Friedrich Nietzsche (1844-1900) : Venise / Venedig

Qui est Friedrich Nietzsche ?

J’étais, il y a peu,
Au pont, dans la nuit sombre.
De loin venait un chant :
Filet de gouttes d’or
Sur la surface qui tremblait.
Gondoles, lumières, musique ‒
Tiraient au large sous la brune…

Mon âme était guitare
Et se chantant, secrète,
Sans qu’on la vît touchée,
Un chant de gondelier,
Tremblait d’une félicité multiple.
Quelqu’un l’écoutait-il ?…


An der Brücke stand
Jüngst ich in brauner Nacht.
Fernher kam Gesang :
Goldener Tropfen quoll’s
Über die zitternde Fläche weg.
Gondeln, Lichter, Musik –
Trunken schwamm’s in die Dämmrung hinaus…

Meine Seele, ein Saitenspiel,
Sang sich, unsichtbar berührt,
Heimlich ein Gondellied dazu,
Zitternd vor bunter Seligkeit.
– Hörte jemand ihr zu ?…

(in Ecce homo [rédaction : 1888 ; publication posthume : 1908] )


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Christian Morgenstern (1871-1914) : Chant printanier d’un confrère de potence / Galgenbruders Frühlingslied

Qui est Christian Morgenstern ?

C’est aussi le printemps dans notre sapinière¹,
ah, l’heureuse saison !
Une tigelle cherche à joindre la lumière
sortant d’un trou de ver fait dans la frondaison.

Il y aura bientôt balançoire par-ci,
il y aura bientôt, et par-là, balançoire.
Cela me remettrait presque dans la mémoire
celui que j’ai été, et que plus je ne suis…

¹ : L’allemand parle de « copeau », de « bout de bois ». J’assume de traduire par « sapinière » pour la rime et en référence à l’expression (qui certes ajoute au sens du texte initial) « sentir le sapin ».

Es lenzet auch auf unserm Span,
o selige Epoche!
Ein Hälmlein will zum Lichte nahn
aus einem Astwurmloche.

Es schaukelt bald im Winde hin
und schaukelt bald drin her.
Mir ist beinah, ich wäre wer,
der ich doch nicht mehr bin..

(in Galgenlieder [1905])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Friedrich Nietzsche (1844-1900) : Au Mistral : chant pour danser / An den Mistral : ein Tanzlied

Qui est Friedrich Nietzsche ?

Mistral, ô vent chasse-nuages,
Tueur de peines, fourbit-ciel,
Toi le brameur, comme je t’aime !
Ne sommes-nous les premiers dons
D’un même sein, 
d’un même sort
Les éternels déterminés ?

Sur le rocheux glissant chemin
Je cours ici, dansant, vers toi,
Dansant, comme tu siffles, chantes :
Toi qui sans rames ni navire,
De Liberté frère très libre,
Bondis dessus les mers sauvages.

M’éveillant, oyant ton appel,
J’ai couru vers les creux de roches,
Vers la mer et sa paroi fauve.
Salut ! Déjà pareil aux clairs
Adamantins flots des torrents,
Vainqueur, tu venais des montagnes.

Dessus la plate aire du ciel,
J’ai vu tes montures courir,
J’ai vu le char qui te transporte,
J’ai vu jaillir ta propre main
Quand sur le dos de tes montures
Tel un éclair, le fouet frappe, ‒

Je t’ai vu sauter de ton char,
Et t’élancer plus vivement,
Je t’ai vu, court comme une flèche,
Tout droit plonger dedans l’abîme, ‒
Comme un rai d’or qui sur les roses
Se rue à la première aurore.

Danse à présent sur mille dos,
Dos de la vague, vague fourbe ‒
Salut, forgeur de danses neuves !
Dansons, et de mille manières,
Libre ‒ soit appelé notre art,
Et gai ‒ le soit notre savoir !

Subtilisons à chaque fleur
Sa floraison pour notre gloire
Et deux feuilles pour la couronne !
Dansons comme des troubadours
Entre les saints et les catins,
Entre le monde et Dieu, dansons !

Qui point ne danse avec les vents,
Qu’il s’enveloppe de bandages,
Vieillard infirme, emmailloté,
Les papelards et leurs pareils,
Dadais gommeux, oies de vertu,
Oust, hors de notre paradis !

Poussons la poussière des rues
Vers les malades, vers leur nez,
Chassons la tourbe des malades !
Débarrassons toutes les côtes
Du souffle des poitrines maigres,
Et des regards sans énergie !

Faisons la chasse aux trouble-cieux,
Aux souille-monde, aux pousse-nues,
Éclaircissons le paradis !
Bramons… esprit de tous les libres
Esprits, tous deux avec toi brame
Tel un orage mon bonheur.

‒ Et pour pérenniser un tel
Bonheur, prends ce qu’il en subsiste,
Prends ma couronne et jette-la
Plus haut, plus loin, dans le plus large,
Et échelant le haut du ciel,
Accroche-la dans les étoiles !


Mistral-Wind, du Wolken-Jäger,
Trübsal-Mörder, Himmels-Feger,
Brausender, wie lieb’ ich dich!
Sind wir Zwei nicht Eines Schoosses
Erstlingsgabe, Eines Looses
Vorbestimmte ewiglich?

Hier auf glatten Felsenwegen
Lauf’ ich tanzend dir entgegen,
Tanzend, wie du pfeifst und singst:
Der du ohne Schiff und Ruder
Als der Freiheit freister Bruder
Ueber wilde Meere springst.

Kaum erwacht, hört’ ich dein Rufen,
Stürmte zu den Felsenstufen,
Hin zur gelben Wand am Meer.
Heil! da kamst du schon gleich hellen
Diamantnen Stromesschnellen
Sieghaft von den Bergen her.

Auf den ebnen Himmels-Tennen
Sah ich deine Rosse rennen,
Sah den Wagen, der dich trägt,
Sah die Hand dir selber zücken,
Wenn sie auf der Rosse Rücken
Blitzesgleich die Geissel schlägt, –

Sah dich aus dem Wagen springen,
Schneller dich hinabzuschwingen,
Sah dich wie zum Pfeil verkürzt
Senkrecht in die Tiefe stossen, –
Wie ein Goldstrahl durch die Rosen
Erster Morgenröthen stürzt.

Tanze nun auf tausend Rücken,
Wellen-Rücken, Wellen-Tücken –
Heil, wer neue Tänze schafft!
Tanzen wir in tausend Weisen,
Frei – sei unsre Kunst geheissen,
Fröhlich – unsre Wissenschaft!

Raffen wir von jeder Blume
Eine Blüthe uns zum Ruhme
Und zwei Blätter noch zum Kranz!
Tanzen wir gleich Troubadouren
Zwischen Heiligen und Huren,
Zwischen Gott und Welt den Tanz!

Wer nicht tanzen kann mit Winden,
Wer sich wickeln muss mit Binden,
Angebunden, Krüppel-Greis,
Wer da gleicht den Heuchel-Hänsen,
Ehren-Tölpeln, Tugend-Gänsen,
Fort aus unsrem Paradeis!

Wirbeln wir den Staub der Strassen
Allen Kranken in die Nasen,
Scheuchen wir die Kranken-Brut!
Lösen wir die ganze Küste
Von dem Odem dürrer Brüste,
Von den Augen ohne Muth!

Jagen wir die Himmels-Trüber,
Welten-Schwärzer, Wolken-Schieber,
Hellen wir das Himmelreich!
Brausen wir … oh aller freien
Geister Geist, mit dir zu Zweien
Braust mein Glück dem Sturme gleich. –

– Und dass ewig das Gedächtniss
Solchen Glücks, nimm sein Vermächtniss,
Nimm den Kranz hier mit hinauf!
Wirf ihn höher, ferner, weiter,
Stürm’ empor die Himmelsleiter,
Häng ihn – an den Sternen auf!

(in Die fröhliche Wissenschaft / Le  Gai Savoir [1887] )


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Christian Morgenstern (1871-1914) : Le mouton de lune / Das Mondschaf

Qui est Christian Morgenstern ?

Le mouton de lune est dans un grand parc.
Il l’attend, l’attend, la tonte totale.
Le mouton de lune.

Le mouton de lune arrache un brin d’herbe
puis repart chez lui dessus son alpage.
Le mouton de lune.

Le mouton de lune en rêve se parle :
« C’est, de l’univers, moi l’espace noir. »
Le mouton de lune.

Le mouton de lune au matin gît mort.
Son cadavre est blanc, le soleil est rouge.
Le mouton de lune.


Das Mondschaf steht auf weiter Flur.
Es harrt und harrt der großen Schur.
Das Mondschaf.

Das Mondschaf rupft sich einen Halm
und geht dann heim auf seine Alm.
Das Mondschaf.

Das Mondschaf spricht zu sich im Traum:
»Ich bin des Weltalls dunkler Raum.«
Das Mondschaf.

Das Mondschaf liegt am Morgen tot.
Sein Leib ist weiß, die Sonn ist rot.
Das Mondschaf.

(in Galgenlieder [1905])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Les cadences du printemps


Tends l’oreille, entends qu’œuvrent les premiers
râteaux : de nouveau, l’humaine cadence
sur le sol en force, avant-printanier
calme et retenu. Ce qui là s’avance

te paraît goûteux. Paraît de retour,
tel du neuf, ce qui, à tant de reprises,
pour toi s’en revint. Espéré toujours,
par toi jamais pris. Mais tu fus sa prise.

C’est d’un brun futur que, sortant d’hiver,
paraissent le soir les feuilles du chêne.
Des souffles parfois font signe dans l’air.

Noirs sont les buissons. Mais l’engrais en tas
jonche de son noir plus sombre la plaine.
Plus jeune se fait l’heure qui s’en va


Schon, horch, hörst du der ersten Harken
Arbeit; wieder den menschlichen Takt
in der verhaltenen Stille der starken
Vorfrühlingserde. Unabgeschmackt

scheint dir das Kommende. Jenes so oft
dir schon Gekommene scheint dir zu kommen
wieder wie Neues. Immer erhofft,
nahmst du es niemals. Es hat dich genommen.

Selbst die Blätter durchwinterter Eichen
scheinen im Abend ein künftiges Braun.
Manchmal geben sich Lüfte ein Zeichen.

Schwarz sind die Sträucher. Doch Haufen von Dünger
lagern als satteres Schwarz in den Au’n.
Jede Stunde, die hingeht, wird jünger.

(in Die Sonette an Orpheus [II, 25] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Vois les fleurs / Siehe die Blumen


Vois les fleurs, elles sont au terrestre fidèles,
on leur prête un destin sur le bord du destin, ‒
mais qui sait ! se faner : le regretteraient-elles
que ce serait à nous que leur regret revient.

Tout veut voler. Et nous, partout, sur tout, à poses
pesantes de poser, ravis de pesanteur ;
Ô quels maîtres minants sommes-nous pour les choses,
qui font de l’éternelle enfance leur bonheur.

Qui les prendrait dans son sommeil, dans son profond,
son intime sommeil, ô qu’il s’allègerait,
nouveau dans le jour neuf, né des communs tréfonds.

Ou il demeurerait, peut-être : elles, fleuries,
loueraient le converti, et il égalerait
toutes les calmes sœurs sous le vent des prairies.


Siehe die Blumen, diese dem Irdischen treuen,
denen wir Schicksal vom Rande des Schicksals leihn, –
aber wer weiß es! Wenn sie ihr Welken bereuen,
ist es an uns, ihre Reue zu sein.

Alles will schweben. Da gehn wir umher wie Beschwerer,
legen auf alles uns selbst, vom Gewichte entzückt;
o was sind wir den Dingen für zehrende Lehrer,
weil ihnen ewige Kindheit glückt.

Nähme sie einer ins innige Schlafen und schliefe
tief mit den Dingen –: o wie käme er leicht,
anders zum anderen Tag, aus der gemeinsamen Tiefe.

Oder er bliebe vielleicht; und sie blühten und priesen
ihn, den Bekehrten, der nun den Ihrigen gleicht,
allen den stillen Geschwistern im Winde der Wiesen.

(in Die Sonette an Orpheus [II, 14] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Fleurs / Blumen


Fleurs, parentes enfin des mains qui vous disposent
(de virginales mains, jadis comme à présent)
au jardin, sur la table où elles vous déposent,
bord à bord, affaiblies et blessées doucement

dans l’attente de l’eau qui d’un commencement
de mort vous sauvera encore ‒, soulevées
une nouvelle fois par les pôles fluants
de doigts sensibles, plus jaloux qu’en vos pensées

de ne point altérer votre délicatesse,
quand dans l’eau de nouveau, fraîchissant sous l’apport,
vous épanchez un chaud, de même qu’à confesse,

de vierge ayant péché, trouble faute lassante,
pour vous avoir cueillies, comme dans un rapport
qui la lierait à vous, de nouveau, florissante.


Blumen, ihr schließlich den ordnenden Händen verwandte,
(Händen der Mädchen von einst und jetzt),
die auf dem Gartentisch oft von Kante zu Kante
lagen, ermattet und sanft verletzt,

wartend des Wassers, das sie noch einmal erhole
aus dem begonnenen Tod –, und nun
wieder erhobene zwischen die strömenden Pole
fühlender Finger, die wohlzutun

mehr noch vermögen, als ihr ahntet, ihr leichten,
wenn ihr euch wiederfandet im Krug,
langsam erkühlend und Warmes der Mädchen, wie Beichten,

von euch gebend, wie trübe ermüdende Sünden,
die das Gepflücktsein beging, als Bezug
wieder zu ihnen, die sich euch blühend verbünden.

(in Die Sonette an Orpheus [II, 7] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : La licorne / Ein Horn


Ô c’est là l’animal qui n’a pas d’existence.
Ils n’en savaient, eux, rien, et l’avaient en tout cas
‒ son allure, son cou, la façon de son pas ‒
aimé, jusqu’au regard, calme et plein de brillance.

Certes, il n’était pas. Pourtant, comme on l’aimait,
il devint pure bête. Il avait de l’espace,
et dans l’espace clair, pour lui gardé, levait
la tête avec aisance en laissant peu de place

au besoin d’exister. Nul grain pour l’animal,
continûment nourri de la faculté d’être.
Et elle lui donna une puissance telle

qu’il lui crût une corne, unicorne, au frontal.
S’approchant d’une vierge il vint, tout blanc, paraître ‒
et fut dans le miroir d’argent et fut en elle.


O dieses ist das Tier, das es nicht giebt.
Sie wußtens nicht und habens jeden Falls
– sein Wandeln, seine Haltung, seinen Hals,
bis in des stillen Blickes Licht – geliebt.

Zwar war es nicht. Doch weil sie’s liebten, ward
ein reines Tier. Sie ließen immer Raum.
Und in dem Raume, klar und ausgespart,
erhob es leicht sein Haupt und brauchte kaum

zu sein. Sie nährten es mit keinem Korn,
nur immer mit der Möglichkeit, es sei.
Und die gab solche Stärke an das Tier,

daß es aus sich ein Stirnhorn trieb. Ein Horn.
Zu einer Jungfrau kam es weiß herbei –
und war im Silber-Spiegel und in ihr.

(in Die Sonette an Orpheus [II, 4] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Miroirs / Spiegel


Miroirs : nul n’a jamais, parmi les érudits,
dit encor votre essence.
Vous, qu’on dirait comblées de purs trous de tamis,
du temps intermittences.

Vous les dissipateurs du salon vide, encore ‒,
à la brune, lointains, pareils à des forêts…
Et le lustre pénètre, ainsi qu’un seize-cors
vos mondes sans accès.

Vous êtes quelquefois tout emplis de peintures.
Certaines, croirait-on, se sont glissées en vous ‒,
d’autres : craintifs, de les exclure.

Restera la plus belle, attendant que s’immisce
jusqu’en ses chastes joues, dissous,
le lumineux Narcisse.


Spiegel: noch nie hat man wissend beschrieben,
was ihr in euerem Wesen seid.
Ihr, wie mit lauter Löchern von Sieben
erfüllten Zwischenräume der Zeit.

Ihr, noch des leeren Saales Verschwender –,
wenn es dämmert, wie Wälder weit …
Und der Lüster geht wie ein Sechzehn-Ender
durch eure Unbetretbarkeit.

Manchmal seid ihr voll Malerei.
Einige scheinen in euch gegangen –,
andere schicktet ihr scheu vorbei.

Aber die Schönste wird bleiben, bis
drüben in ihre enthaltenen Wangen
eindrang der klare gelöste Narziß.

(in Die Sonette an Orpheus [II, 3] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

 

Rainer Maria Rilke (1875-1926) : Les anciens dieux / die großen niemals werbenden Götter


Notre vieille amitié pour les dieux sans requête
devons-nous la bannir, au motif que l’acier
dur que stricts nous dressons, ne les a point en tête,
ou sur la carte improviser de la chercher ?

Eux qui prennent nos morts, ces amis tout puissants
ne viennent nulle part mouvoir nos engrenages.
Nos banquets et nos bains désertent leurs parages,
nous devançons toujours, jugés depuis longtemps

trop lents, leurs messagers. Nous nous voyons dépendre
en tout d’autrui, plus seuls, sans rien savoir d’autrui,
nous n’allons plus sur des sentiers à beaux méandres, 

mais droits. Les feux anciens n’activent aujourd’hui
que, de plus en plus gros, des marteaux à vapeur.
Mais nous, nous faiblissons, pareils à des nageurs.


Sollen wir unsere uralte Freundschaft, die großen
niemals werbenden Götter, weil sie der harte
Stahl, den wir streng erzogen, nicht kennt, verstoßen
oder sie plötzlich suchen auf einer Karte?

Diese gewaltigen Freunde, die uns die Toten
nehmen, rühren nirgends an unsere Räder.
Unsere Gastmähler haben wir weit –, unsere Bäder,
fortgerückt, und ihre uns lang schon zu langsamen Boten

überholen wir immer. Einsamer nun auf einander
ganz angewiesen, ohne einander zu kennen,
führen wir nicht mehr die Pfade als schöne Mäander,

sondern als Grade. Nur noch in Dampfkesseln brennen
die einstigen Feuer und heben die Hämmer, die immer
größern. Wir aber nehmen an Kraft ab, wie Schwimmer.

(in Die Sonette an Orpheus [I, 24] 1923)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.