Francesco Maria Molza (1489 – 1544) : Un grillon en cadeau / gryllus

J’ai enfermé pour toi, Délie, en ce roseau
Un grillon stridulant, garant de mon repos
– Car, lorsqu’à m’endormir ne parvenaient l’Auster
Ni la plainte de l’eau (même plus qu’argent pure),
Répétant le refrain qui lui est ordinaire,
Il a fait plus que vent, plus qu’onde, et leur murmure.
Bientôt, moissons finies, t’offrirai davantage :
De notre amour, c’est un chevreau qui sera gage.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle. Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Argutum inclusi junco tibi, Delia, gryllum,
Cuius saepe mihi munere parta quies.
Nam mihi nec somnum veniens cum duceret Auster,
Argento vel quae purior unda gemit;
Hic veterem instaurans propius de more querelam
Plus venti, et lymphae murmure plus potuit.
Mox etiam majora feres, cum messe peracta
Capreolus nostri pignus amoris erit.

(in Carmina illustrium poetarum italorum [tome 6], 1747, p. 363)

D’autres poèmes de Giovanni Matteo Toscano sur ce blog :

Magma : une critique de Basile Rouchin (revue Diérèse, n° 61)

Lionel-Édouard Martin, Magma, Publie Papier, 2013, 129 p.

Ce « poème symphonique transposé dans la langue » s’inspire d’une part, d’une littérature élégiaque mue par des sentiments contraires et d’autre part, s’en éloigne. Un homme trompé quitte « la capitale » où sa compagne résidait pour rejoindre la demeure familiale et provinciale. Romancier reconnu, il n’ose pas y ouvrir son ordinateur et « son caillot de paroles »… Sa « Lesbie » l’obsède et il sait n’être pas « Catulle ». Aussi, traverse-t-il son désert sentimental à force de vin, de solitude, de visites aux ancêtres enterrés, de contacts avec la Nature : « l’eau coule grosse et sombre crespelée de lueurs (…) abandonnant sa mue d’écume aux branches immergées des vieux arbres » (p 39). Maintes références religieuses émaillent son calvaire et son deuil masque / marque une renaissance. A mesure que les souvenirs d’enfance émergent, l’auteur chemine vers le cœur de son histoire et de cette relation. En insistant pour connaître ses aventures passées n’a-t-il pas conduit « sa Carmen » à prendre amant ? « Son imaginaire toujours en désir de crucifixion », sa curiosité assouvie, il se détache de sa mélancolie. Des dialogues parfois crus succèdent au monologue et une conversion intérieure s’opère. On notera l’art maîtrisé de la mise à distance : un narrateur parlant du personnage principal (un double ? lui même ?) à la deuxième personne du singulier, des protagonistes sans nom, une topographie parfois imprécise (la retraite du poète, « près de la Gartempe ») et ce, sous le patronage d’auteurs latins et classiques. Pour autant, cet homme cultivé, floué se sent dépossédé de son langage et doit « sortir du balbutiement » (p 96). Son phrasé souvent précieux se déroule en de longs segments jouant avec les temps, la ponctuation, les conjonctions. Le style trahit alors un dégout de vivre, de la confusion (« la Tour Montparnasse » devient «  la cour »). La passion ravageuse fait place à l’uniformité, au « rien ». « Toutes les villes se ressemblent, grandes, moyennes, petites » signe le début du texte et figure en bandeau sur la 4ème de couverture.

Pris dans un duo/duel avec son histoire, l’auteur donne un tour inattendu à sa peine : jeux avec le langage, introspection et dialogue, érotisme et abstinence, huis clos urbain, pèlerinage sur la concession familiale, traductions libres et à quatre mains de Catulle, propos sur la géographie, la grammaire, la rhétorique, alternance d’argot et de subjonctif jalonnent cette plongée vers l’essentiel – le sentiment amoureux, ses différentes formes et expressions.

Basile Rouchin

(revue Diérèse, n° 61 [été automne 2013], page 283)

D’autres critiques sur le même texte ici,
sous la plume de :

Girolamo Amalteo (1507 – 1574) : les seins de Lycoris

Deux pommes sur son sein d’albâtre a Lycoris
Et sur son sein d’albâtre la même a deux fraises.
Deux pommes ? ses tétons ; deux fraises ? ses tétins,
Pommes primant, de teinte, neige – et fraises, roses.
Amour dit, les tétant : « Foin des seins de ma mère !
De ces seins-là s’écoule un bien plus doux nectar ! »

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Fert nitido duo poma sinu formosa Lycoris,
illa eadem nitido fert duo fraga sinu.
Sunt mammae duo poma: duo sunt fraga papillae:
poma nives vincent, fraga colore rosas.
Haec Amor exsugens: Valeant, ait, ubera matris;
dulcius his manat nectar ab uberibus.

(in Trium fratrum Amaltheorum Hieronymi, Johannis Baptistae et Cornelii Carmina [1627])

D’autres poèmes de Girolamo Amalteo sur ce blog :

Marcantonio Flaminio (1498-1550) : Paroles de fontaine / Fons Nicolai Rodulphi cardinalis

Qui est Marcantonio Flaminio ?

Flaminio fait s’exprimer la fontaine
du cardinal (de Florence) Nicolas Rodulphe :

« Moi dont le cours fluait entre de hauts taillis
Je hante le palais d’une auguste lignée :
Grâces t’en soient rendues, grand Rodolphe, toi qui
M’as parmi le sein dur des montagnes guidée
Pour me faire, connue à peine des troupeaux,
Laver les mains des rois, leur face, de mes eaux. »


Quod solitus silvis liquido pede currere in altis
Nunc celebro augustae regia tecta domus,
Gratia magna tibi, magne Rodulphi; meam tu
Per duri montis viscera ducis aquam:
Ut qui vix fueram pecori bene cognitus ante,
Nunc regum lymphis ora manusque lavem.

(in Carminum libri VIII [1727], liber II , p. 73)


Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Marcantonio Flaminio (1498 – 1550) : à sa mère Veturia et ses frères Jules et Fauste, tous les trois décédés

Ô mère bienheureuse, et vous, bienheureux frères,
Qui me voyez, ravis en d’amères obsèques,
Lamenter votre deuil dans le noir des ténèbres
– Qu’au soleil rie la terre éclairée brillamment
Ou qu’apporte la nuit le tranquille sommeil :

Ayez pitié de moi, et suppliez le père
Des dieux que, défaisant mes chaînes corporelles,
Il me laisse voler jusqu’à votre séjour :

Il ne me reste rien d’aimable, rien qui puisse
Calmer l’affliction de mon esprit malade,
Hors les pleurs, les sanglots et les soupirs issus
Du profond de mon cœur.

…………………………………En ce temps qu’il lui tarde
De vous rejoindre, si mon âme ne craignait
De devoir à jamais, bannie loin des morts pieux,
Souffrir de votre absence, un coup de ce poignard
Aurait tôt fait de me défaire de mon corps.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Mater candida, candidique fratres,
Qui me funere rapti acerbo, in atris
Lugentem tenebris videtis, et cum
Sol terras hilarat nitente luce,
Et cum nox placidum refert soporem,
Jam mei miserescite, et deorum
Supplicate parenti, ut exuens me
Vinclis corporeis, volare vestros
Ad manes sinat; est enim relictum
Nihil dulce mihi, nihil quod aegrum,
Et maerentem animum levare possit,
Praeterquam lacrimae, et querelae, ab imo
Et suspiria corde tracta. Quod ni
Timeret mea mens, adire dum vos
Urget, ne, procul a piis repulsa,
Vobis perpetuo careret, ipsum
Ferrum jam mihi corpus exuisset.

(in Carminum libri VIII [1727], liber I, p. 26)

Anonyme (Antiquité) : « étant toujours aimé l’on aimera toujours »

Belle Vénus, est-ce accomplir ton ministère
Que de ne point payer de retour un amant ?
Toute beauté périt, jeunesse est éphémère :

Rosée passée, la violette se déflore,
La rose est sans parfum ; et passé le printemps,
Le lis, toute candeur perdue, se décolore.

Exemples qu’il faut craindre ! – Aussi, paie de retour,
Qui aime – et ce : toujours : parce qu’il est constant
Qu’étant toujours aimé l’on aimera toujours.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Dic, quid agis, formosa Venus, si nescis amanti
Ferre vicem ? perit omne decus, dum deperit aetas.

Marcent post rorem violae, rosa perdit odorem,
Lilia post vernum posito candore liquescunt.

Haec metuas exempla precor, et semper amanti
Redde vicem, quia semper amat, qui semper amatur.

(in Anthologia latina)

Actualités novembre 2013

Marcantonio Flaminio (1498 – 1550) : Le trouble d’un ruisseau

D’où d’un coup, ruisselet troublé, te vient tant d’eau,
Dis-moi, qui trouble ainsi le clairet de ton cours ?
C’est la mort, malheureux,  d’Hyella qui te trouble,
Ta crue, infortuné, provient de tes sanglots !

Fini, que de toucher à ses lèvres de rose,
Pour tes eaux pures de baigner ses membres blancs ;
Tu ne la verras plus, saisie par ton murmure
Clapotant, cueillir, lasse, un languide sommeil

Où jouait l’air lascif entre ses seins de neige,
Agitant de concert l’or de sa chevelure
– Et remuant, léger, des retombées de myrtes,
D’une caduque fleur embaumer sa poitrine.

Comme brillant d’or fauve – et si brillant lui-même ! –
S’orne le péridot d’une clarté stellaire ;
Comme le lierre blanc pare de jaunes grappes
Le laurier, nouant à de beaux bras ses bras :

De son image belle se paraient tes eaux
Quand en leur plat cristal Hyella se mirait.
Alors, ô froidelet, tu brûlais d’amour tendre,
Eaux limpides, alors, quel n’était votre éclat ! […]

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Cur subito, fons turbidule, tuus humor abundat?
Dic age, lucidulam quis tibi turbat aquam?
Ah miser! exstinctae turbat te casus Hyellae:
Ipse tuis crescis, perdite, de lacrimis.
Infelix! non jam tanges rosea illa labella:
Candida nec liquidis membra lavabis aquis:
Non fessam, atque tuo crepitanti murmure captam,
Aspicies somnos carpere languidulos;
Dum niveas inter ludit lasciva papillas,
Et simul aureolam ventilat aura comam:
Ac leviter motans myrtos superimpendentes,
Spargit odoratos flore cadente sinus.
Ut fulvum nitidumque aurum nitidissimus ipse
Ornat sidereo lumine chrysolithus:
Ut laurum decorat croceis hedera alba corymbis,
Nectens formosis brachia brachiolis;
Sic formosa tuas lymphas decorabat imago,
Se vitreo quoties viderat illa lacu.
Tunc, o frigidule, blando urebaris amore:
Vos liquidae melius tunc nituistis aquae.

(in Carminum libri VIII [1727], liber IV [Reliqui lusus pastorales], p. 92)

Marcantonio Flaminio (1498 – 1550) : Bergeries / Lusus pastorales

Extraits des Lusus pastorales (Bergeries, au sens qu’on donne au terme aux XVIe et XVIIe siècles). Il s’agit d’une série d’épigrammes (29 en tout) narrant la passion d’un berger pour une bergère.  Sujet certes convenu, mais charme incomparable de ces petits tableaux.

— 8 —

Il tonne, un vent puissant fait mugir les forêts,
L’averse tombe drue sans retenir ses eaux :
Ceinte d’ailes hypnotiques, la nuit noircit
La terre aveugle en la voilant d’horribles nues.

Mais vaincu, mis aux fers inhumains de Vénus,
Je veille astreint devant le seuil de mon amante.
Sévit l’hiver, l’Auster compact dans l’air sévit,
Mais dans mon cœur plus durement sévit l’Amour.

— 21—

Ruisselet trait des eaux froidelettes des Nymphes,
Qui parmi les futaies presses ton pas fluide,
Si tu touches, mon beau, le beau clos de Phyllis
Et apaises des fruits dorés la soif ardente,
Phyllis te donnera cent baisers, qui rendront
Plus doux tes flots ravis que le miel de Sicile.

— 27 —

As-tu vu, scintillant sur les lis blancs, les gouttes
S’ébattre, à la tombée de l’averse en pluie fine,
Et la rosée perler sur les rosiers pourpres
Quand souffle, au jour naissant, quelque fraîcheur câline ?
C’est le portrait juré de Ligurine en larmes :
Cruellement, dès qu’elle pleure, Amour m’enflamme.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

— 8 —

Et tonat, et vento ingenti nemus omne remugit,
Et cadit effusa plurimus imber aqua:
Noxque soporiferis alis circumdata caecam
Horrenti latebra nubis opacat humum.

Ipse tamen Veneris crudeli compede vinctus
Ad dominae cogor pervigilare fores.
Saevit hiems, Auster densissimus aere saevit,
Sed gravius nostro pectore saevit Amor.

— 21—

Rivule, frigidulis Nympharum e fontibus orte,
Qui properas liquido per nemora alta pede,
Si, formose, venis formosum ad Phyllidis hortum,
Arentique levas aurea mala siti,
Illa tibi centum dabit oscula, queis tua fiet
Dulcior Hyblaeis unda beata favis.

— 27 —

Vidisti nitidas per candida lilia guttas
Ludere, cum tenui decidit imber aqua?
Et rorem de puniceis stillare rosetis,
Cum spirat nascens frigora blanda dies?
Haec facies, haec est Ligurinae flentis imago;
Illius lacrimis me ferus urit Amor.

(In Lusus pastorales [in Carmina quinque illustrium poetarum, liber III, 1548)

Cesare Ducchi (XVIè siècle, Italie) : La bigamie fait vivre vieux.

L’Amour, Cynthie, sourcille, effaré que tu aies
Mon cœur – quand je te fais la cour, belle Isabelle.
Pour en avoir tâté, pourtant je dis : jamais,
Au grand jamais, un tendre amour ne se morcelle.

D’ensemble vous aimer, telle est la cause honnête :
Cynthie, tu es mon âme ; Isabelle, mon cœur.
Que de cœur on le prive, un corps d’homme végète ;
L’âme est-elle arrachée : le corps, vide, se meurt.

Je vivrai donc un siècle, avec vous pour soutien :
Toi, âme dans mes yeux, et toi cœur en mon sein.

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Cette traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin, relève du droit de la propriété intellectuelle.  Il est permis de la diffuser, à la condition expresse que le nom du traducteur soit clairement indiqué.

Impatiens miratur Amor, quod, Cynthia, nobis
Es cordi, et quod te, pulchra Sabella, colo.
At verum expertus dico, fateorque, quod unquam
Divisus dulcis non erit ullus amor.
Vos quod amo simul, haec causa est (ni fallor) honesta ;
Cynthia namque anima es, corque, Sabella, meum.
Ut sine corde nequit corpus mortale vigere :
Sic anima erepta corpus inane perit.
Vivam igitur longum ut saeclum, vos stamina nostrae
Vitae, oculis animam, corque vovete sinu.

(in Carmina illustrium poetarum italorum [tomus quartus], Florence, 1719 [page 118])