Teofilo Folengo (1491-1544) : Éloge des femmes

……..Pas de femme
Pour, reniant le ciel et invoquant le diable,
Passer toutes les nuits à perdre son argent,
Perdre manteau, chemise, et perdre sa culotte,
Jouant à la bouillotte, au craps, ou aux tarots.

……..Pas de femme
Pour habiter les bois, spolier et tuer,
Brigandant, les passants, fréquenter un Palais
Bien pire que les bois, voler, gruger, flouer,
Truander orphelins indigents, pauvres veuves.

……..Pas de femme
Pour repaître de chair oiseaux de proie rapaces,
Braques de soupe, et de pain blanc ses lévriers.

……..Pas de femme
Pour, entendant heurter sa porte l’affamé
Mendigot haillonneux quêtant un bout de pain,
Lui dire : Va en paix, ne brise pas ma porte.

……..Pas de femme
Pour dépraver les gars ni violer les filles,
Usurer, écheler nuitamment les fenêtres,
Pratiquer l’alchimie ni rogner la monnaie
– Pour, suivant les armées, voler le bien d’autrui.

Ces dignes actions, ces vertueux exploits,
Ce sont les faits de l’homme, à qui seul Dieu donna
Sublimité de cœur, être, et subtilité
D’esprit, grave sagesse et solide raison.

____________________________________________________________
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Foemina non, coelum renegans, chiamansque diablum,
noctibus integris stat ludens perdere scudos,
perdere mantellum, camisam, perdere bragam,
sive sbaraino, seu cricca, sive tarocco.
Foemina non habitat boscos, non spoiat, amazzat
ladra viandantes, non praticat illa palazzum
peiorem boschis, ut robbet, strazzet, abarret,
scortighet orphanulos nudos, viduasque tapinas.
Foemina non cibat osellazzos carne rapaces,
non suppis braccos, non blanco pane levreros;
non quando sentit portam chioccare famatum,
strazzosumque inopem, panisque rogare tochellum:
–Vade–ait,–in pacem, nec voias frangere portam.–
Foemina non stuprat pueros, sforzatque puellas,
non dat ad usuram, non scalat nocte fenestras,
non facit alchimiam falsam, tosatque monetam,
non seguitans campum quae sunt aliena rapinat.
Hae sunt impresae dignae, sanctaeque facendae,
sunt bene gesta viri, cui summa potentia soli
cor sublime dedit, dedit esse, deditque vedutam
ingenii, sennumque gravem, saldamque rasonem.

(in Baldus [1517], livre VI, vers 476 – 496)

La forme à l’oeuvre (à propos de Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu, d’Emmanuel Ruben, aux éditions du Sonneur)

Kaddish.-E-Ruben-220x353Comment vivre avec la mort d’un proche que l’on n’a pas connu, dont personne ne vous parle, mais qui vous hante, et qui résume en son être et en son trépas la part la plus cruelle de l’histoire de la première moitié du XXe siècle, entre pogroms de Juifs, Shoah – quand on est soi-même juif, même agnostique –, et décolonisation, – quand on est soi-même Pied-Noir, comme l’était ce grand-père maternel, Shalom, le « matelot inconnu » dont le suicide résonne encore et toujours, « PAN, à bout portant – dans la nuit » (p. 7) ?

Telle est, dans Kaddish, la question fondamentale que se pose Emmanuel Ruben, y répondant par l’écriture, l’écriture nécessaire, cathartique : « C’est ce silence, cette chape de plomb que je veux entailler » (p. 7).

Mais qu’écrire, et surtout comment, dès lors que la matière est tue, comme intangible, qu’on n’a dessus que le peu de prise de ce qui se murmure, chuchote, dans les assemblées de famille ? Prendre à témoin le mort : « Mais sois rassuré. Tu ne seras pas un personnage. D’où ce que je veux te donner, d’où ce monologue que sur du papier je veux t’adresser » (p. 8), pour exclure d’emblée l’hypothèse du roman (p. 9), pour emboîter le pas d’un autre genre, de hasardeuse définition, où l’imagination (p. 9) certes aura sa part et cette intuition portée par les gênes :

« J’ai la bêtise de croire que, sauf à vivre à l’écart des siens, loin de leur ombre portée ; que sauf à grandir en batifolant dans la jungle, en tétant de la louve étrusque, en feulant une grammaire tigre, l’hérédité a ses lois ; le sang, le sperme et le lait mêlés ont des voix qui se reconnaissent tôt ou tard ou se nient jusqu’à la tombe. » (p. 22).

Faire confiance au ressenti, donc, donner libre cours à la maîtresse d’erreur et de fausseté, selon les termes de Pascal, aux « hypothèses haillonneuses, infantiles » (p. 78) tout en les contraignant quand même dans les bornes de l’Histoire, de ce qu’on sait, qu’on a lu – à défaut d’y avoir jamais vécu ou même d’y être allé –, de cette Algérie qui se décline en paysages, en noms propres, fussent-ils de boutiques (pp. 51-52), et en événements, puisqu’on est au creux de ces années cinquante où la guerre ne porte pas son nom, mais est euphémisée par les pouvoirs publics. Et, puisqu’on est écrivain, se rattacher, vaille que vaille, à un autre destin, celui de l’« orphelin célèbre », né la même année que le grand-père, au « frère de bled et de tourment » – Albert Camus, dont on a lu tous les ouvrages, et figure tutélaire de la famille pied-noir.

C’est là sans doute l’originalité majeure de ce grand texte, d’une magnifique maîtrise, tant sur le plan de l’écriture que sur celui de la composition : l’entrecroisement, par le biais de l’invention, de deux destins noués par des correspondances fictives, et qui bride cependant l’imagination sinon trop prolifique, qui lui impose un moule – car au moins la vie de Camus nous est connue, comme les circonstances précises de sa mort. Dès lors, le projet de Ruben m’a rappelé celui, sous une autre forme, de la chère Michèle Desbordes dans son très beau Un été de glycines (aux éditions Verdier, 2005), où la propre vie de l’auteur s’enchevêtre – glycines… – à celle de Faulkner en constants va-et-vient fondés sur des similitudes, ou des similitudes qu’on tente d’extraire par la réinterprétation des faits, tâchant de trouver une cohérence biographique là où peut-être, et même sans doute, il n’y en a pas.

En ce sens, on est, dans Kaddish, face à un propos d’essence poétique, si on donne à poétique son acception première de création : il en va bien d’une forme à l’œuvre, créant sa matière à mesure qu’elle évolue, cette forme, quitte à ce qu’à la fin le projet initial se voie malmené, pour ne pas dire perverti, par l’évidence :

« Un écrivain qui fait le serment de ne pas tomber dans le roman est comme un dormeur solitaire qui jure la nuit : Promis, ni rêve ni cauchemar. Le roman nous tient depuis trop longtemps. Nous cerne aux quatre coins de la littérature. Tout homme n’est qu’ombre ou rêve ; au mieux il devient poème ou, ce qui revient au même, roman. » (p. 116).

Justification, bien sûr, comme on peut, comme la branche à laquelle on s’agrippe, comme le filet salvateur de l’équilibriste instable : on n’a pas tenu sa promesse de départ, on se doit d’en faire le constat, dût-on s’en morigéner, battre sa coulpe :

« J’ai honte […] car j’ai inventé des vies. Et j’ai honte […], car j’ai inventé une mélancolie qui n’était pas toujours tienne ; l’écho final d’une vie fournit peu d’indices de ce qu’elle fut en vérité. » (p. 118)

Le lecteur doit-il s’en plaindre ? – Le lecteur en sourit, bien plutôt, s’en délecte, y trouvant pleinement son compte, mieux, sans doute, avec plus d’intense intérêt, voire de fascination (on lit Kaddish en une nuit, sans pouvoir s’en défaire), qu’à la recension fidèle d’une existence somme toute assez pauvre et commune, si elle n’avait trouvé son terme dans le PAN final – à l’initiale du livre. Poème ou roman, puisque « cela revient au même » ? Poème et roman, et c’est cela qui nous retient, nous accroche, c’est cela qui cerne au plus près ce que nous cherchons dans la littérature : le roman poétique, où Ruben excelle, et qui est peut-être la marque de fabrique du roman contemporain, tel qu’on le voit, çà et là, se développer (cf. mes autres chroniques). Les quelques citations de cet article le montreraient suffisamment : mais qu’on lise donc aussi – pour mieux s’en convaincre, s’il le fallait – la magnifique évocation de l’exode des Pieds-Noirs courant sur 5 pages (pp. 80-85), bien trop longue, donc, pour être ici retranscrite, mais dont j’extrais ces passages :

« Le paquebot siffle son tocsin d’exil, le panache noir de la fumée s’élève dans un ciel sans couleur, et la mer s’ouvre, et bouillonne, la mer gloutonne […]. Les voilà partis pour la Thulé hexagonale, où il n’y a pas d’oasis, où la nuit vient plus tôt, où le brouillard couve été comme hiver les plaines mornes où ne poussent pas de jujube. […] Les hommes fument leurs dernières gauloises comme ils ont bu la veille, pour se cautériser l’âme, pour avoir des raisons viriles de vomir toutes leurs tripes, ils se cherchent une contenance, titubent, ont le visage fermé, les yeux qui clignent, les paupières qui se plissent sous le soleil faute de s’autoriser la moindre larme. »

*

 Je me suis laissé dire que l’édition de ce texte n’est pas allé sans souffrance pour Emmanuel Ruben, ce dont tout écrivain a fait l’épreuve, au moins à ses débuts – d’ailleurs, notre auteur paraîtle confesser : « Écrire a, sur la bande dessinée ou sur le cinéma, l’avantage d’autoriser les repentirs. Écrire, c’est s’attacher à l’ombre, assumer ses échecs, se vouer à l’obscur. » (p. 79) Il se trouve qu’en d’autres circonstances, j’ai pu lire, de lui, des nouvelles inédites : je connais ses qualités aussi bien que ses petits défauts originels. S’il a souffert, c’est pour son bien, et la confrontation avec le regard d’un éditeur de haute exigence n’est jamais stérile, bien au contraire : on y apprend beaucoup. À lire Kaddish, j’ai eu cette certitude que Ruben, de ce travail difficile et tumultueux, avait tiré la graine, et la bonne, et l’excellente, celle qui donne la belle gerbe, le bon pain. C’est dans cette voie qu’il lui faut continuer d’avancer. J’attends avec quelque impatience la suite : les vrais écrivains se font rares, de nos jours, Emmanuel Ruben est un vrai, et un bel, écrivain.

Teofilo Folengo (1491-1544) : Les quatre saisons

I – Le printemps

La terre vêt déjà sa jupe chamarrée,
Les beaux prés sont couverts de fleurettes nouvelles,
Et les montagnes rient, les bosquets reverdissent,
L’oiselle va cherchant son compagnon chéri.
Froid rampe le lézard sur les murailles chaudes,
La bonne abeille met à sac les champs fleuris,
La sagace fourmi sort de sa cache à grains,
La grenouille s’enquiert d’où va le pèlerin.
La pastoure au matin chante son amoureux :
Elle a pour lui tressé toutes sortes de roses
……………En galantes couronnes.

II – L’été

Chaud, l’Apollon déjà fend le sol enflammé,
Roustissant tous les champs de son feu dévorant.
Adagio pour sa charrette, et lents chevaux !
Sa dextre même est lasse, à tirer sur la bride.
Sous l’avoine mûrie blondit toute la plaine :
Les petits des chevaux ne mangent plus d’ivraie.
Chante jusqu’à crever sur le pieu la cigale,
La mouche à bœuf cherche des crosses aux mâtins.
Le plouc, brûlé, supporte à peine sa chemise,
Chez les Teutons, la cave est toujours grande ouverte.

III – L’automne

Mère Nature, pour nourrir les faims d’hiver
Stocke en ses magasins maintes provisions.
La fourmi porte sa glanée vers ses greniers,
L’abeille met le miel en ses cireuses ruches.
Pour ses bœufs, le bouvier fait des bottes de foin,
Et toi pareil, joli berger, pour tes moutons.
Quel vacarme sortant de ces caves obscures
Où pour le vin nouveau l’on prépare les fûts !
Le valet soûl remplit de rafle les tonneaux
Et chantent les Teutons « ohé, ohé, je trinque ! »

IV – L’hiver

Ce gredin de Borée déjà souffle des Alpes,
Dépouillant tous les bois de ce qui les parait.
Fleuves sont pris de glace, et les champs de gelée,
Et le brouillard partout disperse ses chandelles.
L’escargot se tient coi, huis clos, dans sa coquille.
La mouche meurt de froid, la cigale de faim.
Une vieillarde cuit pour le repas des raves,
Ne mangeant pas, tant que n’est vide sa quenouille.
D’insomnieux pédants pâlit la lampe à huile,
– Étudiant, jouis de la nuit mélancolique.

____________________________________________________________
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

I – De primavera

Multicoloritam recipit iam terra camoram
Bellaque florettos dat pradaria novos.
Montagnae rident, boscamina virda fiuntur,
Qua eque sibi charum cercat osella virum.
Frigida per caldas rampat luserta muraias
Et bona florigeros pecchia sachezzat agros.
Exit graniferas formica sacenta masones
Ranaque domandat quo peregrinus eat.
Pastorella suum cantat damatina morosum,
Cui texit variis serta galanta rosis.

II – De aestate

Caldus afogatum iam schiappat Apollo terenum
Cunctaque boiento brostolat arva foco;
Vult eat addagium pigris carretta cavallis
Ipsaque straccatur dextra tirando briam.
Omnia maturis ita flavent rura biavis,
Ut iam polledris fraina negatur equis.
Cantat supra palum crepatque canendo cicala,
Stigat mastinos mosca tavana canes.
Arsus comportat villanus apena camisam,
Caneva Todeschis semper aperta manet.

III – De autumno

Ut cibet Invernum mater Natura famatum,
Multa magazzenis stipat edenda suis.
Formichetta trahit segetum ad granaria somas
Mellaque ceratis condit apetta casis.
Stramina pro bobus mangianda bovarus adunat
Idque facis pegoris, bel pegorare, tuis.
Rumor ab obscuris cantinis maximus exit,
Dum cerchiant vino vasa paranda novo.
Mustolenta replet graspis fameia tinazzos
Todeschique canunt: « Ehu ohe, trincher io ».

IV – De inverno

Tornat Hyperboreis iam Borra gaioffus ab Alpis,
Manticibus sfoliat qui nemus omne suis.
Flumina deventant vitrum campique biacca,
Brumaque candelas spargit ubique suas.
Cheta stat in gusso foribus limaca seratis,
Frigore iam moritur mosca, cigala fame.
Vecchiarella parat coctae convivia rapae
Nec pransat, nisi sit voda conocchia prius.
Pallidat insomnes oliosa lucerna pedantos,
Tuque malenconica nocte, studente, godis.

(in Epigrammata [1520])

Magma sur La Lectrice à l’oeuvre

« Magma est un grand texte, dont on ne sait dire s’il est poème, prose, exercice de traduction latine, ou traité d’écriture. »
Un article à propos de Magma sous la plume de Christine Balbo sur La Lectrice à l’oeuvre.

Jean Bonnefons (1554-1614) : Tétons mordus, amour fichu ? / Dens

Dent félonne, funeste, et trois fois scélérate,
Très exécrable dent, dent de sinistre augure,
Fus-tu donc si osée que d’accomplir ce crime :
Les tétons, les tétons, oui, de ma Pancharis,
Vénérés de Vénus comme de Cupidon,
Tu les as donc meurtris de féroces morsures ?
N’as-tu pas, malheureuse, idée de la puissance
Divine dont sur toi tu fouettes le courroux ?
– Attenter aux tétons de ma Pancharis, c’est
Tout ensemble attenter aux Vénus et aux Rires,
Et aux Amours, à tout l’essaim des Charités !

Mais toi, ma Pancharis, ma câline, ne va
Contre moi t’irriter de cet impie forfait !
Tes yeux m’en sont témoins, tes yeux, ces mêmes yeux
Que j’aime bien plus fort que mes propres pupilles,
Vénus m’en est témoin, à qui tu es vouée,
(Nul dieu n’est à mes yeux plus grand ni plus sacré) :
Je n’avais pas dessein de meurtrir tes tétons,
Je n’avais pas dessein d’offenser la Déesse.

En vérité, lorsque m’est apparue, superbe,
La somptuosité de tes tétontounets,
Quelque ardeur me poussant à vouloir les baiser,
Brûlant trop ardemment, en accès de délire,
Les pressant à l’excès, je les ai mordillés.
Voilà quel est mon crime et mon impie forfait,
Pour lequel je voudrais subir mille supplices,
Pour lequel je voudrais subir mille tourments […]

____________________________________________________________
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

O dens improbe, dire, ter sceleste,
Dens sacerrime, dens inauspicate,
Tun’ tantum scelus ausus ut papillas
Illas Pancharidis meae papillas,
Quas Venus veneratur et Cupido,
Feris morsibus ipse vulnerares ?
Ne tecum reputas miselle, quanti
In te numinis excitaris iras ?
Qui dum Pancharidem meam lacessis,
Omnes et Veneres, jocos, amores,
Et quantum est Charitum simul lacessis.
At tu hoc pro scelere impioque facto
Ne mi irascere blanda Pancharilla,
Namque testor ego tuos ocellos,
Amo quos ego plus meis ocellis,
Et testor Veneris tuumque numen,
Quo majus mihi sanctiusque nullum.
Non has laedere mens fuit papillas
Non has mens mihi Diva vulnerare.
Verum ut se exeruit mihi superbus,
Tuarum ille decor papillularum
Et has impulit ardor osculari,
Ipse ardentius aestuans furensque,
Compressi has numium atque vellicavi.
Hoc meum scelus impiumque factum est
Pro quo mille adeo subire poenas,
Pro quo mille velim subire caedes […]

(in Pancharis, IV, vers 1-27 [1587])

Jean Bonnefons (1554-1614) : Envoi de fleurs

Je t’envoie des fleurs de tons différents,
Une rose blanche, une rose rouge.
Celle-là voyant, songe voir ce blanc
Qui pâlit les traits de ton pauvre amant.
Quand tu verras celle infuse de rouge,
Songe voir son cœur, de feu rougeoyant.

____________________________________________________________
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

En flores tibi mitto discolores,
Pallentemque rosam et rosam rubentem.
Illam cum aspicies, miselli amantis
Puta pallidulos videre vultus.
Cum tueberis hanc rubore tinctam,
Putes igne rubens cor intueri.

(in Pancharis, XXIV [1587])

Conrad Celtis (1459 – 1508) : Apprendre le latin en s’embrassant / De munere et epistola sibi ab Ursala missa

[…] Ursule, à supposer que Dieu me prête vie,
– Et si perdure encor notre amour débutant –,
Je t’enseignerai l’art du poème latin.
D’un plectre harmonieux, tu toucheras ma lyre,
Ma langue instillera les mots entre tes lèvres,
Indiquant à ton vers la longueur des syllabes :
Pour toi je marquerai de longs baisers les longues,
Et te bécoterai quand viendra quelque brève :
Tu apprendras ainsi tous les mots du latin […]

____________________________________________________________
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

[…] Ergo fata meam si ducant Ursula vitam
Inceptusque manet si modo noster amor,
Carmina romanis doceam te scribere verbis
Pulsabisque meae plectra canora lyrae.
Tunc mea lingua tuis infundet verba labellis
Et dabitur versu syllaba quaeque tuo:
Hanc tibi nunc longam per basia longa notabo,
Oscula rapta dabo cum brevis ulla venit.
Omnia Romanae sic disces verba loquelae […]

(in Liber amorum [1502] III, 9, vers 55 – 63)

Aristote à la déchèterie (à propos de Fissions, de Romain Verger, éd. du Vampire Actif, 2013)

1ère-de-couv-Fissions1Lire un nouveau roman de Romain Verger, c’est comme assister à l’expansion d’un univers qui, depuis le point d’origine du big bang (Zones sensibles), ne cesse de déployer une matière entre toutes identifiable : des mondes pour constituer un monde, unique dans tous les sens du terme, et qui vous accrochent au passage, quoi que vous en vouliez, fussiez-vous à des années-lumière, du fait de vos goûts personnels, de ces étrangetés sauvages, pour vous happer et vous inclure, presque à votre corps défendant, dans leur mouvement gravitationnel.

À franchement parler, je ne me sens d’ordinaire guère d’accointances avec le genre de littérature dans laquelle excelle Verger ; je l’évite même comme la peste, n’y trouvant pas mes marques : c’est juste affaire de sensibilité, de prédilection. Seulement voilà : vous parcourez un jour Forêts noires, un peu rétif à vous y plonger, et vous vous laissez prendre au piège, comme un bleu, de ce texte (sans doute curieusement mal fichu, mal fagoté dans sa composition, mais qu’importe), et désormais c’en est fini de vous, de vos convictions pourtant bien ancrées : Abandonne tout espoirtoi qui entreici, vous n’aurez plus de cesse que de tout lire de cet animal de Verger, pour constater que de livre en livre, c’est ce même entrecroisement des mêmes thèmes obsessionnels, ce tissu qu’on reconnaît immédiatement de l’œil, et dont les motifs – exaspération des corps à la torture, maladie, folie, mort, liquides de toutes sortes, etc. –, constamment prégnants, semblent s’opposer au tissage d’une langue impeccablement classique, remise cent fois sur le métier, et puissamment empreinte de poésie (Verger est aussi poète, à moins que foncièrement poète).

Lisant Fissions, vous ne coupez pas à pareille impression d’une écriture en décalage avec ce qu’elle exprime de sens – et elle exprime quoi donc, dans ce roman ? – je doute qu’on puisse résumer ce texte pour le ramener à sa seule substance narrative, à moins que cette condensation n’y suffise : jour de mariage raté dans une famille de cinglés dont la folie emporte le narrateur dans son sillage et sa dérive, onirique ou pas – allez donc savoir ! – jusqu’à l’automutilation et à la réclusion dans un asile (ce qui n’est pas sans rappeler, dans une certaine mesure, l’histoire de Zones sensibles). Ô dingos, ô châteaux : c’est, si j’ai bonne mémoire, le titre d’un roman de Manchette : il aurait pu s’appliquer aussi bien à Fissions. J’ai du reste bien tort de m’escrimer à vouloir résumer, quand tout est dit, ou presque, page 60 par le narrateur de cette bien glauque et funeste histoire :

En voulant m’épouser tout là-haut, sous ces rayons ultimes, tu croyais que notre rencontre inonderait de lumière cette maison où tu es née et a incubé la folie des tiens, où le mal a poussé et disséminé, frayant ses racines dans les sagnes (sic) turpides où ces montagnes trempent leurs pieds flétris.

Sur cette base, il n’est guère difficile – même si ça l’est – d’imaginer ce que ça peut donner en matière narrative et descriptive – âmes sensibles s’abstenir. Mais, pour y insister : de nouveau ce paradoxe, pour exprimer cette matière, d’une langue fort soignée, d’un style de très haute tenue, dont la maîtrise, le côté pourléché, me semble à l’opposé de l’idée qu’une écriture devrait mimer ce qu’elle raconte, lui emboîter le pas, se faire mimésis d’un narré dont elle serait vassale (cf. le tout récent, tout beau roman, Coup de tête, de Guillaume Vissac).

Rien de cela, chez Verger. Tout le contraire, même. À folie – même pas douce : abrupte, rugueuse, sanguine, absolu dérèglement de tous les sens –, style parfaitement classique. Qu’on en juge par l’incipit :

Qu’ont-ils faits de nous, Noëline, qu’ont-ils fait de toi ? Peut-on mieux dévoiler l’amour à ceux qui s’y destinent qu’en les séparant comme on tranche les siamois, en taillant dans la chair et brisant l’os iliaque, dans le vif des deux, en dédoublant le mal, en répliquant la nuit ? Pour te retrouver, te voir, je suis du bout des doigts les nouveaux traits de mon visage, cette page de braille qu’est devenue ma face : arêtes, séracs, fissures, escarpes, l’exact calque en trois dimensions de ce pays montagneux dans les plis contractés duquel a couvé notre union. (p. 11)

Indépendamment du sens qui fait de ce paragraphe une admirable introduction thématique à Fissions, même l’oreille la moins exercée reconnaîtra, çà, là, une savante orchestration de rythmes pairs et impairs, où l’alexandrin vient vous titiller le tympan, où les sonorités y vont de leur musique, tantôt délicate (flûte), tantôt plus âpre (cuivres), sur fond de timbales bien tempérées. Hiatus que dalle : de la musique avant toute chose, vous dis-je, un côté moderne Racine (tragédie : le terme est d’ailleurs employé p. 54) : en dédoublant le mal, en répliquant la nuit. Ce ne sont pas là des exceptions, tant s’en faut : le texte est truffé de ces effets de rythme, qu’ils ponctuent comme d’une mélodie obsessionnelle, comme d’un leitmotiv fondé sur la cadence. À croire que cela dissimule quelque chose, que quelque chose y réside qu’il conviendrait sans doute d’analyser pour tâcher d’en percer le mystère.

Tragédie ? On se souvient que le terme est en rapport étymologique avec le bouc, offert chez les anciens Grecs en sacrifice (p. 51) aux dieux lors de leurs représentations théâtrales rituelles. Ici, tout part d’un singulier méchoui, dans lequel l’agneau traditionnel se voit curieusement remplacé par un malheureux bouc. Un bouc bien vivant, une superbe bête à robe blanche, le poil long, ondulant et soyeux, dont les cornes puissantes s’incurvaient et pointaient vers le ciel en esquissant les hanches d’un lyre parfaite (p. 49), qu’il va s’agir d’égorger de main de marié. De marié ? – non, c’est la mariée qui finalement s’y colle – n’a-t-elle pas, en tant qu’actrice, interprété le rôle de Polyxène dans l’Hécube d’Euripide – une immolation pour une autre – ? Après sanguinolent massacre, la bête emblématique, embrochée, tournera longuement au-dessus des braises avant que la chair coriace n’en soit mastiquée en communion par les commensaux – « prenez, mangez-en tous : ceci est notre corps tragique ».

Rien de tout cela ne saurait être insensé dans un roman si court (138 pages), dont la brièveté même ne supporterait pas l’insignifiance ou l’écart anecdotique. Qu’est-ce que cela signifie donc, s’il faut y percevoir du sens ? J’y vois un maître verbe : pervertir. Pervertir l’attendu (non pas l’agneau, le bouc), et plus généralement, si je tente de calquer le passage pour la reporter à l’ensemble du texte, pervertir  le respect dû à cette espèce de mimésis dont j’ai parlé plus haut. Question de style : discordance. Écrire l’atroce dans l’alignement parfaitement classique de la langue. À cet égard, une autre scène me paraît exemplaire :

Combien de nuits avions-nous passées dans le parc du Château de Versailles, déambulant en Rois soleil entre Hercules et Apollons. Nous nous faisions la courte échelle et franchissions son mur d’enceinte. Nous jouions à cache-cache dans les allées labyrinthiques du Bosquet de la Reine, nous buvions au pied marbré des éphèbes, nous nous déculottions devant Vénus et nous laissions branler par la main géante d’Encelade. Nous saluions de quelques pets, le corps lapidé par Zeus. (p. 37)

Irrévérence de quelque folle jeunesse ? Sans doute. Mais qu’est-ce au fond que l’irrévérence qu’un désaccord avec les faits et l’attendu ? On trouve quelques pages auparavant (p. 29) ce qui me semble être la clé de ce décalage, son explication. Le narrateur, engagé dans une déchèterie aux apparences de station d’épuration, y a pour fonction de retirer de la fosse à merde (p. 28) tout ce qui n’est pas liquide :

Quand je fouillais là-dedans, c’était en moi-même que je remuais, j’accomplissais mon destin d’homme en travaillant ma matière et en perfectionnais la vanité […] Le soir, je sentais remuer et brasser dans mon ventre la chierie dont je m’étais repu depuis le matin. (p. 29)

Travaill[er] [s]a matière, perfectionner : c’est moi qui souligne. Tout est dit dans ces termes : comme si la purge des passions (ici la chierie) – la catharsis aristotélicienne – s’opérait par le style sur ce que l’être humain peut receler de moins noble et de plus impur. Comme chez les tragiques grecs : une esthétique pour contrer les ravages de l’inconscient dans ses manifestations les plus cruelles : on cisèle le brut et la brute, pour, leur donnant belle forme, les exorciser : le marbre œuvré contre l’atrocité, Je hais le mouvement qui déplace les lignes. Une esthétique (celle de la tragédie grecque) à vous crever les yeux, lecteurs, pour vous montrer sans que vous puissiez voir, ou envisager de – mais je n’en dirai pas plus sur le thème d’Œdipe, bien présent dans le texte, n’en voulant pas dévoiler plus avant la substance, et lever tout suspens.

Car il faut lire, urgemment, Fissions – peut-être est-ce le roman le plus achevé de Romain Verger – et entrer dans cet univers singulier où l’on est comme aspiré. Et dans la foulée, si ce n’est déjà fait, se plonger dans Zones sensibles, Grande Ourse, Forêts noires. Pour faire une rare expérience de lecture et de littérature contemporaine. Pour en sortir changé : parce que tout grand livre, s’il vous transporte, vous transforme, et donne à votre regard une nouvelle acuité.

La phrase à l’œil (sur Liberté dans la montagne de Marc Graciano, aux éditions Corti, 2012)

Liberté dans la montagne (1)Un vieil homme (« le vieux ») et une petite fille (« la petite ») remontent, en pays montagneux, le cours d’une rivière, en quête d’on ne sait quoi, à une époque mal déterminée (mais après les croisades) d’un Moyen-Âge encore féodal. Leurs pérégrinations sont ponctuées de rencontres marquantes (un pèlerin, des jouteurs, un abbé agnosique, un berger, un pêcheur de haute taille – le « géant » –, un veneur…), dans un monde empreint de forces brutes, instinctives, contrastant avec la force maîtrisée, raisonnée, fondée sur la tendresse, d’autres personnages, dont est le vieux (comme à l’écho d’Horace : cf. Odes, III, 4).

C’est à quoi se résume à peu près la matière narrative de ce magnifique premier roman que signe Marc Graciano chez Corti, et qu’on pourrait inscrire dans la lignée des Sur la route de Kerouac ou de La Route de McCarthy, du roman picaresque – ou, pour rester dans l’époque où se noue ce qui ne relève guère d’une intrigue –, du cycle des romans de Chrétien de Troyes. De grands ancêtres, donc, de grands modèles, qui tempèrent l’originalité du texte sur le plan de sa composition (dans l’ensemble linéaire, suivant la survenue des rencontres) : mais c’est ailleurs qu’il la faut chercher (et trouver sans mal), cette originalité, dans une écriture dont on ne voit guère d’équivalent, chez nos proches contemporains.

Lire Liberté dans la montagne, c’est en effet plonger dans une langue soutenue par une rythmique, dont se dégage une splendide tonalité poétique mise en œuvre dans un art consumé de la description – au point qu’on pourrait, me semble-t-il, faire l’hypothèse que Graciano reprend à son compte les propos de Claude Simon dans le Discours de Stockholm : la description (ici dans ses emplois de l’imparfait) se substituant à la narration comme élément moteur du texte, avec toutefois le bémol de quelques scènes où le récit revient en force pour rompre cette logique et sinon relancer – ce n’est pas nécessaire –, du moins captiver, sur de brefs passages d’une très puissante intensité narrative, l’intérêt du lecteur (et croyez-m’en, cela fonctionne à merveille).

*

Une langue, donc, et richissime. L’époque à laquelle se déroule le roman s’y prête bien sûr : les références à la culture médiévale émaillent le texte en un réseau de termes archaïques, rares, souvent inconnus – et c’est Littré qu’il faut maintes fois convoquer pour en délivrer le sens, si vous prend l’envie de vous y arrêter. Ainsi, pour ne donner que deux exemples parmi tous ceux, très nombreux, possibles : telle cabane est « faite de drosses ébarouies » (p. 116), tel sentier est qualifié d’ « angustié » (p. 207). Une telle recherche lexicale, dans sa somptuosité, ne va pas sans problème, toutefois : les « vaches marronnes » évoquées p. 241 sont tout bonnement anachroniques (le terme « marron » n’apparaissant en français qu’en 1640) ; je ne sache pas qu’un lapin se soit jamais dit ni écrit « cosnil », mais bien plutôt « con(n)il », en cela fidèle à son étymologie. Des détails, bien sûr, mais qui, couplés à de nombreuses irrégularités syntaxiques (emploi de l’indicatif après « quoique » p. 240 ; du conditionnel après « comme si » p. 179, etc.) – ne parlons pas des énormes coquilles, inadmissibles, qui pullulent à chaque page – finiraient par irriter tout lecteur un tantinet respectueux de la langue, sans parler du puriste, s’il ne se laissait emporter, presque à son corps défendant, par le flux d’un phrasé d’une extrême beauté.

La phrase, en effet, de Graciano, c’est un regard scandant des paysages. Éternelle question du voir et du dire – comment rendre, par le seul langage, l’immédiateté de la perception ? – à laquelle il ne peut y avoir de réponse que personnelle et technique, c’est-à-dire stylistique. Voici, à partir d’un court extrait, comment procède Graciano pour résoudre l’équation :

Après qu’ils eurent quitté la bergerie, la petite et le vieux cheminèrent le long d’une portion de rivière où son cours rétrécissait entre deux parois rocheuses. Le chemin passait au pied d’une de ces parois rocheuses et, d’en bas, la petite vit une étoffe bariolée qui avait été accrochée par le vent au sommet de la rocaille en face et l’étoffe brandillait mollement dans l’air frais et la petite qui était fière de l’avoir vue avant le vieux, la montra au vieux. Le vieux et la petite progressaient, pour ainsi dire, comme sur une berme car les parois rocheuses descendaient abruptement vers eux et la rivière qui s’écoulait à leurs pieds et le cours de la rivière était devenu moins tranquille et les eaux avaient cessé d’être sombres et sales à l’endroit des fosses profondes et elles étaient devenues claires et pures. ( p. 157)

On le voit : une suite de répétitions, qui tissent de litanies, d’échos, une phrase longue, curieusement assez sobre d’adjectifs – priorité donnée aux substantifs pour rythmer les éléments visuels –, et constamment relancée dans son déroulé par ces « et » qui sembleraient vouloir qu’elle se poursuive sur des pages et des pages – c’est le cas, d’ailleurs, sporadiquement, mais en particulier dans le tout dernier chapitre, magistral (je pèse le terme), où la pulsion poétique est à son comble.

Certes, le procédé n’est pas nouveau – pour ne citer que lui, et remonter possiblement à ses origines en français, Claudel, dans un autre registre et à l’imitation du style biblique, y a eu recours –, mais il me semble ici (comme chez Claudel bien sûr) d’une parfaite maîtrise et d’une adaptation sans faille au projet de l’auteur, tel qu’on peut se le figurer, et tel que peut-être il est implicitement énoncé page 266 :

Le vieux […] se dit […], dans une espèce de fulgurance de l’esprit, que lui et la petite devaient toujours marcher sur cette terre pour ne pas mourir. Être constamment mobiles. Errer sans fin comme des ombres sur la terre.

Si c’est là la démarche, à plus d’un sens, du vieux et de la petite, c’est aussi, me semble-t-il, celle de la phrase de Graciano : aller, aller toujours de l’avant dans cette description narrative, pour ne pas dépérir, pour continuer d’être, même s’il faut à l’occasion poser le point, et même le point final. Car la phrase sait se poser, parfois, courtement bivouaquer pour rendre son haleine au lecteur, à l’arrêt de séquences brèves, le plus souvent nominales, comme ici, à la suite du même extrait de la page 157 (mais un peu plus loin), pour mieux d’élancer de nouveau, reprenant alors son allure habituelle :

[…] le vieux et la petite découvrirent une humble cabane bâtie sur une vaste toue arrivée à une plage de la sablière. Une cellule mobile et enchantée. Un lieu idéal pour méditer. Un lieu idéal pour rêver, pensa le vieux […]

Tout un art du rythme, donc, un art véritablement poétique du rythme – et belle tautologie que cette expression, si on s’accorde à penser que le rythme est aux fondements même de toute poésie. 300 pages de cette matière pulsante qui, plus encore que d’un beau romancier, est celle d’un grand artiste.

*

Dans Liberté dans la montagne, on marche donc avec les yeux, ses propres yeux de lecteur, mais ces yeux sont aussi ceux des protagonistes – le vieux et la petite, principalement –, sur lesquels se focalise le regard de l’auteur, qui semble dire « je les vois qui voient et je vous donne à voir ce qu’ils voient ». Certes, les autres sens sont aussi sollicités : on entend, on sent, on goûte, on touche beaucoup, dans ce roman tout entier dédié aux sensations : mais c’est surtout, qui m’a frappé, ce rapport essentiel à la vue, avec ce qu’il comporte de problèmes de rendu et leur résolution.

Sur ce point, j’avoue que Graciano, malgré les petites maladresses signalées qu’une relecture attentive par ses éditeurs aurait pu nous épargner, m’a littéralement bluffé. Il est rare qu’un premier roman relève, dans l’ensemble, d’une si belle maîtrise stylistique (cf. toutefois Irène, Nestor et la vérité, de Catherine Ysmal, ou 3 balles perdues, de Sylvana Périgot), dans la signification que l’on peut donner à style, soit symbiose, marquée par une personnalité forte, d’une écriture et d’un projet : c’est ici le cas, et on ressort ébloui du livre lentement parcouru pour le bonheur des yeux.

Bien sûr, cela nous met, et pas qu’un peu, dans l’attente de la suite, et donc du prochain livre – tant d’auteurs ont tout donné dans leur premier, qui se sont, comme dépourvus de matière, révélés impuissants à poursuivre une œuvre : gageons, autant qu’on l’espère, que la crainte n’est pas ici fondée, et que Marc Graciano saura haut la main relever le défi.

Richard Crashaw (1613 [?] – 1649) : Une épitaphe / Epitaphium

Toi qui goûtant, paisible, à l’âge de nectar,
Et, reflet de l’espoir doré de la jeunesse,
Ignores que s’en vont les purpurins soleils,
Ignores les carcans, la nuit ferrugineuse
Des geôles des Enfers et leur terrible maître,
Et regardes de loin la tremblante vieillesse :

Apprends ici les pleurs, ici faisant ta halte.
Ici, oui, sache-le, ici, dans ce réduit,
Des espoirs par milliers et par milliers des joies
Se vêtirent de longue, hélas !, trop longue nuit,
La torchère enflammée de l’ardente jeunesse
Fut noyée sous les eaux des infernaux paluds.

– Tu peux te refuser aux pleurs de la douleur :
Ici tu subiras les pleurs de l’épouvante.

____________________________________________________________
Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Quisquis nectareo serenus aevo
Et spe lucidus aurea juventae
Nescis purpureos abire soles,
Nescis vincula, ferreamque noctem
Imi carceris, horridumque Ditem,
Et spectas tremulam procul senectam,
Hinc disces lacrimas, et hinc repones.
Hic, o scilicet hic brevi sub antro
Spes et gaudia mille, mille longam
(Heu longam nimis) induere noctem.
Flammantem nitidae facem juventae,
Submersit Stygiae paludis unda.
Ergo si lacrimas neges doloris
Huc certe lacrimas feres timoris.

(in The Delights of the Muses [1646])