Tobias Scultetus (1563/1565-1620) : Des soupirs amoureux

Les Larmes de Saint Pierre (Greco, 1580)

Les Larmes de Saint Pierre (détail) (Greco, 1580)


Ô soupirs exhalés, compagnons de mes larmes !
Ô soupirs enfantés au profond de mon cœur !
Allez, derniers présents de qui fut ma Sophie !
Puisse-t-elle verser sur mes larmes des larmes,
Elle verrait alors quelles douleurs j’endure,
Elle verrait ma vie dans toute sa misère,
Pouvant seule au maudit destin maudit m’ôter.
– Que je meure, mon deuil lui sera peu de chose.


Voyez, la langueur règne en mon corps épuisé,
Voyez, en mon visage, il n’est rien que pâleur ;
Mes membres sont sans force, et me sort par la bouche
Toute vigueur ; des yeux, seul me coule du sang.
Ah nulle envie de vie ! Et Parques qui me gardent !
Que tardé-je sans toi, hélas, Sophie, sur terre ?


Oiseau cher à Minerve au Parthénon, chouette, 
Se peut-il que mon sort soit pire que ton sort ?
Tous deux nous soupirons ! Et si tu prises l’ombre,
Je prise l’ombre aussi ; tu gémis : je gémis ;
Tu es seule et moi seul ; tu pleures et je pleure ;
Toi moquée des oiseaux ? Je suis moqué des hommes.
Malheureux tous les deux ; mais tu es plus heureuse :
Ta Dame te chérit, la mienne me dédaigne.

O Inter lacrumas Suspiria exhalata!
O corde imo Suspiria nata mihi!
Ite, meae quondam, Sophiae ehen! ultima dona,
Si potis illa meis inlacrumet lacrumis!
Adspiciat grandes, quas dudum perfero poenas?
Adspiciat, vitam quam miserabilem agam!
Sola potest, miserum heu! misero subducere fato;
Si moriar, tituli, ah! pars quota ei fuero.


Adspicite, exhausto regnat mî in corpore languor;
Adspicite, in voltu nil nisi pallor habet:
In membris vis nulla meis; Vigor omnis ab ore
Exsulat; ex oculis nil nisi sanguis abit.
O vitam invitam! ô parcas mî in stamine Parcas!
Quid Sophia, heu! sine Te duxero in orbe moras?


Noctua, Partheniae Volucris dilecta Mineruae;
Inferiorne etiam Sors mea, sorte tua est?
Suspiras; Suspiro et Ego: Tibi gratior umbra;
Gratior umbra mihi: Tu gemis; Ipse gemo,
Sola sedes, Ego solus: luges lugeo et Ipse:
Ut tu sanna avium, sic ego sanna hominum.
Hactenus ambo infelices; felicior hoc Tu,
Grata quod es Dominae, Me mea temnit Hera,

(in Tobiae Sculteti Ossitiensis Subsecivorum Poeticorum Tetras Prima : In Qua Suspiria ; Phaleuci ; Philotesia ; Epigrammata [1594])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Albert Joriszoon Goedhart / Albertus Eufrenius (1581-1626) : Éloges de la chevelure féminine

Toilette matinale (Degas,1894)

Toilette matinale (Degas,1894)


Plaisirs d’amants : les yeux, et plaisirs les baisers ;
Goûtées, la bouche rouge et les roses des joues.
Les cheveux, cependant, n’ornent pas moins la tête,
Et parent à l’envi les visages superbes.
J’aime une chevelure épandue sur la nuque,
Le cheveu se complaît à l’éclat des poitrines.
Toi qui surpasses seule en beauté toutes Nymphes,
Tes beaux cheveux me sont, belle Isabelle, grâce.


Un corps de jeune fille orné de beaux cheveux,
C’est comme le ciel haut qu’orne la lune blanche.
Car que vienne une chauve ‒ et fût-elle bien faite,
Et de sa chevelure eût-elle été privée,
Fût-elle l’envoyée du plus profond des cieux,
Ou bien fût-elle née d’écume océanique,
Serait-elle Vénus, menât-elle les Grâces,
Fût-elle accompagnée des chœurs de Cupidon,
Fût-elle parfumée de cinname ou de baume :
Plaire même à Vulcain, elle ne le pourrait.


Telle d’édifier ses cheveux en tourelles,
Telle de préférer les hauteurs du chignon :
Qu’elle est belle, la fille ornée à l’italienne !
La Batavie n’en fait pas assez pour la mise.
Plais-moi, Chérie, parée à la batave : non
Coiffés, que tes cheveux te volent sur le cou ;
Ou noue-les de deux nœuds, si tu veux les contraindre,
Contiens ta chevelure avec un bandeau blanc.


Delectant oculi, delectant basia amantes
Cumque genis roseis rubra labella juvant.
Non minima at, capitis sunt ornamenta capilli,
Qui pulchros vultus condecorare solent.
Me certe exhilarant pendentes vertice crines,
Fulgidaque oblectat pectora caesaries.
Ante alias, Nymphis formosior omnibus una,
Me recreas pulchris, pulchra Isabella, comis.


Virginis exornant formosi membra capilli
Non secus accelsum candida Luna polum.
Nam, formosa licet, procedat calva puella,
Crinibus et fuerit despoliata suis,
Illa licet caelo fuerit demissa supremo
Spumantique licet nata sit Oceano
Sit licet ipsa Venus, Charitum sive agmina ducat
Sitque Cupidineis consociata choris
Cinnama odora licet flagret, vel balsama roret
Non vel Vulcano complacuisse queat.


Aedificent aliae turrita mole capillos,
Suggestum comptae praeferat illa comae.
Quam juvat Italico decorari more Puellam :
Nec satis ad cultus terra Batava facit.
Tu placeas Batavis mihi, Vita, ornatibus. Haud mi
Come comam. Leviter per tua colla volet
Aut si stricta juvat binis conjungito nodis ;
Albaque connectat fascia caesariem.

(in Poemata Alberti Eufreni Georgiadis […] Erotica, Basia, Coma, Sylvae [1601] pp. 70 à 80)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Jean Lernout / Janis Lernutius (1545-1619) : L’autre Vénus

Le Réveil de Vénus (Charles-Joseph Natoire, 1741)

Le Réveil de Vénus (C.-J. Natoire, 1741)


Telle qu’en Dardanie Cythérée sur l’Ida
Se soumit au verdict du berger phrygien,
Pressant de Jupiter les filles et l’épouse,
Pâle belle Déesse ! au jugement d’un homme :
Telle ma Vie s’extrait de sa couche secrète,
Nul fard ne rehaussant sa native beauté.

Vois-tu briller, poli, son front lisse, vois-tu
De dans ses yeux l’Amour, cruel, darder ses flèches
‒ Qu’il lance au ciel, au sol d’Amathonte, le dieu,
Se jouant, pour sa joie, des hôtes qui l’hébergent ?
Que ses jeunes cheveux lui ombrent bien les tempes !
Que sur ses joues de rose il resplendit de grâce !

Feu des lèvres pareil au rouge du corail,
Nez d’ivoire émulant le blanc des primes neiges.
Doigts faits au tour ! Et cou léger ! Quelle beauté
Que son corps ! Et que d’art apporté à sa marche !
Point mortelle de port ! Que tout en elle est rare,
Fait même pour le lit de Jupiter le grand !

Tant que tu peux : retiens ton char lancé, Aurore,
Cache-toi de nouveau dans les flots d’Orient,
Ou embrume de gris ton visage, sinon
Sur terre va briller, plus claire que la tienne,
Une clarté ; sors-tu, gare à la belle honte,
Quand, vaincue, tu verras le minois de ma Belle ! 


Qualis Dardania quondam Citherea sub Ida
pastoris Phrygii venit in arbitrium ;
cum nuptam, natasque Jovis Dea livida formam
perpulit humano subdere judicio :
talis et arcano egreditur mea Vita cubili,
nativum nullis artibus aucta decus.
Cernis ut explicito niteat frons aequore ? Cernis
acer ut ex oculis spicula stringat Amor ?
His Deus ille, polo, terraque Amathuside missis,
ut propriis gaudens ludit in hospitiis.
Quam bene caesaries vernans sua tempora obumbrat !
Emicat e roseis gratia quanta genis !
Flammea puniceo non cedunt labra corallo :
et primis certat narium ebur nivibus.
Quam teretes digiti ! Quam levia colla ! Venustum
quam latus ! Artifici quae data forma pedi est !
Ut non mortalem se prodit ! Ut omnia rara,
omnia vel magni sunt thalamo apta Jovis !
Dum licet, admissos Tithonia flecte jugales :
teque iterum Eois abde sub aequoribus :
aut ferruginea vultum tege nube, refulget
clarior e terris lux modo luce tua
Ni facis ; egressam temere pudor obruet aureus :
victa meae postquam videris os Dominae.

(in Jani Lernutii Basia, Ocelli & alia Poemata [1614 ; première éd. 1579] p. 343)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Giovanni Pietro Astemio (1505-1567) : Chaud-froid d’amour

 Cotopaxi (Frederic Edwin Church, 1862)

Cotopaxi (Frederic Edwin Church, 1862)


Pour me brûler le corps à flammes dévorantes,
Seule Ursule employait les laves de l’Etna ;
Pour éteindre les feux qui m’embrasent le cœur,
Ursule seule emploie la froidure de l’onde.
Cette fille vit seule ‒ et vivra ‒ dans mon cœur,
Tant que l’eau sera fraîche à la claire fontaine.


Nul ne connait d’amours si commodes, Corneille,
Que qui aime, à son gré, ou montre sa froideur,
Jetant, quand il lui plaît, des brûlots par ses yeux,
Nymphe, quand il lui plaît, déversant des eaux fraîches.
Tu cultives, Ursule, ensemble chaud et froid
Et les souffles sans cesse, ensemble, en ton discours.
Flamme jadis, Ursule, et là froide eau de source,
Tu brûlas ton poète, ensemble, et tu l’apaises.


« De nymphe faite lymphe, et de chaud, froid : d’amour,
J’ai embrasé ‒ j’éteins (dure avant ; là : badine).
Mon poète le sait, qui mourait d’amour fou,
Et chante, sage, là, dans la grotte aux eaux froides. »


Cum libuit rapidis torreri viscera flammis
Una ministrabat Ursa quod Aetna vomit,
Cum libet urentes exstinguere pectoris aestus
Una mihi gelidas Ursa ministrat aquas,
Una meo haec vivit vivetque in pectore virgo
Dum liquidi fontis frigidus humor erit.


Tam faciles nullus, Corneli, expertus amores
Arbitrio quam qui friget amatque suo,
Cum iuvat aestiferas iaculatur lumine flammas,
Cum iuvat egelidas nympha refundit aquas,
Una tibi calor est, Helice, tibi frigus et una
Aeternum haec spires carmine et una tuo.
Flamma Helice quondam, nunc fontis frigidus humor,
Una suum vatem torruit, una levat.


Nympha prius nunc lympha, calor nunc frigus, amore
Accendi, exstinguo nunc levis ante gravis.
Scit meus hoc vates, qui insanus amore peribat,
Nunc sanus gelidi fontis ad antra canit.

(in Carmina)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Giovanni Pontano (1429-1503) : La tombe de Myrtile

Chactas embrassant les jambes d'Atala (Girodet De Roussy, vers 1808)

Chactas embrassant les jambes d’Atala (Girodet De Roussy, vers 1808)


C’est le malheureux amant de la jeune Myrtile qui parle, en proie à son délire, devant la tombe de cette dernière. On est saisi par l’usage d’un latin dédié à des fins d’expression bien éloignées de la simple imitation des Anciens, par la dynamique − énonçant la folie− des répétitions, par la personnification des éléments (laurier, myrte, pierre tombale), annonciatrice du style baroque, et par la rhétorique, profondément renouvelée, de la métamorphose.

J’ai seul ici le droit de pleurer ; laurier, myrte,
Là, vous deux ; et toi, pierre ‒ au peu de mots gravés.
Honorée de fleur fraîche et d’encens de Saba,
Courte pierre où je prie tantôt, tantôt je pleure,
Tu recouvres, hélas, en ce pauvre tombeau,
Ma joie, et tu te ris de ma douleur, sadique !
Ô cruelle, rends-moi mes amours, rends-les-moi !
À quoi donc m’est-il bon de te mouiller de pleurs ?
‒ Sois mouillée, qu’il soit bon de te mouiller, tant que,
Pour avoir tant pleuré, mes yeux ne sont pas secs …
Mais accepte mes pleurs ‒ non, je ne me plains pas ‒,
Reçois parfums et dons tout embrouillés de larmes.
Onguents et roses, vite ! et costus, jeunes filles,
Offrez la violette et les présents d’avril,
Les présents d’Arabie ! ‒ Moi, mes pleurs ; bois-les, pierre,
Vous, mes yeux, devenez une source nouvelle.
Qu’elle humecte le sol qui recouvre les os,
Les os, pieux défunts ! les os, et ma déesse.
Vous autres, laurier vert au persistant feuillage,
Myrte qui conféras son prénom à Myrtile,
Parsemez le tombeau de fleurs odoriférantes,
De verdure pérenne, et croissez sous mes pleurs,
Croissez ! Je me fais eau, ru clair, je suis fluide !
‒ Fluide et cependant tout embrasé d’amour.


Hic soli mihi flere licet ; tu laurus et una
myrtus ades, paucis et lapis icte notis.
Parve lapis, quem flore novo, quem thure Sabaeo,
et veneror multa tum prece, tum lacrima,
tu mea, tu miseri tumulo male contegis isto
gaudia, et exsultas, saeve, dolore meo ;
redde meos, mihi redde meos, redde, improbe, amores.
Quid juvat e lacrimis immaduisse meis ?
Immadeas, maduisse juvet, si non mea flendo
lumina siccatas deficiunt lacrimas ;
sed lacrimas tibi habe, nec enim queror, accipe odores,
accipe cum fletu munera mista suo.
Unguenta atque rosam et costum properate, puellae,
et violam et cunctas spargite veris opes,
spargite opes Arabum ; lacrimas ego ; tu, lapis, illas
ebibe, et in rorem, lumina, abite novum.
Rore novo madeat tellus, quae contegit ossa,
ossa pios manes, numen et ossa meum.
At tu perpetua, laurus, quae fronde virescis,
tu myrtus, de qua Myrtila nomen habet,
fundite odoratos flores silvamque perennem
ad tumulum, lacrimis crescite et usque meis,
crescite : jam in latices, liquidum jam solvor in amnem,
jam fluo ; sed fluidum me tamen urit amor.

(in De tumulis libri duo [1502])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1509-1599) : Offrandes de poires et de cornouilles

Qui est Giorgio Cichino ?

Jeune homme pelant une poire (Manet, 1868)


L’arbre au milieu du tertre, en mon bout de terrain,
Planté de main d’aïeul, donne des fruits sucrés ;
Comme ils sont faits pareils, on leur dit « calebasses »,
(C’était, pour les anciens, des « poires de Syrie »).

On te les servira au moment du dessert,
Heureux Mopse, qui pais tes troupeaux blancs de neige ;
Petit ‒ n’en fais pas fi ! ‒ cadeau deviendra grand
Quand mon bout de terrain donnera davantage.


Lycidas, qui cultive un lopin fécond, t’offre
Ces cornouilles d’un blanc primant la neige alpine,
Les stars de mon domaine ! ‒ et d’une espèce rare,
Car leur peau, çà et là, se mêle de sanguine.

Prends de bon cœur, souci premier du Grand Berger,
Tityre, gloire, honneur de la terre d’Iule.
La pureté du blanc prouve un amour insigne
Tandis que le noyau en prouve la constance.


Quae medium collem nostri tenet arbor agelli,
insita avo domino, dulcia poma tulit,
queis similem ob formam dat longa cucurbita nomen,
seu Syriae antiqui sive volema vocent.
Haec tibi donentur mensis oblata secundis,
dum niveos pascis, Mopse beate, greges ;
munera ne temnas exilia, magna dabuntur
fertilior quando noster agellus erit.


Haec tibi dat Lycidas, fecundi cultor agelli,
Corna fere Alpina candidiora nive,
quae specie rara sunt nostri ruris ocelli
namque extra passim sanguine mixta rubent.
Sume libens, magni pastoris maxima cura,
Tityre, Iulei gloria honorque soli.
Arguet insignem purus tibi candor amorem,
constantem interior arguet esse lapis.

(in Carmina [première publication : 1976])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1509-1599) : La chasse aux oiseaux (deux épigrammes)

Qui est Giorgio Cichino ?

La Chasse aux oiseaux (Chagall, 1961)


Je vais avec appeaux, glu forte, par les champs,
Pour prendre à la pipée, à l’affût, des oiseaux.
Satyres, si prêtant l’oreille, je perçois
Dans les forêts sacrées vos bruissements agrestes,
Aidez-moi ! cependant que le hibou*, dans l’herbe,
Dressant la tête, affluent les oiseaux à l’entour.
Je vouerai un autel fait de gazon fleuri,
Que les bergers, pieux, sans cesse honoreront.

* : On chassait à la pipée en se servant de chouettes et de hiboux, dont le cri attirait, de jour, les oiseaux. 

Volant par tertres, monts, et par écarts de roches,
Je vais ravi, toqué d’oiselage et de plumes,
À ce jour point déçu par de vaines chimères :
J’ai eu mon lot d’oiseaux, mais je traîne la jambe.
Satyres, c’est assez de tant vous en prier :
Les savants oiseleurs, venez à ma rescousse !
Quant à Astemio : qu’il ait sa part de plumes :
Je n’en dois qu’à lui seul, il les mérite bien.
Exauce, Jupiter, mes vœux, sans rechigner :
Je le veux assurer de mon bon souvenir.


Rura hodie peragro cantu viscoque tenaci,
ut volucres blanda decipiam arte, latens.
Vos, Satyri, quorum agrestes sub numine silvae,
si vacat intenta percipere aure sonos,
afferte auxilium, dum bubo attollit in herba
cervicem et circum quaque feruntur aves.
Constituam ipse aram florenti e cespite sacram,
pastorum semper quam pia turba colat.


Per colles montesque, volens, perque invia saxa,
aucupii et volucrum captus amore, feror,
nec sum adeo falsa spe vel deceptus inani :
praeda avium retuli sed gravis inde pedem.
Sit satis, o Satyri, me multa laude precatum
vos, boni in aucupio quod mihi fertis opem.
Partem aliquam volucrum ferat ast Abstemius : uni,
uni ego pro meritis debeo plura suis.
Juppiter, o mea vota libens quin rite secunda,
ut memorem melius me sciat esse sui.

(in Carmina [première publication : 1976])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Giorgio Cichino (1509-1599) : Prière

Qui est Giorgio Cichino ?

Le Christ dans la croix (Odilon Redon, 1910)


Nous te vouons, Grand Dieu, ces larmes, cet encens,
Tandis que maint dévot te va baisant les pieds.
Si tu as, Tout-Puissant, daigné par un sang juste
Tirer le genre humain de la mort éternelle,
Et de ta dextre ouvrir l’huis affreux de l’Enfer
Pour que nos saints aînés s’échappent des ténèbres :
Veuille, père, éloigner les maladies funestes
Qui déplorablement minent les corps languides ;
Ou, si tu as jugé que nous devions mourir,
Exclus que nous dormions une éternelle nuit.


Has tibi, summe deum, lacrimas, haec thura dicamus,
oscula dum pedibus dat pia turba tuis.
Omnipotens, si non piguit te sanguine justo
mortale aeterna morte levare genus
atque Erebi horrendas dextra recludere portas
linqueret ut tenebras sancta caterva patrum,
ne, pater, infestos nolis depellere morbos,
qui miseris torquent tabida membra modis,
vel tua si addiderit jam nos sententia morti,
ne tamen aeterna nocte jacere velis.

(in Carmina [première publication : 1976])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Gerolamo Bologni (1454-1517) : Les ruines de Rome

Paysage avec saint Jérôme et le dieu Tibre (Jérôme Cock, 1552)

Paysage avec saint Jérôme et le dieu Tibre (Jérôme Cock, 1552)


Le motif des ruines a été maintes fois traité à la Renaissance par les poètes (cf. en France, du Bellay, Les Antiquités de Rome). Il a aussi inspiré, à diverses époques, les peintres et les musiciens (même le Métal).

Qui compterait ses pleurs, qui contiendrait ses plaintes,
En voyant ton désastre et ton saccage, Rome !
Parmi l’accablement des ruines navrantes,
Il ne reste un mur droit dans la ville détruite.
Palais, ici, par terre, et colonnes rompues,
Temples précipités du haut des sept collines,
Conduites défoncées à perte d’horizon,
Forums abandonnés, débris d’amphithéâtres,
Statues brisées de dieux, colosses abattus ;
Et les voies transformées, l’écroulement des ponts,
Et les arcs de triomphe éventrés par les ronces,
Les tombeaux renversés, disséminés çà, là.
Tout gît, hélas, confus, sans ordre et à demi
Miné et fissuré avec ignominie.
Le caprifiguier ose, et ses épais buissons,
Tout couvrir, abattant toute la gloire antique.
Vaincu, tout a cédé à la fureur barbare
Avec l’auguste appui du glaive et de la flamme.
De l’ancienne beauté, restent les seuls vestiges
Que le Gète enragé n’a pu anéantir.
Ces bribes cependant montrent quelles merveilles
C’était que ces hauteurs quêtant les astres d’or…
À quoi bon, Destinée, rejeter les Gaulois
Du tonnant Capitole – et donner telle fin ?


Parcere quis lacrimis valeat gemitumque tenere
conspiciens cladem, diruta Roma, tuam ?
Usque adeo gravibus deplorandisque ruinis
angulus eversa nullus in urbe vacat.
Hinc subeunt fractis palatia lapsa columnis
templaque septenis praecipitata jugis,
hinc intercisi longinqua per avia ductus
versaque neglectis amphitheatra foris,
effigies divum lacerae abjectique colossi ;
mutatas ruptis pontibus adde vias,
adde triumphales dumis findentibus arcus,
eruta diversis adde sepulchra locis.
Heu, confusa jacent ulloque sine ordine cuncta
semesa et foedis dimidiata modis.
Omnia cum densis caprificus vepribus audax
occupat, antiquum concidit omne decus.
Omnia barbarico cesserunt victa furori,
sustulit egregias ensis et ignis opes.
Sola manent formae quaedam vestigia priscae
perdere quae rabidi non potuere Getae.
Reliquiae tamen ostentant mirabile quantum
aurea cum peteret sidera culmen erat.
Quid Capitolino Gallos arcere Tonanti
profuit, hunc finem si tibi fata dabant ?

(in Candidae libri tres)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


 

Geronimo Bornato (XVIe siècle) : L’abeille et Lélie (4 épigrammes)

Lys rouge (auteur inconnu)

Lys rouge (auteur inconnu)


Pourquoi, belle Lélie, l’abeille ménagère
‒ Mais pas de la beauté ‒ harcèle ton minois ?
Sa folie l’égarant comme moi lui fait prendre
Ton rouge de minois pour la pourpre des roses ;
À moins qu’en sa candeur embrouillant ton prénom,
Elle ne t’ait prêté comme prénom Les Lis.


Les lis sont à Vénus, que, redoutable abeille,
Tu pompes, bourdonnant, pour nectar, ambroisie :
Épargne, s’il te plaît, voleuse ! au moins ces fleurs
Semées par la Pudeur virginale et l’Amour.


Ne vole plus autour du minois de ma Belle,
Avare abeille, et cherche ailleurs, zélée, des roses :
Les lis par toi pompés sont les fleurs des Charites,
Que caresse Phébus, et que choie Cythérée.


Si tu pompes les lis du minois de Lélie,
Pour moi ton miel sera nectar, petite abeille.


Pulchra tuum quaeris num cur mea Laelia vultum
Nil parcens formae parca molestet Apis ?
Fallitur hæc mecum ; nam quem geris ore ruborem
Amens purpureas aestimat esse rosas.
Aut ignara tuo dubio nunc nomine peccat :
Nam tibi sit nomen Lilia forte putat.


Lilia sunt Veneris quae libas ore susurrans,
Saeva Apis, ut condas nectar et ambrosiam,
Floribus (ah quaeso) fur saltem parcere disce,
Quos Amor hic sparsit, virgineusque timor.


Desine jam nostrae circum os volitare Puellae
Parca Apis, ac alias sedula quaere rosas,
Sunt Charitum flores, quae nunc tu lilia libas :
Quae mulcet Phoebus, quae Cytheraea fovet.


Parva Apis haec quae fert mea Laelia lilia vultu
Sugere si valeas, mel mihi nectar erit.

(in Carmina Academicorum occultorum Brixiae [1570] pp. 34-35)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.