La Gartempe


[…] Là-bas, c’est la Gartempe qui coule, et ce n’est pas une grande rivière ; elle est de celles qui se jettent câlinement dans les bras d’une autre un peu plus abondante, mais guère, plutôt que d’aller donner d’elle-même de la tête dans le ventre d’un fleuve. Cela convient à notre tempérament : gens de plaine, comme elle, nous cultivons une même tendresse, une même modestie ; malgré quelques collines – mais elle a râpé presque tous nos raidillons, nous vivons à son étale, elle nous donne un avant-goût de l’océan : masse dormante affalée de tout son poids dans son lit, quelque chose d’une paresse, rarement tumultueuse. Je dis bien par chez nous, je parle de notre monde, qui est de calcaire et d’argile ; maintenant, vers les montagnes du Limousin, plus haut, qu’elle mène une autre vie, nul n’en doute, nous savons qu’elle traverse des gouffres de granit, fait la culbute avec les roches – qu’elle travaille au corps les paysages et les parlures d’amont, mine les à-pics et les diphtongues. Peu nous importe, d’ailleurs, nous héritons d’un calme, d’une quiétude sereine, comme d’un animal après quelque folie, et d’une langue assagie, presque plate. […]

(in Deuil à Chailly, éd. Arléa, 2007)

 

Aturrus

Ce texte est paru
dans le centième numéro
(Lumières du Sud-Ouest)
de la revue bordelaise Le Festin.

Ma belle-mère venait de mourir. Deuil épais dans la villa posée à fleur de Pau, banlieue rupine, en marge des premiers maïs murmurant verts vers les Pyrénées. Gilles, mon beau-père, ce matin-là (juillet, jour de semaine) : on pourrait monter jusqu’au Pic du Midi se changer les idées, puisqu’il fait beau, beth ceu de Pau ; et fredonne un peu triste : et la chanson, je ne la connaissais pas,
Beth ceu de Pau
Quan te tournereï bede
ah mais c’est Marcel Amont qui chantait ça dans les années soixante ; Amont, d’ailleurs, c’est une incitation à la montagne, et on trouvera en haut de quoi nous sustenter, avaler quelque chose, le restaurant est ouvert tous les jours en saison.

D’abord, la route est assez plate, puis elle relève la tête, observant le ciel – ainsi font les vaches quand le temps tourne à l’aigre, dressant avec angoisse le mufle vers les nuages et beuglant ; mais une route quand même gaie, sous le bon frêle soleil, et qui délivre à perte de vue les vert et bleu, comme une mer frisant loin devant, dégagée, sans écume.

Après Tarbes s’entame la côte longeant l’Adour ; et ces noms de cours d’eau, fait Gilles, sont vieux comme le monde, même les Romains n’ont pas pu les changer : ça crée la géographie millefeuilles, faite de lieux superposés, parce qu’Adour, ça vient d’un très ancien aturrus, qui donne en France Eure, Orne, Ourcq, en Espagne Tarazona, Tossa de Mar, etc. Comme quoi, le Béarn, hein, ça condense espace et temps, et rouler contre ce bout de gave c’est amonter les millénaires et les lignées de ces bouches mâchouillant ce vieux mot d’aturrus qu’on mastique ailleurs aussi, et qui donne alors d’autres termes ; et si on les pose, tous ces mots, sur aturrus comme des petits enfants sur le ventre de leur mère, ça représente une flopée de plaines, collines, montagnes, de rivières et de fleuves, de villes et de villages, tout ça sur le pic. On ne se figure pas : mais là nous allons dans un paysage en quatre dimensions (si on ajoute aux trois le temps), et c’est comme si on remontait aux sources du langage, vers aturrus – à cause que iturri, en basque, ça veut dire source, justement, et qu’on se trouve, au Pic du Midi, presqu’aux sources de l’Adour.

Plus haut le ciel n’est plus bleu mais gris, pris dans une brume qui va s’épaississant ; rien d’uniforme, toutefois, des bancs, plutôt, qu’on traverse et qui s’estompent, et on est dans le bleu, puis on est dans le gris, et la roche, en ce pays minéral, est grise aussi, qui affleure parmi les prairies d’alpage où paissent brebis, rares bovins. En voiture, on ne peut aller plus avant, parking, donc, et voici que nous foulons, seuls, un chemin de terre ; pas d’autres marcheurs – que, solitaires, nous.

Dans la brume, d’abord on n’a rien perçu, juste une odeur sucrée nous titillait les narines, d’abord vague, puis plus nette à mesure, et on se dit peut-être une de ces plantes avec lesquelles on élabore les liqueurs, Izarra verte ou jaune tant c’est à la fois doux et fort ? Puis sortant du brouillard – d’un coup : grand bleu sur le vert d’un vaste pré muré bas, poneys pâturant la bruyère : et cet essaim gigantesque et barbare d’oiseaux larges, là-bas, rugueux, aigus – vautours lents, clapant dans l’air comme drapeaux à la bise, charognant un poulain mort : on voyait sa carcasse dans l’herbe et de là levait l’odeur animée de guêpes et de frelons.

Médusés, face au ballet funèbre, fascinés par ce festin brouillon d’ailes, de becs et de chairs noires ; et j’ai murmuré quelque chose d’emphatique, genre « La voici, la source de tout langage » – et ça n’avait guère de sens, l’Adour prenant bien plus à l’est dans la montagne. « On ne sort finalement pas de la mort, qu’on soit en bas, qu’on soit en haut ; même, quand on monte, c’est un peu plus atroce. Beth ceu de Pau ? On dit « bleu », « vert », on devrait dire « noir », plutôt. Midi trompeur, là : nuit, minuit, sans lune. »

—  On a dû, les mots, les inventer pour ça : pour contrer les vautours ; d’ailleurs iturri, aturrus, Adour, vautour, c’est un même bruit, non ?…

Plus envie de cime : nous avons rebroussé chemin, avalant gravement vers la plaine. Le temps s’était couvert, il a plu sur Tarbes, il a plu sur Pau, la lourde pluie rapace ; et les maïs frémirent noirs tout au long du retour.

© Lionel-Edouard Martin 2009

Introït (Sur un tableau d’Otto Dix : La Jeune fille et la mort)


L’arbre à la mort réserve bon accueil : tronc d’homme
folié d’os. Un squelette habite sous l’écorce
et porte à bout de branche un ciel crépu d’orages.
 

De terre en cime il est debout sous le feuillage
et quelle jeune fille y cueille son rictus
à l’écho d’un sourire ensouché dans son corps ?
Voici, la mort lui prend la main, l’entraîne opaque
vers l’aval de son âge, et rien ne germe en son
ventre ligneux, qu’une colonne de glycines
chevillée dans l’argile en grappes de vertèbres.
(Colmar, novembre 1996)
extrait de Avènement des ponts, éditions Tarabuste, 2012

Froufrou des voiles…

Froufrou des voiles, toiles légèrement empesées : un sillage épicé de cannelle et de vanille, d’embruns de sueur au creux d’aisselles (foule des passantes, houle d’hippocampes à caracos multicolores) excite un désir à l’apparence de brise, un remous presque charnel à la cime des palmiers.

Palmeraie, cathédrale à l’envol, les ailes des colonnes s’appuient sur le ciel à gestes mesurés. Mais nul arrachement ne vient conclure la période éternelle, qu’un battement de virgules, ponctuation souple des heures.

Palmes en désir d’envol, de rupture. Pourtant nul souffle en proue de mer la brise est morte : à peine ma parole au bord de ce poème anime une infime étoile, émeut le feu de ma chandelle.

Table en terrasse, gréée de blanc : mes mots pénètrent la vigie d’un délire insulaire, ma bougie voit des îles au milieu de ma voix, s’agite à cris muets. Que je dise palme et l’archipel

Attise une flamme enthousiaste, un pareil désir d’envol et de rupture, au sommet de mon navire.

Où palpite la palme, le ciel cesse, et tous les morts – même bleu, le ciel est un lieu plein de morts. Est-ce ma parole, mon chuchotis mal perceptible à la tombée du soir et à l’orée du poème, qui prête au cœur-palmier ce mouvement binaire ? J’ai bonnement dit palme et la vie tout là-haut soudain s’est mise à battre ; que je lève les yeux, j’y puiserai ce qu’il me faut de sang pour dessiner un arbre au fond de mes prunelles.

Lionel-Édouard Martin, extrait de Litanie des bulles, Soc et Foc, 2010.

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« Huit heures moins dix, marée d’équinoxe un matin de septembre.»

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C’est là, devant ma porte, que je l’ai vue, elle, la première fois, au tout début de septembre.

D’abord incluse dans un groupe de jeunes indifférenciés, prise telle la reine des abeilles dans un essaim de gestes et de voix. Je les suivais de l’œil, fasciné par leur mouvement. Leur houle, longue et continuelle, vivante, fluait des artères voisines, s’abouchait sur la place avant de s’engouffrer dans la Grand-Rue.

Huit heures moins dix, marée d’équinoxe un matin de septembre.

Je tenais à la main mon appareil photo – l’appareil photo, chez le journaleux de province, est une sorte d’appendice qui prolonge immédiatement la paume. J’ai, à la diable, saisi quelques images. Ça m’avait donné, cette foule d’élèves, une idée d’illustration pour un article à faire, la rentrée des classes vue de la rue, le mouvement vers le lycée, le flot bigarré. Ça changerait des clichés statiques, immémorialement pris dans, devant les écoles.

La foule s’éloigna, le brouhaha décrut.

Ce fut de nouveau le silence.

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Extrait de Anaïs ou les Gravières, Éditions du Sonneur,2012, p.80.

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La vieille est là, donc…

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La vieille est là, donc, qui s’arrose à cascade et se débrène. Diurc n’a pas eu le droit d’entrer. Même dans le noir le plus épais, l’oeil du chien serait une injure. Et pourtant : l’animal a bien évidemment l’innocence d’un bébé, il verrait la chair sans penser à mal, s’il devait la voir, s’il devait penser. Mais la vieille est d’une époque où la pudeur s’égrenait à pleins chapelets, nuit et jour, au point de devenir consubstantielle au corps, de s’y fondre. Alors, tout regard est suspect, le soupçon pèse même sur les objets. Conséquemment : ni bête ni lumière dans le cagibi — que du noir.

Et là, tandis qu’elle verse, et, dans un geste un peu trop large, effleure du coude une bassine à confiture : « Aïe, s’exclame-t-elle, tu m’as fait mal ! » — et qui est cet «elle» qui s’exclame, c’est la question, mais un « elle » parle dans l’obscurité.

Or : la vieille est bien certaine de n’avoir pas ouvert la bouche. Parler d’ailleurs lui fendrait le crâne, elle le sent bien, et elle connaît trop intimement ce réduit pour y éprouver la moindre peur — de celles qu’on exorcise en articulant quelques paroles. Il fait froid, la nudité n’est supportable qu’arrosée d’eau tiède, mais elle suspend son mouvement de noria, s’immobilise, écoute.

Rien.

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Extrait de La Vieille au buisson de roses, Le Vampire Actif, collection Les Séditions, p.118.

Ulysse parle :


« J’ai dit la mer et je ne l’ai pas épuisée, et j’ai parlé sans que les mots jamais ne caillent sur les lèvres d’autrui, — et jusqu’aux miennes gercées par le sel qui retrouvaient, le temps d’un sourire écorcheur, le plaisir de l’ode mille fois mâchée par la bouche noire de mes compagnons…

Et l’île où j’ai, faisant relâche pour un plein d’eau, figé notre errance, l’île vierge encore de pas humains et sonore du babil seul des bêtes, l’île aussi s’est empreinte de nos phrases, s’est moulée dans le dire des matelots, s’est ouverte aux mots tendus comme des sentes vers la source :

À jamais, les clairières des voix perçant l’inconnu de l’arbre et du fruit, les syllabes arpenteuses traçant le portulan des havres et des brisants, ou lyriques sur le sable interrogeant le galbe des galets, le sens des bois flottés…»

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Lionel-Édouard Martin, Ulysse au seuil des îles

Ibis Rouge Éditions, 2004

© Justine Martin

Bouts de Brèche

Dans les choses les mots couvent à petit feu ; qu’y touche la paume aoûtée du poète : de la craquelure à peine perceptible à l’oeil ni à l’oreille, ménagée dans la coque par le geste tendrement briseur, sourd l’escarbille.

Et nulle part ne s’embrase mieux le chant qu’à la surface fendille du monde.

L’écorce, on aurait tort de croire qu’elle calfate l’arbre hermétiquement. Disons : elle tâche à l’endiguer, et ses débordements de parole végétale ; à colmater les brèches. Ce qui n’est pas si simple : il faut imaginer la puissance de la pression contenue, et comprendre que, s’arc-boutant comme elle peut, prenant appui sur rien, ou l’air nu, elle retient la poussée à seul force de ses doigts mal joints, et qui laissent filtrer des mots. Pas entiers, le plus souvent : des bribes, des onomatopées, moignons de syllabes, articulations juste ébauchées, mouvements brisés de lèvres, cassots de murmures, en quête d’ensemble. Il serait vain de prétendre aveugler ces bruissements : car que dirait alors l’oiseau ? Mieux vaut aider à leur passage et les recueillir entre ses paumes comme au tronc des pins la résine ; attendre, y instiller un peu de voix humaine.

Pour affiner l’accord.

Extrait de Brèches,  ENCRES VIVES, 2005