Catulle (84-54 av. J.-C.) : Autodafé (poème 46)

autodafé


Livres de Volusius*, caca bouquins,
Déliez-moi de son vœu ma gonzesse
Qui à sainte Vénus, à Cupidon
A dit vouloir ‒ si je lui revenais
Sans plus darder d’ïambes assassins ‒,
Faire l’offrande au dieu traîne-semelles
Des vers exquis du pire des poètes,
À mettre au feu sur lit de bois funeste :
Eh bien c’est vous que se voit la mutine
Vouer aux dieux ! ‒ elle est drôle et charmante…

Ô toi qui née des flots d’azur, fréquentes
Sainte Idalie, le plat pays d’Uries,
Ancône et Cnide aux maintes roselières,
Amathonte et Golgos, ô toi qui hantes
Dyrrachium où boit l’Adriatique,
Daigne agréer, daigne exaucer ce vœu,
S’il a du charme, et s’il est de toi digne.
– Vous cependant, radinez-vous au feu,
Ploucs et balourds en votre plénitude,
Livres de Volusius, caca bouquins !

* On ignore tout de ce Volusius, peut-être s’agit-il d’un historien dans la lignée d’Ennius (soit donc d’un poète à l’ancienne mode, très éloigné de l’esthétique de Catulle).

Annales Volusi, cacata carta,
votum solvite pro mea puella.
nam sanctae Veneri Cupidinique
vovit, si sibi restitutus essem
desissemque truces vibrare iambos,
electissima pessimi poetae
scripta tardipedi deo daturam
infelicibus ustulanda lignis.
et haec pessima se puella vidit
iocose lepide vovere divis.

Nunc o caeruleo creata ponto,
quae sanctum Idalium Vriosque apertos
quaeque Ancona Cnidumque harundinosam
colis quaeque Amathunta quaeque Golgos
quaeque Durrachium Hadriae tabernam,
acceptum face redditumque votum,
si non illepidum neque invenustum est.
at vos interea venite in ignem,
pleni ruris et inficetiarum.
annales Volusi, cacata carta.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Le cycle d’Ameana (poèmes 41 et 43)

Femme assise (Picasso, 1938)


Ameana, fille fourbue de baise,
M’a demandé tout un paquet de pèze
‒ Oui, cette fille aux narines si moches,
La bonne amie du failli de Formies.
Vous attachés à la fille, ses proches !
Faites venir médecins et amies :
La fille est dingue ! ‒ Ah, vous voulez savoir ?
Elle hallucine en zieutant son miroir.


Salut, la môme au nez pas court,
Au pied pas beau, aux yeux pas noirs,
Aux doigts pas longs, au bec pas sec,
À la tapette pas fleurie,
Nana du failli de Formies.
On te dit belle en ta province,
On te compare à ma Lesbie ?
‒ Siècle de fous, siècle de ploucs !


Ameana puella defututa
tota milia me decem poposcit,
ista turpiculo puella naso,
decoctoris amica Formiani.
propinqui, quibus est puella curae,
amicos medicosque conuocate:
non est sana puella, nec nec rogate
Qualis sit, solet aes imaginosum !


Salve, nec minimo puella naso
nec bello pede nec nigris ocellis
nec longis digitis nec ore sicco
nec sane nimis elegante lingua,
decoctoris amica Formiani.
ten prouincia narrat esse bellam?
tecum Lesbia nostra comparatur?
o saeclum insapiens et infacetum!


Ces traductions originales, dues à Lionel-Édouard Martin, relèvent du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de les diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Juventius est un petit con (poème 99)

Garçon mordu par un lézard [détail] (Caravage, 1594)


Pas plus qu’aucun Romain de son époque, Catulle ne dédaigne certaines amours que, a-t-on pu dire (François Noël, Poésies de Catulle, 1805), « la moralité réprouve ». En témoigne ce petit tableau, « d’une expression charmante, tout en est délicat, passionné ; et l’on ne peut en blâmer que l’objet, et l’expression dégoûtante de saliva lupæ, qui contraste avec le ton du reste » (ibidem). Je cite sourire, bien sûr,  aux lèvres.

Je t’ai pris ‒ tu jouais ‒, Juventius, mon miel,
Un bécot plus doucet que la douce ambroisie.
Mais pas impunément : j’en ai, je m’en souviens,
Pendant une heure et plus souffert de haute croix,
Le temps que d’expier, sans en pleurant pouvoir
Alléger, si peu fût, ta cruauté d’enfant :
Baiser dès que donné, tu as à pleines mains
Essuyé la rosée qui t’humectait les lèvres,
Pour que rien de ma bouche, ah ! ne te contamine,
‒ Bave sale, eût-on cru, de louve compissée*.
Tu m’as voué, hélas, à l’amour malheureux
Longtemps, m’as fait souffrir tourments de toutes sortes,
Transformant mon larcin, qui était d’ambroisie,
En bécot plus amer que l’amère hellébore.
Puisqu’ainsi tu châties un amour malheureux,
Je ne te prendrai plus ‒ jamais ! ‒ aucun baiser.

* Lupa signifie aussi prostituée de bas étage. On voit dès lors quel usage ladite louve a pu faire de sa bouche, compissé, qui traduit exactement le latin commictus, n’étant qu’un euphémisme désignant autre chose…

Surripui tibi dum ludis, mellite Iuuenti
suauiolum dulci dulcius ambrosia.
Verum id non impune tuli, namque amplius horam
suffixum in summa me memini esse cruce
dum tibi me purgo nec possum fletibus ullis
tantillum uestrae demere saeuitiae.
Nam simul id factum est multis diluta labella
guttis abstersisti omnibus articulis.
ne quicquam nostro contractum ex ore maneret,
tamquam commictae spurca saliua lupae.
praeterea infestum misero me tradere amori
non cessasti omni excruciarique modo,
ut mi ex ambrosia mutatum iam foret illud
suauiolum tristi tristius elleboro.
quam quoniam poenam misero proponis amori
numquam iam posthac basia surripiam.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Quel bonheur d’être pauvre ! (poème 23)

Autoportrait (EgonSchiele, 1911)


Furius, tu n’as esclave ni huche,
Punaise ni feu, pas plus qu’araignée,
Mais tu as un père, une belle-mère
Aux dents qui pourraient broyer du silex.
Ça va bien pour toi, avec ton papa,
Et l’épouse en bois de ton paternel.
Rien d’étonnant : tous, vous vous portez bien,
Vous digérez bien, n’avez rien à craindre,
Ni les incendies, ni maisons qui croulent,
Ni faits malveillants, cuisantes piqûres
Ni aucun danger risquant d’advenir.
Vous avez des corps plus secs que la corne,
‒ Ou s’il y a rien de plus sec encore ‒,
C’est grâce au soleil, au froid, à la faim.
Tu as vraiment lieu d’être bien, heureux :
Car tu ne sues pas, ne salives pas,
Tu ne mouches pas, n’as la goutte au nez.
C’est propre, tout ça, mais plus propre encore :
Tu as le cul net plus qu’une salière,
Ne chiant pas plus que dix fois par an
Un caca plus dur que fève ou caillou
Dont le triturant, le manipulant,
Tu ne pourrais point te souiller le doigt.
Ce sont, Furius, de grands avantages,
Que tu peux vanter, sans les minorer :
Laisse donc tomber le cent de sesterces
Que tu nous mendies : tu es si heureux !


Furi, cui neque seruus est neque arca
nec cimex neque araneus neque ignis,
uerum est et pater et nouerca, quorum
dentes uel silicem comesse possunt,
est pulcre tibi cum tuo parente
et cum coniuge lignea parentis.
nec mirum: bene nam ualetis omnes,
pulcre concoquitis, nihil timetis,
non incendia, non graues ruinas,
non facta impia, non dolos ueneni,
non casus alios periculorum.
atqui corpora sicciora cornu
aut siquid magis aridum est habetis
sole et frigore et esuritione.
quare non tibi sit bene ac beate?
a te sudor abest, abest saliua,
mucusque et mala pituita nasi.
hanc ad munditiem adde mundiorem,
quod culus tibi purior salillo est,
nec toto decies cacas in anno;
atque id durius est faba et lapillis.
quod tu si manibus teras fricesque,
non umquam digitum inquinare posses
haec tu commoda tam beata, Furi,
noli spernere nec putare parui,
et sestertia quae soles precari
centum desine: nam sat es beatus.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Se faire une raison (poème 8)

messaline


Pauvre Catulle, arrête ton délire,
Tiens pour perdu ce que tu vois péri.
De clairs soleils ont lui pour toi jadis
Quand tu allais où te menait ta môme
Aimée de toi plus que sera nulle autre.
Alors, au temps des plaisirs innombrables,
Tu disais oui, ta môme jamais non,
‒ De clairs soleils, c’est sûr, ont lui pour toi !
Elle ne dit plus oui : dis non, Dufaible !
Laisse la fuir : ne vis plus malheureux,
Tiens bon, que cela dure, sois constant.
La môme, adieu : Catulle, là, tient bon,
Tu ne veux plus ? Finies, quêtes, requêtes.
Tu souffriras, requise de personne,
‒ Garce, de vie, que te restera-t-il ?
Qui, là, pour t’aborder, te trouver belle ?
À qui, faisant l’amour, te dire sienne ?
À qui, le bécotant, mordre les lèvres ?
‒ Mais Catulle, sois ferme, toi, tiens bon !


Miser Catulle, desinas ineptire,
et quod vides perisse perditum ducas.
fulsere quondam candidi tibi soles,
cum ventitabas quo puella ducebat
amata nobis quantum amabitur nulla.
ibi illa multa cum jocosa fiebant,
quae tu volebas nec puella nolebat,
fulsere vere candidi tibi soles.
nunc jam illa non vult: tu quoque impotens noli,
nec quae fugit sectare, nec miser vive,
sed obstinata mente perfer, obdura.
vale puella, jam Catullus obdurat,
nec te requiret nec rogabit invitam.
at tu dolebis, cum rogaberis nulla.
scelesta, vae te, quae tibi manet vita?
quis nunc te adibit? cui videberis bella?
quem nunc amabis? cujus esse diceris?
quem basiabis? cui labella mordebis?
at tu, Catulle, destinatus obdura.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Chaudasse de cambuse ! (poème 37)

Castor et Pollux portant le pileus


Chaudasse de cambuse ! ‒ Et vous, les cambusiers
‒ C’est la neuvième après « Aux frères à bonnets » ‒,
Vous croyez-vous donc seuls à avoir une pine,
Et seuls autorisés à fourrer de belettes 
Tout ce qu’on peut trouver ‒ les autres, c’est des boucs ?
Ou croyez-vous qu’assis les uns contre les autres,
À cent, deux cents couillons, je n’aurais pas le cran
D’entuber coup sur coup vos deux cents culs-de-plomb ?
Croyez, mais croyez donc ! ‒ Je vais vendre la mèche,
Charbonner le devant de toute la cambuse :
Car ma belette à moi, qui a fui mes serrages,
« Plus aimée que jamais nulle autre ne sera »*,
Et pour qui j’ai mené de si rudes batailles,
Y crèche. « Bonnes gens », vous êtes, et « heureux »,
« Tous vous l’aimez » : de fait, vous n’êtes qu’une bande
D’infâmes bons à rien, de coureurs de ruelles.
‒ Et toi surtout, seul fils, au milieu des tignasses,
De la Celtibérie qui abonde en lapins,
Egnatius, « bel homme » à la barbe touffue,
Et aux dents récurées à l’urine ibérique.

* Citation, de forme légèrement différente, d’un autre poème (8, vers 5) de Catulle. 

Salax taberna uosque contubernales,
a pilleatis nona fratribus pila,
solis putatis esse mentulas uobis,
solis licere, quidquid est puellarum,
confutuere et putare ceteros hircos?
an, continenter quod sedetis insulsi
centum an ducenti, non putatis ausurum
me una ducentos irrumare sessores?
atqui putate: namque totius uobis
frontem tabernae scipionibus scribam.
puella nam mi, quae meo sinu fugit,
amata tantum quantum amabitur nulla,
pro qua mihi sunt magna bella pugnata,
consedit istic. hanc boni beatique
omnes amatis, et quidem, quod indignum est,
omnes pusilli et semitarii moechi;
tu praeter omnes une de capillatis,
cuniculosae Celtiberiae fili,
Egnati. opaca quem bonum facit barba
et dens Hibera defricatus urina.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : La question du dentifrice (poème 39)

Mannekenpis


Parce qu’Egnatius a les dents blanches,
Il rit à tout propos. Quelque orateur
Veut-il au tribunal faire pleurer ?
Il rit ; en deuil, au bûcher d’un bon fils
Unique, et qui laisse une mère en pleurs,
Il rit. Sur tous sujets et en tout lieu,
Et quoi qu’il fasse : il rit ‒ c’est à coup sûr
Un maniaque inélégant, un rustre.
Mon bon Egnatius, je vais te dire :
Fusses-tu de Sabine ou de Tibur,
Gras Ombrien ou bien obèse Étrusque,
Lanuvien hâlé et de bons crocs,
Ou Transpadan (pour ajouter les miens),
Ou de tout peuple à dentifrice propre,
Je proscrirais qu’à tout propos tu ries
‒ Le rire bête, il n’est rien de plus bête.
Mais tu es Celtibère : en tes contrées
Ce que l’on pisse, on s’en frotte au matin
Les dents ‒ c’est la coutume ‒ et les gencives ;
Donc, si tes dents brillent autant, c’est dire
Si tu t’es fait de sacrés gargarismes !


Egnatius, quod candidos habet dentes,
renidet usque quaque. si ad rei uentum est
subsellium, cum orator excitat fletum,
renidet ille; si ad pii rogum fili
lugetur, orba cum flet unicum mater,
renidet ille. quidquid est, ubicumque est,
quodcumque agit, renidet: hunc habet morbum,
neque elegantem, ut arbitror, neque urbanum.
quare monendum est te mihi, bone Egnati.
si urbanus esses aut Sabinus aut Tiburs
aut pinguis Vmber aut obesus Etruscus
aut Lanuuinus ater atque dentatus
aut Transpadanus, ut meos quoque attingam,
aut quilubet, qui puriter lauit dentes,
tamen renidere usque quaque te nollem:
nam risu inepto res ineptior nulla est.
nunc Celtiber es: Celtiberia in terra,
quod quisque minxit, hoc sibi solet mane
dentem atque russam defricare gingiuam,
ut quo iste uester expolitior dens est,
hoc te amplius bibisse praedicet loti.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : La jeune fille et la pomme (poème 65)

Jeune fille pleurant la mort de son-oiseau(Greuze,1759)


Une douleur sans fin m’accable, et les tourments
Me tiennent, Hortalus, loin des savantes vierges,
Mon âme est impuissante à donner les doux fruits
Des Muses, tant les maux sont grands qui la remuent.

Il y a peu, mon frère a trempé ses pieds pâles
Dans le courant des eaux profondes du Léthé :
Sur les bords de Rhété, les parages de Troie,
L’arrachant à nos yeux, ont consumé ses forces.

Je parlerai, sans plus, frère, jamais t’entendre,
Ni plus jamais te voir, toi que j’aime plus fort
Que la vie ? ‒ Sois-en sûr, je t’aimerai sans fin,
Chantant sans fin ta mort en des vers affligés,
Comme ceux que Procné chantait sous l’ombre dense
Des bois, pleurant le sort et le meurtre d’Itys.

Malgré ces crève-cœurs, Hortalus, je t’envoie
Ces vers où j’ai suivi l’héritier de Battus.
‒ Ne crois pas que tes mots, vainement confiés
À l’errance des vents, me soient sortis du cœur
Comme la pomme*, don furtif d’un amoureux
S’échappe du giron de la chaste fillette
Qui ne sait plus l’avoir, pauvrette, dans sa robe,
Et qui, maman venant, se lève ‒ le fruit tombe
Et cascade, emporté, rapide, vers le sol :
Le rouge de la faute attriste son visage.

* C’était le présent que se faisaient traditionnellement les amoureux, qui lui donnaient le sens, très explicite, de notre actuel croquer la pomme.

Etsi me assiduo confectum cura dolore
sevocat a doctis, Ortale, virginibus,
nec potis est dulcis Musarum expromere fetus
mens animi, tantis fluctuat ipsa malis–
namque mei nuper Lethaeo in gurgite fratris
pallidulum manans alluit unda pedem,
Troia Rhoeteo quem subter litore tellus
ereptum nostris obterit ex oculis.
alloquar, audiero numquam tua <facta> loquentem
numquam ego te, vita frater amabilior,
aspiciam posthac? at certe semper amabo,
semper maesta tua carmina morte canam,
qualia sub densis ramorum concinit umbris
Daulias, absumpti fata gemens Ityli-
sed tamen in tantis maeroribus, Ortale, mitto
haec expressa tibi carmina Battiadae,
ne tua dicta vagis nequiquam credita ventis
effluxisse meo forte putes animo,
ut missum sponsi furtivo munere malum
procurrit casto virginis e gremio,
quod miserae oblitae molli sub veste locatum,
dum adventu matris prosilit, excutitur,
atque illud prono praeceps agitur decursu,
huic manat tristi conscius ore rubor.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Le printemps (poème 46)

Ruines de l'antique Ephèse


Voici le printemps, la douceur du temps*,
La fureur du ciel équinoxial
S’apaise ‒ clément souffle le Zéphyr.
Quittons la Phrygie, Catulle, et ses plaines,
Les champs plantureux de Nicée l’ardente,
Volons vers l’Asie aux villes célèbres !
J’ai le cœur piaffant d’envie de voyage,
De la force aux pieds, de la joie, du zèle !
Ô doux compagnons, à vous tous, adieu,
Ensemble partis loin de nos maisons,
Différents chemins nous y reconduisent.

* On notera que j’introduis ici, sans dériver du sens, les deux premiers vers du Petit Vin blanc. Suis-je facétieux !

Jam ver egelidos refert tepores,
jam caeli furor aequinoctialis
jucundis Zephyri silescit aureis.
linquantur Phrygii, Catulle, campi
Nicaeaeque ager uber aestuosae:
ad claras Asiae volemus urbes.
jam mens praetrepidans avet vagari,
jam laeti studio pedes vigescunt.
o dulces comitum valete coetus,
longe quos simul a domo profectos
diversae varie viae reportant.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Catulle (84-54 av. J.-C.) : Devant Lesbie (poème 51)

Sappho lisant 3 (Grèce, vers 450 av. J.-C.)

Ce poème, un des plus connus de Catulle, latinise, sur les plans du sens et du rythme, une ode de Sappho (Catulle adapte au latin la strophe sapphique – cet enregistrement tente d’en restituer le rythme :

comme le fera aussi Horace quelques décennies plus tard). Il en existe, en français, un grand nombre de traductions, fondées sur différents principes : j’essaie dans la mienne, sans suivre le schéma rythmique du latin (11 11 11 5), auquel je préfère le plus classique 8 8 8 6, d’instaurer une harmonie fondée, sans rimer pour autant, sur le retour régulier de sonorités.
Signalons que la dernière strophe pose, on le sait depuis longtemps, un problème de continuité avec celles qui précèdent (il se peut qu’elle appartienne à un autre ensemble, aujourd’hui perdu), et qu’entre cette dernière strophe et l’avant dernière, s’en intercalait une autre, que nous n’avons plus, que divers auteurs se sont, avec plus ou moins de talent, ingéniés à reconstituer (cf. Fr. Noël, Traduction complète des poésies de Catulle, tome II, Paris, 1805, p. 257 et sq.)

Il est pour moi l’égal des dieux,
Il est, si j’ose, plus qu’un dieu,

Celui qui peut, t’envisageant,
__Te regarder, t’entendre

Doucement rire ‒ quand, pauvret,
Moi je défaille : car à peine
Lesbie, te vois-je, rien de voix
__Ne me demeure en bouche,

Ma langue est lourde, un feu subtil
En moi s’écoule, mes oreilles
Bourdonnent leur bourdon, mes yeux
__Se couvrent de nuit double.

Le bon temps, gare à lui, Catulle !
Par bon temps, tu bondis, exultes :
Le bon temps perdit rois, jadis,
__Et villes florissantes.


Ille mi par esse deo videtur,
ille, si fas est, superare divos,
qui sedens adversus identidem te
____spectat et audit

dulce ridentem, misero quod omnis
eripit sensus mihi: nam simul te,
Lesbia, aspexi, nihil est super mi
____vocis in ore

lingua sed torpet, tenuis sub artus
flamma demanat, sonitu suopte
tintinant aures gemina teguntur
____lumina nocte.

otium, Catulle, tibi molestum est:
otio exsultas nimiumque gestis:
otium et reges prius et beatas
____perdidit urbes.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.