Samuel Coleridge ( 1772-1834) : The rime of the ancient Mariner / La complainte du vieux marin (2ème partie)

Lever de soleil avec monstres marins (Turner, vers 1845)


Le soleil pointait à tribord
___– De la mer il sortait ;
Rentrait, toujours voilé de brume,
___À bâbord dans la mer.

The sun now rose upon the right:
___Out of the sea came he.
Still hid in mist and on the left
___Went down into the sea.

Bon vent du sud toujours en poupe,
___Pas d’oiseau doux pour suivre,
Qui pour manger, jouer, jamais
___Vînt au « hep ! » des marins.

And the good south wint still blew behind,
___But no sweet bird did follow,
Nor any day for food or play
___Came to the mariners’ hollo!

« J’avais agi comme un démon,
___Ce serait leur malheur »,
Pour eux, « J’avais tué l’oiseau
___Par qui soufflait  la brise, »
« Tuer l’oiseau, qu’ils disaient, monstre !
___Par qui soufflait la brise ! »

And I had done a hellish thing,
___And it would work ’em woe:
For all averred, I had killed the bird
___That made the breeze so blow.
Ah wretch! said they, the bird to slay,
___That made the breeze to blow!

Tête de Dieu point blême ou rouge
___Le beau soleil parut.
Pour eux, « J’avais tué l’oiseau
___Qui fit brouillard et brume »,
« Tuer l’oiseau : bien ! qu’ils disaient,
___Qui fait brouillard et brume. »

Nor dim nor red, like God’s own head,
___The glorious Sun uprist:
Then all averred, I had killed the bird
___That brought the fog and mist.
’Twas right, said they, such birds to slay,
___That bring the fog and mist.

Tranquille brise et blanche écume,
___Libre sillage en poupe :
Nous fûmes les premiers à fondre
___Sur cette mer muette.

The fair breeze blew, the white foam flew
___The furrow followed free;
We were the first that ever burst
___Into that silent sea.

Mais brise et voiles de fléchir,
___Et c’était triste, triste
Et nous ne parlions que pour rompre
__Le silence de mer.

Down dropt the breeze, the sails dropt down
___’Twas sad as sad could be;
And we did speak only to break
___The silence of the sea!

Ciel brûlant, de cuivre ; à midi
___Le soleil tout sanglant
Se tenait à l’aplomb du mât
___Pas plus gros que la lune.

All in hot and copper sky,
___The bloody Sun, at noon,
Right up above the mast did stand,
___No bigger than the Moon.

Jour après jour, jour après jour,
___Encalminés nous fûmes,
Pas plus mouvants qu’un bateau peint
___Sur un océan peint.

Day after day, day after day,
___We stuck, nor breath nor motion;
As idle as a painted ship
___Upon a painted ocean.

De l’eau, de l’eau, de l’eau partout,
___Les œuvres séchaient toutes,
De l’eau, de l’eau, de l’eau partout,
___Pas une goutte à boire.

Water, water, everywhere,
___And all the boards did shrick;
Water, water, everywhere,
___Nor any drop to drink.

Pourrissaient jusqu’aux profondeurs !
___‒ Christ, cela se peut-il ?
Des gluances glissaient, pattues,
___Sur la mer qui gluait.

The very deep did rot: O Christ!
___That ever this should be!
Yes, slimy things did crawl with legs
___Upon the slimy sea.

Autour, de nuit, branle en déroute,
___Dansaient les feux follets,
L’eau, comme une huile de sorcière,
___Brûlait verte, bleue, blanche.

About, about, in reel and rout
___The death-fires danced at night;
The water, like a witch’s oils,
___Burnt green, and blue, and white.

Certains, rêvant, surent l’Esprit
___Qui tant nous tourmentait,
Nous suivant par de fond neuf brasses
___Depuis brumes et neige.

And some in dreams assured were
___Of the spirit that plagued us so;
Nine fathom deep he had followed us
___from the land of mist and snow.

Nos langues, dévorées de soif,
___Séchaient à la racine ;
Nous ne pouvions parler, on nous
___Eût dits gavés de suie.

And every tongue, through utter drought,
___Was withered at the root;
We could not speak, no more than if
___We had been chocked with soot.

Que de mauvais regards, hélas !
___Me lançaient jeune et vieux !
Au cou me fut mis l’albatros
___En place de la croix.

Ah! well a day! what evil looks
___Had I from old and young!
Instead of the cross, tha Albatross
___About my neck was hung.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Samuel Coleridge ( 1772-1834) : The rime of the ancient Mariner / La complainte du vieux marin (1ère partie)

Tête d'un vieux marin (Arthur-Louis Soclet, 19e siècle)


C’est un marin, il est très vieux
___Il arrête un des trois.
« Barbu-long-gris, eh, l’œil-de-braise,
___Pourquoi m’arrêtes-tu ?

It is an ancient Mariner,
__And he stoppeth one of three.
‘By thy long grey beard and glittering eye,
__Now wherefore stopp’st thou me?

La porte du marié bée large,
___Je suis des parents proches,
Les gens sont là, la fête est prête,
___Entends ce gai tapage ! »

The Bridegroom’s doors are opened wide,
__And I am next of kin;
The guests are met, the feast is set:
__May’st hear the merry din.’

Il le retient de sa main maigre,
___Lui dit : « Fut un navire… »
« Ôte ta main, fou, Barbe-grise ! »
___‒ Sitôt rabat sa main.

He holds him with his skinny hand,
__’There was a ship,’ quoth he.
‘Hold off! unhand me, grey-beard loon!’
__Eftsoons his hand dropt he.

Le retient de son œil de braise ―
___Le noceux se tient coi,
Écoute ‒ enfant, il a trois ans,
___Le marin le captive.

He holds him with his glittering eye—
__The Wedding-Guest stood still,
And listens like a three years’ child:
__The Mariner hath his will.

Le noceux sis sur une pierre
___N’a de choix qu’écouter,
Lors le vieil homme continue,
___Le marin aux yeux vifs.

The Wedding-Guest sat on a stone:
__He cannot choose but hear;
And thus spake on that ancient man,
__The bright-eyed Mariner.

« Sous les vivats, quitté le port,
___Nous filâmes gaiement
Sous la chapelle, sous le tertre,
___Sous le haut du fanal.’

The ship was cheered, the harbour cleared,
__Merrily did we drop
Below the kirk, below the hill,
__Below the lighthouse top.

Le soleil sortait à bâbord,
___‒ De la mer, il sortait ! ‒
Il brillait vif, et à tribord
___Il plongeait dans la mer.

The Sun came up upon the left,
__Out of the sea came he!
And he shone bright, and on the right
__Went down into the sea.

Toujours plus haut, vint à midi
___Qu’il surplomba le mât. »
– Là, le noceux a quelque aigreur,
___Car sonne le basson.

Higher and higher every day,
__Till over the mast at noon—’
The Wedding-Guest here beat his breast,
__For he heard the loud bassoon.

La mariée entre dans la salle,
___Rouge comme une rose,
Hochant le chef vont devant elle
___Les gais ménétriers.

The bride hath paced into the hall,
__Red as a rose is she;
Nodding their heads before her goes
__The merry minstrelsy.

Le noceux, lui, a quelque aigreur,
___Mais ne peut qu’écouter,
Lors le vieil homme continue,
___Le marin aux yeux vifs.

The Wedding-Guest he beat his breast,
__Yet he cannot choose but hear;
And thus spake on that ancient man,
__The bright-eyed Mariner.

« La trombe alors souffla, qui fut
___Tyrannique et puissante :
Nous frappant d’ailes gigantesques,
___Nous drossant vers le sud.

And now the storm-blast came, and he
__Was tyrannous and strong:
He struck with his o’ertaking wings,
__And chased us south along.

Mâts à la bande et proue qui plonge
___– Comme fuyant cris, coups,
L’on marche sur l’ombre ennemie,
___Tête en avant, qu’on courbe –,
Le bateau court ; beugle la trombe
___Et nous pousse plein sud.

With sloping masts and dipping prow,
__As who pursued with yell and blow
Still treads the shadow of his foe,
__And forward bends his head,
The ship drove fast, loud roared the blast,
__And southward aye we fled.

Vinrent brouillard et neige ensemble,
___Le froid se fit terrible,
Des icebergs, hauts comme un mât,
___Flottaient vert émeraude.

And now there came both mist and snow,
__And it grew wondrous cold:
And ice, mast-high, came floating by,
__As green as emerald.

Entre ces blocs, des murs de neige
___Lançaient un lustre sombre ;
D’homme ou de bête, nulle forme,
___La glace était partout.

And through the drifts the snowy clifts
__Did send a dismal sheen:
Nor shapes of men nor beasts we ken—
__The ice was all between.

Glace de-ci, glace de-là,
___Glace tout à l’entour.
Craquant, grondant, beuglant, hurlant,
___‒ Ces bruits qu’entend qui pâme.

The ice was here, the ice was there,
__The ice was all around:
It cracked and growled, and roared and howled,
__Like noises in a swound!

Enfin passa un albatros
___‒ Perçant la brume il vint ‒
Comme une âme chrétienne, au nom
___De Dieu nous le hélâmes.

At length did cross an Albatross,
__Thorough the fog it came;
As if it had been a Christian soul,
__We hailed it in God’s name.

Il mangea d’inconnus mangers,
___Autour de nous vola.
– La glace brise en un tonnerre,
___Vite, à travers on barre.

It ate the food it ne’er had eat,
__And round and round it flew.
The ice did split with a thunder-fit;
__The helmsman steered us through!

Bon vent de sud nous pousse en poupe,
___Et l’albatros nous suit,
Tous les jours, pour manger, jouer,
___Vient au « hep ! » des marins.

And a good south wind sprung up behind;
__The Albatross did follow,
And every day, for food or play,
__Came to the mariner’s hollo!

Brume ou nuage, au mat, hauban,
___Neuf soirs il vient percher ;
De nuit, perçant le brouillard blanc,
___Luit blanc le clair de lune. »

In mist or cloud, on mast or shroud,
__It perched for vespers nine;
Whiles all the night, through fog-smoke white,
__Glimmered the white Moon-shine.’

« Vieux marin, que Dieu te garde
___Des démons qui te hantent !
Mais quoi donc ? » ― « D’un coup d’arbalète,
___J’ai tué l’albatros. »

‘God save thee, ancient Mariner!
__From the fiends, that plague thee thus!—
Why look’st thou so?’—With my cross-bow
__I shot the albatross.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Friedrich Rückert (1788-1866) : Lachen und Weinen / Rire et pleurer

Le baiser (Gustav Klimt, 1906-1908)


Rire et pleurer à tout moment,
C’est de l’amour le fondement.
Je riais ce matin de joie
Pourquoi pleuré-je maintenant
À l’heure que le soir descend
Je ne le sais pas même moi.

Pleurer et rire à tout moment,
C’est de l’amour le fondement.
Ce soir je pleurais de douleur,
Et pourquoi peux-tu en riant
Au matin t’aller éveillant,
Je te le demande, ô mon cœur !


Lachen und Weinen zu jeglicher Stunde
Ruht bei der Lieb auf so mancherlei Grunde.
Morgens lacht ich vor Lust,
Und warum ich nun weine
Bei des Abends Scheine,
Ist mir selb’ nicht bewußt.

Weinen und Lachen zu jeglicher Stunde
Ruht bei der Lieb auf so mancherlei Grunde.
Abends weint ich vor Schmerz;
Und warum du erwachen
Kannst am Morgen mit Lachen,
Muß ich dich fragen, o Herz.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Friedrich Rückert (1788-1866) : Ich bin der Welt abhanden gekommen / Du monde, je ne dépends plus

Bleu (Francis Picabia, 1949)


Mis en musique par Gustave Mahler (RückertLieder).
Ici, dans l’interprétation de Kathleen Ferrier.

Du monde, je suis disparu
‒ Qu’ai-je avec lui perdu de temps ! ‒
Depuis longtemps sans mot de moi,
Pour sûr, il peut me croire mort.

Il ne m’importe en rien non plus
Qu’il me regarde comme mort :
En rien non plus n’ai-je à redire,
Moi qui de vrai suis mort au monde.

Je suis mort au monde confus,
Je me repose en lieu tranquille,
Je vis tout seul dedans mon ciel,
En mon amour, en ma chanson.


Ich bin der Welt abhangen gekommen,
mir der ich sonst viele Zeit verdorben,
sie hat so lange nichts von mir vernommen,
sie mag wohl glauben, ich sei gestorben !

Es ist mir auch gar nichts daran gelegen,
ob sie mich für gestorben hält,
ich kann auch gar nichts sagen dagegen,
denn wirklich bin ich gestorben der Welt.

Ich bin gestorben dem Weltgetümmel,
und ruh in einem stillen Gebiet.
Ich leb allein in meinem Himmel
in meinem Lieben, in meinem Lied.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Angelo Poliziano (1454-1494) : Le poète en automne

Voyageur contemplant une mer de nuages (Caspar David Friedrich, 1818)


Enregistrement du poème en latin (strophe asclépiade A) :

Gros de fruits abondants, déjà le bon automne
Prépare le retrait précipité des brises
‒ Voici venir les froids ‒, et retire du cœur
_____Des arbres les feuilles qui tombent.

Délivrés des travaux, c’est l’heure que te chantent,
Bacchus, les paysans, que leur intempérance
Au murmure plaintif de la flûte où l’on souffle,
_____Entraîne aux plaisirs de la danse.

Le retour de ce temps de l’année nous remet
Sous le joug, qu’il est doux de porter, de la Muse ;
Au cours des longues nuits, les astres nous engagent
_____À nous saisir du jour ailé.

Troupe docile, allons ! marchons à pas rapides
Par les hauts du Parnasse au double mamelon,
Où, libre de vieillesse et de tombeau, nous hèle
_____La gloire à partager des dieux.

Que je vous accompagne ou vous y guide – jeunes,
À votre gré ! – je viens ! Fatigue ni mollesse

Du pied ne mèneront qui cherche à pénétrer
_____Aux tréfonds de l’âpre vertu.


Jam cornu gravidus praecipitem parat
afflatus subitis frigoribus fugam
Autumnus pater, et deciduas sinu
____frondes excipit arborum.

Cantant emeritis, Bacche, laboribus
te nunc agricolae, sed male sobrios
ventosae querulo murmure tibiae
____saltatu subigunt frui.

Nos anni rediens orbita sub jugum
Musarum revocat, dulce ferentibus ;
porrectisque monent sidera noctibus
____carpamus volucrem diem.

I mecum, docilis turba, biverticis
Parnassi rapidis per juga passibus,
expers quo senii nos vocat et rogi
____consors gloria caelitum.

Nam me seu comitem seu, juvenes, ducem
malitis, venio : nec labor auferet
quaerentem tetricae difficili gradu
____virtutis penetralia.

(in Odae)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Angelo Poliziano (1454-1494) : Lamento de la mort de Laurent de Médicis

Le Vieil Homme triste (Van Gogh, 1890)


La métrique de cette ode, composée à l’occasion de la mort de Laurent de Médicis (1449-1492), semble ne correspondre à aucune de celles répertoriées chez les poètes antiques : elle me paraît fondée moins, comme de coutume, sur l’alternance des syllabes longues et brèves que sur leur nombre (strophe de 3 octosyllabes suivis de 2 pentasyllabes) et des effets de sonorités. J’en ai tenu compte dans ma traduction, j’essaie de le rendre sensible dans mon enregistrement :
Le lamento a été mis en voix et orchestré par Heinrich Isaac (1450-1517) sous forme de motet

Qui changera ma tête en eau,
Qui me transformera les yeux
En une source de sanglots
__Que de nuit je pleure
__Que de jour je pleure ?*

Ainsi la tourterelle veuve,
Ainsi le cygne qui se meurt,
Ainsi se plaint le rossignol,
__Las, malheur, malheur,
__Ô douleur, douleur !

Le laurier** frappé par la foudre,
Ce laurier, oui, sitôt se couche,
Ce laurier fréquenté de toutes
__Les Muses qui dansent,
__Les Nymphes qui dansent.

Sous l’étendue de sa ramure
La lyre tendre de Phébus
Et la voix douce retentissent ;
__Et là : tout se tait,
__Et là : tout est sourd.

Qui changera ma tête en eau…

* Paraphrase de Jérémie, 9, dans le texte de la Vulgate
** Jeu de mots sur Laurus (laurier) et Laurentius (Laurent) ; selon certaines croyances, la foudre ne frappait jamais le laurier : la mort de Médicis relève en quelque sorte de l’exception.

Quis dabit capiti meo
aquam, quis oculis meis
fontem lacrimarum dabit,
__ut nocte fleam ?
__Ut luce fleam ?

Sic turtur viduus solet,
sic cycnus moriens solet,
sic luscinia conqueri.
__Heu miser, miser !
__O dolor, dolor !

Laurus impetu fulminis
illa illa jacet subito,
Laurus omnium celebris
__Musarum choris,
__Nympharum choris.

Sub cujus patula coma
et Phoebi lyra blandius
et vox dulcius insonat ;
__nunc muta omnia,
__nunc surda omnia.

Quis dabit capiti meo…

(in Epigrammata)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Angelo Poliziano (1454-1494) : La cougar

Les Vieilles (Goya, 1808)


Les 8 premiers vers du texte latin (le mètre est le sénaire iambique) :


Iambes, vite, vite, arrachez-moi ‒ mordez ! ‒,
Cette vieillarde en proie aux furies du désir !
Empriapée, la chienne ! en chaleur, et cracra,
Catarrheuse et flétrie, et puante et rancie,
Cadavérique, au front rugueux, chenue du crâne,
Dégarnie du cheveu, décillée des paupières
Et glabre du sourcil, croulante de la lippe,
Rubiconde de l’œil, larmoyante des joues,
Édentée (mis à part deux chicots lui restant,
Noirs, crasseux), à l’oreille exsangue de tout sang
Et flasque, à la narine exsudant la pituite,
Au rire à postillons, à l’haleine putride,
Aux mammes distendues, avachies de vieillesse,
Arentelées, choyant, sans rien à l’intérieur,
Ulcéreuse du con, vermoulue de l’anus,
À la fesse chétive, aride et squelettique,
Et sèche de la jambe, et sèche des deux bras,
Aux genoux bien saillants, pareil pour les chevilles,
Aux talons gravement alourdis d’engelures :
Rien de plus méprisable et de plus dégoûtant,
Et de plus monstrueux, de plus pestilentiel !
Boulangers, bistrotiers, larbins et débardeurs,
Camelots et bouchers, maîtres des hautes œuvres,
Maquignons, marmitons, tous, ils l’ont culbutée,
Jadis, comme une grue, une pure cocotte.
Personne ne veut plus la voir ni lui parler,
Dégoût de tout le monde, objet de moquerie
Que la vieille éperdue de récentes chaleurs !
Mais qui ose, impudique ‒ oui, qui ose, impudique,
La cochonne effrontée, la plus morte que vieille,
Chaque fois qu’en chaleur (ses chaleurs, c’est toujours) ‒
Vouloir que je la touche et pour elle aie la gaule,
Comme un verrat, un âne, ou même comme un chien.
Du balai, du balai, la vieille, va au diable,
Du balai, l’assassine obscène ! que tu sois
Vraie vieille, épouvantail ou spectre de charnier !
À tout prendre, morbleu ! j’aimerais mieux baiser
Une truie, une ânesse, une chienne ! ‒ que toi.


Huc huc, iambi ! arripite mi jam mordicus
anum hanc furenti percitam libidine,
tentiginosam, catulientem, spurcidam,
gravedinosam, vietam, olentem, rancidam,
cadaverosam, fronte rugosa, coma
cana atque rara, depilatis palpebris,
glabro supercilio, labellis defluentibus,
oculis rubentibus, genis lachrymantibus,
edentulamque (ni duo nigri et sordidi
dentes supersint), auriculis exanguibus
flaccisque, mucco naribus stillantibus,
rictu saliva undante, tetro anhelitu,
mammis senecta putridis praegrandibus
araneosis deciduis inanibus,
cunno ulceroso, verminante podice,
natibusque macris aridis et osseis,
utroque sicco crure utroque brachio,
talo genuque utroque procul extantibus,
calcaneoque pernionibus gravi ;
ut nil sit aspernabilius, nil tetrius
monstrosiusque aut nauseabundum magis :
quam pistor olim, caupo, calo, bajulus,
et institores, et lanius, et carnifex,
et muliones permolebant et coci,
ceu prostitutam et sellulariam meram ;
nunc nemo jam vult visere nemo colloqui,
fastidit unusquisque et habet ludibrio
anum subante perditam prurigine :
sed audet impudens tamen, audet impudens,
procax, proterva, nec jam anus sed mortua,
utcumque prurit (prurit autem jugiter),
se postulare ut comprimam, sibi ut arrigam,
quasi ipse verres quasi asinus sim vel canis.
Abi hinc, abi, anus, in maximam malam crucem,
abi scelesta, obscaena ; sive vera anus
seu terriculum es seu larva bustuaria.
Nam si optio mi detur, aedepol magis
scrofam futuam quam te vel asinam vel canem.

(in Epigrammata)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Angelo Poliziano (1454-1494) : à Laurent de Médicis

Lorenzo_de'_Medici-ritratto


Enregistrement du poème en latin (distiques élégiaques)

Le poète en exil se rappelle aux bons soins de Laurent de Médicis.

Si je pouvais ôter le lacs qui me collette,
Et libérer mes pieds des chaînes qui les lient !
Mon chant surpasserait celui de ces oiseaux
Que nourrit le Caytros aux plaines qu’il traverse.
Mais tel un jars parmi les cygnes de Phébus,
Je lance, à gorge rauque, une fruste clameur ;
Mais serais, Médicis, vite libre et chantant,
Dès lors que tu dirais : « Politien, viens-t’en ! »


O ego si possem laqueo subducere collum,
__et pedicis vinctos explicuisse pedes !
Haud equidem dubitem volucres superare canendo
__quas aluit campis unda Caystra suis.
At nunc, Phoebeos inter velut anser olores,
__agrestem rauco gutture fundo sonum.
Sed facile expediar, Medices, fiamque canorus,
__si modo tu dicas : Politiane, veni.

(in Epigrammata)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Giovanni Battista Pigna (1529-1575) : Requête à Marcantonio Flaminio

Joueur de luth faisant la cour à une jeune femme tenant un roemer dans la main (Hendrick ter Brugghen, début XVIIe)


Pour l’entendre en latin :

Gloire, Flaminio, des Nymphes d’Apollon,
Toi qui peux, de tes vers, freiner le cours rapide
Du Tibre et contenir le fougueux Aquilon
___‒ Comme au Notus passer la bride ;

Ô toi qui amadoues, des sons de ta cithare,
Le tigre, même hostile, et la sauvagerie ;
Qui d’un plectre latin sais toucher le barbare,
___Et charmer l’homme au cœur impie ;

Si tu peux à jamais arrêter en chantant
Les fleuves et laver le ciel de sa nuée
Quand les grands vents partout y vont retentissant
___‒ Et calmer l’âme remuée :

Mets le plectre à ta lyre, et joue de ces accords
Que d’une oreille amie ira bien vite entendre
Lygide, trop cruelle et rude en ses abords
___‒ Afin qu’elle me soit plus tendre.

Tu en recueilleras plus de célébrité,
Et en tireras plus ‒ aussi ‒ de sympathie,
Que d’avoir de tes vers, ton luth et ton doigté,
___Apaisé la mer en furie.


Nympharum decus, o Flamini Apollinis
cursum qui rapidi carmine Tibridis,
spirantemque morari boream potes ;
___nec non praecipitem notum.

Qui lenis cithara, sint licet asperae,
tigres, atque ferarum genus omnium ;
Latinoque movens pectine barbaros,
___mulces corda virum impia.

Si sic dum canis et sistere flumina
possis perpetuo, et nubila tergere
cum venti celeres undique perstrepunt,
___et sedare animos probe,

plectro tange lyram ; dicque modos quibus
crudelis nimium saevaque Lygida
sic aures modo amicas satis applicet,
___ut jam sit mihi lenior.

Nam si feceris id, te mage redditum
cognosces celebrem, teque magis pium ;
quam si versiculis arteque barbiti
___placasses rabiem maris.

(in Io. Baptistae Pignae carminum lib. quatuor [1553] p. 23)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Jean-Antoine de Baïf (1532-1589) : Scènes rustiques ; À Bacchus

Pan et Syrinx (Edmund Dulac, 1935)
Pan et Syrinx (Edmund Dulac, 1935)

Deux scènes rustiques

1 — Que se taisent bois dense, et fontaines sourdant
Du roc et cris mêlés de la bêlante troupe !
Pan qui vague en montagne aime enfler la ciguë,
Sur le chaume assemblé portant rondes ses lèvres ;
Danses à son entour, par dryade aux pieds lestes
Et naïade ordonnées. Chut aussi, rossignol !

2 — À Pan le ruricole, et au bon Lyéus,
Et aux nymphes, le vieux Biton d’Arcadie offre :
À Pan, la jeune chèvre, avec sa grasse mère,
Folâtre ; à Bromius, la couronne de lierre,
Aux nymphes, maintes fleurs tirées d’arbres fruitiers,
Et feuilles qu’ensanglante, épanouie, la rose.
Accroissez son avoir, Pan d’un lait continu,
Toi Bacchus, de raisins, et vous d’eau, les Naïades.


Deux épigrammes bachiques

1 — Des amis de Bacchus, les satyres m’extirpent :
C’est la seule façon d’avoir un cœur de pierre.
Moi qui servais du vin, j’habite avec les Nymphes,
Et me fais maintenant majordome d’eau fraîche.
Marche d’un pas de loup, que cet enfant¹, tiré
De son calme sommeil, ne te provoque, armé.

¹ Sans doute s’agit-il de Bacchus, qu’on représente à l’occasion sous les traits d’un tout jeune garçon (comme ici, par exemple). NB (20/10/2018) : à reprendre ce texte, je pense qu’il s’agit plutôt de Cupidon, fréquemment appelé « puer » en poésie latine et traditionnellement représenté armé d’un arc, de flèches et de foudres. Le sens serait alors, dans ce qui pourrait être un dialogue de Baïf avec lui-même : Maintenant que je ne bois plus, je me dois, pour vivre heureux, d’éviter de tomber amoureux.

2 —  Ô mon bon, tu t’endors, mais ces coupes t’appellent !
Debout, sans succomber à de pauvres études !
Plonge sans lésiner, Dieudonné, dans de longues
Rasades, bois du vin jusqu’aux genoux qui tremblent !
Un jour, nous cesserons de boire : vas-y donc !
Déjà la neige blanche a éclairci nos tempes.


Heic sileant densumque nemus, saxoque fluentes
___fontes, balantis mixtaque vox pecoris.
Quandoquidem Pan montivagus inflare cicutam
___gaudet junctilibus labra terens calamis ;
et teneris circum pedibus statuere choreias
___et Dryas et Nais. Vel Philomela tace.


Ruricolae Pani pariter, Patrique Lyaeo
___et nymphis Arcas dona Biton dedit haec.
Pani senex teneram pasta cum matre capellam
___ludentem ; Bromio serta retecta hederae ;
nymphis fructifera varios ex arbore flores,
___et folia expansae sanguine tincta rosae.
Pro quibus hanc augete domum, Pan lacte perenni,
___Bacche uva, nymphae flumine Naiades.


Me Bromii comitem satyrum manus exprimit arte,
___qua sola lapidi spiritus inseritur.
Cum Nymphis habito ; qui quondam vina solebam
___fundere, nunc gelidae fio minister aquae.
Sensim ferto gradum, somno ne sorte quieto
___hic puer excitus, te petat arma movens.


O bone dormiscis, verum haec tibi pocula clamant.
___Surge, neque oblectes te studio misero.
Tu ne parce, sed in largum Diodore Lyaeum
___lapsus genua tenus² lubrica, vina liques.
Tempus erit quo non potabimus. Ergo age, perge :
___jam canent alba tempora nostra nive.

² triple curiosité philologique : genu (le genou) avec « e » long, alors qu’il est donné court par tous les dictionnaires ; synérèse de « ua » quand on attendrait, comme d’ordinaire, la diérèse ; enfin, tenus (jusqu’à) construit avec l’accusatif (les constructions admises sont avec le génitif et l’ablatif) : selon Forcellini, « Olim putabatur [tenus] copulari posse etiam cum Accusativo ; sed loca quae afferebantur unice debentur falsae lectioni ».

(in Carminum Jani Antonii Baiffi Liber I [1577])


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