethaeo in gurgite fratris
pallidulum manans alluit unda pedem,
Troia Rhoeteo quem subter litore tellus
ereptum nostris obterit ex oculis.
alloquar, audiero numquam tua <facta> loquentem
numquam ego te, vita frater amabilior,
aspiciam posthac? at certe semper amabo,
semper maesta tua carmina morte canam,
qualia sub densis ramorum concinit umbris
Daulias, absumpti fata gemens Ityli-
sed tamen in tantis maeroribus, Ortale, mitto
haec expressa tibi carmina Battiadae,
ne tua dicta vagis nequiquam credita ventis
effluxisse meo forte putes animo,
ut missum sponsi furtivo munere malum
procurrit casto virginis e gremio,
quod miserae oblitae molli sub veste locatum,
dum adventu matris prosilit, excutitur,
atque illud prono praeceps agitur decursu,
huic manat tristi conscius ore rubor.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Le printemps (poème 46)

Ruines de l'antique Ephèse


Voici le printemps, la douceur du temps*,
La fureur du ciel équinoxial
S’apaise ‒ clément souffle le Zéphyr.
Quittons la Phrygie, Catulle, et ses plaines,
Les champs plantureux de Nicée l’ardente,
Volons vers l’Asie aux villes célèbres !
J’ai le cœur piaffant d’envie de voyage,
De la force aux pieds, de la joie, du zèle !
Ô doux compagnons, à vous tous, adieu,
Ensemble partis loin de nos maisons,
Différents chemins nous y reconduisent.

* On notera que j’introduis ici, sans dériver du sens, les deux premiers vers du Petit Vin blanc. Suis-je facétieux !

Jam ver egelidos refert tepores,
jam caeli furor aequinoctialis
jucundis Zephyri silescit aureis.
linquantur Phrygii, Catulle, campi
Nicaeaeque ager uber aestuosae:
ad claras Asiae volemus urbes.
jam mens praetrepidans avet vagari,
jam laeti studio pedes vigescunt.
o dulces comitum valete coetus,
longe quos simul a domo profectos
diversae varie viae reportant.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Devant Lesbie (poème 51)

Sappho lisant 3 (Grèce, vers 450 av. J.-C.)

Ce poème, un des plus connus de Catulle, latinise, sur les plans du sens et du rythme, une ode de Sappho (Catulle adapte au latin la strophe sapphique – cet enregistrement tente d’en restituer le rythme :

comme le fera aussi Horace quelques décennies plus tard). Il en existe, en français, un grand nombre de traductions, fondées sur différents principes : j’essaie dans la mienne, sans suivre le schéma rythmique du latin (11 11 11 5), auquel je préfère le plus classique 8 8 8 6, d’instaurer une harmonie fondée, sans rimer pour autant, sur le retour régulier de sonorités.
Signalons que la dernière strophe pose, on le sait depuis longtemps, un problème de continuité avec celles qui précèdent (il se peut qu’elle appartienne à un autre ensemble, aujourd’hui perdu), et qu’entre cette dernière strophe et l’avant dernière, s’en intercalait une autre, que nous n’avons plus, que divers auteurs se sont, avec plus ou moins de talent, ingéniés à reconstituer (cf. Fr. Noël, Traduction complète des poésies de Catulle, tome II, Paris, 1805, p. 257 et sq.)

Il est pour moi l’égal des dieux,
Il est, si j’ose, plus qu’un dieu,

Celui qui peut, t’envisageant,
__Te regarder, t’entendre

Doucement rire ‒ quand, pauvret,
Moi je défaille : car à peine
Lesbie, te vois-je, rien de voix
__Ne me demeure en bouche,

Ma langue est lourde, un feu subtil
En moi s’écoule, mes oreilles
Bourdonnent leur bourdon, mes yeux
__Se couvrent de nuit double.

Le bon temps, gare à lui, Catulle !
Par bon temps, tu bondis, exultes :
Le bon temps perdit rois, jadis,
__Et villes florissantes.


Ille mi par esse deo videtur,
ille, si fas est, superare divos,
qui sedens adversus identidem te
____spectat et audit

dulce ridentem, misero quod omnis
eripit sensus mihi: nam simul te,
Lesbia, aspexi, nihil est super mi
____vocis in ore

lingua sed torpet, tenuis sub artus
flamma demanat, sonitu suopte
tintinant aures gemina teguntur
____lumina nocte.

otium, Catulle, tibi molestum est:
otio exsultas nimiumque gestis:
otium et reges prius et beatas
____perdidit urbes.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Il s’agit bien d’une pipe (poème 80)

La trahison des images (Magritte, 1929)


Dirais-je, Gellius, pourquoi tes lèvres roses
Montrent plus de blancheur que la neige d’hiver,
Quand tu sors le matin de chez toi, quand tu t’ôtes
Aux douceurs de la sieste, à deux heures, l’été ?
Je ne sais si c’est vrai : tu te goinfres, dit-on,
De la forte raideur à mi-ventre d’un homme ?
Que oui ! Victor, le pauvre, au cul rompu, le prouve,
Et le p’tit-lait pompé qui te souille la bouche.


Quid dicam, Gelli, quare rosea ista labella
hiberna fiant candidiora niue,
mane domo cum exis et cum te octava quiete
e molli longo suscitat hora die?
nescio quid certe est: an vere fama susurrat
grandia te medii tenta vorare viri?
sic certe est: clamant Victoris rupta miselli
ilia, et emulso labra notata sero.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Rufus, tu pues (poème 69)

Qui est Catulle ?


Ne cherche pas, Rufus, pourquoi pas une femme
N’accepte de t’ouvrir le tendre de ses cuisses,
Rien ne la remuant, ni vêtement de luxe,
Ni gré d’un diamant parfaitement limpide.
Il court à ton encontre un méchant bruit, qui veut
Qu’au creux de ton aisselle habite, atroce, un bouc,
De toutes craint. Comprends : c’est vraiment une sale
Bête, et nulle beauté n’irait coucher avec.
Donc : mets la peste à mort, qui leur meurtrit le nez,
Ou cesse de chercher pourquoi toutes te fuient.


Noli admirari, quare tibi femina nulla,
Rufe, velit tenerum supposuisse femur,
non si illam rarae labefactes munere vestis
aut perluciduli deliciis lapidis.
laedit te quaedam mala fabula, qua tibi fertur
valle sub alarum trux habitare caper.
hunc metuunt omnes, neque mirum: nam mala valde est
bestia, nec quicum bella puella cubet.
quare aut crudelem nasorum interfice pestem,
aut admirari desine cur fugiunt.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Sur la tombe de son frère (poème 101)

cariatidesamphipolis


Faisant route à travers maints pays, maintes mers,
Je touche au lieu, mon frère, où sont tes pauvres mânes
Pour te faire l’offrande ultime due aux morts,
Et haranguer en vain une cendre muette,
Puisque la destinée m’a ravi ta présence,
Me l’a, mon pauvre frère, indûment enlevée !
Ce que de triste offrande à tes mânes j’apporte
Selon le rituel antique de nos pères,
Accepte-le, mouillé de maints pleurs fraternels,
Et pour l’éternité : adieu, mon frère, adieu.


Multas per gentes et multa per aequora vectus
advenio has miseras, frater, ad inferias,
ut te postremo donarem munere mortis
et mutam nequiquam alloquerer cinerem.
quandoquidem fortuna mihi tete abstulit ipsum.
heu miser indigne frater adempte mihi,
nunc tamen interea haec, prisco quae more parentum
tradita sunt tristi munere ad inferias,
accipe fraterno multum manantia fletu,
atque in perpetuum, frater, ave atque vale.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.