Hung-min Krämer (née en 1965) : Eggleston II


Il est des lieux dans toute demeure
où tombent inaperçus des rayons de soleil.
Même les jours bouchés d’hiver.
Il est des mains câlines pour disposer des fleurs
dans des vases démodés en porcelaine.
Et savais-tu qu’il est des livres
dont les tranches ressemblent
aux cadres modestes et dorés des tableaux
pendus au-dessus d’eux au mur ?
À motifs aussi vieux aussi doux que la lumière
aussi savamment obscurément provocateurs
que les mots dans les livres au-dessous d’eux
dont plus personne ne prend la peine
de suivre les références croisées.
Mais toi tu pourrais le faire.


Es gibt Orte in jedem Haus
auf die unbemerkt Sonnenstrahlen fallen.
Sogar an trüben Wintertagen.
Es gibt Hände, die liebevoll Schnittblumen
in altmodische Porzellanvasen stellen.
Und wusstest Du, dass es Bücher gibt
deren Schnittkanten aussehen
wie die schlichten goldenen Bilderrahmen der Bilder
die über ihnen an der Wand hängen?
Mit Motiven so alt und milde wie das Licht
so wissend und so unbeachtet provozierend
wie die Worte in den Büchern unter ihnen
deren Querverweisen zu folgen
niemand sich mehr die Mühe macht.
Aber Du könntest es tun.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Giannantonio Campano (1429-1477) : La Nymphe endormie

Qui est Giannantonio Campano ?


Nymphe et gardienne, ici, de la source sacrée,
Je dors au doux babil que je perçois de l’eau.
Ne romps pas, toi qui viens à la vasque marbrée,
Mon sommeil : baigne-t’y, bois-y, mais ne dis mot.


Huius nympha loci, sacri custodia fontis
__Dormio dum blandae sentio murmur aquae.
Parce meum quisquis tangis cava marmora somnum
__Rumpere: sive bibas, sive lavere taces.

(in Carmina (1495) 


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Ulrike Anna Bleier : Mousseux / Piccolo


J’ai déjà appelé plusieurs fois
aujourd’hui fait ma mère
et Madame Körner vient
de mourir elle s’enterre
mardi prochain

ma mère a demandé à la voisine
pour les fleurs ça l’embête
d’aller chez Schubert
fait-elle on a eu droit à une coupure
de courant ce week end

Et des vipères ils en ont tout pareil
au jardin les premières tomates
de la saison déjà mûres elle les a
toutes offertes au plombier
et passé son bonjour à sa femme

Hier elle n’a mangé
que du pain le docteur
lui a conseillé le mousseux
pour sa tension trop faible
ton père oui l’avait trop forte

Elle n’avait jamais vu le papier
de guingois dans la salle à manger 
elle retourne à l’église
ma mère après
toutes ces années.


Habe heute schon angerufen
ein paar mal sagt Mutter
und Frau Körner ist vorhin
gestorben beerdigt
nächsten Dienstag

Mutter hat die Nachbarin gefragt
wegen der Blumen das Gehen
fällt ihr schwer bei Schuberts
sagt sie war Stromausfall
am Wochenende

Und Schlangen haben die auch
im Garten die ersten Tomaten
in diesem Jahr schon reif sie hat
alle dem Klempner geschenkt
und seine Frau hat schöne Grüße

Gestern hat sie nur Brot
gegessen der Arzt
hat Piccolo empfohlen
gegen niedrigen Blutdruck
Vater hatte ja hohen

Die Tapete ist ihr nie aufgefallen
im Esszimmer ist schief
in die Kirche geht sie
wieder meine Mutter nach
all den Jahren.


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Sandra Hubinger : Nos mouvements se séparaient / Unsere Bewegungen spalteten sich ab


Nos mouvements se séparaient
de nous poussés dessus les champs fumée
fantômes folâtrant nous imitant
flottant vers les sous-bois où cela craquetait

comme riant de nous sous cape qui
parmi les arbrisseaux titubions chancelions
nos manifestations s’éloignaient dans
le sombre où peu à peu elles disparaissaient

nous nous répandions en
duplications et en échos
dans le nocturne ouvert


Unsere Bewegungen spalteten sich ab
von uns geweht über die Ebene gleich Rauch
sich tummelnde Phantome uns nachahmend
schwebten sie ins Unterholz wo es knisterte

Als kicherten sie über uns die wir
zwischen Sträuchern taumelten wankten
was wir nach außen gebracht entfernte sich ins
Dunkle wo es zunehmend verschwand

Verschwendeten wir uns in
Vervielfältigungen und Widerhall
ins offen Nächtliche

( in wir gehen, Edition Keiper [2019]).


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Sandra Hubinger : Tout à l’extrémité / An der äußersten Spitze


Tout à l’extrémité de la langue de terre
la mer s’étendait plate un œil statique
nous observait donnait peu de réponses
nous enregistrions nos perceptions sur des

plaques des matériaux trouvés en cheminant
grattions avec des coins gravions avec clous pointes
lignes et traits des obstacles faisaient
de cercles des ellipses englobaient des erreurs

cette nature nous semblait la battue sans mesure
d’une partition, nous consignions son
pouls sa courbe de température le ton le plus haut d’un
oiseau chanteur le pianissimo de sable ruisselant


An der äußersten Spitze der Landzunge
lag glatt das Meer ein ruhendes Auge
beobachtete uns beantwortete wenig
unsere Wahrnehmungen zeichneten wir auf

Platten Materialien unterwegs gefunden
kratzten mit Metallecken ritzten mit Nägeln mit
Nadeln Linien und Striche Widerstände machten
aus Kreisen Ellipsen schlossen Fehler mit ein

Als eine aus dem Takt geschlagene Partitur
erschien uns diese Natur wir notierten ihren
Pulsschlag ihre Fieberkurve den höchsten Ton eines
Singvogels das Pianissimo von rieselndem Sand

( in wir gehen, Edition Keiper [2019]).


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Leopold Federmair (né en 1957) : Chant de nouvelle année / Neujahrslied


Le soleil s’est levé,
la lune est quelque part.
Les oiseaux perchent sur les fils.
L’asphalte givre avant que les camions n’arrivent.

La gelée blanche en quantité pare les champs
de raides stalactites
qui atteignent le ciel,
méditant des envols.

Revêche, le ciel brille
avec ses hiéroglyphes,
signe pour l’arrivante.

Signe pour l’arrivante.


Die Sonne ist aufgegangen,
der Mond steht irgendwo.
Die Vögel hocken auf den Schnüren.
Asphalt vereist, bevor die Laster kommen.

Viel weißer Rauhreif ziert die Felder
mit starren Stalaktiten,
die in den Himmel reichen,
auffliegen werden, denken sie.

Abweisend glänzt der Himmel
mit seinen Hieroglyphen,
dem Kommenden ein Schild.

Dem Kommenden ein Schild.

(in Schönheit und Schmerz, éd. PalmArtPress [2019]).


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Olga Martynova (née en 1962) : plus de vivants ou plus de morts ? / mehr lebende oder mehr tote?


1.

Lorsqu’il y aura autant de morts que de vivants,
viendra la fin des temps,
prophétisa Bucéphale
juste avant de pousser son dernier soupir,
et Alexandre eut idée d’une bataille
entre morts et vivants,
et continua
à accroître le nombre des morts.

2.

Plus de vivants, c’est ce qu’il y a,
Les morts en effet ne sont plus, –
disaient les Indiens au Macédonien.
Il était déçu.
Il avait une bataille
en tête entre vivants et morts.
Il ignorait seulement
de quel côté devoir combattre,
de toute manière en tant que dieu qu’importe,
pensait-il, qu’importe en tant que dieu.

Mais les morts sont les plus nombreux.
Surtout quand je
longe les rayonnages d’une bibliothèque.

Les brahmanes ne disaient sans doute cela
que pour au moins, les morts, les protéger de lui.

Car les morts sont les plus nombreux,
ils le savaient.
Les morts sont les plus nombreux, surtout quand je
longe les rayonnages d’une bibliothèque.

D’un autre côté : le mort Tchekhov est-il
plus mort que les petites gens
dont il a chanté les groseilles à maquereaux ?

Était-elle Eurydice avec son
sexe clos
Pareil à une fleur après soleil couché
plus morte que les ménades
agriffant les entrailles d’Orphée ?
Que les ménades
avec pourriture et vin dans les veines ?

Sont-ils Ovide, Virgile et Broch
plus morts que moi ?
C’est ce que je ne peux croire.


1.

Wenn es gleich viele Tote wie Lebende gibt,
kommt die Endzeit,
prophezeite Bucephalus,
kurz bevor er sein letztes Gewieher von sich gab,
und Alexander dachte an eine Schlacht
zwischen Toten und Lebenden,
und setzte fort,
die Zahl der Toten zu vermehren.

2.

Mehr Lebende gibt es,
Die Toten sind nämlich nicht mehr, –
sagten Inder dem Makedonier.
Er war enttäuscht.
Ihm schwebte eine Schlacht
zwischen Lebenden und Toten vor.
Er wusste nur nicht,
auf wessen Seite er streiten würde,
sowieso als Gott, dachte er, egal,
als Gott ist es egal.

Aber es gibt mehr Tote.
Besonders, wenn ich
Buchregale entlang denke.

Die Brahmanen sagten das vermutlich bloß,
um wenigstens die Toten vor ihm zu schützen.
Denn es gibt mehr Tote,
das wussten sie.
Es gibt mehr Tote, besonders, wenn ich
Buchregale entlang denke.

Andererseits: Ist der tote Tschechow
toter als die von ihm besungenen
Stachelbeermännchen?

War Eurydike mit ihrem
Wie eine Blume nach dem Sonnenuntergang
geschlossenen Geschlecht
toter als die Mänaden,
die Orpheus‘ Gekröse auskrallten?
Аls die Mänaden
mit Wein und Verwesung in den Adern?

Sind Ovid, Vergil und Broch
toter als ich?
Das kann ich nicht glauben.

(in Neue Rundschau n° 4 / 2019)

Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Andreas Altmann (né en 1963) : zone industrielle / fabrik gelände


on perd trace du chemin sous les buissons.
je suis peut-être encore le seul à l’emprunter.

le bois branlant des arbres frappe au vent
qui le disperse. on a désaffecté la proche usine. Et

les murs entreprennent de se chercher un mystère.
ils ont noyé dit-on des machines dans le lac

dont en hiver la glace aurait rouillé.
des travailleurs d’ici beaucoup déjà sont morts.

il y a une clôture qui a perdu de sa hauteur
et qui n’est plus qu’un terme tiré du passé.

on a retiré les panneaux d’avertissement. je n’en ai
plus en tête le texte complet. seules quelques vis

de fixation sont plantées tordues dans leur trou.
ici les bruits du vent se font étrangers.

seul ce qui reste de la clôture me l’a fait remarquer :
le chemin se bornait à contourner l’usine et de fait

on ne pouvait plus en sortir une fois qu’on s’y trouvait.


der weg verliert seine spuren unter den sträuchern.
vielleicht bin ich der einzige, der ihn noch geht.

das lockere holz der bäume klopft gegen den wind,
der es verstreut. die nahe fabrik ist geräumt. Und

die mauern beginnen, sich ein geheimnis zu suchen.
es wird erzählt, sie haben maschinen im see versenkt

und sein eis hätte im winter rost angesetzt.
viele, die hier gearbeitet haben, sind schon tot.

es gibt einen zaun, der an höhe verloren hat
und nur noch ein wort aus der vergangenheit ist.

die warnenden schilder wurden entfernt. ich bekomm
ihren text nicht mehr zusammen. nur einige schrauben,

durch die sie befestigt waren, stecken gebogen im loch.
die geräusche des windes entfremden sich hier.

erst an den resten des zaunes hab ich bemerkt, daß sich
der weg nur um die fabrik drehte und eigentlich keinen

ausgang hatte, wenn man sich einmal auf ihm befand.

(in das langsame ende des schnees [Rimbaud Verlag])


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Axel Görlach (né en 1966) : parc • la lumière / park • das licht


là-bas se reposait la ville mélancolique
sous arbres de judée, leur ombre découpée

coulait dans l’herbe et ce qu’il en restait,
les moineaux le chantaient sur le toit du kiosque

une averse de jasmin poussait une fillette
sur le gravier du chemin blanc vers la pénombre

d’un cèdre solitaire telle une rengaine ancienne

tourniquets à sucettes, ballons rouges hissaient leurs couleurs
au haut du tertre – ici la lumière était
une pure forme de bleu, nous tenions en silence

dans nos mains, qui tournait au vent,
la chaleur de balançoires rouillées, sans pesanteur

des cigognes noires effleuraient la broussaille
où s’enfonçait une source
et elles abandonnaient leur éclat sombre

______au bord de vasques poussiéreuses


dort ruhte die schwermut der stadt
unter judasbäumen, ihr angerissener schatten

sickerte ins gras & was von ihm übrig blieb,
sangen die spatzen aufs dach des pavillons

ein regen aus jasmin wehte ein mädchen weg
über den weißen kiesweg ins halbdunkle

einer zeder, die allein stand wie alter gesang

lutscherdreher, luftballons trugen ihre farben
den hügel hinauf – hier war das licht
eine reine form von blau, wir hielten stille

in unseren händen, die umschlug in wind,
die wärme verrosteter schaukeln, schwerelos

strichen schwarzstörche über das gestrüpp,
in dem ein brunnen unterging
& ließen ihr dunkles leuchten zurück

______auf den rändern staubiger schalen


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.


Siegfried Völlger (né en 1955) : un chat dans un pré / eine katze auf einer wiese


assis dans un pré
un chat, bien rangé bien en ordre,
scrute le sol

j’ai toujours pensé
qu’ils attendent ce faisant les souris

maintenant
je sais

qu’il apaise la terre


eine katze auf einer wiese
sitzt, aufgeräumt und ordentlich,
starrt auf den boden

ich dachte immer
sie warten so auf mäuse

jetzt
weiß ich

sie beruhigt die erde


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.