Ce que signifie le style de Christine Angot (à propos d’Un amour impossible)

un-amour-impossible,M247074Si on me demandait pourquoi je n’ai pas eu de déplaisir à lire le dernier roman de Christine Angot – alors que je l’abordais, je l’avoue, du bout des lèvres, minaudant avec la moue de celui à qui on ne la fait pas –, je répondrais sans ambages : « À cause des pronoms ».

Sibyllin ?

Peut-être se souvient-on de l’article retentissant de Proust, dans les années 1920, sur le style de Flaubert – cela s’intitule Ce que signifie le style de Gustave Flaubert, et ouvre les yeux, en quelques pages, sur quelques-uns des tics d’écriture du grand écrivain. Savoir lire, y est-il en substance dit pour faire la nique à la critique discourant doctement à l’époque sur la question : Flaubert est-il un « écrivain de race » ?, c’est peut-être ceci, répondait l’excellent Marcel : muni du regard scrutateur nécessaire, déceler, derrière la signification patente, sous un phrasé, sous une façon d’écrire — en un mot,  sous un style —, une façon de voir le monde – un peu comme un même paysage sera peint différemment d’une école à une autre, et d’un peintre à un autre : le motif reste identique, mais pas l’œil qui le perçoit, ni le pinceau qui le rend.

Il me semble, pour en avoir été surpris, voire au début dérangé dans ma lecture, que la phrase de Christine Angot, dans sa construction particulière, apporte sa pierre au thème principal du roman, qu’elle y contribue dans un système stylistique où fusionnent forme et fond.

*

Le thème principal est celui par lequel s’ouvre l’œuvre, directement, sans fioritures : Un amour impossible. Qu’est-ce donc alors qu’un « amour impossible » ? La réponse est aussi explicite que le titre : il en va d’un amour a-normal, d’un amour qui bafoue, bouscule la norme – en l’occurrence, c’est le pluriel (il en va d’amours…) qui s’imposerait plutôt que le singulier, puisqu’on distingue au moins trois grandes amours « impossibles / a-normales » dans l’histoire qui nous est racontée :

La première a-normalité est celle de l’amour a-normal du père pour la mère, qui transgresse les conventions sociales et religieuses :  

Parce que tu penses qu’un interdit, fût-il fondamental, allait le [le père] mettre au ban de sa petite société ? Alors qu’il est convaincu de sa supériorité ? […] Dans leur monde on n’a pas d’enfant avec une juive, surtout si elle a pas d’argent et qu’il n’y a rien à obtenir d’elle. »

Ailleurs :

Lui [le père], dans son monde supérieur. Et toi [la mère] dans ton monde inférieur.

La deuxième a-normalité est celle de l’amour du père pour sa fille, qui transgresse les conventions sexuelles :

Il a ignoré l’interdit fondamental pour les ascendants d’avoir des relations sexuelles avec leur enfant. C’était peut-être un interdit fondamental, mais ça ne le concernait pas. Pas lui. Comme s’il n’était pas mon père et que je n’étais pas son enfant.

La troisième a-normalité, qui se dévoile progressivement, est celle de l’amour / non-amour de la fille pour sa mère, qui transgresse les conventions de l’amour filial : 

Il n’y avait plus d’intimité entre nous. On était à couteaux tirés.

Voici d’autres exemples montrant que la question de la norme  — et, partant, celle de l’a-normalité— est au cœur d’Un amour impossible :

Je sais, mais lui il est d’une intelligence hors-norme.

Oui oui. C’est normal. Ça m’ennuie pas. C’est normal un papa et une maman qui dorment ensemble. C’est juste que j’ai pas l’habitude.

Il m’a dit qu’on fermait pas la porte soi-même, quand on n’était pas chez soi. Que ça se faisait pas. Que, quand on était chez les gens, c’était grossier. Que c’était impoli. Que je n’avais pas à faire ça, que je n’étais pas chez moi.

Etc.

Ce n’est pas là, il faut le reconnaître, un sujet d’une grande originalité : il a été mille fois traité par la littérature, de la plus ancienne (amours des dieux et des mortels, etc.), de la plus classique (Phèdre, Britannicus…) à la plus contemporaine (les auteurs, ici pullulent). C’est donc moins la singularité du thème, d’ailleurs fréquent chez Christine Angot, que celui de son traitement qui fait, ici comme souvent ailleurs, l’intérêt du texte.

Or, en littérature, le traitement du thème passe nécessairement par le travail du matériau qui est le sien : la langue.

Christine Angot (son patronyme peut-être l’y incite, ainsi que la psychanalyse) ne l’ignore pas, qui focalise maintes pages d’Un amour impossible sur la question linguistique  — celle, donc, fondamentale, du matériau —, comme dans ce dialogue où elle joue, pour en tirer un autre sens, plus profond, sur les mots qu’emploie sa mère parlant d’une maladie :

— J’ai fait cette infection, et j’ai été hospitalisée…
— C’était quoi comme infection ?
— C’était une infection des trompes.
— Comme par hasard. Des trompes. Tu venais d’être détrompée. Hhhh !!
— Ah. Tu vois ça comme ça ! ?
— Oui.

ou comme dans ce passage, où l’influence de la sociologie du langage (cf. Pierre Bourdieu) est manifeste :

— Quelle heure il est ? Il est tard si ça se trouve.
— Ne dis pas « si ça se trouve ».
— Je sais. On dit « s’il se trouve ». Mais quand c’est du langage parlé… on peut…
— Tu dis « ça pleut » toi ? Tu dis « ça pleut » ? Ou tu dis « il pleut » ?
— « Il pleut ».
— Ta sœur dit « ça pleut », tu as remarqué ? Tu devrais lui dire, sur le marché des relations sociales elle sera pénalisée. Un type peut faire toutes les études qu’il voudra, s’il dit « ça pleut », il aura peut-être son diplôme mais ce sera tout.

On voit, dans ce dernier extrait, l’importance de la norme linguistique aux yeux — et aux oreilles — des protagonistes de la narration, norme qui devient même, vers la fin, l’une des principales pierres d’achoppement dans l’itinéraire d’abord conjoint, puis divergent, de la fille et de sa mère :

Si elle [la mère] faisait une faute de grammaire, je pinçais la bouche, et mon corps se raidissait sur ma chaise. Si elle en faisait une deuxième, sur un ton coupant je la corrigeais.

*

Ainsi, la focalisation sur la langue — sur ce que, dans ses usages, elle révèle de nous, avec l’appui de la psychanalyse et/ou de la sociologie — est constante dans le texte, dans ce qu’on pourrait en appeler la macro-structure sémantique. Elle se retrouve à son niveau micro-structurel, dans la syntaxe significative de Christine Angot.

L’auteur fait en effet un usage très particulier des pronoms. Rappelons (je simplifie à l’extrême) qu’un pronom, dans son fonctionnement syntaxique, renvoie en général à un nom qu’il remplace, et qui lui est le plus souvent, et à peu de distance, antéposé. Les règles régissant cette substitution sont précises : ainsi, dans une phrase telle que celle-ci :

Le grondement des voitures était permanent et montait jusqu’à notre étage. Il y faisait froid. Il y avait du vent. On ne l’utilisait jamais.

la logique grammaticale voudrait que les deux « y » consécutifs, ainsi que le « l’ » de « On ne l’utilisait », renvoient au sujet de la première phrase (« Le grondement des voitures ») et non, comme c’est manifestement le cas, à son complément (« notre étage »).  Même phénomène ici :

La commerçante froissait un échantillon entre ses mains, puis le lui faisait toucher. Mon avis comptait. Je le touchais aussi.

où le « le » de « Je le touchais aussi » ne saurait, si on s’en tient au strict respect de la norme syntaxique, remplacer que le seul « Mon avis ».

Ici encore :

Je caressais le dos de sa main. Ou je suivais avec mon doigt le parcours de ses veines. Je la retournais et je caressais la paume.

où l’on assiste à un jeu subtil sur l’antécédent de « ses veines » et de « la retournais » : dans les deux cas, ce ne peut être à « main » que ces termes renvoient — et pourtant, c’est bien à « main » qu’ils renvoient tous les deux sur le plan sémantique. 

De telles occurrences sont trop nombreuses dans le texte, et Christine Angot a l’œil, me semble-t-il, par trop grammatical, pour qu’il en aille de simples erreurs d’inattention de sa part. L’intention est bien plutôt manifeste, et significative. Si la phrase y gagne en fluidité et en impressionnisme — qu’on voie, par exemple, le flou de cette construction (je souligne, sans commenter, les éléments contestables) :

Quand mon oncle faisait une jolie photo de moi, elle la lui envoyait. L’une d’elles a été prise au bord d’un étang. Je souriais. J’étais coiffée d’un chapeau de paille trop grand pour moi qui lui appartenait.

sa syntaxe particulière, à la limite du solécisme, a pour sens avant tout que l’a-normal, dans ses conflits constants avec la norme, est un des éléments constitutifs du livre, et un des moteurs de sa création. Christine Angot répète à l’envi que c’est l’a-normalité de l’inceste qui l’a faite écrivain. Sans doute cette imprégnation originelle se vérifie-t-elle au niveau le plus élémentaire de son écriture : dans sa syntaxe.

*

Quoi qu’en prétende, donc, une critique hâtive et souvent partiale, le style de Christine Angot ne relève pas de la simplicité qu’on lui prête communément pour mieux le dénigrer : un regard attentif aux détails peut discerner, dans Un amour impossible, la cohérence de l’ensemble textuel dans ses différentes composantes — dont l’interrogation sur la norme grammaticale n’est pas l’élément le moins signifiant.

 

La Priapée : Disons crûment les choses.

Priape


L’auteur s’adresse à Priape :

Je pourrais dire, abscons : « Ô donne-moi ce que
Tu donnes sans faillir et sans rien perdre au change ;
Donne-moi ce qu’en vain tu voudras me donner
Quand une barbe hostile assiègera tes joues ;
Que donne à Jupiter celui qui de bons coups
Proie de l’oiseau sacré, abreuve son amant ;
Qu’à son mari pressant, donne, la nuit des noces,
L’empoté de tendron craignant l’autre blessure.
– Qu’on dise « Encule-moi » : c’est français, bien plus simple,
Pour qui est comme moi balourd de la cervelle.


Obscure poteram tibi dicere: ‘da mihi, quod tu
des licet assidue, nil tamen inde perit.
da mihi, quod cupies frustra dare forsitan olim,
cum tenet obsessas invida barba genas,
quodque Iovi dederat, qui raptus ab alite sacra
miscet amatori pocula grata suo,
quod virgo prima cupido dat nocte marito,
dum timet alterius vulnus inepta loci.’
simplicius multo est ‘da pedicare’ Latine
dicere: quid faciam? crassa Minerva mea est.

(in Priapeia, 3)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Nicolò D’Arco (1479-1546) pasticheur burlesque de Catulle

Comme beaucoup de ses contemporains,
Nicolò D'Arco a lu Catulle.
Ses écrits en témoignent,
comme cette Fête de la saint-Martin,
dans laquelle il pastiche sur un ton burlesque 
un des poèmes les plus connus de son modèle.
  • Texte de D’Arco :

C’est la saint-Martin : adieu, les mordants
Tracas ! Mon garçon, apporte des cruches
En nombre, d’abord ; et puis de grands verres ;
Apporte un cuveau, que de vin d’ivresse
Nous humections tous, ivres, notre tête !
Sers-nous, par Bacchus ! du vin de garnache* :
De canons, pour moi : mille, puis deux cents ;
Un plein, pour Cotta, pichet de falerne.
Verse cent canons, puis cent à la suite ;
Cent autres encore, et deux cents, puis mille :
Ayant beaucoup bu, bu plus que beaucoup,
Plus que tout cela, nous irons dormir.
– Mais toi, mon garçon, rappelle-toi bien
De ne piper mot : car nous envierait
Quiconque saurait que nous avons bu
Combien de falerne ! et deux cents canons,
Mille fois deux cents ! canons de garnache* !

*: Il s’agit selon toute vraisemblance de vin de la région de Vernazza, en Ligurie. 
  • Texte de Catulle (dans ma traduction) :

Vivons, ma Lesbie, vivons et aimons :
Et quelque sourcil qu’un grave barbon
Fronce devant nous, battons-en nous l’œil !
Tout soleil renaît au nocturne deuil :
Mais quand ont péri nos lumières brèves
Il nous faut dormir la grand-nuit sans trêve.

Je veux de baisers des mille et des cents,
Puis encore mille et encore cent
Puis mille de suite et puis encor cent.
Alors ces baisers, ces mille et ces mille,
Brouillons-en le tout, perdons-en le fil :
Un méchant pourrait un sort nous jeter
S’il savait le tout de tous nos baisers.


  • Texte de D’Arco :

Martinalia sunt : valete, curae
mordaces ! Puer, huc cados frequentes
inger, dein cyathos capaciores ;
huc affer pateram, ebriosum ut omnes
tingamus caput ebrio Liaeo.
Fer Vernatiolum Thyonianum :
mero millia vasa, mi ducenta ;
cottae plena diota sit Falerno ;
da centum altera vasa, deinde centum ;
da centum altera : da ducenta, mille,
ut quum multa biberimus superque
potaverimus illa, dormiamus.
Tu verum interea, puer, memento
nulli dicere, ne invidere possit
quisquam quum sciat amphoras Falerni
et Vernatioli ducenta vasa
et potasse ducenties ducenta.

(in Nicolai Archii Comitis Numerorum libri IV [1762] p. 205)

  • Texte de Catulle :

Vivamus mea Lesbia, atque amemus,
rumoresque senum severiorum
omnes unius aestimemus assis!
soles occidere et redire possunt:
nobis cum semel occidit brevis lux,
nox est perpetua una dormienda.
da mi basia mille, deinde centum,
dein mille altera, dein secunda centum,
deinde usque altera mille, deinde centum.
dein, cum milia multa fecerimus,
conturbabimus illa, ne sciamus,
aut ne quis malus invidere possit,
cum tantum sciat esse basiorum.


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Nicolò D’Arco (1479-1546) : D’une langue à d’autres : traduire D’Arco-Pétrarque en français

Nicolò D'Arco a traduit plusieurs poèmes
de Pétrarque (1304-1374) en vers latins.
Je donne, de deux de ces traductions, 
mes propres traductions en vers français, 
jouant d'échos à travers siècles.

— 1 —

Dis-moi, je t’en prie, petit Cupidon,
Qui t’a procuré ce fauve métal
Pour faire à ma Belle une chevelure
Où chaque cheveu est un filet d’or ?
Qui donc t’a fourni de roses vermeilles,
De tendres gelées cueillies avec elles,
Pour faire deux joues de belle harmonie ?
Qui a récolté, dans la mer des Indes,
Perles et corail pour en façonner
Magistralement bouche vertueuse
Et mignonnes dents, sources de beautés
Et de propos doux mêlés d’amertume ?
Et ses yeux brillants, de quel soleil donc
Les as-tu tirés ? – ses yeux si cruels
(Supplice étonnant pour ceux-là qui l’aiment !),
Instillant la joie avec la douleur,
Ramenant la vie avec le trépas ?

— 2 —

Si ce n’est de l’amour, que sens-je donc ? Mais si
C’est de l’amour : qu’il est, mon amour, chose neuve !
Bonne ? – Mais perdre, hélas, si méchamment qui aime ?
Mauvaise ? – Mais mêler amertume et douceur ?
Si malgré moi je brûle, à quoi bon ces soupirs ?
Mais si c’est de moi-même, où puisé-je ces larmes ?
Une douce amertume habite un cœur d’amant,
Cela, pareillement, nous déplaît et nous plaît.


— 1 —

  • Sonnet originel de Pétrarque :

Onde tolse Amor l’oro, et di qual vena,
per far due trecce bionde? e ’n quali spine
colse le rose, e ’n qual piaggia le brine
tenere et fresche, et die’ lor polso et lena?

onde le perle, in ch’ei frange et affrena
dolci parole, honeste et pellegrine?
onde tante bellezze, et sí divine,
di quella fronte, piú che ’l ciel serena?

Da quali angeli mosse, et di qual spera,
quel celeste cantar che mi disface
sí che m’avanza omai da disfar poco?

Di qual sol nacque l’alma luce altera
di que’ belli occhi ond’io ò guerra et pace,
che mi cuocono il cor in ghiaccio e ’n fuoco?

  • Traduction latine de D’Arco :

Amabo, mihi dic, puer Cupido,
quis flavum tibi praebuit metallum
ut nostrae faceres comam puellae
atque una aureolos suos capillos ?
Servavit tibi quis rosas rubentes
colligens teneras simul pruinas,
utrasque ut faceres genas decentes ?
Quis gemmas niveas coralliumque
Indo ex aequore legit, ut pudicum
os et denticulos manu magistra
formares, quibus exeunt lepores
una et dulcia verba mixta amaris ?
Quo sole hos nitidos suos ocellos
duxisti : heu nimium malos ocellos,
qui miris cruciant modis amantes
et dant laetitiam et simul dolorem
et vitam simul et necem reportant ?

(in Nicolai Archii Comitis Numerorum libri IV [1762] pp. 257-8)


— 2 —

  • Sonnet originel de Pétrarque :

S’amor non è, che dunque è quel ch’io sento?
Ma s’egli è amor, perdio, che cosa et quale?
Se bona, onde l’effecto aspro mortale?
Se ria, onde sí dolce ogni tormento?

5S’a mia voglia ardo, onde ’l pianto e lamento?
S’a mal mio grado, il lamentar che vale?
O viva morte, o dilectoso male,
come puoi tanto in me, s’io no ’l consento?

Et s’io ’l consento, a gran torto mi doglio.
10Fra sí contrari vènti in frale barca
mi trovo in alto mar senza governo,

sí lieve di saver, d’error sí carca
ch’i’ medesmo non so quel ch’io mi voglio,
et tremo a mezza state, ardendo il verno

  • Traduction latine de D’Arco :

Si non est amor hic, ergo quid sentio ? Sed si
est amor hic, quae res est nova noster amor ?
Si bona, me miserum cur sic male perdit amantem ?
Si mala, cur dulci miscet amara joco ?
Ardeo si invitus, nihil haec suspiria prosunt :
sed si sponte uror, unde mihi hae lacrimae ?
Dulcis amarities animis versatur amantum :
illud idem nobis displicet atque placet.

(in Nicolai Archii Comitis Numerorum libri IV [1762] pp. 258-9)


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Nicolò D’Arco (1479-1546) : Trois épigrammes bachiques

Épigramme votive 1 :

Burmatus, vigneron, t’offre, Bacchus, ces grappes,
Et de ce vin nouveau qu’il verse en tes patères,
Et prie que le raisin foulé dans son pressoir
Lui embrouille la langue et lui rompe les jambes.

Épigramme votive 2 :

Ces raisins frais tranchés du sarment, Sylvius
Te les offre, Bacchus, en l’automne pampré,
Priant qu’à pleine cuve écume sa vendange
Et qu’à pleine futaille il lui coule du vin.
Embrochez, paysans, sur du coudre ce bouc
Et louangez Bacchus dans le respect du rite :
Que du divin nectar il emplisse nos caves,
Et que de ses bienfaits soient pleines toutes choses.

La vendange de baisers :

Pourquoi, garçons, vous plaisez-vous,
À enivrer les jolies filles ?
Que peut, de plaisir, volupté,
En retirer la fille tendre ?
Des baisers, trois coups de languette !
Par le cou se tenir l’un l’autre !
Caresser leurs tétinets beaux !
Imiter les pigeons de Chypre,
Plus lascifs que moineaux d’avril !
S’étreindre, s’échauffer l’un l’autre
– La forte étreinte pour modèle
Dont l’arbre est ceinturé de lierre !
Car c’est la loi des fêtes ivres
Que soit plus dense que tous pampres
Cette vendange de baisers.


Vinitor hos tibi Bumastus dat, Bacche, racemos
Et libans pateris dat nova musta tuis
Et rogat ut calcata suo vindemia praelo
Illius linguam vinciat atque pedes.

Has modo decerptas ex palmite Sylvius uvas
Pampineo autumno dat tibi, Bacche pater,
Et rogat ut pleno spumet vindemia lynthre
Atque illi musto dolia plena fluant.
Agricolae, hunc hircum verubus torrete colurnis
Et Baccho laudes dicite rite suas,
Impleat ut nostras divino nectare cellas
Et sint plena suis omnia muneribus.

Quid vos tinguere Bacchico liquore
Formosas, iuvenes, iuvat puellas?
Quae solatia deinde, quae voluptas
Aut hinc quid tenerae ferunt puellae?
Ite in basia lingulis trisulcis,
Per colla utraque mutuis lacertis;
Pertractate papillulas venustas;
Cyprias imitamini columbas
Vernis passeribus salatiores.
Amplexus date, mutuo fovete
Amplexumque hederam simul tenacem
Quae circumligat arbores referte:
Nam lex hoc madidi iubet Lyaei,
Ut sit densior omnibus racemis
Haec vindemia basiationum.

(in Nicolai Archii Comitis Numerorum libri IV [1762])


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Marcus Aurelius Olympius Nemesianus (?) (IIIe siècle ap. J.-C.) : Les toutes premières vendanges

NB : On ne sait trop qui est l'auteur
de cet églogue, peut-être Titus Calpurnius Siculus,
plus sûrement Marcus Aurelius Olympius Nemesianus.

[…] Le pampre, tout d’abord, montre les riches grappes :
Et les Satyres béent face aux feuilles, aux fruits
De Lyaeus* ; le dieu** : « Coupez les raisins mûrs,
Satyres, et foulez, garçons, ces baies nouvelles. »
Sitôt dit, les voici qui coupent les raisins,
Les chargent en paniers, promptement les écrasent
Sur une roche creuse : et la vendange bout
Tout en haut des coteaux, l’on piétine les grappes.
Le moût pourpre éclabousse et rougit les poitrines.
Chaque satyre prend, troupe enjouée, pour coupe
Ce que le sort présente, et il en fait usage.
L’un tient un pot ; l’un boit dans une corne courbe ;
L’un, mains creusées, se fait des coupes de ses paumes ;
L’un, penché boit au bac, puise, en clappant des lèvres,
Le moût ; l’autre en emplit des cymbales sonores ;
Tel recueille, ployé, le jus de la pressée :
Mais ivres, la liqueur rejaillit de leurs bouches
Et coule en écumant sur leurs bras, leurs poitrines.
Tout est jeu, tout est chant, tout est danse effrénée. […]

*: Un des très nombreux surnoms de Bacchus ; ici, c’est un équivalent de « vigne ». ;
**: Il s’agit de Bacchus.


[…] Tum primum laetas ostendit pampinus uuas:
Mirantur Satyri frondes et poma Lyaei.
Tum deus, « о Satyri, maturos carpite foetus,
Dixit, et ignotos, pueri, calcate racemos. »
Vix haec ediderat, decerpunt uitibus uuas,
Et portant calathis, celerique elidere planta
Concaua saxa super properant: uindemia feruet
Collibus in summis, crebro pede rumpitur uua,
Rubraque purpureo sparguntur pectora musto.
Tum Satyri, lasciua cohors, sibi pocula quisque
Obvia corripiunt : quod fors dedit, arripit usus.
Cantharon hic retinet, cornu bibit alter adunco,
Concauat ille manus, palmasque in pocula uertit:
Pronus at ille lacu bibit, et crepitantibus haurit
Musta labris, alius uocalia cymbala mergit,
Atque alius latices pressis resupinus ab uvis
Excipit: at potis saliens liquor ore resultat,
Spumens inque humeros et pectora defluit humor.
Omnia ludus habet, cantusque, chorique licentes. […]

(in Églogues, Églogue X, vers 37-55)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Marcantonio Flaminio (1498-1550) : la santé par le vin.

Nature morte avec quatre cruches (Van Gogh, 1884)

Nature morte avec quatre cruches (Van Gogh, 1884)


O vin léger, ambré, vin doux
Comme le nectar ! Vin des dieux,
Secours de ma fuyante vie !
Tu primes la liqueur d’Ausone*
Et tous remèdes salvateurs
Du découvreur des médecines.
J’avais, gisant, mal au côté ;
À demi mort ; fièvre brûlante
– Feu de fournaise –, et vers le dur
Seuil du trépas m’acheminais,
Quand, fluant en mon corps languide,
Tu soulages mon mal, liqueur
Céleste, et me rends la vie ! Docte
Damian**, ton vin et ta vigne,
Maman de mon ambré mignon,
J’en dirai de bien jolies choses
Tant que j’aurai de vie ; priant
Assidûment tous les ans Dieu
Que vent ni pluie ni sécheresse,
Grêle ou voleur hardi, ne lèse
La maman de l’ambré mignon.

*: Le vin chanté par le poète Ausone, né à Bordeaux ;
**: Damianus Damianius était un « docte » médecin sicilien.

О Vinum tenue, aureum, suave,
Instar nectaris ! o merum Deorum,
Vitae praesidium meae fugacis !
Cedant Paeonii tibi liquores,
Et quicquid remedii salubrioris
Ostendit medicae repertor artis.
Jacebant lateris dolore membra
Semimortua ; febris aestuabat
Ut fornacibus ignis, ipse plantas
Leti limina dura transferebam,
Cum tu languidulos fluens in artus,
Caelestis liquor, et levas dolorem,
Et vitam mihi reddis. Ergo, docte
Damiane, tuum merum, tuamque
Vineam aureoli mei parentem
Dulci carmine concinam, recepta
Vita dum superat mihi ; et rogabo
Votis assiduis Deum quotannis,
Ne venti, pluviaeve, siccitasve
Aut vis grandinis, improbive fures
Laedant aureoli mei parentem.

(in Marci Antonii, Joannis Antonii et Gabrielis Flaminiorum Carmina [1743] liber sextus, carmen LIX, p. 195)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Ignjat Đurđević [dit aussi Ignazio Giorgi] (1675-1737) : Fontaine prenant sa source dans un tombeau

tombeau fontaine

Tombe romaine devenue fontaine


De ce vers quoi tout court, toi tu nais : il n’est d’eau
Qu’avec plus de justesse on n’appelle éternelle.
Dans la mort tu prends vie et lies tombe à berceau
Sans redouter la mort – envers toi maternelle.

Froide – car au travers de corps froids tu jaillis –
Et pure – le trépas purgeant toute substance –,
Procyon ni l’été naissant ne te tarit
– Le ciel bien plutôt craint l’endroit de ta naissance.

Plonge en cette eau ton front bouffi d’orgueil, passant :
Ton front s’y empreindra de cette antinomie :
« Je meurs de vivre et vis de mort ». Tu vis autant
Pour ne pas vivre et meurs pour aller à la vie¹.

¹: Ces vers sont à comprendre au sens de la doctrine chrétienne voulant que la vie sur terre ne soit pas la vraie vie, cette dernière ne pouvant être pleinement vécue qu’après la mort.

Omnia quo properant, tu nasceris inde, nec ulla
__Iustius hoc nomen lympha perennis habet.
Viva e morte venis, finem coniungis et ortum,
__Nec mortem metuis, quae tibi facta parens.

Et gelida, haud mirum, gelidos si transilis artus,
__Pura es, nam sordes tergere fata solent.
Non Procyon, non te validi Canis hauriet ortus,
__Formidant ortus nam magis astra tuos.

Quisquis ades, tali tumidum caput ablue lympha,
__Dogmata nam capiti suggeret ista tuo:
Dat mihi vita necem, mors vitam; te quoque certum est
__Vivere, ne vivas, ne moriare, mori.

(in Poetici lusus varii [1700] épigramme 82)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Jules-César Scaliger (1484-1558) : La possession bachique

Qui est Jules-César Scaliger ?Le triomphe de Bacchus (Cornelis de Vos, 1630)

Sur le plan poétique, Scaliger père est précédé d’une fâcheuse réputation : ses vers latins seraient médiocres. Cet extrait prétend montrer l’inverse, et que, sur un thème éculé, notre auteur sait fait preuve d’une grande invention verbale et rythmique, que j’ai tenté de rendre en français.

[…] Mais d’où vient que mon cœur bat, trépide, en furie ?
Porté, emporté, las – rapt vers la grotte vide.
Quel est donc ce cortège ? Et qui pousse à aller ?
Thyas¹ et Edonis¹ ululant bacchanales :
Mimallon¹ la Boit-vin, dans sa flûte à deux branches,
Et tremblant-vrombissant, rauque le Pied-bouc souffle
Dans les cornes ravies au veau meuglant sa mort
– Pourpre s’enfle la bouche, et l’œil se gonfle rouge.
L’agile lierre noir coiffe les ronds corymbes,
Le thyrse sans fin tourne en mains porte-couleuvres,
Dévastant les abris des bêtes qui se terrent.
La solitude tremble, et les bois crient d’oiseaux.
Mais où est le Sauteur² leste à jambes de bouc,
Luperque² joue-roseau, l’avisé suit-danseurs,
Pan, siffleur d’airs nouveaux sur ses pipeaux stridents ?
Sur ses neuf chalumeaux, il sonne pour le Maître.
Le bon vieux Thiasote³, assis sur l’âne courbe,
T’appelle, satyrant, titubant des tontaines
Doigt crispé, crac-cric-crac, sur les crotales creux.  […]

¹ Thyas, Edonis, Mimallon sont des synonymes de Bacchantes.
² Sauteur, Luperque, désignent le dieu Pan, joueur de syrinx. 

³ « le bon vieux Thiasote » (= Bacchant) est Silène.

[…] Subitus sed unde mi corda furor trepida quatit ?
Feror, auferor, fatigor : vacua in specua rapit.
Comitatus iste, quisnam ? Quis ad hoc iter adigit ?
Thyas hinc, et hinc Edonis trieterias ululat :
ubi tibias Mimallon bifores meribibula,
ubi rapta mugienti sua funera vitulo
Tremibomboraucus inflat duo cornua capripes.
Rubicunda bucca turget : rubidus tumet oculus.
Nigra flexicrus corymbi comat orbibus hedera.
Manus inquieta thyrsum colubrigerula rotat,
latitantium ferarum populans domicilia.
Fremit orba solitudo, nemora avia reboant.
Sed ubi levem relinquo Salium caprifemorem,
calamicinem Lupercum, subidum choretisequam,
sibi Pana flantem acutis nova sibila tubulis ?
Sonat ille sic novenis ab arundinibus herum.
Thiasota blande pando residens pecore senex,
Tityrisca vis vocat te, teretismata titubans,
Crepericrepante crispans cava tympana digito. […]

(in Julii Caesaris Scaligeri Poemata in duas partes divisa [1574], pp. 192-3, « In Bacchum galliambus »,  vers 104-122)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Vinzenz Heidecker (Vincentius Opsopoeus) ( ?-1539) : Portraits d’ivrognes en bêtes

Détail du Jardin des délices (Jérome Bosch, 1503)

Détail du Jardin des délices (Jérome Bosch, 1503)


Dans son long poème De arte bibendi (L’Art de boire) Vincentius Opsopoeus évoque, au livre deux, les mauvais buveurs et buveuses, auxquel[le]s il prête des traits d’animaux. Le tableau qui suit évoque assez facilement ceux de Jérôme Bosch.

[…] Mais quel ignoble amas, quel grand nombre de bêtes,
Et dont l’aspect traduit la vie intérieure !
Mêlées, on les voit rire ensemble, à rires larges,
On les entend crier, toutes, à cris discords.
– Mais ailleurs, les brebis, rendant gorge, vomissent,
Ivres, du vin, prouvant leur ingénuité ;
Les chiens ravalent vite – et en vain – leur ordure,
Et vautrées à plein dos dans la fange, les truies
Vomissent d’effrayants serpents, des lézards verts
– Ah, je veux bien mourir, si ces vers sont un jeu !
On voit vaches et veaux vomir crapauds, cigales,
Et vomir des bijoux à des boucs octipèdes ;
Plus loin : des livres, l’âne ; et l’ours : épées, gourdins ;
Souris et chats : c’est là ce que vomit le loup.
Les singes font des sauts irrévérencieux,
Portant pour la plupart des couronnes de fleurs ;
Près des autres assis, les ours font du carnage,
La conjuration des loups est déchaînée.
Rage et fureur aidant, les coups sont réciproques
– On dirait deux armées combattant durement.
Mais au bout du jardin, sur la gauche qu’on voit,
Sur l’allée mal famée, par les petites portes,
Dans la boue, le vomi, les corps mêlés des bêtes,
Hideux, sont étendus, et dorment pêle-mêle.
Les uns sont accablés de plaies, d’autres de vin,
On dirait un amas de morts de male mort.
D’un sommeil agité, certains sortent sans force,
Retournent aux orgies d’une marche rapide ;
D’autres, ayant visage humain, mais recouverts
De peaux de bêtes, vont, sobres, aux portillons :
Ils quittent le jardin d’un pas mal assuré,
Et titubent en foule, infirmes de leurs membres. […]


[…] At quae multiplicum confusio foeda ferarum !
Quae vitae facies interioris erat !
Nam mixtim patulis visae sunt rictibus una
Omnes discordi vociferare sono.
Ex alia sed parte vomunt de gutture vinum
Vinosae indicium simplicitatis oves.
Quae egessere canes eadem mox frustra resorbent
In caeno volvunt dum sua terga sues,
Serpentesque vomunt diros, viridesque lacertas,
Dispeream si e carmine ludo meo.
Vaccas et vitulos, ranas vomere atque cicadas
Vidisses, gemmas octipedesque capros.
Porro asini libros, enses cum fustibus ursi,
Mures et cattos evomuere lupi.
Indecores saltus exercent cercopitheci,
Quorum pars maior florea serta gerunt.
Nec procul altemis laniant sedentibus ursi,
Et furiunt multa seditione lupi.
Quos furor et rabies in mutua vulnera trudunt,
Ceu geminas acies quae fera bella gerunt.
Parte sed in laeva qua cernitur exitus horti,
Et via per modicas non bene trita fores
In caeno in vomitu mixtorum foeda animantum,
Corpora confuso strata sopore jacent,
Partim vulneribus, partim quoque saucia vino,
Tanquam caesorum mortua turba foret.
Quorum pars surgit discusso languida somno
Et repetit celeri lustra priora pede.
Pars nacta humanam faciem, sed pelle ferina
Tecta, petit tenues sobria facta fores,
Hortoque egreditur pedibus male firma, graduque
Incerto, membris mutïla turba suis. […]

(in De arte bibendi libri tres [1536], livre deux, vers 191-222)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.