Antonio Beccadelli (1394 -1471) dit Panormita : épitaphe de Martin Polyphème, cuisinier / epitaphium Martini Polyphemi coqui egregii

Arrête-toi, passant, et pleure sur ma tombe,
Qui que tu sois, poussant au hasard ton chemin.

Surnommé Polyphème – eu égard à ma taille –,
J’avais pour nom Martin de par l’état civil,
Fus toujours partisan de la docte jeunesse,
Et surpassai laquais et autres maîtres-queux.

Mais désormais privé de tout honneur funèbre
Et d’encens : me voici, gisant sous cette terre.
Mathésilène ainsi l’a voulu : funérailles
Par une nuit sans lune, exemptes de lumière,
Enterrement sans croix, ni chant, ni célébrant,
Ni dernier Requiem prononcé pour ma pomme :
Mais fourré dans un sac, en cachette inhumé,
Mes couilles dépassant de mon étroit linceul,
Craignant que mon convoi n’aboutisse aux latrines,
Doutant qu’on m’enfouisse en terre consacrée…

… Couvre, je t’en supplie, mon pied d’un peu de terre
– Il affleure, et je crains que les chiens ne le mangent…

– J’emplirai sans arrêt la maison de mon maître
D’abominables cris : tel sera son supplice !

***
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. 
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

Siste, precor, lacrimisque meum consperge sepulcrum,
Hac quicumque studens forte tenebis iter.
Sum Poyiphemus ego vasto pro corpore dictus,
Martinus proprio nomine gnotus eram;
Qui iuvenes studiis devotos semper amavi,
Quem licet et famulos et superasse coquos.
Nunc ego funebri tandem spoliatus honore,
Ture carens, summa sum tumulatus humo.
Me Mathesilanus tempesta in nocte recondi
Jussit et exequias luce carere meas;
Nec cruce nec cantu celebravit nostra sacerdos
Funera, nec requies ultima dicta mihi,
Clamque fui sacco latitans raptimque sepultus,
Nec capiunt coleos arcta sepulchra meos.
Dum feror obstupui timuique subire latrinas
Nec loca crediderim religiosa dari.
Oro pedem adiecta claudas tellure parumper,
Qui patet: heu, vereor ne lanient catuli!
Continuo domini complebo ululatibus aedem
Infaustis: poenas has dabit ipse suas.

(in Hermaphroditi libellus ad Cosmum Florentinum [première édition : 1791])

Antonio Beccadelli (1394 -1471) dit Panormita : épitaphe d’un ivrogne / epitaphion Luberae ebrii

Pour faciliter la lecture du texte, j’ai pris sur moi de moderniser
les références aux vins les plus fameux de l’Antiquité (falerne, massique)

Ci-gît, rejeton de Bacchus, le bon Lubère,
Né pour passer sa vie dans l’amour de son père,
Pleuré, tel un poivrot, des ceps et des buvettes
Regorgeant de tonneaux de vin point trop piquette.
À son parent, Bordeaux a dit trois fois « adieu »,
Et Champagne sa sœur, son frère Condrieu
– Et tint le goupillon l’ami de Crète, aussi,
Communément nommé, de nos jours, Malvoisie.

Passant, ne pleure pas, ou pleure du Pétrus,
– Pareillement, sois bon pour ton enfant, Bacchus !
Pas d’encens pour ce mort, ni de vains offertoires,
Ni rien du rituel du bon pape Grégoire !
Ceci assurera, seul, son repos sans fin :
Mourant, il demanda qu’on l’arrose de vin.
Que l’eau profite aux champs comme aux pêcheurs la mer :
Arrose de bons vins la tombe de Lubère !


Hic Lubera jacet: Bacchi dulcissima proles,
Effudit vitam natus amore patris.
Fleverunt utrem vites, flevere tabernae,
Quas veteris complent dolia multa meri.
Terque vale dixit germano, massicus humor,
Ter graecus frater, terque falerna soror.
In primis juxta exsolvit, cretensis amicus,
Quem nunc malvaticum rustica turba vocat.
At tu non lacrimas, sed vina veterrima funde,
Quisquis ades: nato tu quoque, Bacche, fave.
Nec sibi tura placent: nec vana precatio divum,
Nec sacra Gregorius quae pius instituit.
Unum est quod requiem praestat, pacemque sepulto.
Quod petiit moriens: ut sibi vina dares,
Gaudeat hortus aquis: madeat piscator in undis,
Dulcia Luberae vos modo vina date.

(in Carmina varia, écrits vers 1433, publiés en 1553)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Michele Marullo (1453-1500) : Un exilé face à la mer / Nenia

(Le poète, en exil à Constantinople, regarde la mer et pense à l’Italie.)

Bien loin de ces récifs, sur l’autre bord s’étendent
Les doux rivages de ma patrie : cette forte
Houle de mer, poussée par les flots du Bosphore,
S’en va là-bas briser sur la côte italienne.

Ne sens-tu pas souffler plus tendrement les brises
Animées de mémoire ? – Oh, tels, sans contredit,
Sont le pouvoir de la naissance originelle
Et le pouvoir du sol natal sur toutes choses !
Pourraient-elles, sinon, ces brises, fatiguées
Par leur long cours sur une mer grouillant de monstres,
Exhaler ce je ne sais quoi mêlant senteurs
De la patrie à des parfums mystérieux ?

Quel bonheur c’est, que de pouvoir de bon matin
Retrouver, quand les vents ont tourné, la demeure
Qu’on a quittée la veille, et de ne point mener,
Éternel pérégrin, une vie d’exilé !
Mais ce serait plus grand, plus grand bonheur encore,
Que de se contenter du fleuve de ses pères,
De l’algue accoutumée sur les grèves d’enfance,
Et de vivre à l’abri du domicile élu,
Sans vouloir visiter les fleuves éloignés,
Ni les plis et replis des terres et des mers […]


Haec certe patriae dulcia littora
Contra saxa iacent, haec pelage impete
Huc propulsa gravi Bosphorici freti
Plangunt Hesperium latus.
Ipsae nonne vides mitius aurulae
Ut spirant memores unde videlicet
Tantum innata potest rebus in omnibus
Natura et patrium solum?
Quid, tantis spatiis monstriferi aequoris,
Tanto tempore post lassulae, adhuc tamen
Halant nescio quid, quod patrium et novis
Mulcet aera odoribus?
Felices nimium, vespere quae domo
Egressae redeunt mane Aquilonibus
Versis, nec peregre perpetuo exigunt
Aetatem exilio gravem;
Felices sed enim multo etiam magis,
Si tantum patriae fluminibus suae
Et primi solita littoris algula
Contentae lateant domi,
Nec longinqua velint flumina visere
Et terrae varios et pelagi sinus […]

(in Neniarum liber [1515])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes de Marullo sur ce blog :

Michele Marullo (1453-1500) : Cauchemars de l’amour / Ad somnium

Sommeil, paix et repos des âmes épuisées,
Sommeil, dissipateur des tourments en furie,
Qui seul par tes bienfaits recrées tout ici-bas,
Pareillement les rois et la foule indolente,
– Qu’ai-je donc fait, Sommeil, pour moi seul mériter
Que tantôt tu me fuies, retardant ta venue,
Que tantôt, survenant, tu aggraves mes peines,
Accablant un amant d’un croît de cruauté ?

Ne suffit-il donc pas à ta malignité
Que je sois séparé, vivant, de ma maîtresse
Sans m’être transpercé ce cœur qui ne bat plus ?
Il te faut donc aussi, Sommeil, m’anéantir
En me terrifiant par d’affreux cauchemars ?

… Je la vois fuir un fauve aux mâchoires hostiles,
Quêter en vain main-forte, et tantôt je la tiens
Défunte dans mes bras ; d’autres fois, la voici
Abandonnée au sein de monts inaccessibles
Ou de bois, qui répand en tous lieux ses sanglots ;
Parfois la vaste mer l’engloutit dans ses trombes,
Parfois prête à bondir au cœur d’une fournaise,
Elle regrette enfin sa cruauté d’antan,
Ou veut d’un coup d’épée se percer la poitrine…

Crois-tu, Sommeil, qu’on peut souffrir cela longtemps ?
C’est par trop ignorer les tourments de l’Amour,
Ce que sur un amant peut une foi sincère ;
C’est nier que la vie soit dure aux malheureux
– Quand on veut, même heureux, souvent y mettre terme.


Somne, pax animi quiesque lassi,
Curarum fuga, Somne, saevientum,
Unus qui recreas fovesque saecla,
Idem regibus et popello inerti:
Ecquid, Somne pater, meremur uni,
Cur nos vel fugias adire prorsus
Vel, siquando venis, graves dolorem,
Usque saevior aspriorque amanti?
An non scilicet est satis, maligne,
Quod vivi domina caremus, heheu,
Necdum pectus iners ferimus ense,
Ni tu nos quoque, Somne, territando
Tot horrentibus eneces figuris?
Nam nunc dente ferae petita iniquo
Frustra poscere opem, modo videtur
Nostris exanimis iacere in ulnis;
Nunc, aut montibus aviis relicta
Aut sylvis, lacrimis replere cuncta;
Nunc, vasti maris obrui procellis,
Aut ultro mediae insilire flammae
Tandem duritiem execrans priorem,
Aut ferro dare pectus hauriendum.
Quae si, Somne, diu putas ferenda,
Nescis, ah, nimias faces Amoris
Et quid certa fides queat mariti,
Nescis quam miseris molesta vita est,
Quae laetis quoque saepe finienda.

(in Epigrammaton libri [1497])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

D'autres textes de Marullo sur ce blog :

 

Tito Vespasiano Strozzi (1425-1505) : Deux épigrammes à son amie

Qui ne t’a vue : pauvre de lui ! mais qui te voit,
Qu’il se sache voué à d’innombrables morts.
Je subis dès longtemps cet incroyable sort
Qui me mine – et sans honte, en assume le poids.

Et je vis, et je meurs : et n’exclus d’endurer
Mille morts si je puis une fois t’admirer.

*

Si j’étais plus que feuille léger, plus que brise
Inconstant, si ma foi fluait par courts instants,
Je ne t’aurais, fidèle, aimée de long amour,
Ni ne serais contraint de pleurer sans répit.

Mon corps ne serait pas consumé de langueur,
Ni n’aurait la pâleur altéré mon visage.
– Mais vous savez leurrer l’amant sans méfiance :
Se plaint-on d’un affront ? – vous pensez trahison.

Je t’aurais, malheureux – ce dis-tu – « préféré
La superbe Lotis et la Maréotide ? »
Juré : je ne connais que de nom l’une et l’autre :
Que si je t’ai trompée, Vénus me boude et brime !

Pourrais-je loin de toi mener mon existence,
L’une fût-elle Iopè, la seconde Inachis ?
Je ne suis pas de ceux qui changent de maîtresse,
Mon amour ne va pas à foulées incertaines.

Je tiens mon cap, tu es mon port : puisse mon ancre
Ici tenir, et résister à toute houle.


Cui non conspecta es, miser est : qui te aspicit, hic se
Addictum innumeris mortibus esse sciat.
O rem incredibilem, quam perditus ipse tot annos
Experior, sortem hanc nec tolerare piget.
Et vivo, et morior : nec mortes ipse recusem

Mille pati, ut possim te semel aspicere.

*

Si levior foliis, auraque incertior essem,
Et flueret modico tempore nostra fides,
Non ego tam longo constans in amore fuissem,
Ire nec assiduas cogerer in lacrimas.
Nec gracileis adeo macies consumeret artus,
Nec mea mutaret pallidus ora color.
Sed vos decipere incautos didicistis amanteis,
Et queritur laedi fallere siqua parat.
Tu me infelicem formosam Lotida narras,
Et Mareotinidem praeposuisse tibi.
Has ego dispeream si praeter nomina novi
Tardaque et infido sit mihi dura Venus.
Te ne ego deserta potuissem ducere vitam,
Haec Iope quamvis, Inachis illa foret?
Non sum quem valeant aliae mutare puellae,
Nec meus incertis passibus errat amor.
Huc cursum tenui, tu portus es, ancora nostra hic
Haereat, hinc nullis fluctibus ejiciat.

(in Eroticon [1485])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Francesco Berni (1498 – 1535) : Élégie sur la mort de son fils (vers 51 à 68)

[…] Amour, toi qui vaincs tout, auquel tout obéit,
C’est donc là le seul mal que tu n’as pas su vaincre ?
C’est ma croix : j’aurais pu, moi, le vaincre : le cœur
Seul m’a failli ; mon fils, ne m’impute qu’un tort :
J’aurais dû m’allonger près de toi sur ton lit,
Et, ma bouche abouchée à ta bouche, couler
En moi cette sanie dont tu as tant souffert,
Pour mourir avec toi dans une mort commune.
On ne me verrait plus hanté par les Furies
Et frappé de stupeur m’enfuir devant ton spectre.

Oh, par quels châtiments pourrais-je donc calmer
Tes mânes courroucés par mes fautes impies ?
Quand de mes fautes maintes morts me puniraient,
Ces morts multipliées m’absoudraient point mes fautes.

Mon fils, pardonne-moi : sois clément pour qui t’aime :
La cruauté sied mal aux cendres des défunts.
Qu’à tes os soit léger le sol de ton sépulcre,
Et qu’y poussent les fleurs d’un éternel printemps.

***
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. 
Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

***

[…] Ergo qui omnia vincis Amor, cui caetera parent,
Unum non potes hoc perdomuisse malum?
At poteram domuisse ego perditus: una voluntas
Defuit; una, puer, culpa putanda mea est.
Debueram tecum stratis iacuisse sub isdem,
Et conferre tuis oribus ora mea;
His etiam saevo de vulnere dira venena
Exhaurire, et tecum inde perire simul.
Non ego nunc furiis agitari nempe viderer,
Attonitusque umbras effugere ante tuas.
O quibus iratos placem pro crimine manes
Suppliciis, proque impietate mea?
Non mea multiplices veniant si in crimina mortes,
Crimina multiplici morte queam luere.
Parce puer, quaeso, atque ulcisci desine amantem:
Non decet a cinere et funere saevitia.
Sic tua non onerosa cubet super ossa sepulti,
Et tibi perpetuo florida vernet humus.

(in Carmina [1562])

Comme du pain mûr (à propos de « Ils marchent le regard fier », de Marc Villemain [éd. du Sonneur, 2013])

Ils-marchent-le-regard-fierToute première phrase de roman – de bon roman s’entend, bien écrit, bien conçu – en constitue, dit Doubrovsky dans La Place de la madeleine, cette matrice dont découle tout le reste, un peu comme le bout de pain mâché laisse augurer du reste de la miche (j’en ai moi-même souvent fait le constat, comme ici, par exemple).

Or elle est bonne, pleine de sucs, cette première bouchée que d’un geste nourricier nous tend Villemain comme dans ces dégustations offertes à l’occasion dans ces « maisons de confiance » où n’est pas sujette à caution la qualité d’un produit dont on peut être légitimement fier : on sait le travail bien fait, on ne craint pas d’affronter les papilles, mêmes les plus exigeantes ; et cela sans emphase de décorum, sans appellations tarabiscotées, sans esbroufes superfétatoires : le produit, rien que le produit, tel qu’il est, naturel, franc, sans chichi, atemporel, dépourvu des foucades et des affûtiaux du moment.

Prenez-la donc en bouche, cette première phrase, mâchez-la, imprégnez-vous de ses saveurs, sans l’avaler goulûment – il en va d’une lenteur obligée :

Il était comme raidi sur son banc, retiré de tout, lançant aux bestioles du canal ou de la contre-allée des bouts de miche du matin, chaque jour reprenant les mêmes clichés de ce qui pourtant jamais ne s’en irait, les campanules, les jonquilles, les hortensias, toutes ces foutues générations de moineaux et de passereaux, et des fois quand la chance lui souriait il tombait sur un bouvreuil, une mésange, la trogne d’un bruant ou le ventre blanc d’un pouillot.

Fermez les yeux, voyez, entendez-en le goût : goûtant, vous voyez, vous entendez – « l’œil écoute », on est dans du visuel, avec derrière discret petit orchestre, genre joueur de flûtiau rustique mais qui sonne juste, sans excès de virtuosité, avec celui qui frappe d’une paume presque silencieuse le tambour de basque, et en sourdine le pinceur de cordes pour l’épaisseur rythmique et harmonique. Un goût de mélodie hors temps, dès cette première phrase : on pense aux Chants d’Auvergne, de Canteloube, du populaire d’antan revisité par l’orchestration classique. N’en doutez pas : celles qui suivent, de phrases, sont à l’avenant, il n’y a pas tromperie sur la marchandise.

Petite musique du pain bien boulangé, lentement fermenté, qui sent bon le levain, une bonne pâte à l’ancienne. Comme sont de bonnes pâtes d’hommes et de femmes les personnages principaux de cette histoire – presque tous de ces « anciens », d’ailleurs, qu’on appelle aujourd’hui seniors, à croire que les plus jeunes seraient juniors : mais faut-il nommer ces derniers, ont-ils besoin d’un nom, quand les caprices de l’époque et de la mode ont d’eux fait la norme, l’étalon à l’aune duquel, dans nos sociétés contemporaines, tout se mesure et paraît prendre sens ? Pour Villemain, ce sont les Jeunes, avec une majuscule. Capables de tout, ces petits monstres d’égoïsme – et même, disons-le sans trop dévoiler l’intrigue, du pire, quand ils ont en pognes les rênes du pouvoir politique, peu soucieux de solidarité intergénérationnelle – vous pourrez toujours repasser pour la compassion.

Fiction certes.
À moins qu’anticipation  – on sent l’auteur un chouïa pessimiste, très moyennement confiant en notre devenir. Tremblez, seniors,  dans vos chaumières et vos maisons de retraite : l’avenir, s’il devait ainsi prendre corps un jour, ne serait pas tout rose pour les grisons.

Où, quand tout cela se passe-t-il ? Il est bien trop futé, Villemain, pour nous le dire, laissant à chaque lecteur la possibilité de se projeter en ces croûtons rebelles, aussi âpres à donner de la voix contre le jeunisme actif que l’eau-de-vie de prune qu’ils sirotent comme du petit lait. Pas d’ancrage géographique bien défini : la campagne, certes, et partant, la province. À une époque qui pourrait bien être la nôtre, empreinte d’une vague modernité électronique, ordinateurs, téléphones portables. Mais rien de vraiment situé : à chacun, présent comme à venir, de se sentir impliqué, concerné. Tout cela servi par une narration quasi linéaire, sans esbroufes de composition : on n’entre pas dans le récit par la grande scène inaugurale, cela file tout doux dans la bouche du narrateur, un homme modeste qui raconte comme il parle, sans prétendre avoir en paume ces ficelles d’écrivain qui parfois sentent un peu l’artifice. Non, du naturel, qui coule de source, qui suit son cours, qui progressivement gagne en intensité : le ruisseau devient fleuve – disons la Seine, on est vite à Paris –, fleuve humain, des centaines de milliers de personnes qui défilent, manifestant, « flots roulant au loin », avec d’un coup, à l’embouchure,  la jetée dans la mer, la confrontation avec la grande bleue rugissante que la déferlante d’eau douce ne pénétrera pas impunément. On n’en dira pas plus du choc final, la menée romanesque, de grande maîtrise, conduisant à une de ces fins de texte de forte concentration, dans laquelle le début vient se refléter, trouver son sens : et le fleuve, pour ainsi dire, mord la queue du ruisseau pour former le beau cercle.

Beau cercle avec, au centre, ce point de compas générateur qu’on appelle émotion. Car Villemain est un tendre. Comme sont des tendres ses Donatien, Marie et consorts. Il vous distille de l’émotion, de la tendresse, à toutes les pages. C’est ça qui fait du bien dans ce monde de brutes. Il paraîtrait qu’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments ? Resterait à faire la preuve qu’émotion, tendresse, relèvent de ces derniers. D’ailleurs : on s’en fiche bien. Ce qui compte, c’est le ressenti – et croyez-m’en, on ressent.

*

Ce texte court, à l’opposé des grosses machineries de bien des romans indigestes, adipeux de boursouflures, me paraît illustrer la maturité de son auteur. Mûrir en écriture, c’est peut-être accepter d’écrire en marge des conventions du jour, du charivari de la mode, loin du vacarme et des stridences de ce style débraillé où beuglent les trompettes mal embouchées par on ne sait trop quelle gueule de bois, et dont l’originalité supposée se dilue dans un pareil au même dix mille fois ressassé. Après quelques errances, on trouve un jour sa voix, pleinement sa voix, sa juste tessiture, et il me semble qu’avec ce livre, Marc Villemain accède à son registre. C’était bien sûr en graine dans ses ouvrages précédents, mais, je crois, comme quelque chose encore en devenir, comme une mue encore inachevée qui laissait attendre ce ton de l’homme dont on pressentait la prochaine venue. J’ai eu le sentiment, lisant et relisant Ils marchent le regard fier, d’avoir assisté à l’avènement d’une voix, à sa révélation. C’est cet avènement que je voudrais ici saluer. Et par là-même, saluer Marc Villemain, et d’un bon coup de chapeau.

Jean-Marie Dallet : le roman comme de l’art de la tresse (à propos de Ce que disent les morts et les vivants, éd. du Sonneur, 2013)

DalletLes amateurs d’intrigue pourront toujours aller chercher ailleurs de quoi nourrir leur appétit, et trouveront aisément leur pitance dans la flopée des bons gros romans bien gras, bien calibrés, entassés dans ces têtes de gondoles à l’avenant des grilles des rôtisseurs où cuisent, en s’égouttant, sous les feux de la rampe, des poulets de batterie – de ceux de cette Mathilde, « qui tournent à la broche derrière elle – six euros pièce » ? (p. 61) Avec Dallet, on est dans ce rayon « littérature », moins fréquenté sans doute, où l’on côtoie les Claude Simon (dont notre homme ne manque pas de citer L’Acacia – ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd), où la matière proprement narrative est bien moins prégnante que son organisation, où le « sujet » peut sembler à caution, où la rédaction des quatrièmes de couverture relève de la quadrature du cercle.

J’ai bien dit Claude Simon. J’entends murmurer dans les chaumières : « Mais que c’est ch**** ! » avec le nombre idoine d’étoiles pudiquement expirées dans un souffle, parce que quand même, sauf à vouloir se proclamer grande gueule iconoclaste, on aurait scrupule à vouer aux gémonies un écrivain consacré par le Nobel. Quoi qu’il en soit : bien présent, me semble-t-il, l’auteur de La Bataille de Pharsale et d’Histoire, en filigrane de Ce que nous disent les morts et les vivants, comme une espèce de clé en forme de clin d’œil – imaginez le chef d’œuvre de serrurerie ! – ouvrant silencieusement, sans couinement des gonds, la porte de l’art de Jean-Marie Dallet – car c’est bien d’art qu’il en va dans ce texte remarquable, d’un art romanesque, d’un art consommé du roman. Pour préciser : d’un art des entrelacs ; de la tresse à deux, voire à trois mèches. Des mèches de temps nattées comme principe de composition. Passé, présent. La troisième plus diffuse, comme hors de toute chronologie : atemporelle.

Mèche de temps passé ? L’épopée du très philanthropique grand-père Désiré, invalide de la Grande Guerre, la tragédie du père, François, l’écrivain prometteur fauché dans la fleur de l’âge lors de la tuerie suivante, quelques autres emmêlements de souvenirs. Mèche de temps présent ? Celle de l’écriture à l’œuvre dans quelque ville du Sud en bord de mer, et astreinte aux contingences quotidiennes, menus du jour, emplettes sur les marchés, rencontre dans un café d’une belle brune sur laquelle – lui sortant le grand jeu: « Dites-moi, si on passait au champagne ? » (p. 39) – on jette, sans trop y croire, son dévolu, puis d’un beau chien auquel on parle assis près d’une fontaine, après qu’il a « posé son museau entre [vos] cuisses pour [vous] renifler la queue afin de faire amitié. » (p. 66) Bien réel, tout cela, ou fruit de l’imagination, ou nécessité de la fiction ? Allez donc savoir ! C’est qu’on le sent rigoler dans sa barbe, le Jean-Marie, noyant allègrement le poisson, arguant possiblement du « mentir-vrai » cher à d’aucun : pour ne rien dire du braque allemand – c’en est un  –, la belle brune ? :

« Et même si je ne vous ai jamais rencontrée, même si tout cela relève du roman, je veux vous dire encore une fois avant de me taire, avant d’écrire le mot fin, Ma Chérie, mon amour. » (p. 145)

Dernière phrase du texte, et invite explicite à tirer de la matière, comme un fil échappé à la texture, la troisième tresse – même si le texte est, tout du long, passementé de pièces assez métalliques pour refléter le processus d’écriture. « Mise en abyme », dit-on : l’écrivain au miroir, troisième mèche. Dallet y est constamment, devant sa psyché, imbriquant dans la mêlée de sa tresse, en structure atemporelle – tant les époques sont entrecroisées, hors de tout déroulement chronologique bien établi –, des réflexions sur l’écriture. Ce doit être une obsession, chez lui, une sorte de titillation constante, dont il fait bien volontiers l’aveu :

« [J’] entreprends de faire la vaisselle en pensant que tout de même mon écriture tient le coup, que la trame d’un roman d’aventures compte moins que son style, que d’ailleurs c’est la même chose pour tous les livres. » (p. 124)

On croirait entendre Céline dans ses entretiens enregistrés.

Aussi bien cette question du style – cette troisième mèche, donc – est-elle omniprésente dans ce livre, soit explicitement évoquée, soit donnée à lire et surtout à entendre. Parce qu’il travaille, Dallet, faut-il le dire ?, son écriture – et s’en amuse, d’ailleurs, s’auto-citant, reproduisant la première phrase d’un de ses ouvrages de jeunesse, peut-être trop écrite pour sonner agréable à l’oreille actuelle, laquelle se délecte, à mon sens à tort plus qu’à raison, de dissonances – mais belle, cependant, très belle, dans l’absolu. L’écriture de quarante ans plus tôt, celle du Dallet de cette époque :

« C’est bien de moi cette longue phrase que je sais presque par cœur à force de l’avoir travaillée. […] Suffit, j’en ai assez d’entendre ces mots que j’ai écrits autrefois, qui m’attristent autant le souvenir d’ébats amoureux morts depuis des lustres. » (pp. 124-125)

(L’amour, cette autre tresse – à deux mèches…)

Reniement ? Point. C’est qu’on avance en écriture comme dans la vie, comme dans les souvenirs, qu’on apprend avec l’âge la discrétion, préférant aux symphonies toujours un peu pompeuses la petite voix plus sobre de la musique de chambre. La preuve – et qu’importe le motif, pourvu qu’on ait la mélodie : une recette de cuisine, et l’oreille autant que les yeux s’anime à en suivre l’exécution savamment orchestrée :

« J’ouvre une boîte petit modèle de haricots cocos que je rince, égoutte, puis c’est au tour d’un oignon rouge de passer sous la lame – plaisir de trancher vivement à la manière des chefs –, à celui d’une petite touffe de coriandre d’être hachée. » (p. 122)

C’est tout à la fois visuel et délicatement sonore – je laisse écouter, sans commenter plus avant cet art subtil des sonorités.

Trame phonétique comme fils narratifs entrecroisés : on le voit, du micro au macro, de la phrase à la composition, Ce que disent les morts et les vivants résulte, dans sa maîtrise formelle, de ces entrelacs, de cette matière finement organisée, où toute la substance textuelle est mise à contribution. J’appelle ça, moi, du grand art, du grand Dallet. Il suffit, pour peu que l’on soit sensible à ces questions de forme – mais qu’on se rassure : le fond n’est pas indigent –, de lire ce très beau « roman » pour s’en convaincre. Et je me pensais en terminant cette chronique que nombre d’écrivains actuels feraient bien d’en prendre de la graine, et de méditer ce que nous dit, autant que nous disent les morts et les vivants, ce bien vivant, ce si bel écrivain qu’est Jean-Marie Dallet.

NB : une chronique ici, sous ma plume, d’un autre roman du même auteur, Au plus loin du tropique (éditions du Sonneur)

Francesco Berni (1498-1535) : À une flûte

Qui est Francesco Berni ?
flutiste

Toi qu’une fille au teint de neige, flûte, embouche,
Goûtant, lorsqu’elle expire, au nectar de sa bouche,
Tu ne peux que frapper de si doux sons l’éther.
De ton timbre elle est source et source de ton air.
De sa bouche divine un souffle se propage
Dont procèdent ta vie et ta voix sans partage.
Si je pouvais puiser ne fût-ce qu’une part
À ses lèvres pourprées de l’éthéré nectar,
De si féroces feux ne me mineraient l’âme,
Ce peu ventilerait légèrement ma flamme.


Tibia, quae niveae labris inflata puellae
__Dulcem nectareo sugis ab ore animam,
Quid mirum si tam suavi feris aethera cantu?
__Illa tui est auctor carminis, illa soni.
Illius e divino effunditur halitus ore,
__A quo vox omnis vitaque ducta tua est.
Huius ego aetherei partem si nectaris unam
__Haurirem, roseis pendulus e labiis,
Non mea tam saevae popularent pectora flammae:
__Illa foret nostris ignibus aura levis.

(in Carmina [1562])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Cornelius Gallus (69-26 av. JC) : A Lydie / Ad Lydiam

Belle Lydie, gamine pâle,
Damant le pion à lait, à lys,
À rose blanche veinée rouge,
À l’ivoire d’Inde poli !
Montre, montre-moi ces cheveux
Blonds brillants comme de l’or pur,
Montre, montre ce cou d’albâtre
Sur l’albâtre de tes épaules,
Montre, montre, tes yeux stellaires
Sous tes noirs sourcils recourbés,
Montre, montre ces joues de rose
Infuses de pourpre de Tyr,
Pointe tes lèvres de corail,
Donne doux baisers de colombe !
Tu suces mon âme en folie,
Tes baisers pénètrent mon cœur.

– Quoi, me suçant, vivant, le sang ?
Couvre ces seins, ces doubles fruits
D’où sourd du lait dès qu’on les presse !


 Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Lydia, bella puella, candida,
Quae bene superas lac et lilium,
Albamque simul rosam rubidam,
Aut expolitum ebur Indicum!
Pande, puella, pande capillulos,
Flavos, lucentes ut aurum nitidum.
Pande, puella, collum candidum,
Productum bene candidis humeris.
Pande, puella, stellatos oculos,
Flexaque super nigra cilia.
Pande, puella, genas roseas,
Perfusas rubro purpuræ Tyriæ.
Porrige labra, labra corallina;
Da columbatim mitia basia.
Sugis amentis partem animi:
Cor mihi penetrant hæc tua basia.
Quid mihi sugis vivum sanguinem?
Conde papillas, conde gemipomas,
Compresso lacte quæ modo pullulant.


Du même auteur sur ce blog :

Deux courtes (et charmantes) épigrammes amoureuses