Christian Morgenstern (1871-1914) : Le mouton de lune / Das Mondschaf

Qui est Christian Morgenstern ?

Le mouton de lune est dans un grand parc.
Il l’attend, l’attend, la tonte totale.
Le mouton de lune.

Le mouton de lune arrache un brin d’herbe
puis repart chez lui dessus son alpage.
Le mouton de lune.

Le mouton de lune en rêve se parle :
« C’est, de l’univers, moi l’espace noir. »
Le mouton de lune.

Le mouton de lune au matin gît mort.
Son cadavre est blanc, le soleil est rouge.
Le mouton de lune.


Das Mondschaf steht auf weiter Flur.
Es harrt und harrt der großen Schur.
Das Mondschaf.

Das Mondschaf rupft sich einen Halm
und geht dann heim auf seine Alm.
Das Mondschaf.

Das Mondschaf spricht zu sich im Traum:
»Ich bin des Weltalls dunkler Raum.«
Das Mondschaf.

Das Mondschaf liegt am Morgen tot.
Sein Leib ist weiß, die Sonn ist rot.
Das Mondschaf.

(in Galgenlieder [1905])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Les cadences du printemps

 

Tends l’oreille, entends qu’œuvrent les premiers
râteaux : de nouveau, l’humaine cadence
sur le sol en force, avant-printanier
calme et retenu. Ce qui là s’avance

te paraît goûteux. Paraît de retour,
tel du neuf, ce qui, à tant de reprises,
pour toi s’en revint. Espéré toujours,
par toi jamais pris. Mais tu fus sa prise.

C’est d’un brun futur que, sortant d’hiver,
paraissent le soir les feuilles du chêne.
Des souffles parfois font signe dans l’air.

Noirs sont les buissons. Mais l’engrais en tas
jonche de son noir plus sombre la plaine.
Plus jeune se fait l’heure qui s’en va


Schon, horch, hörst du der ersten Harken
Arbeit; wieder den menschlichen Takt
in der verhaltenen Stille der starken
Vorfrühlingserde. Unabgeschmackt

scheint dir das Kommende. Jenes so oft
dir schon Gekommene scheint dir zu kommen
wieder wie Neues. Immer erhofft,
nahmst du es niemals. Es hat dich genommen.

Selbst die Blätter durchwinterter Eichen
scheinen im Abend ein künftiges Braun.
Manchmal geben sich Lüfte ein Zeichen.

Schwarz sind die Sträucher. Doch Haufen von Dünger
lagern als satteres Schwarz in den Au’n.
Jede Stunde, die hingeht, wird jünger.

(in Die Sonette an Orpheus [II, 25] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Vois les fleurs / Siehe die Blumen

 

Vois les fleurs, elles sont au terrestre fidèles,
on leur prête un destin sur le bord du destin, ‒
mais qui sait ! se faner : le regretteraient-elles
que ce serait à nous que leur regret revient.

Tout veut voler. Et nous, partout, sur tout, à poses
pesantes de poser, ravis de pesanteur ;
Ô quels maîtres minants sommes-nous pour les choses,
qui font de l’éternelle enfance leur bonheur.

Qui les prendrait dans son sommeil, dans son profond,
son intime sommeil, ô qu’il s’allègerait,
nouveau dans le jour neuf, né des communs tréfonds.

Ou il demeurerait, peut-être : elles, fleuries,
loueraient le converti, et il égalerait
toutes les calmes sœurs sous le vent des prairies.


Siehe die Blumen, diese dem Irdischen treuen,
denen wir Schicksal vom Rande des Schicksals leihn, –
aber wer weiß es! Wenn sie ihr Welken bereuen,
ist es an uns, ihre Reue zu sein.

Alles will schweben. Da gehn wir umher wie Beschwerer,
legen auf alles uns selbst, vom Gewichte entzückt;
o was sind wir den Dingen für zehrende Lehrer,
weil ihnen ewige Kindheit glückt.

Nähme sie einer ins innige Schlafen und schliefe
tief mit den Dingen –: o wie käme er leicht,
anders zum anderen Tag, aus der gemeinsamen Tiefe.

Oder er bliebe vielleicht; und sie blühten und priesen
ihn, den Bekehrten, der nun den Ihrigen gleicht,
allen den stillen Geschwistern im Winde der Wiesen.

(in Die Sonette an Orpheus [II, 14] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Fleurs / Blumen

 

Fleurs, parentes enfin des mains qui vous disposent
(de virginales mains, jadis comme à présent)
au jardin, sur la table où elles vous déposent,
bord à bord, affaiblies et blessées doucement

dans l’attente de l’eau qui d’un commencement
de mort vous sauvera encore ‒, soulevées
une nouvelle fois par les pôles fluants
de doigts sensibles, plus jaloux qu’en vos pensées

de ne point altérer votre délicatesse,
quand dans l’eau de nouveau, fraîchissant sous l’apport,
vous épanchez un chaud, de même qu’à confesse,

de vierge ayant péché, trouble faute lassante,
pour vous avoir cueillies, comme dans un rapport
qui la lierait à vous, de nouveau, florissante.


Blumen, ihr schließlich den ordnenden Händen verwandte,
(Händen der Mädchen von einst und jetzt),
die auf dem Gartentisch oft von Kante zu Kante
lagen, ermattet und sanft verletzt,

wartend des Wassers, das sie noch einmal erhole
aus dem begonnenen Tod –, und nun
wieder erhobene zwischen die strömenden Pole
fühlender Finger, die wohlzutun

mehr noch vermögen, als ihr ahntet, ihr leichten,
wenn ihr euch wiederfandet im Krug,
langsam erkühlend und Warmes der Mädchen, wie Beichten,

von euch gebend, wie trübe ermüdende Sünden,
die das Gepflücktsein beging, als Bezug
wieder zu ihnen, die sich euch blühend verbünden.

(in Die Sonette an Orpheus [II, 7] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La licorne / Ein Horn

 

Ô c’est là l’animal qui n’a pas d’existence.
Ils n’en savaient, eux, rien, et l’avaient en tout cas
‒ son allure, son cou, la façon de son pas ‒
aimé, jusqu’au regard, calme et plein de brillance.

Certes, il n’était pas. Pourtant, comme on l’aimait,
il devint pure bête. Il avait de l’espace,
et dans l’espace clair, pour lui gardé, levait
la tête avec aisance en laissant peu de place

au besoin d’exister. Nul grain pour l’animal,
continûment nourri de la faculté d’être.
Et elle lui donna une puissance telle

qu’il lui crût une corne, unicorne, au frontal.
S’approchant d’une vierge il vint, tout blanc, paraître ‒
et fut dans le miroir d’argent et fut en elle.


O dieses ist das Tier, das es nicht giebt.
Sie wußtens nicht und habens jeden Falls
– sein Wandeln, seine Haltung, seinen Hals,
bis in des stillen Blickes Licht – geliebt.

Zwar war es nicht. Doch weil sie’s liebten, ward
ein reines Tier. Sie ließen immer Raum.
Und in dem Raume, klar und ausgespart,
erhob es leicht sein Haupt und brauchte kaum

zu sein. Sie nährten es mit keinem Korn,
nur immer mit der Möglichkeit, es sei.
Und die gab solche Stärke an das Tier,

daß es aus sich ein Stirnhorn trieb. Ein Horn.
Zu einer Jungfrau kam es weiß herbei –
und war im Silber-Spiegel und in ihr.

(in Die Sonette an Orpheus [II, 4] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Miroirs / Spiegel

 

Miroirs : nul n’a jamais, parmi les érudits,
dit encor votre essence.
Vous, qu’on dirait comblées de purs trous de tamis,
du temps intermittences.

Vous les dissipateurs du salon vide, encore ‒,
à la brune, lointains, pareils à des forêts…
Et le lustre pénètre, ainsi qu’un seize-cors
vos mondes sans accès.

Vous êtes quelquefois tout emplis de peintures.
Certaines, croirait-on, se sont glissées en vous ‒,
d’autres : craintifs, de les exclure.

Restera la plus belle, attendant que s’immisce
jusqu’en ses chastes joues, dissous,
le lumineux Narcisse.


Spiegel: noch nie hat man wissend beschrieben,
was ihr in euerem Wesen seid.
Ihr, wie mit lauter Löchern von Sieben
erfüllten Zwischenräume der Zeit.

Ihr, noch des leeren Saales Verschwender –,
wenn es dämmert, wie Wälder weit …
Und der Lüster geht wie ein Sechzehn-Ender
durch eure Unbetretbarkeit.

Manchmal seid ihr voll Malerei.
Einige scheinen in euch gegangen –,
andere schicktet ihr scheu vorbei.

Aber die Schönste wird bleiben, bis
drüben in ihre enthaltenen Wangen
eindrang der klare gelöste Narziß.

(in Die Sonette an Orpheus [II, 3] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Les anciens dieux / die großen niemals werbenden Götter

 

Notre vieille amitié pour les dieux sans requête
devons-nous la bannir, au motif que l’acier
dur que stricts nous dressons, ne les a point en tête,
ou sur la carte improviser de la chercher ?

Eux qui prennent nos morts, ces amis tout puissants
ne viennent nulle part mouvoir nos engrenages.
Nos banquets et nos bains désertent leurs parages,
nous devançons toujours, jugés depuis longtemps

trop lents, leurs messagers. Nous nous voyons dépendre
en tout d’autrui, plus seuls, sans rien savoir d’autrui,
nous n’allons plus sur des sentiers à beaux méandres, 

mais droits. Les feux anciens n’activent aujourd’hui
que, de plus en plus gros, des marteaux à vapeur.
Mais nous, nous faiblissons, pareils à des nageurs.


Sollen wir unsere uralte Freundschaft, die großen
niemals werbenden Götter, weil sie der harte
Stahl, den wir streng erzogen, nicht kennt, verstoßen
oder sie plötzlich suchen auf einer Karte?

Diese gewaltigen Freunde, die uns die Toten
nehmen, rühren nirgends an unsere Räder.
Unsere Gastmähler haben wir weit –, unsere Bäder,
fortgerückt, und ihre uns lang schon zu langsamen Boten

überholen wir immer. Einsamer nun auf einander
ganz angewiesen, ohne einander zu kennen,
führen wir nicht mehr die Pfade als schöne Mäander,

sondern als Grade. Nur noch in Dampfkesseln brennen
die einstigen Feuer und heben die Hämmer, die immer
größern. Wir aber nehmen an Kraft ab, wie Schwimmer.

(in Die Sonette an Orpheus [I, 24] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Éloge de la lenteur

 

Nous allons de l’avant.
Mais le temps qui s’empresse
qu’il vous soit petitesse
dans le toujours constant.

Ce qui fait diligence
s’en va bientôt passer ;
seule la permanence
peut nous initier.

Ne mets ton cœur, garçon,
dans la rapidité ;
en vol, que veux-tu vivre¹ ?

Tout est suspension :
le sombre et la clarté,
la fleur comme le livre.

¹ : L’allemand dit : « dans les tentatives de vol » ; je traduis un peu différemment pour amener la rime.
NB : On trouve ici deux autres traductions du même sonnet, 
dû l'une à Charles Dobzynski, l'autre à Armel Guerne.

Wir sind die Treibenden.
Aber den Schritt der Zeit,
nehmt ihn als Kleinigkeit
im immer Bleibenden.

Alles das Eilende
wird schon vorüber sein;
denn das Verweilende
erst weiht uns ein.

Knaben, o werft den Mut
nicht in die Schnelligkeit,
nicht in den Flugversuch.

Alles ist ausgeruht:
Dunkel und Helligkeit,
Blume und Buch.

(in Die Sonette an Orpheus [I, 22] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Le retour du printemps / Frühling ist wiedergekommen

 

Voici de retour le printemps. La terre
est comme un enfant qui aurait appris
tant, ô tant de vers… Mais pour le calvaire
des longues leçons, elle obtient son prix.

Son maître était dur et de ce vieil homme,
nous aimions le blanc qui le duvetait.
Maintenant, bleu, vert, comment on les nomme ? 
demandons-le-lui : elle sait, le sait !

Vacancière, joue, ô toi, terre heureuse,
avec les enfants. Rieuse, jouons :
qui t’attrapera, c’est la plus contente.

Ô leçons du maître, étude nombreuse,
et ce qui empreint souches, lourds longs troncs :
elle chante tout, oui, elle le chante !


Frühling ist wiedergekommen. Die Erde
ist wie ein Kind, das Gedichte weiß;
viele, o viele…. Für die Beschwerde
langen Lernens bekommt sie den Preis.

Streng war ihr Lehrer. Wir mochten das Weiße
an dem Barte des alten Manns.
Nun, wie das Grüne, das Blaue heiße,
dürfen wir fragen: sie kanns, sie kanns!

Erde, die frei hat, du glückliche, spiele
nun mit den Kindern. Wir wollen dich fangen,
fröhliche Erde. Dem Frohsten gelingts.

O, was der Lehrer sie lehrte, das Viele,
und was gedruckt steht in Wurzeln und langen
schwierigen Stammen: sie singts, sie singts!

(in Die Sonette an Orpheus [I, 21] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : L’étalon blanc / Der Schimmel

 

Mais à toi, Maître, dis, ô que puis-je t’offrir
à toi qui enseignas l’écoute aux créatures ?
Un jour de ce printemps que j’ai en souvenir,
on était en Russie, au soir ‒, une monture…

L’étalon fuyait seul à travers le village,
‒ l’entrave lui pendait au paturon d’avant ‒,
afin d’être de nuit tout seul dans le pacage ;
comme lui ondoyait, lui battait le crin blanc

dessus son encolure au rythme de sa course,
tandis que, pesamment freiné, il galopait.
Et le sang du coursier, comme en sourdait la source !

Lui, la vaste étendue, ah comme il l’éprouvait !
Il chantait, écoutait, avait en apanage
tout ton cycle de dits.
Je t’offre son image.


Dir aber, Herr, o was weih ich dir, sag,
der das Ohr den Geschöpfen gelehrt? –
Mein Erinnern an einen Frühlingstag,
seinen Abend, in Rußland –, ein Pferd…

Herüber vom Dorf kam der Schimmel allein,
an der vorderen Fessel den Pflock,
um die Nacht auf den Wiesen allein zu sein;
wie schlug seiner Mähne Gelock

an den Hals im Takte des Übermuts,
bei dem grob gehemmten Galopp.
Wie sprangen die Quellen des Rossebluts!

Der fühlte die Weiten, und ob!
Der sang und der horte –, dein Sagenkreis
war in ihm geschlossen.
Sein Bild: ich weih’s.

(in Die Sonette an Orpheus [I, 20 1923])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.